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Les indiens mapuches dans les médias au Chili : du mythe du barbare à  l'activisme identitaire transnational


par Erika Antoine
Institut d'Etudes Politiques d'Aix-en-Provence - Diplôme en Sciences Politiques spécialisé en Information & Communication 2006
  

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Section 2- Analyse du discours du quotidien El Mercurio

§1- Le traitement du conflit mapuche

depuis 1997

La journaliste mapuche Andrea Amolef, titulaire d'un doctorat en journalisme et sciences de la communication de l'Université Autonome de Barcelone, à synthétisé dans son article La alteridad en el discurso mediatico : Mapuche y la prensa chilena 128 son intervention lors du Forum des Cultures qui s'est tenu à Barcelone en mai 2004. Elle y aborde l'altérité et la représentation sociale des minorités ethniques élaborée par les moyens de communication.

Andrea Amolef s'attarde sur le traitement médiatique du récurrent conflit Mapuche et des actions de revendications que cette minorité déploie sur le territoire chilien. En traitant

128 Voir le site www.barcelona2004.org

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objectivent le sujet des Mapuches dans ses colonnes, El Mercurio aurait les moyens de faire inscrire la résolution du conflit dans l'agenda politique et de stimuler l'attention des parlementaires sur la résolution pacifique du conflit. Or comme le journal ne daigne pas le faire, la journaliste tient le Mercurio comme responsable de l'ignorance et de l'inertie du pouvoir politique et de la société vis-à-vis de l'embarrassante question mapuche.

En fait, l'attention des grands titres de presse ne se fixe pas sur le peuple Mapuche en tant que tel, mais bel et bien sur les intérêts économiques, les entreprises forestières, les latifundiaires et les entrepreneurs agricoles présents sur les territoires mapuches.

A- La défense des intérêts des propriétaires fonciers

Effectivement, la revendication des terres ancestrales par la communauté mapuche des IXe et Xe régions du pays tend à s'opposer violemment aux possesseurs terriens et entrepreneurs dont la seule légitimité est celle du profit. Or, l'attention du Mercurio se cristallise sur cette catégorie de possédants, perçue comme la victime des actions terroristes mapuches.

Le rôle du journal national est extrêmement déterminant car il met la lumière sur l'état de choc et de violence dans lequel sont plongés les propriétaires terriens et les entrepreneurs, mais il n'explique en aucun cas le fondement historique et culturel des revendications de la communauté indigène. Le sociologue chilien Rolf Foester écrit d'ailleurs : « [Le Mercurio est] le représentant idéologique le plus important de l'élite dominante chilienne, un véritable «intellectuel organique» de la droite politique, l'entreprenariat et les forces armées »129.

Dans ce sens, la journaliste Amolef, prouve que le discours de la presse ne déroge pas à la caractéristique de tout discours : avoir une intention particulière. Il n'existe pas de textes innocents selon elle, surtout si la classe dominante perçoit dans une minorité ethnique la source de l'instabilité de l'ordre établi et de l'unité nationale. « La droite politique et le secteur entrepreneurial se convertiront en leur principaux détracteurs [des nouveaux mouvements mapuche], en utilisant leurs relations et leur accès aux moyens de

129 FOESTER Rolf, Sociedad Mapuche y sociedad chilena: la deuda histórica, Revista Académica Universidad Bolivariana, volume 3, numero 2, 2001.

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communication, un allié dont la fonction sera de renforcer l'idéologie dominante de ce groupe politique et économique, en créant l'opinion et en influençant grâce aux informations parues dans les journaux »130.

En 2002, le journaliste chilien Víctor Osorio Reyes a publié dans le journal La Huella une enquête sur la fonction de la presse chilienne dans le traitement de la question mapuche : Algunos Errores y deseos inconfesables131. Dans cet article il pointe de la plume l'évènement qui marque le début des actions de revendications du peuple mapuche : « C'était le lundi 13 octobre 1997, lorsque 200 Mapuches des communes de Pichilincoyan, Pilinmapu et Kalkoi de Lumaco ont occupé pour la première fois le chemin d'accès de la propriété foncière Pidenco, aujourd'hui propriété de Bosques Arauco S.A., en revendiquant les droits ancestraux sur plus de 3 000 hectares, sur lesquels l'entreprise forestière réalisait des travaux de taille de pins. L'épisode est passé presque inaperçu dans les médias de communication, bien qu'il constitue l'origine de ce qui a été qualifié de «conflit mapuche» ». Aucune réaction des journaux n'a eu lieu entre le 13 octobre et le 1er décembre 2006.

Aussi, il a fallu attendre deux mois pour que les organes de presse traitent du mouvement mapuche, mais dans des circonstances particulières qui marqueront le futur traitement médiatique du conflit. En effet, le 1er décembre des membres de la communauté mapuche ont intercepté un convoi de camions de l'entreprise forestière Bosque Arauco et brûlé trois véhicules. Cet évènement provoque deux jours le déchaînement médiatique des journaux qui profitent de l'opportunité pour stigmatiser les Mapuches. Pour Andrea Amolef, cette « offensive communicationnelle » s'est produite dans les deux principaux périodiques (El Mercurio et La Tercera).

B- La stigmatisation du mouvement mapuche

Il est intéressant de s'attarder sur les stratégies discursives utilisées par les grands médias nationaux dans la diffusion des informations et de voir, à travers celles-ci, la construction

130 FOESTER Rolf et VERGARA Iván, Los Mapuches y la lucha por el reconocimiento en la sociedad chilena dans XII Congreso Internacional de Derecho Consuetudinario y Pluralismo Legal, tomo I, Arica, 2000.

131 Quelques erreurs et des désirs inconfessables.

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de l'image du Mapuche. Au-delà de sa fonction informative, le discours journalistique est un phénomène social et culturel motivé par une intention et un objectif.

Les études du Hollandais Teun Van Dijk le confirment. Le discours dans les médias peut renforcer et transmettre des représentations de la vie quotidienne telles que le racisme, la discrimination, la construction de l'identité collective et l'image des minorités ethniques.

Le linguiste explique que « les utilisateurs d'un langage qui utilisent activement les textes et la parole, le font en plus des écrivains et des lecteurs en tant que membres de catégories sociales, groupes, professionnels, organisations, communautés, sociétés ou cultures, en des complexes combinaisons de rôles et d'identités sociales et culturelles. Réciproquement, en produisant un discours ancré dans une situation sociale, les usagers de la langue construisent et exhibent activement ces rôles et ces identités »132.

En effet, ceux qui construisent l'information, les journalistes, les éditorialistes, les chroniqueurs ou même les éditeurs ont une vision relative et très souvent stéréotypée. Logiquement, le traitement médiatique du conflit mapuche s'inscrit dans les mêmes cadres d'analyse que nous venons d'évoquer. La presse joue donc un rôle déterminant dans formation de la conscience politique de l'élite du pays, politique en particulier.

L'analyse de l'influence du discours public de la presse chilienne intéresse en premier lieu la journaliste Amolef. Elle se propose de concentrer son étude sur la production journalistique du quotidien national el Mercurio. Elle justifie son choix par la vaste couverture de l'information du journal ainsi que sa présence sur l'ensemble du pays, mais également pour sa réputation de sérieux et sa notoriété séculaire comme l'atteste José Joaquín Brunner : « Il tient sa fonction hégémonique non seulement de sa légitimité traditionnelle en tant que grand journal le plus «sérieux» du pays, mais aussi de sa fonction «d'éducateur» de la classe dirigeante et de fixation de l'agenda des questions publiques »133.

132 VAN DIJK Teun, El discurso como interacción social. Estudios sobre el discurso II. Una introducción multidisciplinaria, Editions Gedisa, Barcelone, 2000.

133 BRUNNER José Joaquin, Chile : transformaciones culturales y modernidad, Santiago, Facultad Latinoamericana de Ciencias Sociales (FLACSO), 1989.

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C- Un contenu rédactionnel alarmiste

Le journal El Mercurio est le moyen de communication qui a consacré le plus de temps et de pages au traitement du conflit mapuche. Les titres publiés sont souvent grandiloquents, alarmistes visant à dénoncer. Nous allons tenter de démontrer que le climat de peur et de crainte que le journal crée de toute pièce amène la société chilienne à stigmatiser les Mapuches et empêche le réel traitement de la question mapuche dans les sphères politiques.

Le 3 décembre 1997 la Corporación Chilena de Madera -la société nationale du bois-dénonçait dans les pages du Mercurio « un véritable «état de guerre» déclarés par les groupes indigènes ». Quelques jours après le quotidien titrait « Enquête sur l'action extrémiste à travers les attaques des indigènes ».

Historiquement, la prise de position des journaux nationaux au sujet de l'occupation remonte du XIXe siècle comme nous l'avons abordé dans la première partie, à travers des journaux tels qu'El Mercurio de Valparaíso ou El Ferrocarril. Plus de cent quarante ans après, le thème des Mapuches continue à faire partie des premiers sujets de l'information. Mais quelle stratégie discursive est élaborée par le Mercurio ? Celle du début du XXe siècle, est-elle toujours en vigueur aujourd'hui ?

· « L'état de guerre » décrété

Dans son édition du 6 mars 1999 une chronique intitulée « Violence à Traiguén : Assonance Mapuche en zone forestière » raconte, non sans emphase, que « deux cents indigènes exaltés dirigés par des activistes ont tenté de prendre d'assaut un campement de la zone, quatorze personnes ont été blessées. [...] Le gouvernement projette d'établir un dialogue avec les communautés et les entrepreneurs la semaine prochaine afin de contrôler le conflit. [...] Les bureaux de la Conadi au centre de la capitale ont été occupés par des dirigeants de la Fédération Mapuche Urbaine pendant quelques heures ».

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Deux jours plus tard, le journal fait publier la note suivante : « Pour la fin du conflit : les Mapuches conditionnent le dialogue » dans laquelle est écrit « Ils ont demandé une solution globale aux problèmes territoriaux et à l'entreprise forestière Mininco d'arrêter immédiatement la récolte de pins sur le territoire de Traiguén [...] Hier la violence est réapparue lorsqu'un groupe de mineurs mapuches a jeté des pierres sur des véhicules de l'entreprise [...] Rencontre entre les deux parties se tiendra demain. La Conadi est disposée à s'interposer »134.

Le traitement de l'information donne clairement le mauvais rôle à la communauté mapuche, accusée d'être l'actrice de violences et de faire preuve de mauvaise volonté dans le règlement du conflit. Les demandes de récupération des terres de la part des chefs mapuches, les lonkos, sont décrites comme des exigences à la limite du ridicule ou exagérées. Ces revendications ne seraient donc pas dignes d'attention.

La couverture médiatique du conflit continue en ces termes dans le Mercurio du lendemain : « Ils exigent la cessation du travail : ultimatum des Mapuches adressé à l'entreprise. [...] Les communautés ont exigé que l'entreprise Mininco arrête de manière définitive le travail de récolte sur deux de ces zones. [...] S'ils n'étaient pas écoutés, ils ont menacé de continuer l'escalade des mobilisations dans la région. [...] Un ultimatum de 24 heures posé à l'entreprise forestière ». A travers cet exemple, le journal décrit les exigences de la communauté comme illégitimes face aux intérêts économiques en jeu. L'ultimatum exprimé par les dirigeants mapuches semble, à travers les lignes du Mercurio, l'expression d'une pure folie sans fondement justifiant ainsi les accusations véhémentes du lectorat et de la «bonne» société.

Héritage des chroniques positivistes de la colonisation, les mots suivants ont été publiés dans l'édition du 4 avril 2001 du Mercurio : « Les autres Mapuches. Ceux là ne crient pas, n'attaquent pas, ne mettent pas le feu, n'occupent pas de territoire. Ils ont tranquilles et travailleurs. [...] Quel exemple ! ».

· Dossier spécial Mapuches : « Le conflit qui ne s'éteint pas »

134 El Mercurio, 8 mars 1999.

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La journaliste Amolef revient en détail sur le dossier spécial « Conflit Mapuche » de la section dominicale de l'édition du 3 mars 2002. Le journal titrait ainsi le reportage « Mapuches : Le conflit qui ne s'éteint pas. La décennie indomptable ». L'article central continue en ces termes : « Cela fait une décennie que le premier grande récupération de terre pour les Mapuches a été réalisée. Cependant, la spirale de la fureur indigène continue encore sans pouvoir s'éteindre : toujours plus de prises de possession, plus d'incendies -accompagnés aujourd'hui d'accusations de sinistres graves- plus de rachat de terre par l'Etat et plus d'agriculteurs terrorisés ».

Les termes utilisés fréquemment de terreur, fureur, incendies, spirale sont autant d'exemples du discours alarmiste de la presse que le Mercurio.

Grâce à ce dossier spécial, le Mercurio, considéré comme le journal le plus sérieux et le mieux renseigné d'après une enquête de l'observatoire Fucatel, influence son lectorat. Pour la majeure partie des lecteurs, la question mapuche est perçue comme un problème explosif et dangereux.

§2- Le « terrorisme communicationnel » des Mapuches

Petit à petit la figure du Mapuche terroriste se dessine dans les chroniques du Mercurio. Cette opinion de l'élite est confortée par les sanctions juridiques mises en place à l'encontre des Mapuches. En effet, ces derniers sont sous le coup des lois anti-terroristes mises en place sous Pinochet et réactivées dès 1990. Elles permettent d'emprisonner une personne coupable d'un incendie pour motifs « terroristes » -l'interprétation du terme étant bien entendue extensive- pour une durée exemplaire de10 ans et un jour.

A- Le glissement lexical : le barbare devient terroriste

Dans son édition du 11 avril 2001, le Mercurio publie une insertion payée par la Confédération de la Production et du Commerce de la neuvième région et les corporations qui la composent, c'est-à-dire les groupes économiques installés dans la région, sur les terres ancestrales des Mapuches. Cela montre bien le lien évident entre les élites dirigeantes. En page centrale, le document indique : « Un rapport de police révèle : LES GROUPES MAPUCHES DANS DES ACTES TERRORISTES. Les 189 conflits qui se sont

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déroulés en 1999, et les 410 de 2000 à octobre 2001, d'après des sources policières, prouvent à quel point le terrorisme se diffuse dans les zones rurales de la IXe région d'Araucanie ».

Le dimanche suivant, la deuxième partie du reportage est enrichie de nombreuses chroniques: « Mapuches, la politique non définie du gouvernement. L'incendie ne s'éteint pas. Alors que la Moneda prétexte que le manque de morts minimise le conflit, les entrepreneurs et les paysans de la zone s'inquiètent de la situation caractérisée par

des actions terroristes ». Nous le voyons la constante utilisation des termes «terroristes»et «terrorisme» ouvre la voie à la ségrégation et à la crainte ultime du mapuche.

Afin de donner un crédit aux informations divulguées, les rédacteurs font appel à des expertises de tous bords pour conforter le lecteur dans la terreur et dans le jugement sans appel des actions indigènes. Le journal titre le 24 avril 2001 « Le conflit Mapuche. LYD avertit de l'augmentation de la violence ». Libertad y Desarollo est un organisme regroupant des intellectuels, des académiques et des politiciens affiliés au parti de droite la Unidad Demócrata Independiente (la UDI) et qui élabore les contenus des programmes du maire de Santiago de droite ultra-libérale et candidat à la présidentielle à plusieurs reprises, adversaire défait de Michelle Bachelet, Joaquin Lavín.

Une fois encore, le lien entre représentants politiques et puissances économiques avec les titres de presse n'est plus à démontrer. Dans cet article, l'organisme paraît qualifié pour analyser le conflit qui se déroule dans la région. Le parti prix du Mercurio est total.

B- La stratégie discursive : le recours au pathos

Plus encore, le 18 avril 2002 l'insertion intitulée « DIRE LA VERITE DANS LA IXe REGION AUJOURD'HUI, C'EST RISQUER SA VIE » est financée par la Confédération précédemment citée ainsi que l'Association des corporations des propriétaires des camions de Cautin, l'Association des Industriels de Malleco et Cautin, la Chambre de Commerce, d'Industrie et de Tourisme de Temuco, la Chambre chilienne de la Construction, la délégation de Temuco, la Corporation chilienne du bois, la IXe région, la

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Société de Développement Agricole de Temuco (la SOFO) et la Corporation de Développement et de l'Energie.

Cette alliance d'intérêts économico-politiques fomente une campagne insidieuse basée sur la délation et la diffusion de fausses informations. Elle pousse les autorités à mettre en place l'exécution des lois anti-terroristes à l'encontre des Mapuches. L'article supplie pour la mise en place de mesures politiques répressives et influence l'opinion des lecteurs dans ce sens : « Les forces productives de la IXe région en ont marre... Qu'attendent les autorités pour appliquer la loi anti-terroriste et arrêter l'escalade de la violence ? Que nous en arrivions à l'autodéfense ou que la conséquence, au lien d'être une maison soit une vie ? ». L'appel au pathos culmine dans cette chronique.

En sollicitant le lecteur à travers le registre de la peur, le Mercurio participe à la paranoïa collective qui vise à condamner les Mapuches sans chercher à comprendre les enjeux de leur communauté. Tels des boucs émissaires d'une société en mal de coupables, les Mapuches deviennent les cibles favorites des leaders politiques, économiques et médiatiques. Les coupables sont stigmatisés, relégués au rang d'animal ou de sous-homme. Les perversions des Mapuches sont régulièrement rappelées, comme si l'expiation de toute la société chilienne n'était possible qu'à travers la damnation publique des coupables indigènes.

Finalement, la stratégie déployée par le Mercurio est simple : déclarer et promouvoir une seule et même identité, l'identité chilienne dont le groupe d'appartenance est celui de l'élite dominante. Le discours du Mercurio est donc celui d'une classe dominante ethno-centrée.

C- Analyse sémantique du discours dominant ethno-centré

L'analyse du mode de narration, nous montre que traitement tendancieux du Mercurio s'est maintenu à travers les années. Non seulement la presse se borne à définir les mouvements mapuches en termes de violence mais, bien plus, elle les criminalise et les stigmatise grâce à l'usage de subtilités linguistiques.

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Le conflit mapuche et les actions menées par les organisations indigènes sont regroupés en section et abordés généralement selon les angles de vue suivants : policier (les faits), juridique, politique et/ou économique. Dans cette optique, il est clair que les aspects culturels ou cultuels ne sont traités, quand ils le sont, que de manière anecdotique. En outre, les sources principales des journalistes sont issues de la classe dominante : les entrepreneurs, le gouvernement, les tribunaux et la police. Quant à eux, les Mapuche occupent une place minime, voire inexistante, en tant que sources d'information. Il est effectivement très rare qu'ils soient cités ou interviewés.

En analysant les mots employés et la récurrence de certains plutôt que d'autres, il est possible de dégager avec certitude la ligne éditoriale du quotidien. En accentuant les différences ethniques comme une caractéristique dangereusement négative, il est clair que le Mercurio fait rimer Mapuche avec conflit et insécurité.

La journaliste Amolef liste en trois catégories les termes les plus fréquemment employés par le journal pour traiter de la question mapuche : les acteurs du conflit, les actions et enfin les conséquences de ces mouvements.

Tableau regroupant les expressions les plus fréquemment employées par le Mercurio dans le traitement du conflit mapuche.

Acteurs

Actions

Conséquences

Mapuches

Prises d'assaut des domaines

Provoquer des alertes publiques

Violents, agresseurs

Violentes embuscades

Terreur des agriculteurs

Indigènes exaltés

Attaques brutales

Nécessité de préserver l'ordre public

Spirale de la fureur indigène

Agressions de travailleurs

Garantir la sécurité

Malédiction indigène, éternelle et incurable

Affrontements violents

Appliquer la loi de la sécurité intérieure de l'Etat

Férocité indigène

Conditionnement du dialogue

Expulsion massive

Peuple énigmatique féroce et têtu

Lapidation de véhicules

Réunions spéciales pour analyser les nouveaux lieux de conflit

Le cri de la terre

Exigence de l'arrêt des travaux

Peur d'investir dans deux régions

Assaillants, fugitifs

Ultimatum aux entreprises

Blessés

Terroristes

Menaces de brûler et de dévaster les forets

Climat de désordre et d'insécurité

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Incendie social

 

Cris, attaques avec des boleadoras135, incendies et occupation des terrains

Incendie social ou conflit qui ne s'éteint pas

 
 

Cette liste est significative de la production biaisée et clairement discriminante de l'information par le Mercurio. En analysant le lexique employé, la journaliste conclut que les Mapuches sont systématiquement associés à la violence.

Les rédacteurs recourent à des mécanismes rhétoriques et stylistiques qui renforcent les stéréotypes. En outre, ils se réfèrent au conflit au moyen de notions historiques et littéraires comme « malédiction indigène », « spirale de la fureur » ou « une décennie indomptable », ce qui n'est pas sans rappeler les chroniques de la conquête et de la colonisation espagnoles. Cette stratégie est toujours en vigueur de nos jours à travers l'utilisation de termes comme « assaillants », « féroces » ou « terroristes ».

Néanmoins l'insistance avec laquelle les journalistes s'emploient à relater les faits de violence sert par la suite à accuser l'inefficacité des politiques indigénistes et la présence grandissante des Mapuches dans les zones de conflits. La liste des conséquences énumérées provient d'une part d'extraits de déclarations d'entrepreneurs et d'autre part de conclusions propres aux journalistes du périodique.

Enfin, il convient de mentionner que si toutes les analyses faites à partir des mots et des expressions sont explicitement fondées, il y existe de très nombreux articles qui exposent de manière implicite les mêmes certitudes et les mêmes stéréotypes attribuant à l'indigène les traits d'un dangereux terroriste. La multi-culturalité n'existe pas dans les colonnes du Mercurio.

Il est très intéressant de noter les deux remarques élaborées par la journaliste Amolef pour qui la posture du Mercurio s'explique par l'existence de relations avec les principaux groupes économiques du pays. L'un d'entre eux est l'entreprise CMPC dirigée par Eliodoro Matte136, ce groupe est le principal fournisseur de papier pour le quotidien. Il y a

135Instrument constitué par deux ou trois pierres attachées à des courroies, utilisé traditionnellement pour apprivoiser les animaux.

136 Eliodoro Matte est une des personnes les plus riches du Chili puisqu'il possède une fortune estimée à 1 500 millions de dollars. Son entreprise, Companía Manufacturera de Papeles y Cartones est fondée en 1920 elle se

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plus d'un siècle son grand-père, Eduardo Matte Pérez, annonçait les directives de son groupe économique : « Les propriétaires du Chili c'est nous, les propriétaires du capital et du sol c'est nous, les autres forment la masse influençable et vendable qui ne pèse ni par son opinion ni par son prestige »137.

Finalement, les Mapuches sont, si l'on se laisse guider par le discours du Mercurio, un obstacle majeur pour le développement et la croissance du Chili - investissements économiques, construction de projets hydro-électriques notamment- dans le cadre du libre marché mis en place par les élites du pays. « L'insurrection » n'aurait donc pas de fondement et ne pourrait être contenue que grâce à l'application de lois dictatoriales et des lourdes mesures répressives.

Le mythe du Mapuche sauvage, non civilisé, ivre et voleur laisse place aujourd'hui au stéréotype moderne du terroriste subversif. Cette catégorisation était également à l'oeuvre contre les communistes et les sympathisants de l'Unité Populaire de Salvador Allende sous la dictature. Pour le Mercurio il a donc toujours été indispensable de cerner l'ennemi intérieur, le bouc émissaire, afin de renforcer l'idéologie en perte de vitesse et les élites dominantes.

Plus de cent quarante ans plus tard les stéréotypes concernant les Mapuches restent encore et toujours d'actualité. Leurs demandes continuent à être perçues comme un problème conjoncturel et non comme une revendication de fond basée sur un droit légitime et des libertés structurellement fondamentales.

Enfin, il convient de pointer du doigt une autre réalité qui favorise le traitement univoque des Mapuches dans la presse, il s'agit de l'iniquité de l'accès aux moyens de communication aux Mapuches.

Caché derrière sa fausse probité journalistique, le Mercurio distille quotidiennement des préjugés racistes qui finissent par être intégrés dans les conversations quotidiennes et empêchent définitivement la société chilienne d'accepter sa diversité culturelle.

spécialise dans la production de papier et de celulose. Cette industrie d'exploitation forestière décline ses fonctions dans cinq sociétés différentes : Forestal Mininco, CMPC Celulose, CMPC Papiers, CMPC Tissue et CMPC Produits de papier.

137 In CARMONA Ernesto, Los Dueños de Chile, Santiago, Editions La Huella, 2002.

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