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Les indiens mapuches dans les médias au Chili : du mythe du barbare à  l'activisme identitaire transnational


par Erika Antoine
Institut d'Etudes Politiques d'Aix-en-Provence - Diplôme en Sciences Politiques spécialisé en Information & Communication 2006
  

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PARTIE III

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Les médias modernes :

outils inespérés de la réappropriation

identitaire

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CHAPITRE 1- Communications transnationales au service des revendications régionales

Malgré l'échec des politiques indigénistes dans les années 1990, après le vote de la loi n° 19.253 sur la protection des populations indigènes et la création de la Corporación Nacional de Desarollo Indígena -la Conadi-, les mentalités évoluent. Les minorités indigènes s'organisent pour faire entendre leurs voix. Dans les centres urbains, Santiago en tête, une série d'organisations indigènes surgissent et se structurent au sein de réseaux de promotion de la culture originaire.

Ces groupes, jusqu'alors exclus de la scène de la communication publique, mettent progressivement en place des forces de résistance capables d'attirer l'attention de l'opinion publique en s'emparant des moyens de communication. Dans la région du grand Nord, des commerçants Aymaras retournent dans leurs terres pour organiser et financer des manifestations telles que des carnavals. A Santiago, les organisations mapuches organisent des cérémonies religieuses et récréatives comme el juego del palin138, dans des lieux publics fréquentés. Tous font revivre la culture indigène.

Ces nouveaux mouvements s'expriment par exemple par des actions de désobéissance civiles, des manifestations, des déclarations publiques. Les actions les plus extrêmes attirent l'attention des journalistes et sont relayées partialement et partiellement par les journalistes -les minorités sont violentes et s'écartent de la norme-. L'attention des

138 Il s'agit du sport traditionnel des Mapuches qui se joue avec une crosse et s'apparente au hockey sur gazon. Il favorise aujourd'hui le rapprochement des communautés et symbolise la résistance indigène face à la culture dominante chilienne.

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médias généralistes se concentre sur les faits de violences, les troubles et les crimes, qu'ils assimilent automatiquement aux minorités ethniques.

Pour réagir face à cette stigmatisation, les Mapuches créent dans les années 1990 et 2000 des moyens de communication qui leur sont propres, destinés à relayer une information jusque là inexistante : la vie et les revendications du peuple mapuche depuis l'intérieur.

La naissance de ce nouveau phénomène va être favorisée par le fabuleux bouleversement que connaissent presque simultanément les sciences de l'information et de la communication. Comme l'avait expliqué Régis Debray, l'avènement de la vidéosphère traduit la révolution du monde de l'information et de la communication désormais gouverné par l'image et le son. Le développement de l'internet incarne le point d'orgue de cet immense champ des possibles. Les données sont transmises, diffusées à très grande vitesse et instantanément dans le monde entier.

Cette révolution a enfin permis à de nombreuses causes, autrefois circonscrites aux frontières étatiques ou même régionales, d'être visibles sur la scène internationale. Dotés d'une connexion internet et d'un ordinateur, les représentants mapuches sont désormais capables de faire connaître leurs revendications, leurs cultures et leurs visages dans le monde. Une nouvelle panoplie de moyen rend toutes les communications possibles : radio, internet, manifestations, musique, cinéma, documentaires. L'objectif de la section suivante n'est pas le détail exhaustif et fastidieux de l'ensemble des nouvelles communications mapuches mais bien plus, à travers l'étude certains médias ou organisations, de montrer comment la voix du peuple peut enfin se faire entendre grâce aux nouvelles voies de communication libres et indépendantes.

Section 1- Nouvelles voies et nouvelles voix

§1- La presse indépendante : trois journaux en ligne

Le journal en ligne constitue l'une des avancées majeure de l'avènement de l'internet. Consultables à toute heure du jour et de la nuit, réactualisés quotidiennement, ils offrent

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un support écrit, visuel et auditif jusque là inespéré. Dépêches, reportages d'investigation, témoignages : une quantité incroyable d'informations est diffusée sur les écrans des internautes.

En effet, un nombre croissant de sites dédiés à la communauté mapuche se développe sur le territoire chilien mais aussi à l'étranger. Il est intéressant de noter que la plupart de ces sites proposent des articles en espagnol, en anglais parfois, et en langue mapudungun.

En effet, en plus des sites créés au Chili ou en Argentine, il existe un nombre important de pages web relatives à la culture et aux droits des Mapuches basées en Europe. Voici quelques exemples :

- en Italie : http://it.mapuches.org/

- en France : http://mapuche.free.fr/

- en Allemagne : http://de.mapuches.org/

- en Hollande : http://www.mapuche.nl/, il s'agit de la fondation hollandaise FOLIL sur laquelle nous reviendrons dans la troisième partie.

Au-delà d'une stricte typologie des sites à caractère informatif dédiés aux Mapuches, il est plus à propos ici d'expliquer les principes qui animent les équipes rédactionnelles et les spécificités de ces nouveaux organes de communication. Nous aborderons donc trois exemples chiliens de journal «on line».

A- Une tribune ouverte et pluraliste : www.mapuexpress.net

Le journal en ligne Mapuexpress se présente comme une alternative à l'hégémonie de « l'information commerciale » au Chili, celle des deux grands groupes prédominants El Mercurio et Copesa. Le comité de rédaction affirme lutter pour les droits de l'homme, tant au niveau individuel que collectif, grâce à un mode de communication visant à faire plier les « cadres de l'intolérance et de la machination ». La revue électronique propose des analyses, un discours et des pistes de réflexion destinés au peuple mapuche en premier lieu, puisque les sujets traités sont relatifs à la communauté, mais aussi à l'opinion publique en général.

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Cette source et ressource de travail se démarque des supports traditionnels d'information qui, d'après le comité de rédaction, « discriminent et attentent aux droits des Mapuches ». En effet, le journal en ligne souhaite franchir les barrières communicationnelles mises en place par les médias traditionnels qui « prétendent uniquement maintenir le peuple mapuche dans un état de marginalité, de négation et d'exclusion ». Les membres de la rédaction incarnent ces nuevas voces, ces nouvelles voix qui ont surgi d'un espace nouveau se targuant de déjouer les processus de censure et de dénaturation de l'information.

Créé en 1999, Mapuexpress, représente la branche spécialisée dans la communication d'une organisation mapuche plus générale. Les organisateurs témoignent qu'à cette époque les courriers électroniques et les commentaires des internautes attestaient d'une demande accrue d'informations concernant la communauté Mapuche. Il est donc intéressant de constater l'engouement et l'intérêt de l'opinion publique pour une information distincte et décalée des discours des organes traditionnels.

A partir du mois de mars 2000 et face à la nécessité de regrouper et de canaliser un nombre croissant informations, Mapuexpress acquiert donc son indépendance. Dorénavant, la structure autogérée fait intégralement appel au volontariat. Au-delà de l'information disponible sur le site à proprement parler, Mapuexpress fait parvenir aux centaines d'abonnés des bulletins électroniques ou newsletter faisant état de l'actualité (rencontres, manifestations, procès etc) concernant la communauté Mapuche.

L'internet en tant que méthode de communication directe, rapide et quasi-instantanée est largement mis à profit par le mouvement Mapuexpress. Ces nouveaux réseaux de communication libres et indépendants permettent d'apporter des informations neuves dans des zones jusque là enclavées. Dans les territoires où les lignes internet ne sont pas installées, Mapuexpress a développé un réseau radiophonique.

Dans le cadre des revendications de la communauté Mapuche, les fondateurs se revendiquent clairement en faveur d'une action commune et collective plutôt que pour des actes isolés et autocentrés. L'internaute peut ainsi lire sur la page d'accueil décrivant l'organisation : « En tant que média indépendant et autonome, Mapuexpress ne

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recherche pas l'auto-référence. Depuis sa création, Mapuexpress s'apparente à une tribune ouverte et pluraliste traitant de la question mapuche en évitant d'ouvrir des espaces dédiés à la division ou la déqualification entre les divers référents mapuche. Bien au contraire, elle doit se comprendre comme un apport à l'Unité en action »139.

Ce mode de communication, envisagé dans l'idée d'une « tribune libre » revêt alors toute la dimension politique d'un contre-pouvoir. En permettant à des intellectuels, des membres d'organisation mapuche et des représentants de tribus de s'exprimer sur leur site, les rédacteurs de Mapuexpress sont les acteurs de cette nouvelle voix mapuche transnationale.

En distinguant l'unité des Mapuche des actions individuelles, les rédacteurs expriment l'identité commune des Mapuches et le but partagé de tous les nouveaux moyens de communication : offrir une alternative cohérente loin des stéréotypes en vigueur depuis un siècle et demi. Mais la construction de tels moyens de communication requiert un personnel qualifié et des investissements financiers. A ce titre, la création du site internet n'aurait pu se faire sans l'appui financier de la Fondation Mapuche Folil -« racine » en Mapudungun- sur laquelle nous reviendrons ultérieurement.

B- Meli Wixan Mapu, un relais de solidarité urbain :

http://meli.mapuches.org

Ce second journal électronique dont le nom signifie en mapudungun « les quatre points de la terre » s'adresse de manière privilégiée à la communauté Mapuche de Santiago. L'équipe de rédaction de Meli Wixan Mapu communiquait auparavant avec des affiches, des bulletins d'information distribués dans la rue et une fréquence radio.

Désormais l'évolution des technologies informatiques permet une présence continue sur la toile mondiale. Meli Wixan Mapu s'inscrit également dans une dynamique de développement et de lutte pour la culture et l'identité mapuche au sein de l'espace urbain de la capitale chilienne. Le rédacteur en chef met d'ailleurs en lumière l'espace de liberté qu'octroie l'internet : « Nous utilisons internet comme un outil contre l'encerclement informatif qui pèse sur les demandes des Mapuches. Ainsi beaucoup de nos frères

139 Disponible sur la page d'accueil de www.mapuexpress.net, Mapuexpress Informative Mapuche desde territorio Mapuche.

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peuvent nous contacter et savoir quel est notre rôle dans le milieu urbain, beaucoup de nos frères peuvent être au courant que, malgré la distance, dans la capitale de l'Etat chilien oppresseur il y a aussi des voix qui se lèvent ».

L'état des lieux que nous avons effectué au sujet des intérêts communs entre grands groupes de presse et dirigeants économiques et politiques est également vivement critiqué dans les pages du journal Meli Wixan Mapu. Les rédacteurs vilipendent ainsi les grands groupes de presse : « Nous savons que les consortiums médiatiques répondent aux intérêts de l'entrepreneur, le même petit groupe -assurément très puissant- qui exploite actuellement le Wall mapu -le territoire mapuche- et que, par conséquent, n'importe quelle information liée à un peuple ou un mouvement qui remet en cause le système économique et qui lutte pour ses droits politiques et territoriaux, est forcément omise ou reléguée à un second plan ». Pour cette raison précise, le groupe se propose d'améliorer les mécanismes de diffusion de l'information, dans un souci de meilleure équité et de transparence dans la diffusion des nouvelles et la description des évènements touchant la communauté mapuche. L'objectif principal de Meli Wixan Mapu est de créer une nouvelle sensibilité à l'encontre des demandes formulées par les Mapuches.

C- Le journal de renom Azkintuwe: www.azkintuwe.org

Ce journal est un projet de presse indépendante, dirigé par un ensemble de professionnels du journalisme tel que le directeur de la rédaction Pedro Cayuqueo Millaqueo, et de spécialistes des sciences sociales.

Toute l'équipe rédactionnelle bénéficie d'une notoriété indiscutable au sujet du traitement de l'information relative au peuple mapuche. Sur le site internet, l'équipe invite le lecteur à l'aider dans la construction d'une société multiculturelle dans le cône sud du continent. En effet, la question mapuche est éclairée par les journalistes présents sur le territoire chilien et Argentin.

Pour soutenir la diffusion de la « réalité du peuple mapuche », Pedro Cayuqueo invite son lectorat à « nous accompagner sur ce chemin, à collaborer avec nous pour rendre

possible cette expérience inédite et professionnelle d'un journalisme mapuche qui puisse continuer à exister des deux cotés du Wallmapu ».

En ligne depuis 3 ans, le journal Azkintuwe a également imprimé vingt éditions, soit l'équivalent de 40 000 exemplaires au format tabloïd. Une centaine de reportages a examiné la situation des Mapuches du Chili et d'Argentine interviewé des acteurs en lien avec les problématiques des peuples indigènes d'Amérique Latine. La diversité des thèmes abordés (droits de l'homme, conflits territoriaux, méga-projets économiques, participation, législation internationale, environnement, culture) apporte ainsi une vision intégrale de la réalité du peuple mapuche, absente des médias traditionnels.

D'après Cayuqueo « Une vaste gamme d'outils interactifs -dont le journal imprimé, l'édition en ligne et en PDF et le portail digital d'information- font d'Azkintuwe une des agences de presse les plus importantes du Wallmapu ».

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Deux unes d'Azkintuwe : la première « Terrorisme ? » n°20 juillet 2006 et la suivante « Nous existons encore, nous sommes encore sur le terrain » n°16 novembre 2005.

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§2- Les portails d'information : l'exemple argentin de la Lof

Dans ce cas également, les exemples de portails d'information sur la communauté mapuche abondent. Mais Lof constitue le premier portail digital à avoir vu le jour fin 2005 en Argentine. Son adresse est la suivante : www.lofdigital.org.ar. La Lof, qui signifie en langue mapuche communauté, est devenu depuis un lieu de rencontre et de débat sur l'insertion de la culture indigène et son accès aux progrès technologiques.

Cette page web se développe pour que les « Mapuches puissent diffuser leur culture à travers internet et fixer leur positions sur des thèmes historiques tels que le droit à conserver leurs terres ancestrales »140. Il s'agit du premier portail d'Amérique Latine dirigé entièrement par des indigènes avec des données concernant leur culture, leurs revendications, leur langue, leur musique et leur histoire. D'après Diana Rolandi, directrice de l'Institut d'Anthropologie de Buenos Aires, la seconde partie du projet consistera à doter les communautés indigènes de lieux équipés d'ordinateurs afin qu'elles puissent avoir accès à internet.

La création du portail Lof est le résultat conjoint de l'Institut de Connectivité des Amériques, de l'Institut d'anthropologie et du Ministère de l'Education d'Argentine. Le projet est présenté lors du Forum Mondial des Peuples Indigènes et de la Société de l'Information de Genève du 8 au 11 décembre 2003, puis retravaillé pendant la rencontre sur la Connectivité et les populations indigènes d'Ottawa et la deuxième phase du Sommet Mondial sur la société de l'Information qui s'est déroulé en Tunisie du 16 au 18 novembre 2005.

L'objectif central élaboré au cours de ces différentes rencontres est de permettre l'appropriation des techniques de l'information et de la communication par le peuple Mapuche afin de renforcer et transmettre ses connaissances traditionnelles et promouvoir la gestion de son propre développement.

En outre, cinq ambitions déterminantes ont été formulées :

140 Río Negro, 9 décembre 2005.

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- établir des connexions entre les communautés localisées dans les zones urbaines, semi-urbaines et rurales

- inciter les jeunes à rester ou revenir dans leurs communautés d'origine en favorisant des initiatives éducatives, économiques et culturelles d'intérêt communautaire

- consolider la présence et la visibilité des communautés du peuple mapuche dans divers espaces sociaux, des forums, des lieux d'échange d'information

- garantir la communication et l'échange d'informations entre les différents peuples indigènes

- renforcer le sentiment d'appartenance et l'identité entre les jeunes mapuches membres des communautés.

A ce titre, les diverses organisations présentes au cours des débats ont convenu d'un socle d'informations essentielles que le site doit contenir. Ce socle minimum doit faire figurer : les connaissances traditionnelles du peuple mapuche, les connaissances touchant aux Mapuches mais produites par d'autres, l'information liée au développement social, culturel, économique et politique local. En résumé, ce site a été crée afin de donner les clés de la maîtrise des NTIC au peuple mapuche. Ainsi les indigènes pourront l'utiliser comme un moyen d'investigation, de création et de réinvention de la tradition, d'établissement de réseaux de solidarité et de consolidation de l'identité.

Entre le 1er janvier 2006 et le mois d'octobre de cette même année, le site a été visité 21 150 fois et près de 65 000 pages ont été consultées. Ce succès ne doit pas masquer les divers obstacles rencontrés, tant sur le plan externe - difficulté d'accès, prédominance de l'anglais, coûts d'infrastructures élevés- que sur le plan interne - idéologies des ethnies en conflit avec l'Etat nation, méfiance des communautés vis-à-vis des TIC au sujet des avancées culturelles et sociales.

Mais la réussite de projets tels que la Lof montre l'expérience positive des peuples indigènes dans l'appropriation de savoir-faire et de faire-savoir dans la société actuelle. En outre, cela atteste de l'émergence d'un mouvement ethnique à l'échelle mondiale dirigé par un nouveau type de leadership indigène qui s'autogère tant socialement et culturellement qu'économiquement.

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Enfin, ce succès ne va pas sans l'augmentation croissante de la sensibilité de la société civile envers la situation des peuples indigènes et le respect de leurs droits fondamentaux. Finalement, le vrai défi lancé par internet va bien au-delà de la simple appropriation de la maîtrise des nouvelles technologies par et pour les peuples indigènes mais bien leur conversion en outils de résolution des problèmes concrets.

§3- Les balbutiements des radios en ligne :

Grâce à la numérisation, les programmes radiophoniques deviennent consultables, téléchargeables. Ils sont les attributs incontestables de la modernisation des technologies de l'information et de la communication. Le podcast devient l'un des outils les plus utilisés pour pouvoir enregistrer, écouter et réécouter les émissions choisies par l'auditeur.

Dans cette veine, de très nombreuses radios aux moyens modestes émergent sur la toile et peuvent très facilement se faire connaître en multipliant leurs relations avec d'autres sites annexes. Ainsi de nombreuses radios mondiales se décalent des grandes radios nationales et prônent une liberté de ton. Toutefois les radios dédiées spécifiquement à la cause mapuche sont rares. Le plus souvent se sont des radios à portée internationale ayant une sensibilité pour les difficultés rencontrées par les minorités ethniques.

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