WOW !! MUCH LOVE ! SO WORLD PEACE !
Fond bitcoin pour l'amélioration du site: 1memzGeKS7CB3ECNkzSn2qHwxU6NZoJ8o
  Dogecoin (tips/pourboires): DCLoo9Dd4qECqpMLurdgGnaoqbftj16Nvp


Home | Publier un mémoire | Une page au hasard

 > 

Le renouvellement du journalisme environnemental au prisme de la décroissance


par Guillaume Lemonnier
Sciences Po Lyon  - Master 1 AlterEurope, Études européennes et internationales 2020
  

précédent sommaire suivant

Bitcoin is a swarm of cyber hornets serving the goddess of wisdom, feeding on the fire of truth, exponentially growing ever smarter, faster, and stronger behind a wall of encrypted energy

Cadre théorique :

Avant d'entamer la lecture de ce travail de recherche, il convient de préciser de quoi nous parlons afin de ne pas faire l'économie de définitions nécessaires pour borner le sujet. Tout d'abord, il convient de définir ce qu'on entend par le terme de décroissance. Le premier constat que l'on peut faire, c'est que ce terme est l'antonyme du terme de croissance et que cette opposition s'effectue en premier lieu dans le champ économique. La décroissance apparaît en effet à partir d'une oeuvre d'un économiste roumain, The Entropy Law and the EconomicProcess publiée en 1971 où il montre tout simplement à partir du deuxième principe de la thermodynamique (l'entropie) que la croissance économique est inéluctablement vouée à se ralentir puisque les ressources énergétiques sur lesquelles se base notre système économique sont limitées et finies. La décroissance économique est donc inévitable. Ce livre va être traduit en français par Jacques Grinevald et Ivo Rens en 1979 sous la forme suivante Demain la décroissance : Entropie, écologie, économieet va être progressivement récupéré par les militants et experts écologistespour montrer qu'il faut rompre avec le paradigme jusqu'au-boutiste de poursuite de la croissance économique dans nos sociétés contemporaines. Cette première conceptualisation du terme est l'une des premières sources de la décroissance.

En effet, selon Fabrice Flipo, il y aurait cinq sources de la décroissance5(*). Il y ala « source bioéconomiste » avec Nicholas Georgescu-Roegen et le Club de Rome6(*). Ici, la décroissance n'est pas comprise comme une politique à pratiquer ou une norme à imposer, c'est un« fait dur et têtu avec lequel nous devrons tôt ou tard composer »7(*), nous ne pouvons que ralentir la décroissance économique mais pas l'empêcher. Nous allons irrémédiablement vers un Etat stationnaire (« steady state »).

Nous trouvons également la « source écologiste »représentée pardes partisans écologistes radicaux qui prônent et voudraient la décroissanceimmédiatement pour empêcher le désastre écologique en cours (réchauffement climatique, extinction de la biodiversité, pollution des sols, de l'air et de l'eau, risques technologiques et industriels, urbanisation illimitée, etc...). Ces partisansdécroissants sont apparus en France à partir des années 1970 avec certaines luttes écologiques charnières(manifestations et mouvements contre l'installation de centrales atomiques à Bugey en 1970 et contre l'extension du camp militaire de Larzac en 1973 notamment). On retrouve ici des figures pré-décroissantes fondatrices telles que Bernard Charbonneau ou Pierre Fournier, fondateur du journal La Gueule Ouverte en 1972 mais aussi toute l'oeuvre politique de René Dumont (candidat à l'élection présidentielle de 1974) qui a posé les bases de l'existence d'un parti écologiste en France.

Puis, nous trouvons la « source anthropologique » qui pourrait se résumer à un seul nom selon Fabrice Flipo : Serge Latouche. Pour modéliser de manière concise la pensée de Serge Latouche, « la croissance c'est un mode d'habiter le monde »8(*), une civilisation. Selon Serge Latouche, les systèmes politiquesont fondu la croissance avec la modernité et la rationalité. Par conséquent, toute notre vie tournerait autour du concept de la croissance et le seul moyen de sortir du paradigme de la croissance infinie serait de « décoloniser nos imaginaires »9(*) d'homo oeconomicus en premier lieu. Un exemple concret serait une forme de retour à une société plus primitive (en opposition à la modernité) pour revenir à une société plus écologique, frugale et moins destructrice de l'environnement. Selon Fabrice Flipo, « Serge Latouche estime que les modes de vie non-modernes n'étaient pas moins rationnels, ils se fondaient simplement sur d'autres rapports au monde »10(*). Pour Serge Latouche et ses partisans, la rationalité économique n'est pas forcément une rationalité écologique et c'est bel et bien le monde « moderne » qui est irrationnel et qui fonce dans le mur de la crise écologique.

La quatrième source est la « source démocratique ». Dans ce cadre, nous retrouvons selon Fabrice Flipo « les critiques de la société du spectacle comme le journal La Décroissance »11(*). Selon lui, ces critiques porteraient plus sur « l'idée de la dépossession des besoins ». En d'autres termes, les êtres humains ne maitriseraient plus leurs besoins à cause de « l'industrialisation du manque »12(*). Cette « industrialisation du manque »serait organisée par le système publicitaire. La question centrale de ces acteurs selon Fabrice Flipo serait « Qui construit les besoins ? ». Empêcher la crise écologique passerait donc par le fait sortir des dépendances construites artificiellement par le système, jugées facultatives voire inutiles. Pour lutter contre ces dépendances, le combat passe alors par la lutte anti-pub.

Enfin, la dernière source est la « source spirituelle » symbolisée par toute l'oeuvre de Pierre Rahbi et de son Mouvement Colibrisoù « le problème, c'est le désir »13(*). Ici on se situe dans le cadre de la « réappropriation des besoins à une échelle individuelle ». L'enjeu se situe ici surla « maîtrise des désirs » malgré la pression sociale qui nous pousse à surconsommer et à ne pas se débrouiller seul. Ce courant est celui de la « simplicité volontaire ». C'est une démarche plus personnelle que la « source démocratique » avec des principes cardinaux définis par Pierre Rahbi tels que « la sobriété au sens d'un ménage dans les objets et les attitudes » ; « l'autosuffisance des actes : essayer de se réapproprier un maximum de choses » ; « révision des choix de consommation » ; « relation à la terre » ; « la non-violence »14(*).

D'une manière plus concise, Paul Ariès définit la décroissance comme étant« une nouvelle pensée philosophique et politique qui propose d'auto-limiter ses besoins, de renouer avec la pensée de la finitude environnementale et humaine, car elle seule peut nous permettre de sortir de la dictature de l'économie »15(*).

Après avoir défini ce que l'on entendait par le terme de décroissance, il convient maintenant de définir ce qu'est le journalisme environnemental. Pour comprendre ce qu'est le journalisme environnemental, il convient de revenir sur ce qu'est le journalisme. Pour définir ce qu'est le journalisme, nous pouvons reprendre la théorie des champs de Bourdieu. Selon Anne Catherine Wagner, un champ « est un microcosme social relativement autonome à l'intérieur du macrocosme social. Chaque champ (politique, religieux, médical, journalistique, universitaire, juridique, footballistique...) est régi par des règles qui lui sont propres et se caractérise par la poursuite d'une fin spécifique. (...) La logique d'un champ s'institue à l'état incorporé chez les individus engagés dans le champ sous la forme d'un sens du jeu et d'un habitus spécifique »16(*).Le journalisme est un champ dont l'habitus est formé entre autres par les normes sociales et économiques en vigueur (acceptation de la publicité, des contraintes de temps, etc...), les critères professionnelsdu journalisme (déontologie, vérification des sources, etc...) mais également par le mythe intériorisé de l'objectivité et de la neutralité des journalistes. J'entends par mythe « un signe qui se base sur les valeurs (souvent idéologiques) d'une société et les fait paraître naturels »17(*). Le récit du mythe journalistique serait que la parole journalistique soit objective et neutre, et elle se doit de rester ainsi, sous peine de se voir disqualifier par le corps majoritaire du champ journalistique (qui adhère à ce mythe et le défend).

Par ailleurs, « les champs reposent sur une coupure entre les professionnels (de la politique, de la religion, etc.) et les profanes. La délimitation des frontières d'un champ est elle-même objet de lutte »18(*).En d'autres termes, tout le monde ne peut s'improviser journaliste ou alors ils risquent de se faire délégitimer par le corps majoritaire du champ journalistique. Dans la conception et la production d'un journal par exemple, qu'il soit généraliste ou spécialisé, il faut reprendre un minimum de critères journalistiques pour être reconnu légitime. Dans le cas contraire,il faut se confronter aux normes majoritaires du champ journalistique et tenter d'imposer les siennes (via des stratégies de lutte plus ou moins symbolique) comme étant également légitimes si ce n'est plus légitimes que les normes majoritaires.

Comme tout autre champ, le champ journalistique est une« configuration de positions qui se situent les unes par rapport aux autres, est toujours un espace de conflits et de concurrence pour le contrôle dudit champ. À l'intérieur de chaque champ, on trouve des dominants et des dominés, des anciens et des nouveaux venus. Ceux qui détiennent le plus de capital spécifique au champ sont portés à adopter des positions conservatrices ; les stratégies de subversion émaneront de groupes concurrents, moins dotés en capital orthodoxe »19(*).

Le journalisme est donc un champ où une multitude d'acteurs s'affrontent pour la captation de l'information et de l'audimat et où les journalistes subissent des contraintes multiples (de légitimation, d'espace, de temps, de normes, de moyens) dont certaines sont issues d'autres champs qui dominent le champ journalistique (le champ économique et politique)20(*).

Dans le champ journalistique, il y a des « sous-champs spécialisés »21(*) qui correspondent aux différents journalismes spécialisés (journalisme économique, sportif, environnemental). Ces « sous-champs » restent dépendants des structures et de l'habitus du champ auquel ils appartiennent, c'est-à-dire le champ journalistique, mais ils dépendent également du secteur d'information et d'activité qu'ils couvrent. Le journalisme environnemental traitera donc des questions qui se rapportent à l'environnement de près ou de loin en fonction des définitions choisies de l'« environnement » et ses limites. Pour définir l'environnement, nous pouvons reprendre les termes de Dimitri Crozet22(*), à savoir, l'environnement « est défini comme «un patchwork d'objets de questions très variées« par AkilaNedjar (2000)23(*). On peut ainsi y regrouper les questions globales liées au changement climatique, mais aussi des questions scientifiques telles que la cultures des Organismes génétiquement Modifiés (OGM) ou, dans le cas du barrage de Sivens, des dossiers qui demandent une expertise scientifique. Cette disparité est l'une des spécificités du journalisme environnemental, qui gravite entre des questions politiques, sociales et scientifiques ».

Dans le cadre de mon travail de recherche j'ai décidé de me focaliser sur deux médias décroissants faisant partie de ce sous-champ spécialisé qu'est le journalisme environnemental, le journal La Décroissance et la revue Silence. Toutefois, ces deux médias sont très clairement les « dominés » dans le champ journalistique au sens de Bourdieu, puisqu'ils rejettent le modèle économique du journalisme classique ainsi que le mythe majoritaire du journalisme neutre et objectif.Ils sont ou peuvent êtredonc considérés commeillégitimes. Ils rejettent également radicalement le paradigme politique du « développement durable » en ce qui concerne l'écologie. Toutefois, ces « nouveaux venus » bénéficient d'un soutien militant relativement important et arrivent à parasiter le sous-champ du journalisme environnemental enmettant en avant une autre légitimité, celle de médias indépendants financièrement et se revendiquant comme étant les seuls représentants de la « vraie écologie », celle qui ne pourra jamais être récupérée et tronquée pour faire du « greenwashing » ou du capitalisme vert, la décroissance.

* 5 FLIPO Fabrice « Les cinq sources de la décroissance », Implications philosophiques, 16 janvier 2015. [Cité le 13juin 2020]. Disponible sur : http://www.implications-philosophiques.org/actualite/une/les-cinq-sources-de-la-decroissance/#_ftn2

* 6 MEADOWS Dennis, MEADOWS Donella, RANDER Jorgen, Halte à la croissance ?, Paris, Fayard, 1972

* 7 FLIPO Fabrice, ibid.

* 8 Conférence de FLIPO Fabrice à l'ENS de Lyon, « La solution de la décroissance », publié le 20/02/2016. [Consulté le 13juin 2020]. Disponible sur : http://ses.ens-lyon.fr/articles/la-solution-de-la-decroissance

* 9 LATOUCHE Serge, Décoloniser l'imaginaire : La pensée contre l'économie de l'absurde, Parangon, 2011.

* 10 FLIPO Fabrice, ibid.

* 11 Conférence de Flipo Fabrice à l'ENS de Lyon, ibid.

* 12 ILLICH Ivan,La Convivialité, in OEuvres complètes, Fayard, Paris, 2004, p.479

* 13 Conférence de FLIPO Fabrice à l'ENS de Lyon, ibid.

* 14 Conférence de FLIPO Fabrice à l'ENS de Lyon, ibid.

* 15 ARIES Paul, Décroissance ou barbarie, Editions Golias, Paris, 2005

* 16WAGNER Anne-Catherine, « Champ », Sociologie, [en ligne], Les 100 mots de la sociologie, publié le01/02/2016, consulté le 15 juin 2020. Disponible sur : http://journals.openedition.org/sociologie/3206

* 17 FRANLKIN Bob, Key Concepts in Journalism Studies, London, Thousand Oaks, SAGE Publications, 2005., p.157

* 18 WAGNER Anne-Catherine, ibid.

* 19 WAGNER Anne-Catherine, ibid.

* 20 CHAMPAGNE Patrick, « La vision médiatique » in BOURDIEU Pierre, La misère du monde, Paris, Seuil, 1993, p 61-79

* 21MARCHETTI D., « Les sous-champs spécialisés du journalisme », Réseaux, n°111, 2002, p.22-55

* 22 CROZET Dimitri, Le journalisme environnemental face auxnouveaux conflits écologiques : unespécialisation en mutation. L'exemple de Sivens. Mémoire de Master professionnel journalisme, Université Stendhal Grenoble 3, UFR LlasicDépartement journalisme, 2015, 61 p.

* 23 NEDJAR Akila. Le thème de l'environnement dans les médias généralistes. Thèse, école

normale supérieure lettres et sciences humaines, Lyon, 2000

précédent sommaire suivant






Bitcoin is a swarm of cyber hornets serving the goddess of wisdom, feeding on the fire of truth, exponentially growing ever smarter, faster, and stronger behind a wall of encrypted energy








"Il faut répondre au mal par la rectitude, au bien par le bien."   Confucius