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La République tchèque : analyse de son "retour à l'Europe"

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par Audrey Arnoult
Université Lyon 2 - Master 2 en Sciences de l'Information et de la Communication 2007
  

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3. 1993 et le retour de la question identitaire : le complexe de la petite nation

a) Le complexe de la petite nation

« Le paradoxe de la tchéquité contemporaine est de ne plus avoir à se confronter à des minorités nationales depuis qu'elle a abouti à un Etat uninational en 1993 »81(*). Cette phrase résume à elle seule le problème auquel doit faire face la République tchèque dès sa naissance, le 1er janvier 1993. La Tchécoslovaquie multinationale de l'entre deux-guerres s'est transformée en un Etat nation composé uniquement de Tchèques. Sans Allemands et sans Slovaques, elle se trouve confrontée à la redéfinition de son identité, ce qui réactive un sentiment de fragilité caractéristique des petites nations d'Europe centrale. Cette spécificité des nations est-européennes est récurrente dans les ouvrages consacrés à l'Europe centrale82(*) car elle est intimement liée à la perception de l'intégration européenne. Les expressions pour désigner ce sentiment de fragilité et d'insécurité sont variées. Un auteur parle de « psychologie de l'incertitude nationale »83(*), un autre du « complexe de la petite nation » mais toutes ces expressions renvoient à la même problématique. Ce sentiment d'insécurité est lié à l'histoire chaotique des pays d'Europe centrale qui ont dû lutter pour affirmer leur identité nationale et obtenir leur indépendance. Il s'est traduit par une question récurrente dans la philosophie politique tchèque, celle de la légitimité de l'existence de la nation. Cette interrogation est perceptible dans les écrits des intellectuels tchèques depuis le XIXème siècle. La question « Qui sommes nous ? » jalonne l'histoire de leur pensée et s'accompagne d'une seconde interrogation : « Qu'est-ce que la nation tchèque peut apporter aux autres et notamment à l'Europe ? ».

b) Toma-Garrigue Masarýk et Jan Patoèka, deux philosophes qui se sont exprimés sur le complexe de la petite nation

T-G. Masaryk (1850-1937) est l'un des intellectuels qui s'est intéressé à la question de l'identité tchèque. Dans La question tchèque (1895), il se demande ce qu'un petit peuple peut apporter aux autres. La réponse qu'il propose découle de la dimension spirituelle qu'il confère à la politique. Pour lui, la politique ne peut pas être réduite à une lutte pour le pouvoir mais doit avoir une mission historique et morale. Les Tchèques ont été les premiers à défendre les concepts d'humanisme et de démocratie, ils doivent donc transmettre ces valeurs aux autres. Il définit la démocratie comme « la réalisation politique de l'amour d'autrui »84(*). Pour lui, c'est le seul système de gouvernement juste qui permet « une régénération du peuple »85(*). Il s'appuie en partie sur l'interprétation de l'histoire de F. Palacký : le peuple tchèque est un peuple qui a une certaine grandeur. Il en découle une attitude paternaliste envers les Slovaques : pour les Tchèques leur mission était de les éveiller à la démocratie. T-G. Masaryk considère que les Tchèques sont les fondateurs de l'Europe moderne et qu'ils y ont leur place aujourd'hui.

J. Patoèka (1907-1977) défend l'idée que la grandeur d'un peuple n'est pas liée à sa taille mais à ce qu'il peut « prendre en charge dans le souci du monde »86(*). Au sein de l'Europe, la nation tchèque ne doit pas songer à se préserver car elle serait alors « inutile, superflu et finalement parasite »86(*). Son avenir dépend de sa « capacité à s'attaquer à la tâche collective [...] c'est-à-dire d'assumer une liberté responsable. De [sa] capacité à dépasser la poursuite égoïste des intérêts nationaux dans une rivalité rancunière, et à démontrer ainsi leur appartenance à la seule Europe qui puisse encore avoir un avenir, c'est-à-dire à celle qui est fondée sur le programme du `soin de l'âme'87(*) ». Les réflexions de ces deux intellectuels tchèques se rejoignent dans la mesure où ils cherchent à légitimer l'existence du peuple tchèque. Elles reflètent aussi l'importance que revêt la question identitaire aux yeux des Tchèques.

La question de l'identité tchèque est constante depuis le XIXème siècle, ce qui explique que « la question de l'adhésion à l'UE aboutit systématiquement au débat sur la préservation de [l']identité, signe évident d'une fragilité voire d'un complexe, sans cesse aliments par le rappel du passé et l'histoire des menaces extérieures »88(*). Il nous a donc semblé important de mentionner cette idée récurrente car elle peut avoir un impact sur la façon dont l'élargissement est perçu par l'opinion publique et les partis politiques tchèques. Elle peut également constituer un facteur explicatif de la réticence ou de l'indifférence de l'opinion publique et des partis politiques que nous étudierons dans la deuxième partie.

Pour conclure cette première partie sur la question de l'identité tchèque, nous constatons que l'intégration représente un enjeu majeur. Les Tchèques se retrouvent en effet confrontés aux Allemands et aux Slovaques qui jusque là n'avaient été que le miroir de leur identité et avec qui les relations étaient basées sur le conflit. L'élargissement offre aux Tchèques la possibilité de redéfinir leurs relations avec ces deux pays. Il faut donc maintenant comprendre comment l'opinion publique tchèque et les partis politiques envisagent l'intégration de leur pays dans l'UE.

II. Les opinions publiques et les partis politiques face à l'élargissement

L'élargissement de l'UE représente un événement majeur dans l'histoire de l'Europe mais aussi pour les populations des pays candidats. Il faut donc s'interroger sur l'état d'esprit de l'opinion publique au moment de l'intégration et en particulier sur les craintes exprimées par les citoyens tchèques car c'est bien de cela dont il s'agit dans les discours médiatiques. En outre, ayant inclus dans notre corpus les articles portant sur les élections européennes de juin 2004, il est nécessaire de présenter la position des principaux partis politiques tchèques face à l'élargissement. Ces éléments nous permettront d'analyser par la suite les représentations proposées par les journaux.

Dans un premier temps nous confronterons les craintes des opinions publiques tchèque et française face à l'élargissement de l'UE. Comment cet événement est-il perçu par les citoyens d'un pays membre et d'un pays candidat ? Puis, nous nous intéresserons à la position des deux principaux partis politiques tchèques, l'ODS89(*) et le ÈSSD90(*). Ces deux formations politiques ont eu un rôle clé au cours du processus d'adhésion et figuraient parmi les partis candidats aux élections européennes. Nous consacrerons également une partie à la vision de l'UE développée par Václav Havel qui fut l'un des premiers partisans de l'intégration.

* 81 NOWICKI, Joanna, « Introduction du livre IV : les grands courants modernes, XIXème-XXème siècles » dans Delsol, et Maslowski, [1998], p. 370

* 82 Ce thème se retrouve à la fois dans des ouvrages d'intellectuels et d'hommes politiques tchèques comme d'experts français spécialisés dans les questions touchant à l'Europe centrale.

* 83 Expression d'Alexandra Laignel Lavastine citée par NOWICKI, Joanna, [1998], p. 367

* 84 NOWICKI, Joanna dans Delsol et Maslowski, [1998], p. 372

* 85 DOUBEK Vratislav, « De la question de la petite nation à la Russie et à l'Europe : T. G. Masaryk » dans Delsol et Maslowski, [1998], p. 435

* 86 SOKOL, Jan, « La pensée européenne de Jan Patoèka » dans Delsol et Maslowski, [1998], p. 504

* 87 Patoèka est un philosophe qui accorde une grande place à l'âme dans sa réflexion.

* 88 NOWICKI, Joanna dans Delsol et Maslowski, [1998], p. 373

* 89 L'ODS (Obèanská demokratická strana) est un parti conservateur et libéral fondé en avril 1991 par V. Klaus suite à la scission du Forum civique.

* 90 Le ÈSSD (Èeská strana sociálnì demokratická) est un parti social-démocrate.

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