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Le traitement médiatique de l'anorexie mentale, entre presse d'information générale et presse magazine de santé

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par Audrey Arnoult
 - Institut d'Etudes Politiques de Lyon 2006
  

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c) L'anorexie : une forme de mélancolie ?

Pour terminer, S. Freud apporte un nouvel élément à la compréhension de l'anorexie dans son ouvrage intitulé Mélancolie. Il assimile l'anorexie à une « névrose de la nourriture » et insiste sur le caractère dépressif des anorexiques : « la névrose alimentaire dite anorexie peut se comparer à la mélancolie. L'anorexie mentale des jeunes filles, qui est un trouble bien connu, apparaît, après observation poussée, comme une forme de mélancolie chez les sujets à sexualité encore inachevée. La malade assure alors ne pas manger seulement parce qu'elle n'a pas faim. Il y a donc une perte de l'appétit et, dans le domaine sexuel, une perte de libido »141(*). S. Freud nous présente l'anorexie comme une pathologie de l'adolescence, ce qui diffère donc de ses descriptions précédentes où la maladie touchait aussi bien des jeunes filles que des femmes. Nous pouvons noter qu'il assimile l'anorexie à une perte d'appétit, reprenant ainsi la définition étymologique, qui est en réalité erronée. Nous pouvons penser que cette « erreur » reflète l'incertitude qui entoure encore la maladie mais aussi le manque de « compétences » de S. Freud qui, contrairement à C. Lasègue ou W. Gull, n'était pas « spécialisé » dans l'anorexie. Enfin, il soulève ici deux aspects que nous retrouverons dans la littérature scientifique le siècle suivant : le lien entre l'anorexie et la dépression, et la perte de libido consécutive à l'amaigrissement.

Nous disposons d'un dernier élément qui témoigne de l'évolution de la compréhension de l'anorexie chez S. Freud. En 1899, dans une correspondance avec W. Fliess (un médecin berlinois), il voit en l'anorexie une dérivé du courant auto-érotique chez l'hystérisque142(*). Là encore, nous pouvons noter l'évolution des hypothèses concernant l'étiologie de la maladie.

Pour conclure sur S. Freud, nous pouvons faire plusieurs remarques. Il emploie le terme d'anorexie pour désigner une restriction alimentaire voire dans son sens premier une perte d'appétit. Dans les cas mentionnés ici, nous avons vu que la maladie était un trouble parmi d'autres et survenait chez une personne hystérique, quelque soit l'âge. Il est donc difficile de savoir si tous les cas rapportés par S. Freud correspondent réellement à l'anorexie hystérique telle que la décrivent C. Lasègue et W. Gull. De plus, il n'a laissé aucune description physique des hystériques anorexiques qu'il a soignées. Ainsi, nous pouvons penser que certaines des patientes de S. Freud présentaient effectivement une anorexie mais qui n'était peut être que passagère. De plus, la prédominance de l'hystérie à cette époque empêchait de considérer l'anorexie comme une pathologie à part entière. En outre, il y a peu de points communs entre les descriptions laissées par Freud et les patientes dont parlaient les pères de l'anorexie. Le traitement appliqué à l'anorexie n'est pas spécifique à cette pathologie puisque la technique de l'hypnose est utilisée pour toutes les hystériques. Dans le cas d'Emmy von N, le résultat fut concluant ce qui peut laisser penser qu'elle ne souffrait pas réellement d'anorexie. De plus, G. Raimbault et C. Eliacheff avancent que S. Freud n'a pas réussi à guérir l'anorexie malgré ce que ses écrits laissent entendre : « Freud n'a pas réussi à résoudre l'énigme de l'anorexie » et que « des textes révèlent ses difficultés en tant que thérapeute ».

Quelque soit l'issue des traitements auxquels S. Freud a eu recours, cette maladie ne faisait pas partie de son domaine de prédilection. Il s'est cependant attaché à décrire cette nouvelle pathologie et à essayer d'en comprendre les ressorts. Tentatives plutôt fructueuses puisque toutes les hypothèses soulevées dans ses trois publications ont été reprises et approfondies et constituent aujourd'hui les fondements de la pensée psychanalytique de l'anorexie.

Le XIXème siècle a bel et bien été le siècle de la naissance de l'anorexie puisqu'elle investit désormais le champ médical. Elle est identifiée comme pathologie et les cas d'anorexie relèvent dès lors de la compétence médicale. Cependant, les données sont encore fragmentaires et la maladie reste bien mystérieuse. Le contexte médical de l'époque et l'attrait des médecins pour l'hystérie les ont d'abord conduit à associer l'anorexie à un symptôme de cette névrose. Il faut attendre le début du XXème siècle pour que cette confusion soit levée. Les descriptions de C. Lasègue et W. Gull marquent le début d'une multitude de travaux sur l'anorexie, chaque médecin essayant de proposer des interprétations étiologiques ainsi qu'un mode de prise en charge. La densité des travaux portant sur l'anorexie était telle que nous nous sommes contentés d'évoquer les auteurs que nous considérions comme importants pour la compréhension et l'histoire de la maladie. En effet, nous avons souligné à plusieurs reprises que des hypothèses avancées par C. Lasègue, W. Gull, S. Freud et le traitement proposé par J.-M. Charcot allaient se retrouver au XXème siècle.

Dans cette première partie de notre travail, nous avons tenté de retracer l'évolution des comportements « anorexiques », des symptômes et du regard de la société afin de comprendre comment s'est construite la représentation de l'anorexie. Ainsi, nous avons mis en évidence le fait que la compréhension des comportements « anorexiques » est étroitement liée au contexte socioculturel comme l'a illustré l'anorexie sainte. Le poids de la religion dans la société ne permettait pas de concevoir l' « anorexie » autrement que comme un comportement en lien avec la religion. Outre cette emprise de la religion, l'inexistence de la médecine en tant que science rendait impossible une catégorisation en terme de maladie. C'est donc l'évolution du contexte socioculturel, l'affaiblissement du poids de la tradition qui ont permis de définir au XIXème siècle l'anorexie comme une pathologie. La représentation sociale de l'anorexie a bien évolué entre le Moyen Âge et le XIXème siècle mais de façon très lente puisqu'il a fallu presque quatorze siècles pour les comportements anorexiques basculent dans le champ médical.

Nous avons également montré l'évolution des canons de beauté en évoquant quelques courants artistiques qui ont marqué notre période d'étude. Ces analyses nous ont permis de voir que la représentation de la femme a évolué : au Moyen Âge, la femme est méprisé et assimilée à la tentation, les peintures qui la représentent ont donc une connotation péjorative ; puis, le corps de la femme devient un des sujets privilégié des peintres au XVIIIème siècle. C'est alors à une représentation du corps idéal qu'ils se consacrent. Nous pouvons faire deux remarques : les comportements « anorexiques » existaient alors même que la minceur n'était pas valorisée, au contraire nous avons expliqué que l'embonpoint constituait un signe de distinction sociale. Les représentations picturales de la femme sont le reflet d'un certain idéal et ce sont aujourd`hui les photos de la presse magazine, la mode qui véhiculent des normes corporelles.

Afin de poursuivre l'étude de la représentation sociale de l'anorexie et de voir comment cette maladie est perçue aujourd'hui, il nous faut maintenant se tourner vers les discours de la presse qui véhiculent les représentations qui structurent la société. Nous allons voir qu'il existe des poins communs entre la façon dont ils décrivent cette pathologie et ce qui avait été mis au jour au XIXème siècle. En outre, il sera intéressant d'observer si des hypothèses avancées par les pères fondateurs de l'anorexie et occultées de leur vivant se retrouvent dans les discours de presse.

DEUXIEME PARTIE : L'ANOREXIE DANS LES DISCOURS DE PRESSE AU XXEME ET AU XXIEME SIECLES

La première partie de notre travail nous a permis de comprendre comment s'était construite la représentation sociale de l'anorexie, comment et pourquoi les comportements anorexiques ont relevé pendant des siècles de la sphère religieuse avant de basculer dans le champ médical. Nous allons maintenant procéder à l'analyse des discours de presse de notre corpus pour mettre en valeur la représentation de l'anorexie que véhicule les médias au XXème et XXIème siècles.

Grâce à une analyse diachronique comparative des discours de la presse quotidienne et de la presse magazine sur l'anorexie mentale, nous montrerons quelle représentation de la maladie est véhiculée par les journaux et quels sont les enjeux qui sous-tendent ces discours. Nous nous attacherons à mettre au jour les divergences ou les similitudes dans le traitement médiatique dont fait l'objet cette pathologie. Enfin, nous nous intéresserons aux différences ou à l'adéquation entre les discours de presse sur l'anorexie et la représentation médicale de cette pathologie que nous avons pu établir à l'aide d'ouvrages scientifiques.

Notre analyse se composera de quatre parties, dont trois correspondent à des étapes du schéma narratif. Dans une première partie nous étudierons comment les journaux qualifient la maladie et comment ils désignent l'anorexique, autrement dit l'actant sujet. Puis, nous nous intéresserons aux facteurs déclencheurs de la pathologie, c'est-à-dire au destinateur de l'actant sujet avant de voir quel regard portent les journaux sur les pratiques anorexiques, autrement dit en quels termes est décrite la performance de l'actant sujet. Enfin, nous terminerons par l'étape de la prise en charge de l'anorexie, c'est-à-dire à la sanction dans une perspective actantielle. Dans chaque partie, nous procèderons à un descriptif médical avant de s'attacher à l'analyse des discours de presse.

Au cours de ces quatre étapes, nous nous attacherons à repérer les différentes figures qui apparaissent dans les récits médiatiques, regarder quels rôles leur sont attribués et si l'étude des discours témoigne d'une évolution. Nous verrons que loin de proposer des discours consensuels, les quotidiens construisent des figurent différentes dont les rôles varient.

* 141 FREUD cité par JANAS, [1994], p. 103.

* 142 JANAS, [1994], p. 106.

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"Les esprits médiocres condamnent d'ordinaire tout ce qui passe leur portée"   François de la Rochefoucauld