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Production cotonnière et développement rural au Burkina Faso: controverses et réalité. Cas du département de Diabo dans la province du Gourma

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par Paul Marie MOYENGA
Université de Ouagadougou - Memoire de Maà®trise de Sociologie 0000
  

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INTRODUCTION

L'élan politique mondial manifeste ces dernières décennies autour de la lutte contre la pauvreté montre l'acuité avec laquelle se pose la problématique du développement pour le monde entier. Des sommets mondiaux sur le développement se succèdent depuis des décennies sans que la situation de certaines catégories sociales de certaines parties du globe ne connaisse une quelconque amélioration. L'Afrique semble à ce niveau se démarquer du reste du monde. S'inscrivant dans cette dimension de développement, les pays qui le peuplent sont caractérisés par tous les noms selon l'orientation politico-idéologique des auteurs : pays du Tiers monde, pays sous développés, pays en voie de développement (ou émergents)..., et tout dernièrement pays pauvres très endettés pour certains d'entre eux. Pourtant, l'Afrique s'est toujours débattue pour se tirer de ce mauvais pas ; elle a toujours composé avec le reste du monde dans l'optique de trouver les voies susceptibles de la délivrer des mailles du filet du sous-développement. Le continent reste un véritable laboratoire où se sont expérimentées d'innombrables options de développement. Des programmes et projets de développement pendant les premières heures des indépendances (décennies 60 et 70) en passant par les PAS de la décennie 80, le souffle du vent de l'Est de la décennie 90 et la politique de décentralisation à l'entame des années 2000, l'Afrique croupit toujours dans la misère et semble encore chercher sa voie. La problématique du développement, qui est en même temps celle de la lutte contre la pauvreté, reste un défi pour l'humanité. C'est dans le souci d'une action concertée que le sommet du millénaire a été organisé en septembre 2000 par les Nations Unies et a défini un certain nombre de projets connus sous le nom d'Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD). Ces mesures nouvelles qui définissent des objectifs à atteindre et des échéances pour leurs réalisations sont l'aboutissement de multiples dispositions antérieures dont nous retiendrons seulement l'initiative 20/201. Ces objectifs s'imposent à tous

'Mesure de lutte contre la pauvreté proposée dans le rapport sur le développement durable de 1992 et adoptée lors du sommet mondial sur le développement tenu à Copenhague en Mars 1995 qui consiste en un engagement mutuel des pays en développement et des donateurs à consacrer

les pays qui doivent mettre des moyens en oeuvre pour les réaliser. Mais bien que la pauvreté soit un phénomène universel, ses manifestations sont variables d'une région à l'autre. Chaque pays en fonction de sa situation interne définit sa politique de lutte, ses axes d'intervention. C'est dans cette optique que le Burkina Faso, à la suite de ses pairs africains et sous l'impulsion de certains organismes internationaux, a entrepris un certain nombre de réformes socio-économiques. Le couronnement de cette volonté se révèle être l'élaboration du cadre stratégique de lutte contre la pauvreté devenue impérative pour l'accès aux prestations des organismes d'aide au développement. Il faut donc initier des politiques sectorielles en ciblant certains secteurs piliers dont le développement entraînerait celui du plus grand nombre.

Au regard du poids de l'agriculture dans l'économie nationale, « les pronostics de tous bords et les proclamations tous azimuts (allant des préoccupations gouvernementales aux sentences des grands "maîtres d'aides") désignent l'agriculture comme le pont-levis du développement économique présent et futur du pays » (R. C. SAWADOGO, 1974, p.41). C'est ainsi que l'Etat burkinabè s'est lancé dans la promotion des cultures de rente (coton essentiellement), celles qui, capables de générer des devises pour le producteur, permettent surtout d'amoindrir le caractère déficitaire de la balance commerciale. Dès lors, tous les espoirs restent portés sur le coton qui, pourtant est loin de constituer une initiative nouvelle quand on interroge l'histoire. L'arrière-plan historique de la production cotonnière au Burkina Faso est fortement entaché de larmes et de servitude. En effet, le coton était cultivé avant l'époque coloniale pour son utilité socioculturelle, nous renseigne A. SCHWARTZ (1993 a). La satisfaction des besoins vestimentaires, la satisfaction de besoins rituels à travers la confection de linceuls mortuaires et funéraires, la satisfaction de besoins économiques tels que la fabrication des bandes tissées utilisées dans l'échange contre le sel gemme en provenance des salines du Sahara ou la kola en provenance de la forêt tropicale, voici la triade de fonctions à laquelle était assignée la production cotonnière dont l'égrenage, le filage et le tissage étaient faits sur place. C'était une culture secondaire. Pendant la colonisation, à la faveur du programme de mise en valeur des colonies initié par le ministre français A.

respectivement au moins 20% du budget national et 20% de l'aide financière à la réalisation de services sociaux de base. (PNUD, 1998, p.192).

SARRAUT en 1921, le Lieutenant Gouverneur Frédéric-Charles HESLING (alors gouverneur de la colonie de Haute Volta) décida en 1924 de développer la culture cotonnière et rendit sa production obligatoire au niveau villageois puis au niveau individuel (4 ha pour 100 habitants à partir de la campagne agricole 1926/1927). Aussi, en interdit-il la consommation sur place à la faveur de l'exportation. Cette mesure coercitive fut la cause majeure de la forte migration des bras valides burkinabè vers les pays voisins (la Côte-d'Ivoire et le Ghana surtout) dont la résultante fut la non viabilité économique de la colonie avec pour conséquence directe son démantèlement et son rattachement à ses voisines du Niger, de la Côte- d'Ivoire et du Soudan en 1932. Voici comment l'histoire du Burkina Faso se trouve liée à un moment clé de son tournant à celle de la culture du coton. Mais aux lendemains des indépendances, le nouvel Etat se retrouvait face à un nouveau défi : créer des sources de revenus nécessaires à son propre maintien et à l'essor de son économie. Au bout de quatre (04) longues années de réflexion, une seule issue fut trouvée au regard des caractéristiques écologiques du pays: promouvoir encore la culture du coton, sous la direction de la Compagnie Française de Développement des fibres Textiles (CFDT) créée en 1949 pour la promotion de la production du coton outre-mer. Nonobstant un début marqué par quelques balbutiements, le coton a conquis sa place aujourd'hui dans les champs burkinabè. Bénéficiant de l'effet conjugué d'un tel contexte politique et d'une adhésion soutenue des acteurs actifs, la production du coton gagne du terrain, s'imposant aujourd'hui comme la première source de devise à l'exportation (60%) devant toutes les ressources minières.

Et c'est en zones rurales, milieu où le coton est exclusivement produit, que l'incidence de la pauvreté est la plus grande, soit 52,3% contre 19,9% en milieu urbain (INSD, 2003 d). Pendant que les producteurs s'investissent de plus en plus dans la culture cotonnière, la pauvreté maintient déployé son voile sur eux, leur inaccessibilité aux activités génératrices de revenus par rapport aux zones urbaines les rendant plus vulnérables.

A travers notre thème : « Le développement rural au Burkina Faso. Analyse de l'influence de la production cotonnière sur la condition paysanne en milieu rural burkinabè : cas du département de Diabo dans la province du Gourma», nous projetons appréhender les effets d'entraînement de la culture du coton sur les

paysans et leur environnement social dans leur lutte perpétuelle pour se dégager des affres de la misère. Notre ambition est de mesurer les implications du fait même de produire du coton sur la faculté de la famille paysanne comme celle diabolaise à satisfaire ses besoins fondamentaux sociaux de base.

Le choix de ce thème obéit à une logique pratique. La lutte contre la pauvreté s'impose comme la préoccupation prioritaire du moment au sein de la communauté internationale. L'enjeu est comment enrayer cet « apartheid international »2, autrement dit, trouver des voies et moyens efficaces pour construire une société humaine plus juste et plus équitable. C'est également en ces termes que se pose la problématique du développement durable. La lutte contre la pauvreté et le développement durable sont donc indissociables. Pour de nombreux pays subsahariens confrontés à une nature défavorable (en terme de ressources minières, minéralières et énergétiques) et au regard des besoins mondiaux du moment, le coton se présente comme la panacée à tous leurs besoins plus spécifiquement en matière de lutte contre la pauvreté. Le Burkina Faso en est le prototype. La promptitude avec laquelle l'Etat a affronté et résorbé la crise qui a secoué la filière coton lors de la campagne 1993/1994, résultante de l'effondrement des cours mondiaux du coton en 1992/1993 qui s'est traduit par une chute de la production témoigne de la place que le pays confère à cette culture. L'institution de la production cotonnière dans de nouvelles zones jugées aptes et le renforcement orchestré dans les zones traditionnelles de production aux lendemains de cette crise montre largement que du point de vue de nos dirigeants, le coton constitue un appoint considérable en matière de mobilisation de ressources ou de richesses, condition indispensable dans la lutte contre la pauvreté.

En recherchant le fondement de cette considération, on a de tout temps rencontré des arguments de la forme : « il est évident ...», « méme en l'absence d'enquête... ». Notre choix de ce thème est guidé par la volonté de dépasser ces arguments spécieux pour, à travers une démarche rigoureuse d'un point de vue scientifique, saisir l'influence réelle de la culture cotonnière dans cette lutte pour le bien-être individuel et social du monde paysan, acteurs premiers de cette production.

2 Propos de M. Nitin DESAI, Secrétaire Général du sommet mondial sur le développement durable.

Car d'aucuns considèrent cette option comme un "trompe-l'oeil", donc un dérivatif à d'autres fins qui sont par exemple le renflouement des caisses de l'Etat.

Le milieu rural zaoga, plus spécifiquement le département de Diabo est notre zone d'étude. Le choix de ce lieu est dicté par le fait que Diabo est l'un des plus grands centres producteurs de la région cotonnière dont il relève (Fada) faisant de cette dernière l'une des plus productrices du coton de toute la zone cotonnière de l'Est (zone SOCOMA). Pourtant, nonobstant cette forte production soutenue par une recrudescence du nombre de producteurs chaque saison, la misère des paysans semble croissante et leur vulnérabilité plus grande. En sus de cela, le choix de ce lieu est guidé par des raisons linguistiques ou communicationnelles. Le fait que nous parlons la langue en usage dans cet espace social nous permet de saisir avec le moins de biais possible la teneur du discours des enquêtés.

Le présent travail s'articulera comme suit : après un premier chapitre consacré à la problématique et un deuxième à la méthodologie, le troisième chapitre présentera le milieu d'étude. Ensuite le chapitre IV traitera des mécanismes de production cotonnière et céréalière du département et le chapitre V abordera la place du coton dans le milieu rural diabolais. Enfin, suivent le chapitre VI qui s'intéressera au revenu du coton ainsi que de sa gestion et le chapitre VII qui traitera de coton et développement durable.

CHAPITRE I : PROBLEMATIQUE

I.1. Problème général et question générale de recherche

Le Burkina Faso est sans conteste l'un des pays les plus pauvres au monde. La place qu'occupe le pays dans le classement du PNUD de 20073 témoigne de l'ampleur du sous-développement dans lequel le pays est plongé, donc de la situation de dénuement de la population qui le peuple, du moins de la grande majorité. Car selon l'INSD, « au Burkina Faso, les 20% les plus riches disposent de près de 60% du revenu national » (INSD 2005, p.28). L'enquete burkinabè sur les conditions de vie des ménages (EBCVM) réalisée par l'INSD en 2003 faisait état d'une incidence de pauvreté atteignant 46,4% (INSD, 2003 d). Alors qu' « une société humaine fondée sur la pauvreté pour le plus grand nombre et la prospérité pour quelques-uns, caractérisée par des îlots de richesse entourés par un océan de pauvreté, n'est pas durable »4. L'édification d'une société durable passe donc par la réduction de la pauvreté et c'est s'inscrivant dans cette logique que le PNUD a lancé le défi de réduire la pauvreté de moitié à l'horizon 2015. A défaut donc de redistribuer équitablement les richesses du pays, il faut néanmoins fournir aux uns et aux autres des conditions minima qui leur permettent de sortir de leur condition de pauvreté. Avec une population à près de 87% paysanne (La Dépêche n°46, 2006), le développement du pays semble nécessairement passer par celui de l'agriculture. Aussi, cette enquête (EBCVM) montre-t-elle que c'est au sein de ces zones rurales, donc agricoles que la pauvreté s'exprime avec plus de visibilité avec une contribution à hauteur de 92,2% au seuil national.

Etant donné l'appréhension de la pauvreté sous sa variante monétaire, son éradication passe par la création de revenu dans ces zones très touchées ou par l'élévation de la productivité des sources de revenu existantes. C'est donc dans cette optique globale de croissance du revenu national et plus spécifique du revenu en

3 176eme sur 177 pays.

4 Déclaration du président Sud-africain Thabo MBEKI lors de la cérémonie d'ouverture du sommet mondial sur le développement durable tenu à Johannesburg du 26 Août au 4 septembre 2002.

milieu rural que la production du coton a trouvé une promotion jamais égalée dans l'histoire de l'agriculture burkinabè. Ainsi, le coton concentre à lui seul une part majoritaire de la recherche, de l'encadrement, de la vulgarisation et du ravitaillement en intrants, de la commercialisation et du crédit agricole. De l'aveu du Ministre burkinabè de l'agriculture, de l'hydraulique et des ressources halieutiques (Salif DIALLO), « la majorité des prêts accordés par les banques dans le secteur agricole sont destinés à financer les équipements et les intrants agricoles au bénéfice des groupements de producteurs de coton (GPC) ou à l'achat de coton graine par la SOFITEX ; ces préts à court terme s'élèvent à plus de 100 milliards de FCFA par an » ( www.abcburkina.net, article : pauvreté rurale et commerce international : le cas du coton, p.2). La promotion des cultures de rente, notamment le coton, constituant l'axe primordial de la politique agricole du Burkina Faso, est aussi une préoccupation des organismes internationaux (la Banque Mondiale par exemple). Et depuis l'année 1995, la production cotonnière gagne du terrain dans les champs burkinabé et cette croissance spectaculaire permit au pays de déclasser ses pairs africains pour se hisser au sommet des producteurs africains et à la cinquième (5e) place au niveau mondial en 2005. Concomitamment, l'INSD fait état d'une paupérisation des conditions de vie de la population burkinabè depuis 1998.

Ce constat contrasté amène à se demander les vraies raisons qui motivent tant de soins autour du coton nonobstant ces résultats plus que mitigés. On est donc tenté de s'interroger sur l'efficacité du coton à entraîner le développement rural. Serait-ce parce qu'il est un réel moyen de lutte contre la pauvreté dans ces zones rurales au regard de leur position dans le contexte socio-économique national, ou parce qu'il génère de devises qui permettent de payer les dettes de ces pays défavorisés par la nature ? La grande mobilisation des gouvernements de l'Afrique subsaharienne face aux subventions accordées par les pays du Nord à leurs cotonculteurs provoquant la distorsion des cours mondiaux du coton ne fait que légitimer cette interrogation. S'inscrivant toujours dans cette logique de lutte contre la pauvreté, on pourrait aussi se demander sous quel angle la culture du coton en milieu rural se présente-t-elle à l'aune des exigences du développement humain durable ?

I.2. Revue de littérature

Entrant dans le cadre de notre préoccupation, la communauté scientifique offre une abondante production à même de nous guider sur les sentiers de notre recherche. Ces différentes productions se recoupent en quelques grands axes thématiques tels que nous le proposons aux lignes qui suivent.

I.2.1- Le développement rural en question : un regard croisé sur les stratégies

Le développement rural est un secteur qui a fait l'objet d'une grande investigation de la communauté scientifique. Une littérature abondante justifie ce point de vue. Au nombre de ces études sur le développement rural, certaines oeuvres nous éclairent par rapport à notre préoccupation.

. Le technicisme rampant contre les logiques paysannes

M. LEVY (2002) constate que depuis quelques temps, le développement rural est devenu une priorité sinon un défi pour les différents pouvoirs centraux en Afrique. Mais les politiques de développement initiés à cet effet n'ont presque jamais abouti aux résultats escomptés. La raison vient du fait que « le développeur public ou privé » arrive au village en ayant circonscrit un champ restreint auquel il applique « une pensée relativement homogène et unique guidée par une logique technicienne et une idéologie du progrès qui se traduit par une stratégie linéaire planifiée qui gomme les dimensions conflictuelles de la réalité locale » (p.143). Le fait donc que ces plans ne s'inscrivent pas dans la réalité sociale des bénéficiaires déclenche des mécanismes de résistance. La logique techniquement rationnelle de l'action sur un champ restreint se retrouve en déphasage avec les modes d'actions du monde rural car, comme le note BARBEDETTE rapporté par l'auteur, « cet acteur rencontre des acteurs paysans qui opèrent en revanche sur plusieurs scènes et dans plusieurs champs simultanément. Ils développent de ce fait une pensée multiple et assument des logiques contradictoires qui déterminent chez eux des stratégies du multiple jeu leur permettant de naviguer dans des situations toujours potentiellement conflictuelles » (p.143).

En milieu rural, les acteurs sociaux évoluent dans des espaces multiples qui servent chacun de système de références, ce qui justifie la variation de leurs

stratégies et de leurs objectifs selon l'espace dans lequel on les considère. Ainsi, un même paysan pense l'avenir « en terme de survie sur l'espace familial, en terme de développement d'activités autonomisantes sur les espaces communautaires créés par les organisations paysannes, en terme d'équipement sur l'espace villageois » (p.142). Ce nomadisme mental, comme le qualifie l'auteur, impose au paysan un sens d'adaptation très poussé et aiguise ses capacités tactiques. C'est sous cet angle qu'il faut interpréter ou comprendre les comportements des membres des organisations paysannes.

Ces groupements paysans sont généralement perçus comme les pôles de développement du milieu rural, comme des portes d'entrée de la modernité. De nouveaux rapports sociaux y naissent et de nouvelles références normatives s'y créent. Sur ces espaces, les logiques ne s'accordent pas toujours avec celles en vigueur dans la société prise dans sa globalité. Ainsi, l'auteur voit en l'organisation paysanne « un laboratoire social où un "dépendant" peut devenir président, où la femme s'autorise à parler publiquement, où une règle coutumière ou moderne peut être détournée » (p.148). Ces « meurtres symboliques » traduisent la prise de conscience que dans le procès du développement l'autorité doit etre fondée sur l'efficacité et la compétence et non sur la séniorité ou le statut social comme cela est en vigueur dans l'espace social global.

C'est d'ailleurs pour ces capacités de rupture et d'innovations que les organismes de développement du monde rural optent pour partenaires premiers les organisations paysannes, motrices de la dynamique sociale. Mais comment appréhender les indicateurs du changement social, acte nécessaire pour juger de l'emprise du projet ou programme de développement ?

Dans cette optique, D. DESJEUX (1987), consultant international pour diverses organisations dans le tiers monde, guidé par ses huit (08) ans d'expérience en Afrique, propose la méthode dite « des écarts ». Elle cherche à mesurer les distances entre les objectifs de départ5 et les réalisations sur le terrain. Une fois les objectifs inventoriés, on relève les objectifs réalisés, ceux non réalisés, les réalisations existantes mais non prévues au départ, les essais abandonnés et les objectifs réalisés mais transformés ou réinterprétés.

5 Mais attention à un piège : les objectifs livrés au moment du contact ne sont généralement que les critères des financeurs, le projet ayant en fait d'autres objectifs. Il s'agit là des "écarts anormaux" qui ne sont pas eux, indicateurs du changement ou d'une dynamique paysanne.

Interprétation : les écarts ou les réinterprétations sont considérés comme des indicateurs des dynamiques sociales. Le choix d'accepter ou de refuser telle innovation s'explique par une approche en terme d'intérêt et de logique des systèmes d'action.

Ainsi, « la variété des stratégies paysannes face à la variété des innovations proposées confirme l'idée de "dynamique de dedans" qui n'a rien de passif face à une éventuelle "domination extérieure". Sélection et interprétation sont les deux preuves de cette dynamique ».

J. M. ELA (1990) quant à lui pointe du doigt le fait que selon la politique des Etats africains, le développement rural semble passé par le développement de la culture de rente. Etant donné la mesure de la pauvreté par le critère monétaire, la culture de rente est supposée procurer des revenus aux paysans, toute chose qui leur sortirait de la pauvreté. C'est ainsi que l'Etat déploie ses agents pour la promotion de cette pratique, agents dont l'auteur déplore la formation insuffisante. Il remarque que « dans les villages reculés, un grand nombre meurt d'ennui ou sombre dans l'alcoolisme qui se développe dans les zones rurales. Les paysans ne sont réellement pris en charge que dans les régions contrôlées par certaines sociétés de développement qui assurent elles-mêmes la formation de leurs agents » (p.108). L'auteur ne s'étonne pas des résultats atteints : le statu quo demeure. De son avis, ce statu quo est le résultat d'une option politique. En réalité, l'Etat n'assure qu'une mascarade de promotion en zones rurales. Car, « la plupart des interventions prévues par les plans quinquennaux sont perturbées par des problèmes d'organisation et de gestion » (p.108). La crise de l'environnement et l'archaïsme des techniques culturales ne sont qu'un alibi. Avec ses projets de développement agricole, « l'Etat impose ses objectifs et une logique dont l'établissement met en cause les initiatives locales » déclare l'auteur (p.113) qui qualifie cela de manipulation de la force de travail et des stratégies d'extorsion de la plus value. Les sociétés rurales sont incapables de se développer selon une logique qui leur est extérieure et des productions dont les intérêts leur échappent. Le fait de contourner les assemblées de village pour donner une place importante aux « hommes de savoir » chargés de l'encadrement étouffe la créativité paysanne et organise la dépendance de la paysannerie pour pouvoir se maintenir dans les lieux de production. De toute façon, dans ces politiques agricoles où, très souvent, l'avis des

agriculteurs ne compte pas, « le bénéficiaire de la rente agricole est le pouvoir luimême », conclut l'auteur (p.149).

R. CHAMBERS (1994), abordant cette même question du développement rural, essaie une explication de l'insuccès des projets de développement en ce milieu. Introduisant le chapitre intitulé "Priorité aux travaux des agriculteurs", il constate que la plupart des professionnels de l'aide au développement font le diagnostic euxmêmes et partent de l'hypothèse qu'ils savent ce que veulent et ce dont ont besoin les agriculteurs ; mais ils se trompent souvent. Il préconise de mettre le paysan au point de départ de toutes les actions. Partir de ses préoccupations comme il l'exprime en fonction de sa propre vision et de ses propres aspirations. Car « en méconnaissant les priorités des agriculteurs et en ne donnant pas la préférence aux travaux prévus par ces derniers, ils risquent fort de mener leur recherche vers de faux problèmes. A l'inverse, en mettant en lumière les priorités des agriculteurs et en les aidant à les réaliser, ils favorisent l'adoption des innovations » (p.97). Mais cette logique n'est pas adoptée par les techniciens du développement pour plusieurs considérations. De l'avis de R. BRUNCH développant le chapitre "Encourager les expériences des agriculteurs (pp.99-100), deux hypothèses fondamentales ont radicalement restreint l'efficacité des projets de développement jusqu'à ces dernières années. Selon la première hypothèse, « l'objectif de base des projets agricoles devrait être d'enseigner aux petits agriculteurs d'innovations qui augmenteront la productivité d'une région » (p.99) pour qu'après avoir adopté ces pratiques, les gens continuent à exploiter les terres à ce niveau supérieur de productivité. Pour cela, il faut encourager un processus qui permette aux populations de développer ellesmêmes leur agriculture. En ce sens, « l'objectif d'un projet agricole devrait être de former et de motiver les agriculteurs pour qu'ils s'expliquent les uns aux autres les innovations apprises auprès du personnel du projet et ensuite de les encourager à apporter eux-mêmes des améliorations à ces innovations » (p.99). Si cela n'est pas la démarche adoptée par les « développeurs » c'est du fait de la croyance en la deuxième hypothèse. Celle-ci serait que « les villageois sont incapables d'inventer, de mettre au point et d'adapter de nouvelles techniques, et donc d'assumer par euxmêmes des processus de développement agricole » (p.100). Or, les succès que connaissent les groupements paysans montrent que ces paysans savent faire une fine analyse de leurs besoins et d'initier des moyens et techniques pour y subvenir.

Ce sont les considérations techniciennes qui bloquent l'efficacité des initiatives de développement du monde paysan rendant vaines les actions des organismes gouvernementaux et non gouvernementaux ; car, « qui, mieux que moi, est bien placé pour savoir ce qui est bien pour moi » (un adage populaire).


· Le développement participatif

J. M. ELA (1994), revient à la charge, toujours préoccupé par la question paysanne et privilégie « l'approche par le bas ». « Pour faire échec à la pauvreté et revaloriser l'espace rural, il faut donc promouvoir la participation des paysans à leur propre développement », écrit-il (p.38) avant de conclure que c'est en renouant avec la créativité des groupes de base qu'il nous faut affronter les défis d'aujourd'hui et de demain. C'est seulement au prix de l'approche par le bas que la promotion du monde rural, cet espace où « les groupes privilégiés ont tendance à capturer l'Etat pour récupérer et détourner à leur profit les interventions destinées à cette promotion » (p.33) cessera de constituer un simple prétexte et un alibi pour les interventions servant à renforcer les capacités des classes dirigeantes. Affichant son opposition au déploiement de la bureaucratie étatique en zone rurale, il résume toute sa préoccupation en cette question : ne convient-il pas de confier aux pauvres euxmêmes la recherche des solutions à leurs problèmes de pauvreté ? Ces paysans dont il fait l'éloge de l'intelligence en faisant sienne cette observation de Senghor : « ce sont les paysans qui sont les plus intelligents. Quand on leur demande ce qu'ils veulent, ils n'hésitent pas (...). Ces gens, de tout temps, se sont battus contre la sécheresse. Ils ont besoin qu'on les aide, pas qu'on pense pour eux »6

Dans ce même ordre d'idées, B. L. OUEDRAOGO (1990) reprit A. DIOUF qui écrivait aux colonnes de Le Soleil n°305 du 08 Mai 1971 dans un article intitulé Négritude et développement : « il est un fait indéniable qu'aucune société ne peut se développer harmonieusement si elle ne prend l'option de batir son propre développement sur ses propres valeurs de civilisation et ne s'enracine » (p.29). Ici, le développement rural est pensé comme devant être une action de la population rurale, lequel développement doit s'enraciner dans les valeurs de la société en question. Pour un développement rural effectif, il faut donc rompre avec les options

6L'auteur a emprunté cette citation de Léopold Sedar Senghor à René Dumont qui l'a reprise dans son oeuvre l'Afrique étranglée, p203.

techniciennes à fondement économiste. Il faut accorder une place primordiale aux initiatives locales et promouvoir les cadres locaux et les réseaux sociaux déjà existants. C'est ce qui peut susciter l'implication et la participation active de la population locale. Cette stratégie est l'approche des groupements Naam qui l'ont dénommée « Développer sans abîmer ». B. L. OUEDRAOGO (1990) explique cette approche comme une « dynamique de développement organisée avec et par les intéressés. C'est un consensus librement construit, sans heurts, sans conflits internes ni externes, avec le consentement de toutes les catégories sociales en présence » (p.7). Pour réussir le développement au profit des ruraux, il faut :

- viser un objectif : la responsabilisation des villageois,

- utiliser une méthode : parler la langue du paysan, le seul qui lui permet de s'auto responsabiliser.

L'animation se fait en partant de ce que le paysan est, de ce qu'il sait et de ce qu'il vit (sa culture), de ce qu'il sait faire et de ce qu'il veut. La tradition est donc une base solide pour un développement sans heurts ni traumatisme des sociétés rurales.

I.2.2- La pauvreté rurale, un cercle vicieux : approche analytique et stratégies d'éradication

La pauvreté rurale est un phénomène du moins difficile sinon impossible à juguler, du fait du cercle vicieux dans lequel il s'inscrit. Cette conception pessimiste de M. CHAUVIN (1991) laisse peu d'espoir quant à l'amélioration qualitative des conditions de vie des populations rurales. En effet, l'auteur adopte une approche statique du monde rural et soutient une impossibilité de sortie de pauvreté en dépit des différentes actions gouvernementales et non gouvernementales. Pour expliquer l'enchevêtrement inextricable des facteurs de pauvreté rurale, il fait sienne la théorie de l'économiste américain J. K. GALBRAITH (1964) qu'il résume en deux expressions : « l'équilibre de la pauvreté » et « l'accommodation » (p.146). Ainsi, en zones rurales, explique l'auteur, nous avons affaire à une vie proche du niveau de subsistance d'où l'impossibilité d'épargner. Cette absence d'investissement en capital ne permet pas l'amélioration de la technologie agricole et du même coup se trouve compromise l'élévation de revenu qui aurait favorisé l'épargne. Le principe de « l'équilibre de la pauvreté » s'explique par le fait qu'en campagne, tout accroissement de revenu déclenche des forces qui l'annulent et rétablissent le

niveau antérieur de la privation. L'illustration de cet équilibre vient des projets ruraux. Conçus pour accroître le revenu des populations, les investissements ruraux, s'ils réussissent, n'ont pour conséquence qu'un boom démographique, car « ils assurent la survie de ceux qui, sans eux seraient morts, la naissance d'enfants qui ne seraient pas nés » (p.146). Et comme les retombées de ces investissements doivent désormais être réparties dans un effectif plus nombreux, ces populations se retrouvent à la case de départ. Après ces désillusions, ces espérances vaines, les ruraux baissent les bras et se cantonnent dans l'acceptation de leur situation de pauvreté : c'est le règne de « l'accommodation » à la culture de la pauvreté ; on l'accepte. Alors, une velléité de croissance de revenu en milieu rural est très vite absorbée par des facteurs tels que l'accroissement de l'espérance de vie, une forte natalité,...

Cette considération de la pauvreté irréversible s'est développée dans une certaine classe ou société qui considérait la pauvreté des autres comme une fatalité, d'ordre divin (l'hindouisme et la loi du Karma ; l'idéologie américaine de la réussite qui prévalut jusqu'à la grande dépression des années 1930).

Ce cercle vicieux dans lequel se trouvent les ruraux est aussi dépeint par R. CHAMBERS (1990) mais dans un panorama plus neutre. Pour cet expert en développement rural, ce cercle vicieux tient du fait de l'imbrication d'un certain nombre de facteurs tous réversibles. L'auteur note que les populations rurales sont soumises à cinq (05) préjudices qui se combinent pour les enfermer dans la misère : la pauvreté proprement dite, la faiblesse physique, l'isolement, la vulnérabilité et l'impuissance. L'impuissance des populations rurales apparaît dans la facilité avec laquelle les élites rurales font écran pour intercepter les avantages destinés aux pauvres, la façon dont les pauvres sont spoliés et trompés, leur incapacité à négocier.

Le CIRD (2002) abonde dans ce même sens de complexité de la pauvreté rurale. Ainsi, la pauvreté rurale est un phénomène multidimensionnel incluant la faiblesse des revenus, l'accès inégal aux moyens de production, aux installations sanitaires et aux équipements scolaires, l'insécurité alimentaire, les produits nutritionnels, la dégradation des ressources naturelles. La dégradation de l'environnement, à la fois cause et conséquence de la pauvreté, s'aggrave dramatiquement dans ces zones amplifiant encore la misère. C. B. GREENIDGE (l'auteur du dossier) fait le double

constat contradictoire que l'économie rurale constitue la base de la croissance des pays en développement et soutiendra leur intégration dans l'économie mondiale ; alors que les stratégies nationales de lutte contre la pauvreté ont tendance à se concentrer sur la gestion macroéconomique et sur les dépenses dans le secteur social et à négliger les besoins spécifiques des zones rurales où vivent pourtant la majorité des pauvres. Ce sont les populations urbaines qui sont prioritaires dans les actions en raison de leur plus grande visibilité et de leur plus grand poids politique. Pour corollaire, on note un désengagement des gouvernements vis-à-vis de la situation des zones rurales, des médiocres performances du secteur rural, de l'échec des approches adoptées (non viables, fragmentaires).

Epousant la cause du monde rural, C. B. GREENIDGE dénonce la stratégie imposée aux ruraux, paysans, comme porte de sortie de leur situation de pauvreté, qu'il qualifie de « stratégie de développement traditionnel ». Ce, parce qu'elles s'inscrivent dans la perspective de développement adoptée au moment et peu après la colonisation pour relancer les économies nationales des colonies. Ce sont des stratégies centrées sur un model tiré par les exportations de produits non transformés au détriment du marché local. La plupart des stratégies de développement rural résistent mal à cette donne. Les initiatives locales sont étouffées ou meurent d'elles-mêmes par manque de promotion ou sont sujettes à dénigrement.

Enfin, R. CHAMBERS (1990), lève le voile sur le visage de la pauvreté rurale, du moins sur ses victimes : un ménage pauvre n'a pas de bétail, ou alors quelques maigres vaches, ou quelques poules, chèvres ou moutons, canards, cochons,~Il possède peu de vêtements qu'il usera jusqu'à la corde. Le travail familial a une productivité basse ; les réserves et les flux alimentaires et monétaires sont maigres, incertains, saisonniers et inadaptés ; la nourriture et l'argent obtenus satisfont des besoins immédiats et sont consommés rapidement. Tous les membres de la famille capables de travailler le font, à part les enfants de bas âge, les vieillards, les handicapés et ceux qui sont gravement malades. Les femmes font de longues heures de travail à la maison et à l'extérieur.

ménages de 1994, 51,04% des pauvres vivaient en milieu rural. Si cette incidence à fléchit pour se retrouver à 50,66% en 1998, elle reprit sa courbe ascendante les années suivantes et atteignait déjà 52,3% en 2003 (INSD, 2003 b). C'est dire donc que le milieu rural burkinabé est en pleine paupérisation malgré une présence numériquement non négligeable des projets de développement gouvernementaux et non gouvernementaux et la mise en place d'un cadre stratégique de lutte contre la pauvreté.

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