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Les contradictions des politiques de ciblage dans les projets de lutte contre la pauvreté dans l'ouest montagneux ivoirien

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par Alexis KOFFI
Université de Bouaké - DEA 2009
  

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4-Revue de la littérature

Ø Lutte contre la pauvreté : crise de modèle et de méthodologie

La littérature sur cette question fait état de ce que, l'incapacité à trouver une réponse efficiente à l'amélioration des conditions d'existence des populations depuis des années, a amené à élaborer une diversité de paradigmes en matière de développement. Au fil des années donc, nous avons assisté à un discours évolutif sur la question du développement ; de nouvelles philosophies du développement sont apparues.

En effet, « les années soixante-dix ont vu une nouvelle philosophie du développement remettre en question les postulats du programme de transfert de technologies qui jusque-là, faisait figure de paradigme dominant et dont l'approche, pour l'essentiel, consistait à définir le sous-développement comme un retard technologique à combler » (NDOYE 1998)

Le paradigme de la « faillite » constitue même le cadre d'analyse de l'histoire économique et sociale de l'Afrique contemporaine, avec un accent mis sur les impasses de ce qu'il est convenu de nommer le développement. Comme l'observe Catherine Coquery-Vidrovitch, «...nous sommes dans une période de crise cumulative » définie à la fois comme des processus de développement au sud, mais dans un monde dont les interdépendances sont multiples et devenues incontournables. Ce sont des crises à multiples facettes : crise des modèles de développement et des idéologies qui sous-tendent les politiques et les structures des États ; crise des savoirs engendrés par l'éclatement des champs du développement et les décalages de la théorie face à des réalités mal analysées. Ce constat général est aussi celui de Samir Amin : «... si les années 60 avaient été marquées par un grand espoir de voir amorcer un processus irréversible de développement à travers l'ensemble de ce que l'on appelait le tiers-monde et singulièrement l'Afrique, notre époque est celle de la désillusion. Le développement est en panne, sa théorie en crise, son idéologie l'objet de doute. L'accord pour constater la faillite du développement en Afrique est hélas général.»(Amin 1989).

À mesure que s'accumulent les études sur le développement, la recherche doit faire face à un autre défi, celui d'intégrer les nouvelles approches théoriques dans la réflexion théorique qui sous-tend les analyses. Dès le début des années 1990, la problématique de la lutte contre le sous-développement intéresse de plus en plus de chercheurs qui démontrent d'une part le rapport entre les facteurs socio-culturels des communautés bénéficiaires des projets et la conception et l'exécution des projets de développement, et d'autre part, reconnaissent que les modèles théoriques utilisés ne sont pas toujours adaptés à cette problématique (Guichaoua 1993; Agossou 1998). Ces chercheurs ci-haut évoqués soulèvent ainsi le débat sur l'intégration systématique des facteurs socio-culturels des communautés dans tout le processus de réflexion sur les politiques de lutte contre le sous-développement depuis les théories jusqu'aux analyses empiriques.

Les principales théories de développement utilisées jusqu'ici se focalisent principalement sur le comportement économique des bailleurs de fonds et des communautés, le principal argument ayant trait à la pensée néo-classique6(*). Il ressort que la problématique de mise en oeuvre des projets de développement et leur adoption soulève des interrogations. De même qu'elle induit un dépassement de la réflexion telle qu'elle était vue sous l'angle de l'opposition des logiques des initiateurs et des bénéficiaires. Agossou (op cit.) franchissait déjà le pas en parlant de `'désarticulation'' des logiques plutôt que de `'conflits'' ou de `'confrontation'' dans l'exécution des projets de développement.

Le modèle d'analyse des conflits est en rapport avec les théories de la modernisation et du développement qui ont inspiré la plupart des réflexions de la période post indépendance. Elle partait du principe d'opposition entre sociétés développées, technologiques ou encore urbaines et celles sous-développées, traditionnelles. Les premières investissent dans l'industrialisation, l'organisation rationnelle des ressources humaines, la mise en place des institutions financières et infrastructures sociales adéquates. Les sociétés traditionnelles, elles investissent, dans le symbolique, les valeurs non productives et accordent une priorité aux particularismes séculaires (Guichaoua et Goussault, Op cit.). Ce qui fait ressortir la thèse d'une relation conflictuelle entre les logiques des développeurs et celles des bénéficiaires, surtout dans une perspective de transfert de modèle. Cet état de fait conduisait inexorablement au maintien de la pauvreté dans les communautés dans lesquelles étaient déployées des appuis à la lutte contre la précarité.

Depuis la décennie 1990, le discours sur la lutte contre la pauvreté et les inégalités a pris de l'ampleur dans la coopération internationale prenant ainsi le relais du discours sur le développement. En fait, le `'retour'' du concept de pauvreté dans le discours des développeurs est la conséquence de l'échec des politiques de développement mettant l'accent sur la croissance économique comme facteur de réduction de la pauvreté. En effet, le déficit de redistribution des fruits de la croissance -échec du `'Trickle Down Effect''- et les effets pervers des ajustements structurels dans le domaine social ont fait resurgir la lutte contre la pauvreté sous des formes nouvelles (BanqueMondiale 2000; Agence Française de Développement 2001; Cling J.P. 2003; Cling J.P. 2004)

Ainsi, faut-il souligner que si le discours sur la lutte contre la pauvreté n'est pas nouveau, la manière selon laquelle il est proposé d'introduire des stratégies de réduction de la pauvreté depuis la fin des années 1990 marque de prime abord un changement dans les pratiques des Institutions Financières Multilatérales (IFM) par rapport aux décennies précédentes. Les organismes d'aide et d'intervention avaient pour objectif de promouvoir le développement « intégré », « autocentré », « endogène », « participatif », « communautaire », etc. Ces interventions favorables à la lutte contre la pauvreté et les inégalités reposent sur l'idée selon laquelle en déployant des aides vers des individus ou des groupes d'individus, on contribuerait à réduire la pauvreté individuelle et/ou collective. En conséquence, l'approche microéconomique est de plus en plus privilégiée par rapport à l'approche macroéconomique qui dominait jusqu'alors. On s'inscrit, de la sorte, dans une vision communautariste de la lutte contre la pauvreté en procédant à un ciblage systématique des réels nécessiteux auxquels on adresse des projets ciblés. Cependant, les nombreux exemples d'initiatives lancées depuis les années 1990 et même avant ont obligé les bailleurs de fonds occidentaux et leurs interlocuteurs gouvernementaux des pays en développement à reconnaître que d'innombrables projets financés à coût de milliards ont donné eu peu de satisfaction vu les conditions de leur conception et leur exécution ''(Losch 2000 b). D'ailleurs, de nombreuses régions démunies (qui sont aujourd'hui grands cimetières de projets et de programmes ayant coûté des milliards de dollars) ont vu défiler des vagues de coopérants, d'experts, d'assistants techniques, le conseil à l'Afrique y étant devenu une véritable industrie ? '(Cogneau and Lambert 2006)

Toutes les études qui ont été menées sur la base des données d'enquêtes ménages de l'INS entre 1985 et 2002, indiquent que la pauvreté a augmenté de manière significative en Côte d'Ivoire. (PNUD 2004). L'État ivoirien a affirmé depuis son accession à l'indépendance jusqu'à nos jours sa volonté de planifier le développement à l'échelle nationale. Pour réduire la vulnérabilité, surtout dans le monde rural, les autorités d'alors, ont mis en place des politiques agricoles car l'économie des populations rurales est pour une grande partie tributaire de l'agriculture. Ainsi, des structures nationales de développement sectoriel (CIDT, SODEPRA, SODERIZ, CIDV, SODEPALM) et des projets de développement rural (ARSO, PACO, AVB) ont vu le jour (Ndabalishye 1998). Nonobstant leurs objectifs louables, ces structures et ces projets de développement ont connu des fortunes diverses. Les constats partent d'échecs purs et simples à des situations de réappropriation sélective dans le meilleur des cas.

Par ailleurs, le 31 juillet 1971, les Fonds Régionaux d'Aménagement Rural (FRAR) ont été mis en place toujours dans le but d'améliorer les conditions de vie des populations rurales. Ce fonds devait en théorie permettre de financer des projets d'équipement en infrastructure socio-économique, éducative, sanitaire voire culturelle. Toutefois, que de maternités délaissées pour des accouchements chez des matrones traditionnelles conduisant à l'augmentation de la mortalité infantile et maternelle. Que de forages abandonnés pour l'eau de source ou de marigot qui aurait, selon les populations, un meilleur goût ; d'écoles abandonnées par les populations en perpétuelle migration entrainant la hausse de la population d'enfants analphabètes (Babo 1999). Selon plusieurs études sur la question, ces politiques de développement en milieu rural ont échoué pour n'avoir pas associé véritablement les communautés locales en tenant compte de leurs particularismes socio-économiques et pour avoir privilégié les variables économiques dans leurs interventions. Pourtant comme le note Cernea (1998 : 15) : « le développement ne concerne ni les produits, ni les technologies, ni même les `'autoroutes de l'information''. Il concerne les gens, leurs connaissances et leur forme d'organisation sociale ».

La dévaluation du franc CFA en février 1994 a favorisé la précarisation, déjà préoccupante, des populations ivoiriennes. Face aux diverses contraintes de certaines strates de la population, l'État a décidé « de consentir des prêts aux chômeurs, aux femmes, aux déscolarisés et aux jeunes diplômés ivoiriens sur la base de la viabilité d'un projet présenté. C'est ce qu'il convient d'appeler la lutte contre la pauvreté au travers de la politique des fonds sociaux crées par décret n°94-134 le 30 mars 1994. Ces prêts, envisagés comme des instruments d'amortissement des coûts sociaux de l'ajustement monétaire, devaient permettre à ces catégories de personnes de créer, de réhabiliter ou de développer des micro-projets d'intérêt économique ou communautaire générateurs de revenus, dans les secteurs de l'agriculture, du commerce, de la petite industrie, de la santé, de l'éducation et de la culture» (Akindès 2000)

Ainsi les projets de lutte contre la pauvreté mettent en interaction plusieurs acteurs (l'État, les organismes de soutien, les bailleurs de fonds, les structures décentralisées de l'État et les bénéficiaires des programmes) qui ont des logiques différentes. Dès lors, ces projets avec leurs nouvelles règles ainsi que leurs ressources deviennent des enjeux disputés entre les acteurs de mise en oeuvre de ceux-ci et les bénéficiaires des projets selon les enjeux socio-économiques voire politiques du moment. Les jeux des acteurs ont pour effets de détourner les objectifs des projets de lutte contre la pauvreté.

Ø L'aide humanitaire et l'aide au développement comme instrument de lutte contre la pauvreté

L'aide humanitaire et l'aide au développement tiennent une place importante dans le discours des développeurs ces dernières années. En effet, dès le début des années 1980, la problématique de l'assistance humanitaire et de l'appui au développement intéresse de nouveau, de plus en plus, des chercheurs. Ceux-ci qui démontrent d'une part que cette aide fait partie intégrante du processus de la lutte contre la pauvreté et des inégalités, et de l'autre, reconnaissent que les modèles théoriques utilisés sur le terrain ne sont pas toujours adaptés à réduire la pauvreté et les inégalités (Rufin 1986); Silvera 1988 ; AFD op. cit. (Fauré Y. A. 1998; Fauré 1998). Ces travaux nous invitent à nous poser la question sur la capacité systématique de l'aide humanitaire et/ou au développement à réduire la pauvreté et les inégalités dans tout le processus de réflexion sur l'aide au développement et de l'action humanitaire, depuis les théories jusqu'aux analyses empiriques. En effet, certaines thèses ont remis à l'ordre du jour l'importance de l'aide humanitaire car son impact sur les populations bénéficiaires est réel là où elle est déployée. En ce qui concerne l'aide au développement, d'autres thèses insistent sur le fait que la coopération internationale a permis l'amélioration substantielle des conditions d'existence d'une frange des communautés bénéficiaires des appuis au développement. Ces thèses révèlent que l'accroissement de la confiance faite aux ONG et de leur financement traduit aussi le sentiment largement partagé de l'échec des projets multilatéraux à grande échelle. Les ONG sont au contraire perçues comme offrant une alternative, une approche du développement plus `'centré sur les populations'', plus `' proche de la base''. En tant que telle, cette tendance fait partie d'une restructuration de l'industrie du développement globale et plus générale (Powell et Seddon 1997 ; Banque mondiale 2000 ; Fauré et al 1992 ; Cohen et al 2006). Du coup, ces points de vue font en même temps l'éloge des institutions médiatrices dans le jeu du développement, notamment les ONG. Olivier de Sardan disait à ce propos : « les ONG constituent une variété d'acteurs parmi d'autres dans le champ du développement » (Olivier de Sardan in Fauré et al ibidem). Ainsi, les ONG ont acquis une crédibilité en dénonçant les effets dévastateurs des mécanismes macro-économiques et l'inefficacité des investissements lourds au regard des besoins des plus pauvres.

Contrairement aux vues positives sur la question, on retrouve dans la littérature, des critiques portées à l'encontre de l'assistance humanitaire et de l'aide au développement. D'emblée, trois principales tendances apparaissent dans les documents produits. Primo, une vague de critiques a été émise à l'encontre des opérations des organisations notamment en matière d'aide d'urgence durant les crises dites « humanitaires ». Les critiques les plus fortes s'adressent aux grandes institutions multilatérales (en l'occurrence le CICR et diverses agences des Nations Unies), et par ricochet aux ONG, en particulier à celles qui opèrent à titre de sous-traitant pour des institutions officielles nationales et multilatérales (Rights 1994; De Waal 1997). Elles portent sur les conditions d'exécutions des programmes dont elles ont en charge. Vu le caractère d'urgence desdits programmes mis en oeuvre, il subsiste des doutes quant à leur efficacité sur les bénéficiaires. C'est une critique légitime quand on pense aux nombreux exemples d'ineptie, de corruption et de gaspillage qui caractérisent une part non négligeable des programmes d'aide, comme l'a récemment exposé William Easterly (2001).

Dans certains cas, s'ajoute à ces critiques de l'humanitaire visant la lutte contre la vulnérabilité, une seconde série de critiques exigeant des ONG une plus grande responsabilité financière. C'est particulièrement vrai au niveau international, bien que ces critiques n'épargnent pas les ONG nationales où le débat tourne souvent autour de la question de savoir : à qui les ONG doivent-elles rendre des comptes ? Aux bailleurs de fonds institutionnels ? À leurs membres dans leur pays d'origine ? Aux agences partenaires à l'étranger ou aux bénéficiaires de l'aide ? (Clark 1991). Tercio, de nombreux auteurs ont mené les débats sur la vocation des ONG dans le cas de crises « humanitaires » en portant l'attention sur les questions de coordination techniques entre organisations. Le manque de synergie dans l'opérationnalisation des actions de diverses ONG menant des projets sur un même territoire constitue pour ainsi dire un frein à l'amélioration effective des conditions de vie des bénéficiaires (Bennet 1995).

En outre, certains travaux encore dénoncent l'incapacité de l'aide humanitaire ou de l'aide au développement à réduire la pauvreté. En effet, l'éloge fait aux ONG sur l'efficacité et la pertinence de leur positionnement en matière de lutte contre la pauvreté prend un coup, car selon certaines thèses, elles favorisent la réalisation d'actions ponctuelles, bien identifiées, visibles. Elles ne prennent cependant pas en compte, ou trop peu, le soutien à la mise en place de mécanismes, seuls moyens de pérenniser des dynamiques (Husson 1998). Ba M. renchérit en disant : « Tant qu'il s'agissait de conduire des actions caritatives, il n'y avait pas de problèmes notables, la bonne volonté, doublée d'un esprit d'organisation suffisait. Par contre, en matière d'appui dans des domaines tels que l'agriculture, le commerce ou l'hydraulique, des problèmes d'efficacité se rencontrent, problèmes aggravés par une obstination à travailler en vase clos, sans recours à la sous-traitance technique (qui, il est vrai, nécessite des possibilités financières dont elles ne disposent pas. »7(*). Pour d'autres auteurs encore, l'aide ne permet pas de réduire la pauvreté en ce sens qu'il se produit un processus de substitution plutôt que de développement car, les autorités délèguent souvent aux institutions caritatives le soin de pourvoir à un certain nombre de besoins (médicaux, nutritionnels, éducationnels etc.) aux populations, et ce faisant, ne construisent pas les infrastructures étatiques nécessaires à un développement autonome. 

En septembre 2000, des États membres des Nations Unies se sont engagés - à travers ce qu'ils ont nommé les Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD) - à améliorer les conditions d'existence de leurs citoyens d'ici 20158(*). De nombreux programmes ont été par conséquent mis en oeuvre en rapport avec ces objectifs. Huit ans après le lancement de ce pacte, l'on constate également que les disparités et la précarisation continuent de s'accentuer. La pauvreté de masse s'accroît de plus en plus, surtout en Afrique selon le rapport 2007 des Nations Unies sur les OMD ; et ce malgré l'aménagement des méthodologies d'intervention. L'observation empirique du fonctionnement des projets mis en place fait état de ce que les vrais nécessiteux ne sont pas toujours les vrais bénéficiaires des programmes conçus à l'intention de ceux-ci. Autrement dit, les OMD n'ont jusque-là pas donné de résultats satisfaisants. Car au-delà des problèmes de réappropriation des projets, une mauvaise identification et un mauvais choix des bénéficiaires des projets de lutte contre la pauvreté et de leurs intérêts participeraient au maintien voire à la progression de la pauvreté plutôt que de la réduire.

Ø Du ciblage dans les programmes de développement

La sélection des bénéficiaires des programmes de développement ou de lutte contre les inégalités a fait l'objet de diverses productions. Toute la question de la validité de l'analyse empirique des politiques de ciblage tient dans la pertinence des outils théoriques permettant d'appréhender les subjectivités à l'oeuvre dans le champ de la lutte contre la pauvreté, tout en faisant le lien avec les conditions objectives qui les déterminent. Sujet complexe, le ciblage est depuis longtemps un des sujets centraux de nombreux débats (Dollar 2000; Amprou 2004).

En effet, si le ciblage n'est pas le seul facteur d'efficacité des programmes, il est un maillon essentiel du processus. D'ailleurs, l'objectif de toute stratégie de ciblage est d'améliorer l'efficacité par rapport aux coûts, en touchant spécifiquement des groupes et/ou des individus à risque. Cette perception du ciblage a des allures de plans d'ajustement économique. Il s'agit de réduire des dépenses publiques avec un soutien minimum au plus démunis (Pinstrup-Andersen 1991; Selowsky 1991). Selon Maire, Delpeuch , Padilla et Le Bihan, le bilan des divers programmes nutritionnels est mitigé malgré certain taux de réussite (Maire, Delpeuch et al. 1995). Pour eux, ils ont des coûts élevés et entrainent des fuites importantes vers les non nécessiteux du fait du ciblage imprécis9(*). La question du ciblage dépasse le seul domaine des transferts de revenus aux plus démunis dans un cadre général de lutte contre la pauvreté. Comme le mentionne Ori cité par (Babo 1999) « le manque de rigueur dans la sélection des personnes cibles entraîne une ruée de personnes dont la présence est motivée par les intérêts d'un autre ordre qu'elles attendent tirer du projet (indemnisation, mesures incitatives, accès gratuits à certains intrants, à des formations dans le but de s'installer ultérieurement à son propre compte, etc.) ». Vu ces contradictions dans le choix des bénéficiaires des projets de développement, des efforts visant son amélioration ont été consentis.

L'élaboration d'une diversité de méthodes de ciblage dont Maire et al (op cit.) ont fait une classification dans le cadre des programmes nutritionnels dans certains pays comme l'Egypte, l'Inde, le Soudan, le Mexique, l'USA ( food stamp program)... constitue une avancée majeure dans le succès des programmes de développement. Dans leur article, ces auteurs ont mis en exergue les conditions préalables ainsi que les avantages et les inconvénients ou risques spécifiquement liés à chaque catégorie de ciblage utilisée dans les programmes nutritionnels. L'intérêt de cette recherche réside dans la classification schématique des programmes d'intervention en évaluant leur niveau d'efficacité économique et/ou nutritionnelle et en indiquant le type de méthode de ciblage correspondant. L'aboutissement de cette conclusion de Maire et al n'est que la synthèse de publications tentant de rendre compte des catégories de ciblage utilisées dans diverses interventions (Pinstrup-Andersen 1991; Padilla, Delpeuch et al. 1995).

Toutefois, soulignons que dans la pratique, beaucoup de programmes font appel à des méthodes de ciblage combinées ou mixtes. Dans ces conditions, il est difficile de séparer les effets propres de chacune. Aussi, ces analyses ont-elles insistés davantage sur les avantages et les inconvénients des différents mécanismes de ciblage à la lumière des expériences passées et hors d'un contexte particulier d'application. Dans le tableau ci-dessous, nous présentons un récapitulatif de l'analyse de Maire et ses collègues sur la question de la typologie des méthodes de ciblage appliquées dans les programmes nutritionnels.

Tableau 1 : Récapitulatif des différentes catégories de ciblage utilisées dans les programmes nutritionnels

Méthodes

Exemples d'intervention

Conditions préalables

Avantages

Inconvénients ou risques

1

Absence de ciblage

Subventions alimentaires généralisées

Impossibilité de définition ou d'atteinte d'une cible

-Couverture potentielle totale de ceux qui ont besoin de l'intervention

-Visibilité politique et sociale

-Décision centrale dans le cas des subventions

-Peu d'infrastructures

-Fuites élevées vers ceux qui n'ont pas besoin d'intervention

-Efficacité nutritionnelle très faible par rapport au coût

2

Auto-ciblage par produits

subvention de produits de faible qualité et/ou consommés par la population cible

-Identification des produits à subventionner

-Approvisionnement régulier

-Pertes faibles

-Peu d'infrastructures

-Couverture potentielle totale de ceux qui ont besoin de l'intervention

-Décision centrale

-peu de possibilité d'interventions combinées

3

Ciblage temporel

Aide alimentaire saisonnière

Mécanisme d'alerte et de réaction en temps utile

-Délimitation des coûts

-Bonne efficacité si combiné à d'autres types de ciblage (géographique, revenus, état de santé)

-Difficultés d'arrêt du ciblage

Méthodes

Exemples d'intervention

Conditions préalables

Avantages

Inconvénients ou risques

4

Ciblage géographique

Magasins de rations subventionnées situés dans des régions ou quartiers défavorisés et/ou à risque nutritionnel

-Bonne information sur le niveau socio-économique ou nutritionnel à un niveau désagrégé (région, quartier)

-Simplicité lorsque les données sont disponibles

-Facile à combiner avec d'autres types de cibles

-Permet la participation communautaire

-Plus adapté au rural qu'à l'urbain sauf quartier en situation extrême

-Inadapté si la concentration d'individus ou ménages à risque n'est pas assez importante

-Risque d'un ciblage sur des critères plus politiques que socio-économiques et nutritionnels

-Subsistance de fuites vers ceux qui n'ont pas besoin de l'intervention dans la zone ciblée

5

Auto-ciblage par utilisation de services

Tickets alimentaires distribués par les services sociaux ou de santé utilisés par la population cible

-Bonne répartition géographique des services

-Bonne couverture par ces services /utilisation spécifique par la population cible

-Peut favoriser l'assiduité à l'utilisation des services

-Possibilités d'intégrer des actions d'éducation, de santé (suivi de la croissance

-Risque d'une fréquentation insuffisante par la population cible

-Risque de dérive ou de surcharge des services

Méthodes

Exemples d'intervention

Conditions préalables

Avantages

Inconvénients ou risques

6

ciblage au niveau communau-taire

Distribution d'aide par l'administration locale ou subventions aux individus ou ménages à risque d'un quartier ou d'un village identifiés par des membres de leur communauté

-Maintien des institutions, règles et coutumes locales

-Méthodes acceptées par la communauté

-Efficacité à cibler les plus pauvres

-Efficacité diminuée dans le cas de relations marchande

-Risque de perte par favoritisme, entente (Clan, faction)

7

Ciblage par revenus ou autres critères socio-économiques

Tickets alimentaires distribués aux ménages ayant un revenu inférieur à une norme déterminée ou appartenant à un groupe professionnel défavorisé

-Existence de registres de revenus

-Validation d'une échelle de pauvreté ou d'enquête avec auto-déclaration

-Capacité administrative adéquate

-Privilégier la simplicité de la méthode de sélection

Uniformisation des critères de sélection (limite de subjectivité de la sélection)

-Plus adapté au milieu urbain (en termes de revenus)

-Problèmes de gestion

-Coûts administratifs

-Difficulté de collecte de l'information nécessaire (quand absence de registre des impôts, large secteur informel, saisonnalité des revenus)

Méthodes

Exemples d'intervention

Conditions préalables

Avantages

Inconvénients ou risques

8

Ciblage par groupes vulnérables (âge & sexe)

Tickets alimentaires ou suppléments alimentaires (à consommer sur place ou à emporter à domicile) distribués aux préscolaires, aux femmes enceintes, aux personnes âgées

-Bonne répartition géographique des services de santé

-Bonne couverture de ces services et utilisation par les groupes cibles

-Les interventions doivent concerner tous les types de services utilisés par les groupes cibles (public & privé)

-Identification facile de la population cible

-Possibilité d'intégrer des actions de santé et d'éducation avec des interventions alimentaires

-Peut favoriser l'assiduité à l'utilisation des services

-Risque de discrimination au sein de la famille mal ressentie (particulièrement entre enfants d'âges proches

-Risque de redistribution au sein des différents membres de la famille ou de substitution (écoliers)

9

Ciblage individuel par état de santé

Tickets alimentaires ou suppléments alimentaires (à consommer sur place ou à emporter à domicile) distribués aux enfants ou aux femmes enceintes

-Bonne répartition géographique des services de santé

-Bonne couverture du système de santé primaire

-Les interventions doivent concerner tous les types de services utilisés par les individus à risque

-Identification d'individus spécifiquement à risque

-Peut favoriser l'assiduité

-Possibilité d'intégrer des actions de santé et d'éducation avec des interventions alimentaires

-Possibilité d'intervenir au-delà du ménage, au niveau de l'individu

Risque d'être plus curatif que préventif (sauf dans le cas du suivi de la croissance, ou de la surveillance prénatale)

-Surtout adapté au milieu urbain

Source :(Maire, Delpeuch et al. 1995)

Au-delà des programmes nutritionnels et alimentaires, la micro-finance est un instrument de choix dans l'histoire de la lutte contre la pauvreté. Ces dernières décennies, son importance a été mise en relief dans l'atteinte des OMD en matière de lutte contre la pauvreté. Cependant plusieurs études mettent en exergue l'incapacité de celle-ci à atteindre les « plus pauvres »10(*). La question a suscité tant de regain d'intérêt qu'elle a été mise en débat par le Réseau Impact au cours d'un atelier de réflexion organisé en décembre 2003 à Paris. Le thème central de cet atelier était : « À qui bénéficie la lutte contre la pauvreté : aux pauvres ou, en fait, aux classes moyennes ? »

Ainsi, au-delà des discours sur la place de la micro-finance dans le développement, des difficultés subsistent dans son fonctionnement. Celles-ci ont trait à l'identification et à la sélection de la frange de population bénéficiaire des interventions des Institutions de Micro-Finance (IMF). Quel public pour la micro-finance : les « pauvres » ou les exclus du système bancaire ?

Les IMF ont tenté de résorber ces contraintes liées à l'identification et à la sélection des `'plus pauvres clients'' par l'élaboration d'une panoplie d'outils `'efficaces'' et peu coûteux. Parmi ces méthodes, nous avons entre autre l'indice du logement de CASHPOR11(*), basé sur des critères de logement des familles. L'état du toit, celui des murs de la maison, la taille du ménage, les lieux d'aisance etc. sont les critères retenus pour l'identification des pauvres et des plus pauvres dans cette méthode. Outre, l'indice de logement, le classement par évaluation participative de la richesse est utilisé également par les IMFs pour le ciblage de leurs clients. Cette méthode se base sur la perception des gens de leur propre pauvreté. En ce qui concerne le ciblage géographique de la pauvreté, les Institutions de Micro-finance s'appuient sur l'outil nommé la répartition géographique. Cet instrument se base sur des listes produites à partir de la concentration géographique des ménages pauvres. Il y a aussi la méthode traitant de la vocation. Elle se base sur la nature d'activité exercée pour offrir un certains types de produits. Par exemple, des services de crédits, d'épargne, ou d'assurance peuvent être conçus spécifiquement pour des corps de métiers tel que les artisans, les acteurs du tourisme... C'est cet ensemble que certains spécialistes de la micro-finance ont désigné par les méthodes de ciblages étroits, celles qui offrent des services à une catégorie particulière du public, par exemple les femmes, catégorie facilement identifiable, réputée comme marginalisée. Dans la même logique, des solutions de ciblage en termes de produits et de procédures ont été conçues en supposant qu'ils n'intéresseraient pas a priori les plus riches. Toutes choses qui n'ont pas pu empêcher certains effets pervers dont la pratique du « prête-nom » par les non pauvres pour bénéficier des avantages de ces services.

Cependant, bien qu'évidemment, une certaine idée de la différenciation sociale existe, il n'est pas aisé de trouver des critères simples- et acceptés par tous- pour définir concrètement la pauvreté. Ainsi, l'identification et la sélection des `'clients pauvres'' par les IMFs au niveau opérationnel se transforment en un véritable obstacle à leur pérennité. Elle devient un véritable souci lorsque les IMFs veulent axer simultanément sur les très pauvres et faire face au défi de la viabilité.

En résumé, les programmes nutritionnels et les IMFs ont donc développé un éventail de stratégies pour identifier les pauvres. Ces interventions s'inscrivent dans la logique des programmes dits de développement.

Malgré les avancées conceptuelles et méthodologiques, Cling (2002) souligne l'absence d'un cadre politique cohérent de ciblage dans la lutte contre la pauvreté. Selon l'auteur, plusieurs raisons expliquent cette insuffisance. Celle qu'il retient est la difficulté de cerner la pauvreté à partir d'une approche multidimensionnelle ; ce qui rend les pauvres insaisissables et plus difficiles à cibler. Les limites des politiques publiques de lutte contre la pauvreté semblent être liées, à la faible utilisation des approches participatives dans les différents programmes ou bien à la marginalisation des bénéficiaires ou de la population ciblée par les différentes politiques lors de l'élaboration et de la mise en oeuvre de ces politiques, à l'insuffisance du ciblage des catégories et des régions, à l'absence de coordination des différentes actions en matière de lutte contre la pauvreté. À cela, il faut ajouter l'insuffisance des ressources de l'État pour faire face aux besoins financiers et en général, l'irrégularité des engagements de la communauté des bailleurs de fonds.

En somme, toutes ces études abordent la question de l'échec des programmes de la lutte contre la pauvreté en revisitant les problématiques de la participation communautaire, du versant culturel des bénéficiaires des projets qui n'est pas toujours pris en compte dans la mise en place des projets, voire de l'inefficience de l'aide au développement assujettie à certaines contraintes. La question du ciblage comme explication de la faillite des projets apparaît certes de façon spécifique dans la littérature. Telle qu'abordée, elle traite d'une identification et d'une sélection de bénéficiaires de projets non humanitaires et d'urgences. Malgré cela, elle suscite un meilleur ciblage des bénéficiaires pour maximiser les chances de succès des projets or avec la situation de crise, les projets initiés ont le sceau de programmes humanitaires d'urgence dans des zones où la pauvreté est bien visible au sein de toute la communauté. Cependant, dans un contexte de conflit, la détermination même du pauvre devient plus complexe. Car certains avant la crise l'étaient et d'autres le sont devenus durant la crise. Dès lors, comment, dans ce contexte de crise où l'ensemble des populations vit dans l'extrême dénuement, les agences humanitaires soutiennent-elles les communautés ? Comment choisissent-elles ceux qui bénéficient directement des interventions dans un contexte de crise généralisée ? Il faut souligner d'emblée que les agences d'appui à la lutte contre la pauvreté sont dans une double logique de captation de projets et de justification de leurs actions de terrain à cette fin.

MATERIAUX ET METHODES

* 6 Approfondir la lecture en lisant les textes se rapportant à la socio-économie. Lire particulièrement les auteurs comme Bentham, Karl Polanyi, Joseph Schumpeter, Amartya Sen, etc.

* 7 Ba M, 1995, « De la diversité et du Rôle des ONG », in le courrier Europe-ACP, n° 152, Juillet-Août, PP 69-70

* 8 La question des OMD a suscité beaucoup d'intérêts. Ces objectifs sont les suivant : 1) Réduire de moitié l'extrême pauvreté et la faim, 2) Assurer l'éducation pour tous les enfants dans l'enseignement primaire,

3) Eliminer les disparités entre les sexes à tous les niveaux de l'enseignement, 4) Diminuer de deux tiers (2/3) la mortalité infantile, 5) Réduire de trois quarts (3/4) la mortalité maternelle, 6) Inverser la progression du VIH/SIDA, du paludisme et d'autres maladies, 7) Assurer un environnement durable, 8) Mettre en place un partenariat mondial pour le développement.

* 9 Ce constat, ressort d'un atelier méthodologique organisé sous l'égide de la FAO ; de la CIHEAM-IAMM et l'ORSTOM, sur la thématique de `'l'identification des ménages à risques nutritionnel'' Cet atelier s'est tenu du 7 au 11 novembre 1993 à Alexandrie.

* 10 Ceux-ci étant les individus dont les revenus sont à 50% inférieurs au seuil de pauvreté. D'ailleurs le CGAP signale que « la majorité des clients de la micro-finance se situent généralement de part et d'autre du seuil de pauvreté, les `'extremely poor'' sont rarement atteint ». CGAP (2003). The impact of microfinance. Donor Bief. Washington DC, CGAP. 13.

* 11 CASHPOR est un rassemblement de programmes de la Grameen Bank implantés dans la région de l'Asie-Pacifique

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