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Les conditions d'accès à  l'emploi des jeunes diplômés bac plus deux et plus des zones urbaines sensibles de l'agglomération nantaise

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par Jean-Baptiste DROUET
UFR de Sociologie de Nantes - DESS 2005
  

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3.2.4. La filière d'étude structure le jeune diplômé :

Le choix du parcours universitaire comme moyen d'émancipation pour les filles issue de l'immigration

Malika : « Je suis contente d'avoir fait ce parcours long...la Fac n'était pas une contrainte, je n'avais pas de pression, pas d'objectifs à atteindre. Cela m'a permis de me construire...quand on est issu de l'immigration, et qu'on habite dans un quartier populaire...y a un facteur économique qui joue, les revenus sont assez bas. Il y a un décalage économique avec les amis au lycée ou à la Fac...Moi, je pouvais pas avoir d'argent de poche...et je dis merci à mes parents, ça m'a amené à travailler très tôt, à me débrouiller par moi même. Si j'avais pas fait le parcours universitaire, je serais peut être mariée avec trois gosses à l'heure qu'il est. J'ai des amies et aussi des cousines rebeu, beaucoup se sont mariées. Pour moi y plusieurs croisements, y a aussi la notion de classes sociales...Pour une nana aussi, si elle n'a aucune perspective professionnelle, plus à côté de ça la dimension économique et plus la dimension culturelle, ben elle va trouver son salut ou sa légitimité à travers le mariage. A un moment, après 25 ans, ça craint de pas être mariée, ça c'est ce que je pensais quand j'étais à

Bellevue. Mais j'avais pas de pression familiale, c'est aussi la question sociale de pas être mariée à 25 ans. Pour moi, la Socio, c'est aussi l'apport d'une grande liberté, ça m'a permis de casser avec les jugements de valeurs. Moi, j'ai vraiment connu la contrainte économique, mes parents valorisaient les études...Quand j'ai connu mes amis à la Fac, je me suis un peu éloignée de la famille et du quartier...il y avait un décalage, je voyais moins mes amis du quartier...il y a avait un écart significatif. La troisième phase, j'ai voulu revenir, maintenant, j'ai repris contact avec des copines...je me retrouve dans des soirées complètement différentes...je suis à l'aise avec moi même...sur le plan identitaire. Je ne renie plus mes origines. Avant, j'osais pas dire que j'habitais Bellevue, la cage d'escaliers était très crade...et puis j'avais l'image d'une copine qui était au lycée Guist'Hau. C'était une période superficielle, la génération ado. En fait, j'ai amorcé ma trajectoire sur trois routes, l'identité, la trajectoire scolaire et la trajectoire professionnelle...J'ai pu avancer, et plus j'avançais...les études...c'était la route centrale pour moi. La Sociologie, ça m'a armé dans la vie, je ne suis plus dans un e démarche sociologique, je me suis réconcilié avec mon environnement ».

La trajectoire de Malika doit se comprendre à travers sa famille, son quartier et son milieu social. Elle est née au Maroc, est venue en France avec ses parents pour habiter à Bellevue. Elle vient d'un milieu modeste, ses parents n'ont pas beaucoup d'argent et ont six enfants, leur mode de vie est plutôt celui d'une famille traditionnelle maghrébine.

Malgré son début de parcours scolaire moyen, elle a un véritable désir de regagner la filière générale, et de poursuivre ses études. Il y a une sorte de complexe d'appartenir à une famille modeste, avec six frères et soeurs, elle comprend rapidement que c'est par l'école qu'elle va pouvoir se construire personnellement. Plus qu'un complexe, elle dit avoir eu moitié honte d'avoir six frères et soeurs. Cumulé à la situation familiale, il y avait aussi la peur d'appartenir au quartier Bellevue, qu'elle voyait `crade' et qui constitue un facteur de `la déchéance'.

Arrivée à la Fac, la transition avec les études supérieures ne se fait pas aussi facilement, le décalage existe, elle commence à se faire des amis, mais reste deux ans sans avoir le DEUG. Puis, l'intérêt qu `elle porte à la Sociologie se traduit par une réussite aux examens. Le fossé se creuse avec ses amis du quartier, la famille...d'une part parce qu'elle fréquente de plus en plus des gens de l'Université, et d'autre part, la Sociologie en tant que discipline scientifique l'a fait réfléchir sur sa condition de fille habitant à Bellevue dans une famille maghrébine.

Le choix de la filière universitaire n'a pas été fait par rapport à un choix professionnel qui n'est pas encore bien dessiné, même à la fin de l'université, mais davantage pour lui permettre de connaître autre chose, de se construire, moins par rapport à une pression familiale (il n'y a pas de pression familiale) que pour comprendre les décalages économiques et culturels qu'elle a connus pendant sa trajectoire. Comme elle le dit, la Sociologie lui a `donné des armes', les études, c'était `sa route centrale'.

Le projet professionnel s'est fait tardivement, parce qu'il n'était pas réalisable avant. Il fallait qu'elle comprenne dans un premier temps sa condition, son milieu, l'accepter, et accepter le décalage, mais également comprendre qu'il fallait rompre avec le quartier qui est perçu comme un danger... Il faut pour se construire rompre avec la famille et le quartier. Une fois cette étape franchie, elle s'est construite professionnellement.

Hadia (fille, issue immigration, ZUS) : « Avec les autres du quartier, on n'a pas gardé contact, il y a un fossé et un décalage qui se créent. T'as une personne qui part pour la Fac et parallèlement une personne qui part pour l'usine ou qui va se marier. Par rapport au cercle d'amis que j'avais au lycée, le jour où on part...Il y a un fossé qui s'est creusé...Ça diminue comme la peau de chagrin. Après, j'avais plutôt des amis de la Fac. C'est un choix que j'ai pu faire, les échanges sont plus intéressants, même si les personnes ne connaissent pas ton domaine, elles s'intéressent. J'ai un ami qui était en études d'ingénieur, j'y connais rien, mais je m'intéresse. Ce contact-là, j'en ai besoin...Car outre ma famille, c'est les seules personnes avec qui j'ai gardé contact...C'est un lien fort, essentiel. Quand on vient d'un milieu populaire, quand on a accès aux études supérieures, on est partagé entre deux mondes : un monde où la culture intellectuelle est valorisée et un monde où cette culture n'es pas connue. On se rapproche des personnes qui viennent du même milieu et qui en sont au même point. En Sociologie, j'ai pu rencontrer des personnes qui venaient du même milieu social que le mien, et même des personnes qui étaient en école de Commerce. J'avais envie de réussir, j'avais envie d'évoluer, après...par quel chemin... ? C'était au coup par coup ».

On voit qu'elle a eu un parcours actif. Elle n'est jamais restée sans rien faire. Il y avait une réelle motivation de faire des études. Comme pour Malika, les deux points forts sont de nouveaux la famille et le quartier. Il semble très difficile de jongler entre deux milieux, la position d'entre deux est délicate...le décalage et le fossé se creusent inévitablement. Non seulement, le fossé se creuse avec les anciens amis qui n'ont pas fait d'étude...mais également avec la famille. Le décalage est aussi culturel, `moi, je fais des études et mon ancienne amie travaille à l'usine ou est mariée', elle insiste sur la faible alternative qu'offre le quartier pour les jeunes issus immigration si ils ne partent pas. Encore une fois, il y a un désir de partir, presque de s'évader, rencontrer d'autres personnes, et petit à petit, une envie de découvrir un milieu plus cultivé et plus intellectuel, (sans prétention)...ce qui renforce et accentue la distance avec la famille et le quartier. Mais cela lui permet aussi de se construire, d'affiner son projet professionnel, qui là aussi, comme pour Naima, a été tardif. Il faut encore une fois construire un autre parcours, différent que celui qui est implicitement imposé par le quartier, la famille, décider de rompre et accepter que la distance se mette en place pour pouvoir enfin se construire dans le relationnel, le culturel et le professionnel. Il y a une idée forte de s'émanciper, de découvrir, de partager...

Le choix des études, la distinction entre le BTS et l'université

La socialisation induit une incorporation de normes et de valeurs collectives, mais c'est aussi la façon dont les individus sont perçus par les autres. Ceci peut procéder d'acteurs collectifs et institutionnels avec des contraintes plus ou moins fortes. On peut s'intéresser à la fréquence des contacts comme indicateurs : (avec l'école, les lieux de travail, les structures sportives, la vie associative, les services éducatifs et sociaux, les services municipaux...).

La confrontation à l'autre induit une pluralité hiérarchisée de normes ; Dans l'analyse des discours des structures, du système éducatif et des groupes de pairs. D'un côté, il existe une socialisation, mais il existe également des discours qui se leurrent et qui leurrent en poussant par exemple à une scolarisation longue, « une démocratisation scolaire ségrégative ».

On doit faire le parallèle entre la socialisation grâce au système éducatif et les conséquences de la politique de démocratisation du Bac sur les discours tenus par les instances, les acteurs collectifs et les conséquences sur les jeunes. Pour faire valoir son « capital social, culturel ou symbolique », la personne doit se trouver dans un environnement qui permette l'épanouissement de ses capitaux. Sinon il n'y a pas d'intérêt à cultiver les différentes formes de capitaux. (Avoir des diplômes mais ne pas trouver de travail).

Cécile : « Au lycée, j'étais à Blanche de Castille, c'est pas loin de La Beaujoire, vers La Halluchère. Je voulais faire des études courtes, j'avais envie que ça se termine. C'était un choix personnel. Le BTS, c'était un peu le hasard, j'avais pas d'idées précises, je me disais que j'aurais le choix de me spécialiser par la suite. Je voulais faire le BTS parce que pour moi, c'était le diplôme le plus facile d'accès et qui permettait d'arriver sur le marché du travail ».

Certains des jeunes rencontrés mettent l'accent sur les difficultés qu'ils ont rencontrées lorsqu'ils sont arrivés à un niveau d'études supérieures, c'est notamment le cas pour les jeunes issus des ZUS qui sont se sont inscrits à l'Université et qui se retrouvent rapidement dans une situation d'échec. Cet échec est du en partie au manque de repères et à l'absence de lien social que représente l'Université pour ces jeunes.

Constance (fille, 22ans,issue immigration,ZUS) : « J'ai été déçue par les étudiants, je sais pas comment c'est après, mais en première année, ils trichent beaucoup. Ma deuxième Licence, c'était en 2004 et 2005. Je sais que je déteste le piston ; j'avais 13 matières à passer, et j'ai été absente à une matière, ça m'empêchait d'avoir l'année, c'était une absence que j'avais pas justifiée, mais sinon, j'ai tout eu, sauf une pour mon absence. Ils ont rien voulu entendre. D'autres l'ont eu alors qu'ils avaient de moins bonnes notes. La prof pouvait me reprendre la note du premier semestre, j'avais eu

9, ce serait passé. Je crois qu'il y a du piston, les profs relèvent les notes de certains, un petit peu, pour que ça passe. Moi, y avait rein à faire. Il y a l'environnement familial qui joue, au niveau financier, j'avais peut être pas les mêmes aides que d'autres. Je n'avais pas confiance en les études, je me disais ça sert à quoi ? Sortie du BTS, j'avais beaucoup de déceptions, qui m'avaient cassées, amoureuse, financière, familiale, c'était pas la peine, et puis je me disais, j'ai pas envie d'arrêter maintenant. Le BTS, ça me permettait de me cadrer, si tu me laisses trop faire, je fais plus rien. A la Fac, le niveau n'était pas trop élevé, du coup je bossais pas trop, mais en licence, j'ai eu une claque, j'arrivais pas à m'intégrer...les profs, les étudiants. J'avais des choses à repasser du DEUG 2, au bout d'un mois, avec les exams de deuxième année, je pouvais pas allier les deux. Il n'y avait pas de coordination, j'ai été obligée de changer d'orientation, en Commerce international. A la Fac, les profs ont leurs têtes. Il faut des amis, je n'avais pas beaucoup d'amis ; je me suis fait une amie ou deux, mais elles avaient leur groupe, j'avais deux trois connaissances. Au BTS, on était beaucoup moins nombreux, c'est plus facile de se faire des amis ».

-Si on observe les quartiers HLM, on remarque une coupure croissante des habitants avec l'extérieur ; une puissance de contrainte du groupe local, une division sexuelle de l'espace, un enfermement dans l'espace local qui constitue à la fois une ressource et un piège.

-Entrer à l'Université et entrer sur le marché du travail signifie affronter des situations sociales qui sont hors de leur contexte. Les ZUS ou quartiers HLM représentent une forte densité de relations sociales, l'Université et le marché du travail induisent des difficultés à faire le deuil de cette vie sociale riche.

Il y a un lien entre le fait d'habiter en quartier, le choix de la filière universitaire et la volonté de rentrer sur le marché du travail, les personnes qui ont vécu en ZUS et qui ont fait l'expérience de l'université ont deux types de discours :

Soit l'Université est vue comme un épanouissement, un moyen de rompre avec leur univers, ces personnes ont alors une réalité objective du marché du travail et une conscience des difficultés à y entrer19.

Soit la personne n'a pas pu trouver ses repères à l'Université, s'est sentie perdue, elle est alors incertaine dans son discours vis-à-vis de l'emploi.

L'employabilité, la valeur et l'utilisation du diplôme

La détention de diplômes ne semble pas prémunir contre le chômage ; faute de réseaux sociaux sur lesquels s'appuyer pour la recherche d'emplois qualifiés.

De l'autre côté, cela produit une impossibilité d'un projet de vie reproduisant le modèle des parents.

19 Voir l'entretien avec Malika. P 90.

Qu'en est-il des situations d'entre deux, incertaines. Les personnes qui ont moins de repères, qui connaissent les situations conflictuelles, les conflits de génération mais aussi le décalage dans les attentes, dans les perceptions entre le père ouvrier et le fils d'ouvrier diplômé.

Aussi, l'insertion professionnelle est un moyen pour les femmes de quitter le quartier et la cellule familiale ; non seulement une possibilité d'échapper à un rôle traditionnel mais aussi souvent à un milieu social déstructuré et marqué par le chômage des hommes.

Il faut s'intéresser aux conditions d'accès au travail et à la stigmatisation des individus qui sont proches de ceux qui se sentent menacés et qui s'inscrivent dans un processus de légitimation et d'institutionnalisation.

La stigmatisation prend appui sur une instabilité des relations sociales et sur « une utilisation des problèmes personnels » d'autrui.

Les mécanismes de sélection sont fondés sur l'acquisition de normes sociales.

Les jeunes issus de l'immigration rechercheraient plus souvent un emploi par le biais de relations personnelles car les « filières de recrutement anonyme » font jouer la sélection à leur détriment.

Plus souvent, les jeunes issus de l'immigration ont des attitudes différenciées vis-à-vis des tâches inhérentes à chaque emploi. Par rapport à l'ambiance de travail, à la qualité des relations. Il s'agit aussi d'éviter les situations dévalorisantes. Ces exigences entraînent des comportements d'attente.

Il faut faire le parallèle avec la situation de leur père souvent défavorable qui ne leur fournit pas de références positives, et les incite, peut être, à une certaine méfiance. (Notamment vis-à-vis de l'institution).

L'inactivité des jeunes est une source de tensions à l'intérieur des familles. Les familles peuvent être marquées par l'urgence, ou par les évènements marquants de leurs trajectoires personnelles (souvent touchées par le chômage, la maladie, ou le décès d'un des parents par exemple).

Les jeunes issus de l'immigration algérienne ont des parcours très chaotiques et la plupart de ceux qui ont un emploi stable ont connu plusieurs statuts intermédiaires avant d'y parvenir.

Les femmes connaîtraient pour la plupart une longue période d'inactivité à l'issu de leurs études.

Il faut s'intéresser aux types de contrats, il peut par exemple y avoir un fort pourcentage de CDD, des mesures d'aide à l'emploi, des contrats d'intérim...

Quel type de travail trouvent-ils ? Correspond-t-il au diplôme ?

Pour les jeunes diplômés du supérieur issus de l'immigration, les emplois les plus courants seraient ceux de formateurs, d'éducateurs spécialisés et pour les femmes, la santé et le secrétariat. Il y a un déclassement vis-à-vis de la population des jeunes diplômés.

Abdel: « Là sur mon parcours scolaire, je suis déçu quand même, des fois je me dis que j'aurais mieux fait de faire un BEP...plutôt que de se prendre la tête avec les diplômes...ça sert pas forcément. Là, si j'ai repris les études avec la licence, c'est surtout pour les langues, pour améliorer le niveau en langues. Sinon, je vais faire ma vie...j'ai des amis, ils ont Bac+2 ou +3 et ils font de l'Intérim ».

Un moyen de rompre avec la logique du quartier et la stigmatisation (famille, groupe de pairs, et crise identitaire).

Derrière ces éléments, c'est l'élément de territorialité et d'appartenance au quartier qui prédomine, avec tout ce qu'il implique, et tout ce que cela peut créer comme freins. Les éléments d'hypothèses cités ci-dessus trouvent leur cohérence entre eux parce qu'ils sont déterminés et définis dans un espace géographique déterminé. C'est pour cela qu'on ne peut pas séparer la famille, les amis, les aides à l'emploi, les services publics ou plutôt leurs annexes, le système de réseau et de connaissances...on le voit tous les jours, quand on parle des incivilités urbaines, des violences à l'école, des problèmes de chômage, de précarité des familles20. Ces maux sont avant tout les conséquences d'une logique territoriale qui stigmatise un espace donné.

À propos de la « discrimination positive socio-économique » cela privilégie le principe de l'équité ; des traitements différenciés sont fondés sur des critères socio-économiques. Cela existe déjà : les ZEP, mises en place en 1981, les zones franches...

Le problème est que cette logique est fondée sur un ciblage territorial, elle repose uniquement sur le quartier et risque de renforcer les stigmates du quartier, et continuer ainsi à nourrir le mécanisme de l'enfermement.

On continue à vouloir apporter des solutions fondées sur la logique spatiale, géographique, alors que des solutions ne pourraient fonctionner que si on rompt avec cet espace déterminé, socialement et économiquement.

Il faut s'intéresser aux conséquences de cette discrimination positive, à l'impact sur les personnes, et aux réceptions des habitants sur ces mesures ? Cela concrétise l'idée du mal-être, de la dépendance sociale et économique, et la vulnérabilité (la leur et celle du quartier).

Du fait du déficit des services publics dans les quartiers sensibles, faut-il conclure à une implantation systématique d'équipements de proximité comme remède aux maux des banlieues ?

La proximité n'est pas perçue de manière univoque par les habitants d'un même quartier. Certains
veulent affirmer une volonté de distinction vis-à-vis de ce quartier dans lequel ils ne se reconnaissent
pas. L'utilisation des services de proximité est alors vécue comme stigmatisante. On chercherait moins

20 Se référer à la partie sur « les caractéristiques des ZUS ».

a proximité qu'une certaine normalité qui permettrait de se distinguer de ceux du quartier à qui sont destinés les services spécifiques.

Il existerait deux mouvements simultanés sur le territoire du quartier :

-Le maintien d'un certain brassage social.

-La différenciation sociale par la fuite des ménages les plus stables et les plus solvables.

Bien entendu, quand on est diplômé du supérieur, les possibilités de s'extraire de cette logique sont plus grandes mais loin d'être évidentes. Tout d'abord parce que les freins ou les handicaps que suscite le fait d'habiter dans un quartier sont généralement vécus comme non conscients. Le jeune qui décide de quitter le quartier a généralement pris conscience d'un processus qui s'est mis en place lentement avec le temps.

En effet, ces freins sont difficilement révélés ou révélables par les jeunes, puisqu'ils font partie de leur socialisation, ils existent dans le rapport aux autres depuis longtemps, ils sont de l'ordre d'un certain « habitus ». Comment qualifier comme handicapants des éléments qui sont à la base de la construction sociale de la personne ? C'est quelque part accepter que l'on ait soi même un handicap en habitant un quartier. C'est aussi « dénoncer » ce qui a constitué son apprentissage, son acculturation (la famille, les amis...).

C'est aussi pour cela, que le quartier représente une contrainte forte. Il existe quelque chose qui est de l'ordre de l'inconscient et de la construction de soi avec lequel il faut rompre.

Dans quel cas de figure se situent ces jeunes par rapport à ces questions d'attachement, de fuite, d'identification, au quartier. S'inscrivent-ils de manière active dans le quartier (en participant à la vie du quartier...) ? Ou font-ils tout pour être le moins possible dans le quartier, font-ils des choses pour mettre le quartier à distance ?

Est ce que ces jeunes font jouer leurs réseaux (amis, connaissance), ce réseau est-il à l'intérieur ou à l'extérieur du quartier ?

Qu'en est-il des formes de résistances, ont-ils un réseau, mais refusent-ils de le faire fonctionner pensant que la détention du diplôme doit leur permettre de passer par une voix plus institutionnelle ? (On s'interdirait « le piston » plus qu'ailleurs quand on est diplômé dans un quartier). Il y a l'idée de légitimer son parcours et de croire à la réussite par le mérite, au-delà d'une réussite scolaire, une réussite « en société ».

Quelles sont les aspirations professionnelles et les exigences ?

-Le fait de vouloir rester attaché au quartier et d'avoir un réseau dans le quartier peut être un moyen
d'accéder à une connaissance des logiques de discrimination et de mettre en place des stratégies
d'évitement. La personne fait marcher son réseau (les amis), il choisit par exemple de ne pas postuler

pour tel ou tel emploi car il faut donner son CV ou son nom. Dans ce cas, trouver un travail est fortement corrélé au cercle des amis, au groupe de pairs. Le champ du travail est restreint du fait de ces stratégies d'évitement.

-La personne peut s'être fixé comme objectif de quitter le foyer familial et l'univers social du quartier. L'institution scolaire représente alors un moyen d'atteindre cet objectif, le regard sur la scolarité est alors très positif, elle peut apporter les outils qui lui permettront de quitter son milieu social. La personne souhaite réussir un « parcours d'intégration » sans faute, elle veut être considérée comme « intégrée », voir « désethnicisée ».

Vincent (garçon, ZUS). « Mais le BTS, ça s'est très bien passé, ça été le déclic, je m'entendais très bien. Il y avait une super ambiance de classe, on faisait des visites d'entreprises. Ca été vraiment le déclic. J'ai aussi eu mon BTS avec mention. Après, j'ai fait une Licence, j'ai eu une mention Bien ; je voulais un Bac+3, pour l'homogénéisation des diplômes. J'avais hésité avec l'école d'ingénieurs quand j'étais en deuxième année de BTS...J'ai vraiment hésité de passer l'école d'ingé, finalement j'ai fait la Licence à Bordeaux, à l'Université, c'était des cours magistraux, des cours qui correspondaient à la fois à la deuxième année d'école d'ingé et des cours de Master. Je sais que les patrons regardent les stages. En Licence, j'ai eu un patron qui connaissait mon ancien patron...Tout le monde se connaissait. Les cours et les entreprises...C'était lié ; les profs s'investissaient. Là, dans ma branche, il y a pas mal de départ ne retraite, oui...Beaucoup de personnes qui partent en retraite...Et on trouve personne. Il y a plus de demandes que d'offres...Alors que j'ai des amis dans le Commerce qui trouvent pas. Mes amis de BTS ou de Licence, ils ont tous trouvé du travail. En BTS, on avait fait des portes ouvertes sur notre filière, mais ça attire peu de monde...Peut-être qu'il y a un manque d'informations. Au lycée, au départ, je n'envisageais même pas d'avoir mon Bac. En Terminal, ça ne m'intéressait pas, j'avais des notes pas terribles...Mais ça m'a laissé de bonnes bases. J'ai révisé pendant deux semaines, et j'ai eu 12 de moyenne, y a une part de chance aussi. Je suis retourné voir les profs de BTS au mois de juin, je suis invité à manger chez l'un de mes profs, avec toute la promo...Je les revois le mois prochain. En BTS, on a eu 100 % de réussite, c'est tous des amis. Déjà en BTS, on discutait du professionnel, ça pas toujours été ce qu'on voulait faire par la suite...J'ai un ami, à Saint Etienne, il a fait une école d'ingénieur, il s'est planté...Là...Il est au chômage, c'est pas bon sur le CV un échec...C'est pas uniquement le diplôme qui compte. Avec les patrons, ça s'est toujours très bien passé, à la fin du stage, ils étaient contents de mon travail. Y a pas longtemps, j'ai un patron que j'avais eu en stage, il m'a envoyé une offre, ils cherchaient un gars pour un poste. Dans ma filière, c'est hallucinant...Tous les jobs qu'il y a !...Par contre, les employeurs sont un peu radins. Mon choix, c'est pas par rapport au salaire, mais c'est plus géographique, je veux rester dans la région de Nantes. Bellevue, je m'y suis très bien senti. C'était une bonne expérience...Ça m'a appris à me démerder dans la vie de tous les jours. J'avais pas de ressources, ça m'a donné encore plus de gnak. Quand je suis arrivé en Licence, j'étais avec des gens qui étaient plus

aisés, mais ça...Je n'avais pas de barrière. La vie à Bellevue, c'était pas tous les jours facile, en BTS, c'est assez sélectif. J'ai eu pas mal de relations qui sont aujourd'hui en prison. Moi, je gérais mon truc de mon côté, et sinon, je les fréquentais dans la vie de tous les jours. Quand je fais le bilan, c'est une fierté...j'aurais pu mal virer, mais j'avais mon père sur le dos, j'avais pas de bonnes fréquentations. Ce qui m'a permis de m'épanouir, c'est de rencontrer de nouvelles personnes hors de Bellevue, de me faire de nouvelles relations. Au lycée, tu te fais influencer. Déjà, quand j'étais petit, j'étais un bon élève, mais j'étais pas toujours sérieux. Des fois, ça allait loin, genre les voitures...Je traînais pas mal dans mon quartier...Mais y a pas que des malfrats. On avait tous les mêmes fréquentations, j'avais aussi des amis dans le centre ville. J'avais tendance à pas dévoiler mes amitiés, je voulais pas mélanger mes amis, je les voyais séparément. Ca été ma force de m'insérer dans tous les milieux. C'est aussi grâce à mon père que j'ai réussi à aller au BTS...Il connaissait les gens que je fréquentais, il savait pas quels individus ils étaient, y en a, c'est de très bons amis...Même actuellement, ils connaissent mes parents, mon frère. Avec d'autres, j'ai coupé les ponts...On avait plus rien en commun. L'endroit où tu vis, ça influe sur ta façon d'être. Même par rapport aux patrons, j'avais un côté rebelle, j'en faisais qu'à ma tête...Mais j'ai mis de l'eau dans mon vin, j'essayais d'être le plus simple possible. Les premiers entretiens, c'était sur le physique, j'avais une tendance...J'y allais en survêtement, style `caëra'. Aujourd'hui, je me dis, heureusement que j'ai eu mes parents. Mon père, il m'appelle régulièrement, il influe dans ma vie de tous les jours...Il suffit de trouver le truc. Je comprends que des gens s'en sortent pas. J'ai une copine, elle a fait le choix école de Commerce, elle se demande toujours comment elle va gérer sa vie professionnelle. J'ai croisé un ami que j'avais pas vu depuis trois ans, il en revenait pas ».

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