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Artificialisation et trame verte et bleue : de la protection de la biodiversité à  un outil d'aménagement. Le cas de Lille métropole depuis 2002.


par Daphné Lecointre
Université de Lille II - Master 2015
  

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CONCLUSION

La métropole lilloise également connue sous le sigle LMCU, s'étend sur 611,45 km2 et accueille plus de 1,1 million d'habitant en 2012 ce qui représente 28% de la population régionale. Cette pression démographique oblige à la construction de logements et d'infrastructures toujours plus nombreux pour satisfaire les besoins de ces métropolitains. L'étalement urbain est donc particulièrement important et la ville s'étend peu à peu sur les espaces qui l'entourent. Cette artificialisation qui correspond à un changement de l'occupation des milieux naturels et ruraux vers des usages urbains génère des dommages sur les écosystèmes et remet en question la durabilité de l'agriculture périurbaine. L'acquisition du foncier apparaît donc comme un enjeu majeur pour les différents acteurs de la métropole qui cherchent à défendre leur vision du projet de territoire. Les conflits quant à l'occupation des sols sont d'autant plus virulents que des objectifs chiffrés de limitation de l'artificialisation sont fixés par la Direction Régionale de l'Environnement, de l'Aménagement et du Logement. Ces orientations sont obligatoirement reprises par les documents d'urbanisme de la métropole, et le Schéma de Cohérence Territoriale en cours d'élaboration par l'Agence de Développement et d'Urbanisme de Lille doit prendre en compte les obligations émise par le Schéma Régional du Climat, de l'Air et de l'Energie de diviser par trois le rythme de l'artificialisation par rapport à la période 2006-2009.

Pour atténuer les effets du rythme soutenu de l'artificialisation sur la biodiversité locale, une politique est mise en place dans la métropole lilloise en 2002 : c'est la Trame verte et bleue. Elle nait dans un premier temps du constat du déficit d'espaces verts urbains, et de la nécessité de redorer le blason de la ville et mettant en avant un cadre de vie plus agréable auprès des entrepreneurs. Avec le Grenelle de l'Environnement en 2009, la visée de la Trame verte et bleue devient clairement environnementaliste, empruntant au vocabulaire de l'écologie du paysage. La Trame verte et bleue mise en oeuvre par les communes a pour mission rétablir les continuités écologiques au sein de la matrice urbaine afin de permettre la circulation des espèces faunistiques et floristiques. Cette réorientation est mal-vécue par les élus qui l'entendent comme une politique cadre établie au niveau national et qui ne prend pas en compte les particularités du paysage et la réalité économique des territoires. Pour faciliter son acceptation auprès des acteurs du territoire, le syndicat mixte Espace Naturel Lille

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Métropole qui est chargé de l'élaboration de la Trame verte et bleue adopte une position pragmatique. Son directeur, Pierre Dhenin, entend multiplier les fonctions associées à ce concept, en faisant de la Trame verte lilloise non seulement un espace réservé à l'amélioration de la biodiversité locale, mais également un espace récréatif et de loisirs pour les citadins.

Le constat de l'artificialisation des territoires amènent donc à l'obligation par la région de sa limitation, et par la mise en place de politiques correctrices visant à atténuer l'érosion de la biodiversité. Le premier moyen mis en oeuvre pour la lutte contre l'artificialisation se traduit dans les documents d'urbanisme qui déterminent les espaces qui seront ouverts ou non à l'artificialisation. Toutefois, l'Agence de Développement et d'Urbanisme de Lille ne doit pas se cantonner aux orientations fixées par les Schémas régionaux et par le Plan Climat Territorial de Lille, elle doit également répondre aux aspirations de développement des élus pour leurs communes. Dès lors, le Schéma de Cohérence Territoriale qui détermine le Plan Local d'Urbanisme, est également un document consensuel qui doit plaire aux politiques afin d'être adoptés. A l'heure actuelle, les membres de l'Agence de Développement et d'Urbanisme semblent être conscients des enjeux environnementaux se rapportant au phénomène de l'artificialisation, mais avouent ne pas pouvoir refréner totalement le rythme de l'artificialisation. L'étalement urbain semble être la réponse naturelle aux besoins des citadins en logements et en infrastructures, et bien que les institutions responsables de l'aménagement invitent fortement à redensifier la ville, l'artificialisation continue d'être un phénomène en marche.

Concernant la politique qui vise à limiter les effets de cette artificialisation, et non plus l'artificialisation directement, elle génère également des résistances. En effet, la mise en place de Trame verte et bleue conduit à l'occupation de certains territoires qui étaient auparavant destinés à l'activité agricole, ou qui étaient entendus comme des réservoirs de terres pour l'étalement urbain. Le développement des espaces naturels au nom de la protection de la biodiversité, qu'elle soit ordinaire tout comme remarquable, semble être encore inaudible dans la sphère publique et notamment politique. L'occupation du foncier en milieu périurbain génère des conflits entre le syndicat mixte Espace Naturel Lille Métropole, la Chambre d'Agriculture, et les élus qui perçoivent cette Trame verte et bleue comme une dépossession de leurs territoires.

Afin d'améliorer son acceptabilité auprès des acteurs du territoire et d'assurer ainsi sa durabilité sur le territoire urbain, le syndicat mixte milite pour l'inscription dans les

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documents d'urbanisme de la Trame verte et bleue, pour qu'elle soit entendue comme une condition préalable à toute opération d'aménagement. Toutefois, les outils d'urbanisme sont soumis aux ambitions politiques pour le territoire. Un autre moyen mis en oeuvre par le syndicat mixte Espace Naturel Lille Métropole pour permettre son admissibilité est d'adopter une position consensuelle, faisant de la Trame verte et bleue un outil d'aménagement multifonctionnel. Le discours du directeur d'ENLM, Pierre Dhenin, est pragmatique : il s'agit de développer le dialogue avec la Chambre d'Agriculture, notamment à travers des parcs agricoles tels que les Périseaux, et d'offrir au citadin un lieu de promenade agréable.

Ce mainstreaming de l'écologie, pour reprendre l'expression d'Andrew Dobson, permet de faire de la Trame verte et bleue métropolitaine un objet consensuel, étant à la fois le support de l'amélioration de la biodiversité, mais également de loisirs voire d'une nouvelle activité économique. En somme, le constat de l'artificialisation et de ses conséquences amène à la prise de conscience des enjeux concernant la biodiversité locale avec la mise en place d'une politique censée la protéger. Toutefois, la matérialisation de cette politique conduit l'élaboration d'une Trame verte et bleue qui doit prendre en compte les aspirations des acteurs du territoire et qui, pour être acceptée, doit adopter une posture consensuelle. Elle apparaît comme un outil d'aménagement en se détachant de la mission qui lui est confiée par le Grenelle de l'Environnement.

De plus, la réalisation de la Trame verte et bleue au nom de l'écologie peut poser problème. Tout d'abord, elle oblige la gestion des espaces naturels à travers des opérations de restauration des écosystèmes, de renaturation ou de destruction d'une biodiversité qui n'est pas souhaitable comme l'illustrent les opérations d'abatage de peupliers par les employés d'Espace Naturel Lille Métropole. Apparaît ici un paradoxe profond : au nom de la lutte contre les effets de l'artificialisation, la politique mise en oeuvre participe elle-même de l'artificialisation en occupant des territoires qui étaient occupés auparavant par des territoires ruraux ou d'autres milieux naturels. De plus, la Trame verte et bleue est une opération anthropique de gestion de la nature, selon les représentations humaines de cette dernière. Les experts de la biodiversité ont une place prépondérante à la fois dans le diagnostic de l'état des lieux pour la biodiversité locale, et également dans sa détermination, établissant au sein du patrimoine naturel des hiérarchies entre les milieux et les espèces qui seraient remarquables et celles et ceux qui seraient uniquement ordinaires.

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Finalement, la Trame verte et bleue qui d'un souhait de « verdir » la ville, et permet de faire converger la nécessité de protection de la biodiversité et l'étalement urbain. Philippe Clergeau milite pour la reconnaissance d'une biodiversité urbaine, et l'opposition entre la nature et la ville semble s'atténuer au profit de la multiplication des entreprises de verdissement. Toutefois, les oppositions restent prégnantes, et en cherchant à réassocier nature et culture, les aménageurs ignorent les nouvelles ruptures et problématiques qui en naissent.

Tout d'abord, l'artificialisation qui est particulièrement intense dans les territoires environnant les villes en raison de leur attrait foncier pour des raisons économiques et également de qualités de vie conduit à l'émiettement du périurbain et à la coexistence de plus en plus présente des activités agricoles et des lotissements et infrastructures nécessaires au nouveau mode de vie des rurbains. Aujourd'hui, 75% de l'agriculture est situation en aire urbaine d'après le zonage de l'INSEE. Les zones qui seraient uniquement rurales ou urbaines disparaissent au profit d'aire à dominante urbaine, et le couple ville-nature disparaît au profit d'une nouvelle opposition : celle entre ville dense et ville diffuse.

De plus, en cherchant à rendre la ville plus agréable pour les citadins en lui donnant les attributs de ce qui était autrefois la campagne, on ne reconnaît pas la particularité du paysage urbain. La ville découvre un nouveau visage, et cette transformation influence « la relation des hommes à leur environnement, notamment dans leur rapport imaginaire et idéel au lieu »402. Ce qui était autrefois caractérisé par une couverture minérale devient aujourd'hui le support d'une nouvelle biodiversité, et dans le souhait de rendre la ville plus durable, on en vient à « la rendre invisible »403. Pour Christian Calenge, la politique de Trame verte et bleue, figure classique du discours « vert », illustre « l'existence de la doxa paysagère »404. Ce dernier affirme que cette doxa nait d'une idéologie « un peu molle et pleine de contradictions, mais qui constitue bien un ensemble de représentations en actes, qui peuvent ou, du moins, veulent faire sens. Cette rhétorique paysagère est particulièrement prégnante : compris très généralement comme étant « de nature », le paysage autorise un véritable travail sur les formes proposées au regard, et par là permet une transformation in visu des espaces »405.

402 Emeline Bailly, « Poétique du paysage urbain », Métropolitiques.eu, le 13/02/2013

403 Christian Calenge, « Idéologie verte et rhétorique paysagère », Communications, 2003, n°74, pp. 33-47

404 Ibid.

405 Ibid.

Les aménageurs sont friands des opérations de réintroduction de la nature en ville, et « on se demande alors si certains gestes urbains qui apparaissent comme des idées de bon sens, comme transformer une autoroute en boulevard urbain, créer une trame verte et bleue pour mieux respirer en ville, ne sont pas en réalité le résultat d'une idéologie dominante dans le milieu professionnel sous influence »406. Le paysage qui est offert au citadin est un paysage particulier, qui répond à ses aspirations et donc à ses représentations. De plus, il semble que les opérations des politiques de biodiversité répondent à un impératif de visibilité, « Le paysage « fournit » les formes visibles de l'action, les signes et les codes de sa lisibilité »407. La Trame verte et bleue mobilise les acteurs et fournit du sens commun à travers la construction d'un bien commun : celui du paysage. Ce bien commun est réservé aux citadins de plus en plus nombreux, et répond à une logique de patrimonialisation de la nature.

Les conséquences de l'artificialisation sont donc bien plus profondes qu'il n'y paraît au premier abord. Il ne s'agit pas seulement de la disparition progressive des milieux naturels ou ruraux et de l'érosion de la biodiversité. Avec la mise en place d'une politique destinée à en limiter les effets, c'est l'image de la ville qui est repensée, et avec elle, l'image de ce que serait une bonne nature. Pour produire une « ville de qualité », il faut une nature « civilisée, contrôlée, travaillée, ordonnée »408 et dont la valeur est déterminée par les experts de la biodiversité. Au regard des éthiques environnementales, on assiste bien à la victoire de la posture anthropocentrique en voulant faire une ville « verte ».

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406 Jean-Paul Blais, « L'aménageur, roi du copier-coller, Réflexions d'un urbaniste à partir de ses dérives professionnelles », Metropolitiques.eu, le 26/11/2014

407 Christian Calenge, « Idéologie verte et rhétorique paysagère », Communications, 2003, n°74, pp. 33-

408 Ibid.

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