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L'évolution des politiques agricoles et leur incidence sur l'économie et le développement rural au Cameroun (1960-2014).

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par ARSENE GUY DAVY MEBA
UNIVERSITE DE YAOUNDE I, ENS YAOUNDE - DIPPES II 2014
  

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B. Les grands traits de la politique agricole pendant la première décennie d'indépendance

Une responsabilité que le gouvernement camerounais devait remplir dès l'accession à l'indépendance fut de prendre en main la gestion du secteur agricole héritée de l'administration coloniale. L'économie camerounaise étant en essor, le gouvernement choisit de se placer dans le prolongement de l'administration coloniale et dans une situation de dépendance. C'est dans ce sillage que la primauté des cultures de rentes resta toujours en vigueur.

1. Continuité de la promotion des cultures de rentes

Dans le prolongement de l'administration coloniale, l'Etat camerounais choisit de s'investir dans la promotion des cultures d'exportation.Le premier et le second plan quinquennal de développement économique et social orientèrent ainsi leurs actions sur la promotion de l'agriculture paysanne à travers les secteurs de modernisation et un accent particulier sur les cultures de rentes. Ces principales cultures sont : le cacao, le café arabica et robusta, le caoutchouc naturel, le coton graine, la banane d'exportation, l'huile de palme, le thé. Pour le jeune Etat, ces cultures étaient sources de devises176(*) et procuraient d'importantes recettes. Le cacao représentait la principale exportation de rente. Entre 1963 et 1964, sa production totale fut de 93 235 tonnes pour une superficie cultivée de 357 500 hectares177(*).En 1965, cette culture comptait pour plus de la moitié des exportations des principaux produits agricoles camerounais.

Graphique 1 : structure des exportations des principaux produits de base en1965

Source:World Bank, World Developpment Indicator,2014

Le gouvernement camerounais continua également la promotion de l'agriculture de rente paysanne comme au temps de la colonisation en incitant la création des plantations paysannes et en distribuant gratuitement des intrants agricoles aux planteurs178(*). Dès 1960,le gouvernement camerounais débuta avec la sensibilisation sur le rôle bénéfique des engrais. À cet effet, fut mis en place le Programme National des Engrais (PNE) en 1960179(*).

Ce programme avait pour objectifs la sensibilisation de la population sur l'usage rationnel des engrais, la mise en évidence de l'efficacité des engrais par des démonstrations pratiques, d'organiser des essais et des démonstrations en engrais afin de mettre en évidence l'efficacité et la rentabilité de l'usage de cet intrant par les paysans180(*). Notons en outre que certaines plantations furent abandonnées par les colons et d'autres furent rétrocédées au paysans dès 1960181(*).Les premières rétrocessions furent d'ailleurs effectuées entre 1960 et 1965, juste après l'indépendance182(*) et l'Etat camerounais prenait en charge touts ces planteurs dans sa politique interventionniste.

2. Une recherche agronomique monopolisée par l'ancienne puissance coloniale

Elle s'inscrivait dans le cadre de la recherche scientifique qui était encore embryonnaire au lendemain de l'indépendance et tributaire de l'ancienne métropole.

En effet, comme dans la plupart des pays d'Afrique subsaharienne, la science dite moderne fut introduite au Cameroun pendant la période de colonisation183(*). On doit le début des activités de recherche scientifique au Cameroun aux explorateurs, missionnaires chrétiens, administrateurs des colonies, officiers des armées allemandes et françaises, ainsi qu'aux chercheurs et universitaires isolés184(*). La période coloniale fut ainsi marquée par la mise en place dès 1889 des jardins d'essaies, la Société d'Etude Camerounaise (SECAM) en 1935, la création, par les services d'agriculture du Haut Commissariat de laRépublique Française, des premières, mais nombreuses, stations expérimentales185(*), et la mise en place des instituts spécialisées dans la recherche agricole186(*) .

Au lendemain de l'indépendance, le nombre de chercheurs camerounais formés était très peu et la recherche resta entièrement administrée et contrôlée par les Français. Camerounais et français évitèrent toute rupture ou changement brutal dans le fonctionnement de la recherche, qui aurait de toutes manières abouti à la paralysie du secteur, le nouvel Etat n'ayant pas les moyens d'une relève rapide.

Ainsi jusqu'en 1965,les instituts de recherche français, l'Office de la Recherche Scientifique et Technique Outre-Mer (ORSTOM)187(*), l'institut Pasteur, se chargeaient des activités de recherche188(*).Les frais de fonctionnement des instituts étaient pris en charge par les autorités camerounaises, mais les salaires des chercheurs, qui étaient pour la plupart français, étaient assurés par l'ancienne puissance coloniale. Le fait que la recherche fut, en partie, prise en charge par la France, permit à l'Etat camerounais naissant de concentrer dans un premier temps ses moyens à l'enseignement et à la formation supérieure. D'où la création en 1960, avec l'appui de la coopération américaine de la première institution scientifique camerounaise en matière d'agriculture à savoir l'Ecole Nationale Supérieure d'Agronomie (ENSA)189(*). Le souci de préparer la relève par la formation des hommes, qui auront par la suite à prendre en charge la recherche agronomique, pourrait avoir prévalu dans cette orientation.En 1961 est créée l'Université fédérale de Yaoundé, suivi d'un Conseil de laRecherche Scientifique et Technique par le décret n°62/LF/364 du 02 octobre1962190(*), afin de concevoir les orientations de la recherche. Cet organe était directement rattaché à la Présidence de la République, ce qui lui conférait une certaine prééminence statutaire par rapport aux autres secteurs d'activité191(*). Malgré cette création, il n'y eut guère, dans le fond, de changement en matière de recherche agronomique durant toute la première décennie de l'indépendance.

En fait, l'Etat ne put peut-être concentrer ses efforts sur l'enseignement supérieur que parce que la recherche est déjà bien implantée dans les centres de recherche hérités de la colonisation. D'ailleurs, la création en 1963 de l'Office National de la Recherche Scientifique et Technique (ONAREST)192(*) n'apporta aucun changement au monopole de ces instituts sur la recherche camerounaise puisque l'effectivité de cet institut fut à partir de 1974. Au contraire, la position quasi monopolistique française fut renforcée à la suite des accords de coopération franco-camerounais de 1963, relatifs à la recherche scientifique et technique193(*). A la suite de ces accords, la recherche resta entièrement sous la conduite des Français, et était réalisée dans des instituts français implantés au Cameroun.

La recherche restait pour l'essentiel agricole, et était axée sur les cultures d'exportation. Elle visait l'amélioration des variétés cultivées, la protection des cultures et le perfectionnement des systèmes culturaux. Elle s'intéressait à peine aux cultures vivrières, jusque-là délaissées au profit des cultures d'exportation. Les programmes de recherche devaient résoudre les problèmes exigés par les usines de transformation de l'ancienne métropole perpétuant ainsi le système du pacte colonial. Plusieurs solutions trouvées dans d'autres pays étaient calquées au Cameroun.

Ainsi d'un point de vue scientifique, l'histoire de la recherche en générale et de la recherche agronomique des années 60 au Cameroun établit que les sujets, les thèmes et les préoccupations retenus pour la recherche par les chercheurs occidentaux répondaient exclusivement aux intérêts administratifs, économiques et géopolitiques de l'ancienne métropole.S'il y avait des recherches sur le Cameroun et sur les Camerounais, il n'y avait pas de recherche camerounaise. Avec la création des instituts universitaires mentionnées en supra, les premiers chercheurs nationaux firent des recherches universitaires pour acquérir des distinctions académiques. Ces recherches scolaires ont enfermé les premiers chercheurs camerounais dans des «tours d'ivoire», et les ont coupés de la réalité sociale ou publique détournant ainsi ces derniers de leur mission primordiale qui était la recherche pour le développement.

3. Un système d'entreprise et de mission de développement embryonnaire

Selon la théorie keynésienne, l'Etat est considéré comme un agent économique agissant au nom de la société et utilisant au besoin la contrainte. Les entreprises publiques, les missions de développement et les fonds de développement font partie de l'ensemble des politiques mises en oeuvre par l'Etat pour booster le secteur économique194(*). Ces instruments étatiques concourent à la maximisation de l'utilité sociale et de la production agricole.

a. Une agro-industrie embryonnaire

Au lendemain de l'indépendance, la nécessité pour le gouvernement camerounais de prendre en main l'économie s'était imposée. Il est trivial de dire que les années d'avant indépendance furent caractérisées par une mise à l'écart des nationaux de la vie politique et économique du pays. En raison de l'absence, mieux du manque de maturité de l'initiative privée, le rôle d'impulsion de l'économie fut pris en charge par l'Etat au moyen de nombreuses entitéséconomiques et juridiques que l'on regroupe sous le vocable d'entreprises publiques. Les premières entreprises publiques camerounaises furent mises en place dans un contexte politique morose.

En effet,c'est le contexte d'un pays nouvellement indépendant, caractérisé par des élans d'ambitions politiques de la part de chaque faction ayant participé à la lutte pour l'obtention de la libération. Malheureusement, cette transition ne s'opérera guère sans heurts pour le cas camerounais contrairement à d'autres pays nouvellement indépendants. Cette instabilité sur le plan politique entama quelque peu les efforts menés sur le plan économique.La course vers l'indépendance s'opéra dans une atmosphère de lutte armée. L'on se souvient encore du célèbre maquis et la guerre de libération menée par l'UPC. L'accession du Cameroun à l'indépendance, le 1er janvier 1960 ne mit pas fin à cette lutte présente sur l'ensemble du territoire. L'histoire de la lutte politique nous apprend les difficultés rencontrées par le jeune pouvoir dont l'ex-président Ahmadou Ahidjo assurait la direction.

En effet, des factions armées refusaient de déposer leurs armes justifiant ce comportement par l'absence de représentativité de l'équipe au pouvoir. Pour eux, l'indépendance ne fut pas accordée grâce au dialogue mais par la seule force des armes. Bénéficiant alors d'une réelle sympathie dans certaines grandes provinces du pays, les résistants mirent à mal l'autorité de l'Etat. Les uns parlèrent même de son «illégitimité»195(*). Le gouvernement avait donc grand besoin de s'affirmer, ce qui peut expliquer les coûteux investissements pour assurer la sécurité du pays et l'éradication à la longue de la rébellion armée. La pression constante de certains groupes armés et la volonté des pouvoirs publics de les faire disparaître avaient certainement pris le pas sur les questions de développement économique.L'incertitude, mieux l'instabilité du politique avait inévitablement déteint sur l'économique. Hormis les entreprises françaises et britanniques existantes, très peu d'entreprises furent créées196(*) entre 1960 et 1969. Le tableau ci-dessous retrace un peu le rythme de création des entreprises publiques sur cette période :

Tableau n°1 Entreprises publiques camerounaises créées entre 1960 et 1969parsecteur

Entreprises

Secteur d'activité

Année de création

Banque camerounaise de développement (BCD)

Tertiaire

1962

Société Nationale d'Investissement (SNI)

tertiaire

1963

Société Sucrière du Cameroun (SOSUCAM)

Primaire

1964

Equatoriale électrique

Secondaire

1964

Contreplaquées du Cameroun

Primaire

1966

Chocolaterie du Cameroun

Primaire

1967

Société Nationale des Eaux du Cameroun (SNEC)

Secondaire

1967

Parc national de génie civil

Secondaire

1967

Société camerounaise des palmeraies (SOCAPALM)

Primaire

1968

Crevettes du Cameroun

primaire

1968

Source : compilation auteur

Au total, l'Etat n'avait pu créer qu'une dizaine d'entreprises publiques en dix ans d'indépendance. On ne compte que quatre entreprises agro-industrielles camerounaises197(*). Une preuve que le gouvernement était en majeur partie tourné vers la consolidation du pouvoir en place qu'à la question du développement économique dans la première décennie post-indépendance.

b. Des sociétés et missions de développement en gestation

La Loi n°68-LF-9 du 11 juin 1968, promouvait les sociétés de développements198(*).Comme leur nom l'indique, cette variété d'entreprise constitue un support de développement du pays en contribuant au développement de la région dans laquelle elle est implantée.C'est d'abord un instrument de la politique gouvernementale199(*). Dans la première décennie de la souveraineté camerounaise, ces sociétés sont encore embryonnaires. En dehors de la SOCAPALM, on note la mise en place ZAPI (Zones d'Actions Prioritaires Intégrées) et des opérations de colonisations agricoles qui méritent une attention particulière.

b-1-Naissance des Zones d'Actions Prioritaires Intégrées (ZAPI)

Les ZAPI étaient des sociétés régionales de développement dont le but initial était d'aider les paysans à s'auto-organiser200(*).

En effet, le manque d'encadrement et les rivalités claniques constituaient les principaux défauts des planteurs des régions. La nécessité s'imposait donc d'entreprendre des actions afin d'accroitre le pouvoir d'achat des paysans, étapes préalables en vue d'une augmentation quantitative de la production envisagée dans le second plan quinquennal201(*).Avec l'opération de développement rural intégrée, l'Etat désirait prendre en charge de façon totale, l'ensemble des activités et des acteurs. L'intégration était à la fois verticale pour tout ce qui concerne la production et horizontale pour les opérations de promotion économique et sociale du milieu202(*).

Pour cela les ZAPI devaient aider les planteurs à maximiser leurs revenus en prenant elles-mêmes en charge, la réussite de cette étape de transition devant mettre fin à leur existence, en même temps qu'elles devaient marquer le début de l'ère des coopératives des producteurs dans les régions203(*). Ce type de développement fut mis en place dès 1967 avec la création la ZAPI de Nguelemendouka dans le cadre des ZAPI Est. Le gouvernement créa quatre autres jusqu'en 1977. Dans chaque ZAPI fut mise en place une Entreprise de Progrès Locale (EPL) qui s'appuyait sur desorganisations de base de petits planteurs à savoir, les Comités de Développement de Village (CODEVI) et Comités de Développement de Succursale (CODES), et le travail en groupe dans des équipes. Le but était ici de faire autogérer très rapidement le projet, de lui donner des cadres nationaux et d'assurer l'autofinancement.

En termes de développement, on avait une entreprise qui assumait relativement bien toute une variété de tâches : encadrement technique et commercialisation du café et du cacao ; approvisionnement en biens de consommation ; diversification des cultures ; promotion des femmes ; amélioration des routes et de l'habitat ; distribution d'engrais ; service de santé etc. les activités de vulgarisation agricole relevait généralement de la Direction de l'Agriculture du MINAGRI. Le système national de vulgarisation agricole était chargé de la multiplication et la distribution des semences et des plants améliorés et de la formation des paysans204(*).

Le bilan semblait positif même si les ZAPI de l'Est n'avaient pas atteint le seuil de rentabilité205(*). Elles touchaient cependant 113 villages, près de 40 000 habitants à cette époque.Fleurons du développement rural censé être communautaire au Cameroun, les ZAPI ont réussi ainsi à intégrer certaines régions marginales qui resteraient, sans cela, à la traine.

b-2-Les missions de colonisation agricoles 

L'Etat lançait également des missions de colonisation agricoles encadrées par des sociétés de développement. Il s'agit ici de l'opération Yabassi-Bafang lancée en 1966 dans la partie septentrionale du département du Nkam et qui fit appel à un important mouvement d'immigration en vue d'une colonisation agricole impulsée par le gouvernement le long d'un axe routier206(*).

Entre les plateaux de l'ouest du Cameroun et le littoral, l'opération Yabassi-Bafang échelonnait 14 villages d'immigrés de part et d'autre d'une route qui traversait la zone actuelle de Nkondjok. Cette opération de «colonisation»207(*) agricole dans une zone forestière resta à l'écart des grands axes de circulation mis en place par l'économie coloniale. L'opération fut lancée en janvier 1966, date à laquelle trois villages de «colons» furent, installés, conjointement avec l'avancée du chantier routier Yabass-Bafang208(*).Elle visait à augmenter la production des cultures industrielles exportables quantitativement en ouvrant à l'immigration les vastes étendues forestières du Nkam et, qualitativement, par un encadrement, agricole très dense (sélection des plants par des pépinières gérées, directement par l'encadrement technique et l'implantation d'une ferme expérimentale)209(*). Les populations venaientde Doualaoù les chômeurs formaient une masse dangereusement mobilisable au moindre incident, du Mungo et des départements bamiléké où on notait un accroissement spectaculaire du volume démographique des chefs-lieux, accroissement qui ne correspondait pas au nombre d'emplois qui y était offert210(*).

Deux catégories de colons fournirent les premiers contingents : les gardes civiques et les originaires du Haut Nkam, formés rapidement en 1960 pour seconder l'armée dans les opérations de pacification. Les gardes civiques devaient envisager leur reconversion après leur participation dans l'armée211(*). Déjà initiés à la forêt par leur lutte contre les maquis du Nkam212(*) et habitués à la vie des campements militaires, ils répondirent volontiers à l'appel que leur lancèrent les promoteurs de l'opération. Leur présence armée assura, d'ailleurs, une fonction sécurisante indispensable en 1966 où des troubles étaient encore craindre à 1'Est de la zone de colonisation. Ce contexte historique qui a vu naître l'opération et les difficultés rencontrées lors de leur installation en pleine forêt, leur a value le terme de pionniers213(*).

Les colons recevaient un lot de 6 à 8 hectares dont ils devenaient propriétaire au terme d'un délai de 5 ans pendant lequel ils auraient respecté certaines normes214(*). Les exploitations agricoles mises en place par les colons étaient très centrées sur les plantations de café et de cacao et bénéficiaient des subventions de l'Etat. Les contraintes écologiques empêchaient le développement de certaines activités comme le petit élevage. Encore en gestation pendant la première décennie des plans quinquennaux, ce processus va s'accentuer dès l'année 1971.

4. Une politique agricole sous assistance étrangères

Dans la première décennie de l'indépendance, le Cameroun est encore un pays essentiellement agricole. Huit camerounais sur dix tirent leurs profits de la terre. Dans cette activité rurale, la part des cultures destinées à l'exportation occupait une place prépondérante. Fournissant les 3/4 des exportations, les produits agricoles constituent un véritable moteur de l'économie camerounaise. Ceci met en évidence la nécessité de donner à cette agriculture les moyens de se défendre sur les marchés internationaux où la concurrence revêt fréquemment des aspects redoutables. Ces moyens peuvent être aussi bien, selon les circonstances, la disposition d'un matériel technique adéquat, l'accès à des moyens de transport sans surprise, ou encore l'apprentissage de méthodes de culture plus rationnelles. Pour remplir ces objectifs, le nouvel Etat décida de faire partie du groupe de pays africains ayant décidé de mettre sur pied une coopération avec la Communauté Européenne en pleine gestation.

En effet, le Cameroun a été de 1957215(*) à 1975 associées à la Communauté Economique Européenne (CEE). En 1963 d'abord, et 1969 ensuite, 18 Etats Africains et Malgache décidèrent de s'associer à la CEE en raison de leurs liens particuliers avec l'un ou l'autre des six pays européens qui avaient constitué la Communauté, et de leurs besoins économiques chaque fois pour cinq ans216(*). C'est dans la capitale du Cameroun que furent signées les premières et deuxièmes conventions d'association, qui pour cette raison portent le nom de convention de Yaoundé217(*). A chacune de ces trois périodes correspondait un Fond Européen de Développement qui devait soutenir les EAMA.

Concernant le Cameroun, le premier FED qui fut mis en activité au même moment que le premier plan quinquennal consacrait 69% de ses investissements aux infrastructures économiques. Le second FED (1964-1949) coïncidait avec le second plan quinquennal dont l'objectif primordial était l'augmentation de la production agricole218(*). Il consacrait ainsi la majeure partie de l'aide à la production et à la diversification des cultures. Ce FED, mis en oeuvre en même temps que la première convention de Yaoundé, comportait, une tranche de ressources financières réservées aux aides à la production219(*). Cette particularité fut imaginée par les auteurs de la première Convention de Yaoundé pour adoucir les transformations qui s'opéraient alors dans la structure économique des EAMA et leurs anciennes métropoles220(*). Une aide financière fut ainsi prévue dans la première convention de Yaoundé sous forme, selon les besoins de chaque Etat associée, de subventions dégressives de prix étalées sur cinq ans, et d'aides à l'amélioration et à la diversification des cultures221(*). Pour sa part, le Cameroun bénéficia à ce titre d'un total de plus de 14,4 millions d'U.C. (3 milliards 791 millions FCFA) consacré par le deuxième FED au soutien des prix, à l'amélioration des structures et à la diversification des productions222(*).

Le premier et surtout le deuxième FED furent d'une très grande utilité pour l'agriculture camerounaise encore balbutiante dans la première décennie.

En effet, centré essentiellement sur les infrastructures de transport, le premier FED avait consacré 4,4% de ses interventions à la production agricole. Celles-ci concernaient principalement la conservation des sols et la lutte contre l'érosion dans le Margui-Wandala, au Nord-Cameroun223(*).

Cette opération inscrite au premier plan de développement du gouvernement de Yaoundé visait à assurer la sauvegarde de terres encore cultivables et la récupération supplémentaire sur 80 Hectares.

L'autre aspect des interventions du premier FED portait sur la production animale par une opération d'amélioration de l'élevage dans l'Adamaoua qui fournissait alors 4/5ième de la production et par une campagne contre la peste bovine complétant l'infrastructure vétérinaire mise en place par la France.

La grande nouveauté du second FED fut l'introduction des aides à la production et à la diversification conçue pour amener progressivement l'agriculture d'exportation des EAMA à supporter la concurrence internationale.

Au Cameroun, les aides à la production portèrent sur trois produits : le coton qui occupait en 1963, année précédent la mise en oeuvre du programme d'amélioration des structures, environs 111.000 planteurs, faisant ainsi vivre 800.000 personnes sur 72 000ha. Pour améliorer les rendements particulièrement faibles dans le Nord224(*), le FED finança des primes encourageant de meilleurs méthodes de cultures et la fourniture des intrants.

On note ensuite l'arachide qui couvrait un peu plus de 100 000 ha et qui bénéficia pendant cinq ans d'un soutient des prix dégressifs ainsi que d'aides à la culture attelée, aux désinfectants, à la recherche agronomique et d'investissement au stade de la commercialisation (achat de décortiqueuses mécaniques, construction des hangars de stockage).

On note enfin le café qui constituait avec le cacao la principale structure d'exportation du pays. Le programme soutenue par le FED visait surtout à accroitre les rendements : achat d'installations d'usinage et de stockage, de camions équipés de pulvérisateurs, application de fumure, recherche agronomique. Inauguré en 1965 ce programme s'étala sur cinq ans et fut complété pendant les campagnes 1969-1970 et 1970-1971, tandis que les rendements à l'hectare du café augmentèrent de 40% pendant la même période225(*).

Pour réduire sa dépendance à l'égard des cours mondiaux du café et du cacao, le Cameroun s'engagea, également avec la contribution du FED dans une politique de diversification des cultures. C'est à ce titre que fut financée par un prêt à condition spéciale de 1.600 millions de FCFA, la création d'un centre de production d'huile de palme dans la région de Likomba-Mpunda226(*). Il s'agissait d'une plantation de 4.380 ha de palmiers à huile à haut rendement et d'une usine de traitement d'une capacité de 60 000 tonnes par ans de fruits. Le prêt du FED était destiné au défrichage des terrains, à la fourniture des graines, à l'établissement des pépinières, la construction de l'usine, des bâtiments annexes, des routes et des pistes227(*). Il comprenait en outre le financement du personnel de direction de l'opération, et la mise à sa disposition des moyens de réalisation et d'exploitation pendant neuf ans.

Au total, le deuxième FED consacra pendant sept ans ses actions de soutien des prix et des améliorations structurelles des cultures environ 7.131.200 unités de compte soit 1 milliard 981 millions de FCFA. Cette réalisation faisait partie d'un programme plus vaste auquel, non seulement le FED mais aussi la Banque Mondiale, l'aide bilatérale américaine et française apportèrent leur concours. il s'intégrait dans les objectifs du second plan quinquennal du Cameroun qui visait à faire passer de 21.700 ha en 1963-1964 à 40.650 ha en 1976-1977 les surfaces des plantations industrielles, doublant ainsi la production nécessaire pour satisfaire la demande intérieure228(*). C'est pourquoi ce projet financé en 1967 par le second FED devait subir une nouvelle opération financière dans les plans suivants.

Pendant la première décennie de l'indépendance du Cameroun, la politique agricole ne fut ainsi qu'une continuité de la politique agricole coloniale. L'économie du nouveau pays indépendant étant en essor, le pays opta ainsi pour une intervention accrue dans le secteur agricole. Toutefois cet interventionnisme était encore en gestation vue le contexte politique de la première décennie camerounaise. Le nouveau gouvernement orienta la majeure partie de ces forces à la consolidation du pouvoir politique en place et l'éradication de la guérilla upéciste, marginalisant ainsi le développement économique de l'Etat. Il se contentait de poursuivre les stratégies agricoles héritées de la colonisation à savoir, une promotion des cultures de rentes tout en marginalisant le secteur vivrier. Ne disposant guère d'assez de fonds pour son agriculture, le pays se mit au lendemain de son indépendance sous la perfusion financière de l'occident perpétuant ainsi la dépendance économique héritée de la colonisation et inaugurant également son endettement. L'endettement de l'Etat souverain du Cameroun date ainsi des premières années de son indépendance. Toutefois, la politique agricole de la première décennie jeta les bases de l'interventionnisme étatique qui devait s'accentuer dès le troisième plan quinquennal.

* 176 Pendant cette période, les produits agricoles d'exportation représentaient plus de 50% de la valeur des exportations du pays.

* 177 J. Champaud, «L'économie cacaoyère du Cameroun» Cahiers de l'ORSTOM, série Sciences humaines, 1966, pp.106-123

* 178 Entretient avec NdongNguema, 82 ans, planteur de cacao, Abang-Minko'o, le 27 juillet 2013.

* 179 H. Bella, «Agriculture et croissance économique au Cameroun», Mémoire ISSEA, 2009, p. 36.

* 180 E. Bamou, et al, «Agriculture et nouveau programme des négociations de l'OMC des années 2000: analyse économique des intérêts et options politiques du Cameroun», étude de la Banque Mondiale, Février 2001, p.4.

* 181 L. Uwizeyimana, «Après le café, le maraîchage», p.334.

* 182 Ibid. p. 336

* 183 J. Gaillard, E. Zink, «Les capacités de recherche scientifique au Cameroun: Une évaluation de l'impact des activités de l'IFS», Rapport International Foundation for Science (IFS), Stockholm, 2003 p.11.

* 184 H. Khelfaoui et J. Gaillard, «La science au Cameroun», Paris, IRD, Rapport final du 21 décembre 2001, p.14.

* 185 À Dschang en 1925 (café arabica et quinquina), à Ngaoundéré en 1930 (productions animales), à Bambui en 1933 (cultures vivrières), à Ebolowa en 1938 (café robusta et cultures vivrières), à Nkongsamba (sols) et à Djarengol-Maroua (arachide et traction animale)

* 186 Après la deuxième Guerre Mondiale, les premiers instituts français spécialisés dans la recherche agricole coloniale commencent à s'installer au Cameroun. L'Institut Français des Fruits et Agrumes Coloniaux (IFAC, qui deviendra plus tard l'IRFA) est le premier à s'installer à Njombé en 1944, suivi par l'Institut de Recherche pour les Huiles et Oléagineux (IRHO) à Dibamba en 1948 et l'Institut d'Elevage et de Médecine Vétérinaire des pays Tropicaux (IEMVT) à Wakwa en 1955. Ces trois derniers instituts sont également présents dans la plupart des pays d'Afrique Centrale et de l'Ouest.

* 187 D'une manière générale, l'ORSTOM monopolisa les recherches en Afrique francophone pendant plus de soixante ans. Au Cameroun, ce monopole a persisté longtemps après l'indépendance

* 188 Anonyme, «l'amélioration de la gestion de la recherche agricole au Cameroun», Rapport International Service for National Agricultural Research (ISNAR), Institut Panafricain pour le Développement (IPAD), Juin 1984, p.8

* 189 H. Khelfaoui et J. Gaillard, «La science au Cameroun», p.16

* 190 C. G. Mbock et al., «Utilisation des résultats de la recherche dans l'action publique au Cameroun», Revue internationale des sciences sociales , 2004 n°179, p. 43-51.

* 191 Ibid. p.50.

* 192 Anonyme, «l'amélioration de la gestion de la recherche agricole», p.9.

* 193 H. Khelfaoui et J. Gaillard, «La science au Cameroun», p.19.

* 194A. M.MbiliOnana, «Pour l'amélioration des performances des entreprises publiques camerounaises : le rôle du conseil d'administration», Mémoire de DEAen Sciences de Gestion,Université de Yaoundé II Soa, 2004, p.22. 

* 195J.M. Tedga, Entreprises publiques, Etat et crise au Cameroun. Faillite d'un système, Paris,L'Harmattan, 1990, P.78

* 196 Les EPIC ou Entreprise publics Industrielles et Commerciales sont créés après par décrets présidentiels ou par voies législatives, décrets et lois qui définissent leurs natures et qui déterminent leurs activités. Leur capital est alloué par la loi ou le décret créant l'établissement. Ils sont soumis à des règles de gestion en vigueur dans les établissements du secteur privé, mais avec des obligations de service public. Leur capital est financé par le budget de l'Etat. De même, leur dissolution intervient par un décret ou une loi, ainsi que leur restructuration et/ou privatisation.

* 197 Il faut noter que certaines entreprises privées sont également présente. C'est le cas de PAMOL, SABC, UCB et GUINNESS

* 198 E. M. AssigaAteba, Economie des entreprises publiques au Cameroun, Douala, Presse Universitaire de Douala, 2007, p. 13

* 199 Ces sociétés sont la résultante de la confrontation de deux écoles de pensée ; la première préconisant la préférence de l'Etat pour les complexes agro-industriels tandis que la seconde est une plaidoirie en faveur de la «villagisation». C'est cette deuxième école qui va influencer la création des sociétés de développement à qui l'Etat avait assigné, en plus des critères de croissance, de productivité et de rentabilité, celui de la garantie de l'intérêt social

* 200J.M. Tedga, Entreprises publiques, p.43.

* 201 Ibid.

* 202 G. Courade, «Organisation paysanne, sociétés rurale, Etat et développement au Cameroun (1960-1980)» Colloque sur l'économie politique du Cameroun - perspectives historiques, Tome I, Leiden, Juin 1988, pp.57-93

* 203 Anonyme, «Evaluation du projet de développement rural intégré ZAPI Cameroun : annexes techniques», Rapport Banque Mondiale n°1737a-CM, Février 1978, Annexe 3 p.1.

* 204 Ibid.

* 205Anonymous, «ZAPI integrated rural developmentproject (credit 776-cm)» World Bank projectcompletion report n°6808, May 29, 1987, p.23

* 206 J-C Barbier, «opérations de développement et histoire des populations cas de l'opération Yabassi-Bafang (Cameroun)» Cahiers de l'O.R.S.T.O.M., série Sciences Humaines, volume XVI, n° l-2, 1979, pp.129-158.

* 207 P. Gubry J-M. Wautelet, «Population et processus de développement au», p. 648.

* 208 J-C Barbier, «A propos de l'opération Yabassi-Bafang (Cameroun)», ONAREST, 1977, p.15

* 209P.Gubry et al. «Population et planification du développement au Cameroun» Cahiers de l'O.R.S.T.O.M, Revue scientifique et technique sciences humaine Vol.V-1987/1988, pp.15-33

* 210 Ibid. p.39

* 211 J-C Barbier, «opérations de développement et », p. 132.

* 212 L'opération fut premièrement motivée par une situation militaire. A la veille de l'accession du Cameroun à l'indépendance, la région de Douala et les pays basaa et bamiléké connaissent de graves troubles politiques causés par des éléments upécistes qui contestent la façon dont s'opère cette accession à l'indépendance. En 1960, l'ensemble du pays bamiléké connaît une véritable guerre civile. L'intervention de l'Armée y met rapidement fin mais des upécistes se réfugient à la périphérie des plateaux bamiléké où ils forment des maquis. Ils s'installent, notamment dans la région de Nkondjok où le relief tourmenté, couvert de foret, et à l'écart de toute voie de communication, constitue un excellent refuge pour des centres de formation et d'entrainement, puis de repli. Par la main mise sur cette région, les maquisards ont accès au Mungo, à Douala, et au pays basaa, sans avoir besoin d'emprunter les axes routiers où les contrôles policiers et militaires sont fréquents. Lors du lancement de l'opération, les maquis ont, déjà été désorganisés, mais des éléments isolés restent encore dangereux.

* 213 J.C Barbier, «Les villages pionniers de l'Opération Yabassi-Bafang, Aspects sociologiques de l'émigration

Bamiléké en zone de forêt dans le département du Nkam», Yaoundé, ORSTOM, 1971, p.120.

* 214 Présence effective, construction d'une case tôlée en brique de terre sèche, défrichement d'une superficie minimum

* 215 Dès la création de la Communauté en 1957, le traité de Rome réservait une place particulière aux territoires d'outre-mer (essentiellement les colonies belges et françaises) des Etats membres. Les articles 131 à 136 (anciens) du Traité prévoyaient la mise en place d'une association entre la Communauté et les pays et territoires d'outre-mer. Celle-ci avait pour objectif la promotion du développement économique et social des pays en question, et l'établissement de relations économiques étroites entre eux et la communauté dans son ensemble

* 216 A. Diallo, «La dimension politique du partenariat U.E. / A.C.P. depuis l'Accord de Cotonou : défis, enjeux et perspectives» Thèse de Doctorat de Droit Public nouveau régime, Université de Reims, 2008, p.16.

* 217 Ibid.

* 218 Anonyme, «Cameroun, Fond Européen de Développement 1960-1975», Bruxelles, Rapport de la Commission des Communautés Européennes, 1977, p.9.

* 219 Ibid.

* 220 D. Frisch, «La politique de développement de l'Union européenne, un regard personnel sur 50 ans de coopération internationale», Maastricht, Rapport Centre Européen de Gestion des Politiques de Développement, 2008, p.4

* 221 Ibid.

* 222 Anonyme, «Cameroun, Fond Européen de», p.10

* 223 Ibid.p.21

* 224 350 kg à l'ha.

* 225Anonyme, «Evaluation de l'aide de l'Union européenne aux pays ACP, Evaluation sur le terrain, étude de pays 4 : Cameroun» RapportlnvestmentDevelopmentConsultancy, Août 1988, p.3

* 226 Ibid.

* 227 Ibid.

* 228 Anonyme, «Cameroun, Fond Européen de», p.12.

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