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L'homosexualité et sa mise en scène: la construction sociale d'une culture


par Estelle Couture
Université de Provence - Maà®trise Sociologie 2003
  

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Notre objectif général est de mettre au jour et de comprendre les mécanismes de la construction sociale de l'idée d'une culture homosexuelle selon une de ses dimensions : la construction médiatique, à travers notamment l'étude d'une presse qui prétend s'adresser aux gays et aux lesbiennes. Il s'agit alors de mettre en relief les éléments, les attributs pouvant dessiner les prémisses d'une culture spécifique, en les mettant systématiquement en parallèle avec l'évolution et les changements historiques ainsi que les discours d'acteurs concernés que nous avons interrogés.

La question est donc de vérifier si la presse gay1(*) actuelle, avec ses représentations de l'homosexualité, se fait l'écho ou le porte-parole de cette volonté de construction culturelle. Ce travail n'aborde pas le thème de l'homosexualité selon la perspective d'une sociologie de la sexualité. Nous ne nous intéresserons pas aux pratiques sexuelles des individus mais plutôt à tout ce qui renvoie à l'homosexualité d'un point de vue social essentiellement sous l `angle de ses représentations.

Notre recherche part d'un constat : l'expression culture gay est couramment employée dans les médias mais aussi dans les ouvrages issus du récent courant d'études importé des Etats-Unis baptisé les Gay and Lesbian Studies. Cette notion n'est jamais remise en question, comme si la culture gay était une évidence qui découlerait automatiquement de la construction communautaire à l'oeuvre dans la société française. Or, cette façon de voir les choses étant empruntée au modèle américain, où toute communauté peut prétendre donner lieu à une culture propre, cette volonté n'est peut-être pas aussi transposable en France que certains le prétendent.

Depuis quelques années, la presse homosexuelle française, constitue un élan de militantisme important. Aujourd'hui, seul un mensuel subsiste aux côtés d'une nombreuse presse érotique masculine gay, au niveau national. Ce dernier se ressent moins comme étant le vecteur d'une population opprimée, comme cela pouvait être le cas des revues d'il y a une vingtaine d'années. Bien que toujours guidé par le symbolisme militant régissant les membres du mouvement homosexuel, Têtu dessine une image de l'homosexualité, masculine essentiellement, en accord avec l'évolution de la société. Apparaissent ainsi sur la devanture des kiosques à journaux, des couvertures affichant et exhibant des torses nus, lisses et bronzés de jeunes hommes véhiculant un nouvel esthétisme gay, qui pourrait s'assimiler à la nouvelle presse masculine, tout en revendiquant une « identité gay ».

Nous avons choisi de nous pencher sur cette presse magazine pour différentes raisons. Tout d'abord, parce qu'elle semble être un des principaux vecteurs de « ralliement » de la population homosexuelle française, même si tous les homosexuels ne lisent pas forcément Têtu. Ensuite, parce qu'elle semble assez représentative de l'évolution de la population homosexuelle, que ce soit en matière de modèle esthétique, de mode, de productions artistiques ou encore des différents problèmes auxquels se trouvent confrontés les gays et les lesbiennes en France. De plus, cette presse que l'on pourrait qualifier de spécialisée, comme d'ailleurs tous les sites destinés aux gays et aux lesbiennes disponibles en grand nombre sur le web, proposent, consciemment ou inconsciemment, des styles de vie, notamment par les consommations qu'ils invitent à réaliser, nous parlons ici notamment des consommations culturelles et vestimentaires, mais aussi déterminent des attitudes, des représentations. Et cela d'autant plus que la population qu'ils ciblent est en manque de reconnaissance et recherche constamment des modèles de référence. Ces médias véhiculent sans nul doute des images idéologiques, des représentations de l'homosexualité, susceptibles d'influencer les représentations et les pratiques des lecteurs.

A travers, l'étude de cette presse gay et lesbienne, mais aussi à travers les notions d'identité, de communauté, de représentations, de patrimoine, de socialisation, l'éventualité d'une construction sociale d'une culture homosexuelle sera étudiée. Nous ne prétendons pas affirmer ou nier l'existence de cette culture mais donner des pistes sur son éventuel fondement. Ce travail exploratoire s'inscrit donc dans divers champs sociologiques, celui de la socialisation, des mouvements sociaux et celui de la culture.

Après avoir défini et construit l'objet de recherche et les protocoles d'analyse, nous nous sommes intéressés à l'image de l'homosexualité, essentiellement masculine, véhiculée par les médias spécialisés en essayant d'observer les éléments proprement homosexuels constitutifs d'une idéologie commune. Après le constat d'une quasi-absence des couvertures et même des articles destinés directement aux lesbiennes, nous avons consacré un chapitre aux rapports hommes / femmes à l'oeuvre dans les rapports gays / lesbiennes. Ceci nous a conduit à nous interroger sur la notion de communauté homosexuelle qui nous paraissait problématique, notamment par rapport à la définition même de la communauté qui fait disparaître les différentes frontières entre les individus. Enfin, nous nous sommes penchés sur les conditions de constitution d'une culture gay.

CHAP. I ) LA CONSTRUCTION DE L'OBJET

I) L'homosexualité en question

Pour commencer, nous allons évoquer les différentes recherches en sciences sociales qui ont déjà été réalisées sur l'homosexualité tout en insistant sur les points susceptibles de nous intéresser dans notre processus de construction.

1. Les apports des travaux constructivistes de Michel Foucault

Depuis une vingtaine d'années, des recherches, que l'on range sous l'étiquette générale de Gay and Lesbian Studies2(*), se sont développées dans l'université américaine et ont essaimé à travers le monde anglo-saxon et dans presque toute l'Europe. Elles commencent à être reconnues en France. L'influence du philosophe et surtout penseur militant Michel Foucault fait l'unanimité chez de nombreux sociologues travaillant dans ce domaine. C'est en suivant la voie qu'il avait tracée que les Gay and Lesbian Studies, dés le moment de leur émergence, ont tourné le dos à toute perspective identitaire et se sont intéressées, non pas à la seule « homosexualité » mais à la sexualité en général et aux catégories selon lesquelles elle est historiquement construite3(*). Le contexte des analyses de l'homosexualité par la psychiatrie de l'époque va conduire Foucault à montrer à quel point l'expérience des interdits (de la sodomie par exemple) et des équivoques amoureuses de l'homosexualité vont être liés et former une unité morale. La sexualité va devoir obéir à des normes familiales et va être surveillée par l'Etat. Foucault va ainsi faire apparaître des personnages « anormaux » définis par les normes qui les rejettent, comme c'est le cas du personnage homosexuel. Son oeuvre s'inscrit dans l'espace théorique et biensûr politique défini par l'irruption au début des années 70 des mouvements de libération sexuelles et par l'inflation des discours psychanalytiques qu'il va remettre en question. Il va montrer par quels mécanismes le sexe va devenir un enjeu de pouvoir qu'il va falloir contrôler et surveiller. Ce pouvoir opère par incorporation, par implantation des perversions et par spécification nouvelle des individus. La chasse de la médecine contre les « sexualités hérétiques » consiste à leur donner un nom et à ranger les individus dans ces catégories d'actes de nomination. Nous avons donc là, un système de pouvoir dont les procédés reposent sur la norme et la  normalisation. Les individus s'approprient les catégories sous lesquelles ils sont désignés, que ce soit pour se soumettre aux normes, prendre plaisir à parler de ce qu'ils sont ou résister à la police du sexe. Ainsi avec ces discours psychiatriques, les individus qui, jusqu'alors ne pratiquaient que des « actes homosexuels » se seraient désormais considérés comme des « personnes homosexuelles » et auraient perçu la totalité de leur être comme façonnée par leurs désirs sexuels. Cette médicalisation et cette nomination de l'homosexualité avait pour but de protéger l'individu contre les effets dangereux d'une sexualité déréglée. Cependant, pour M.Foucault, ce qui fait peur ce n'est pas l'acte sexuel en lui-même, mais toute la perception sociale de l'homosexualité, les modes de vie rattachés à l'homosexualité, tout ce qui est visible. Ce n'est pas la sexualité mais « l'économie des plaisirs », le style de vie gay. C'est l'établissement de nouveaux modes de vie, de nouvelles relations entre les individus qui posent problème dans l'ordre établi de la société. M.Foucault explique que c'est dans ce nouveau système relationnel qu'il faut chercher la possibilité de se réinventer soi-même et d'échapper à l'assujettissement par les normes sociales. : « La conscience de l'homosexualité va certainement au delà de l'expérience individuelle et comprend le sentiment d'appartenir à un groupe social particulier. C'est un fait incontestable qui remonte à des temps très anciens4(*). »

Ainsi les choix sexuels que l'on fait auraient-ils des effets sur l'ensemble de notre vie ? Ces choix seraient alors créateurs de modes de vie. Le choix de se reconnaître en tant qu'homosexuel, serait refuser les modes de vie proposés, serait un opérateur de changement d'existence. Selon la pensée de M.Foucault, il ne s'agirait pas d'essayer d'introduire l'homosexualité dans la normalité comme l'hétérosexualité mais de tenter d'échapper aux types de relations sociales proposées par la société en créant de nouvelles possibilités relationnelles. Son militantisme parle de créer une culture propre aux homosexuels plus par de nouveaux modes de vie que par une littérature spécifique, « qui inventerait des modalités de relation, de mode d'existence, des types de valeur, des formes d'échange entre individus qui soient réellement nouveaux, qui ne seraient pas homogènes ni superposables aux formes culturelles générales »5(*). Dans ce cadre, il propose une réflexion sur l'amitié qui serait constitutive de l'émergence sociale de l'homosexualité en évoquant la relation amicale qui pouvait exister entre deux hommes dans l'Antiquité grecque et romaine. L'hypothèse est que ces liens affectifs entre hommes, souvent intenses, vont commencer à changer dés le XVIIème siècle6(*) : «  C'est la mise en place de nouvelles structures politiques qui ont empêché l'amitié de continuer à avoir les fonctions sociales et politiques qui étaient les leurs [...] l'amitié entrant en conflit avec un ensemble d'institutions, elle devient alors problématique ». Ce serait alors dans le cadre de la transformation ou plutôt de la problématisation de l'amitié comme des types de relations sociales acceptables entre hommes que l'on commence à interroger certaines conduites sexuelles et à désigner les individus qui les pratiquent comme homosexuels. Ce phénomène s'inscrit dans le processus d'émergence de ce que M.Foucault a nommé le bio-pouvoir, c'est-à-dire ce type de pouvoir politique qui fait de la vie l'objet principal de ses préoccupations. C'est donc à partir de la problématisation de l'amitié que le bio-pouvoir contribue à l'émergence de l'homosexualité et des homosexuels. Ainsi le « mode de vie gay » devient un écart, une « espèce autre »7(*) dans lequel les individus, sur la base d'une sexualité commune, se produiraient comme groupe social. Les réflexions de M.Foucault s'inspirent des « communautés » gay américaines (New-York et San Francisco), il s'interroge sur la façon de parvenir , à travers les pratiques sexuelles, à un système relationnel, sur la possibilité de créer un mode de vie homosexuel. Ainsi, on pourrait ajouter à la diversification des classes sociales ou encore des niveaux culturels, celles des modes de vie. Un mode de vie peut regrouper des individus d'âge ou même de statut social différents et selon M.Foucault ces modes de vie peuvent donner lieu à une « culture ». La création de la « culture gay » ferait passer les individus de la sujétion à la subjectivation et façonnerait leur existence spécifique en cultivant leurs différences.

L'arrivée des Gay and Lesbian Studies a déplacé l'objet d'étude de l'histoire et des sciences sociales vers le terrain des études littéraires et culturelles et de la recherche des siècles oubliés de l'homosexualité vers une interrogation plus générale sur les catégories de la sexualité et la place de la sexualité dans la culture. S'il est vrai que le discours médical a joué un rôle de premier plan dans l'émergence de l'homosexualité, il a perdu, aujourd'hui, une partie de son importance au profit d'autres types de savoir. Il semble que le discours sociologique soit devenu l'un des éléments clés du mode de gestion politique de l'homosexualité.

2. Retour sur un mouvement commun

L'acte de naissance du mouvement homosexuel porte un nom et une date : Stonewall, le 27 juin 1969. Cet événement majeur est commémoré chaque année à travers le monde (occidental) lors du défilé de la Lesbian & Gay Pride. Durant la nuit du 27 juin 1969, six officiers du New-York Police Department pénètrent à l'intérieur d'un bar homosexuel de Manhattan, le Stonewall Inn. Ces contrôles de routine anti-homosexuels étaient fréquents, ils consistaient à des vérifications d'identité, des personnes passées à tabac et quelquefois à une fermeture administrative du club. La nuit du 27 juin 1969, les clients se rebellent. Endeuillés par la mort d'une grande icône gay de l'époque (c'est ce que dit la légende), Judy Garland, ils vont réagir pour la première fois. Les militants et les historiens racontent que la première à avoir lancé l'offensive serait un travesti. Trois nuits d'émeute vont suivre, les homosexuels ne resteront plus dans le silence. Cette libération sexuelle va peu à peu atteindre les capitales européennes. En Mai 68, un petit mouvement se forme en France mais il passe inaperçu. Le mouvement prend véritablement naissance le 10 mars 1971 à l'antenne de RTL durant une émission intitulée : « L'homosexualité, ce douloureux problème » où abbé, psychiatre et juge vont débattre sur la souffrance des homosexuels. Un groupe de gays et de lesbiennes fait alors irruption dans les studios pour boycotter l'émission. Cette opération fut menée par des lesbiennes qui agissaient au sein du Mouvement de Libération des Femmes (MLF). Les homosexuels les côtoient et au printemps 71 naît le premier groupe radical gay : le Front Homosexuel d'Action Révolutionnaire (FHAR). Cette collaboration des gays et des lesbiennes s'est accompagnée de tensions multiples. Les gays se sont donc émancipés du mouvement des femmes. Mais cette association initiale a eu le mérite de mettre l'accent sur les différentes formes de discriminations sexuelles et montre les similitudes dans les mobilisations « antipatriarcales » de l'époque. A cette époque là, l'homosexuel est un marginal, c'est la période que les historiens nomment « l'homosexualité noire », décrite notamment par Genet dans « Journal du voleur », dans des films de Fassbinder, de Chéreau (« L'homme blessé »)...A la fin des années 70, cette image s'efface peu à peu. Le besoin de reconnaissance, la lutte contre les discriminations homophobes, le souci d' « intégration », tout contribue à gommer la nature subversive de l'homosexualité. Les arts se mettent au service de la cause : le cinéma, « Mort à Venise » de Visconti pour ne citer qu'un exemple, les photographies de Mapplethorpe, les chorégraphies de Maurice Béjart, les hymnes bisexuels de David Bowie ou militants de Village People ou encore les dessins de Keith Haring ou les photographies de Pierre et Gilles. Evoluant de la nuit vers le jour, les lieux gays se démocratisent vers la fin des années 70 : nouveaux modes de vie, constitution de quartiers gays aux Etats-Unis et dans les grandes capitales européennes, nouveau marché. Certains auteurs préconisent alors l'apparition d'une communauté homosexuelle8(*).

Cet historique fonde la mémoire collective homosexuelle dont on ne peut nier l'existence. Les homosexuels ont connu de nombreuses années de répression, d'où l'idée de l'existence d'une communauté solidaire. En effet, quand un groupe se sent menacé, son premier réflexe n'est-il pas de se regrouper ?

Après avoir lutter pour des droits, pour une visibilité croissante, pour l'obtention d'un statut normal, le mouvement homosexuel va se retrouver de nouveau en ligne de mire avec l'apparition du sida qui dés le départ va être assimiler aux modes de vie des homosexuels.

Mais sous les prétextes d'impératifs de santé publique, la lutte contre l'épidémie risque de réactualiser des mesures coercitives à l'égard des homosexuels. En effet, le front national en la personne de Jean-Marie Le Pen réclame avec virulence le dépistage systématique des populations « à risques ». Pour son conseiller scientifique, le docteur Bachelot « le sida a ruiné les fantasmes sexuels des soixante-huitards attardés...Les sodomites distingués ricanaient de l'archaïsme des demeurés qui eux continuaient à faire l'amour par les voies naturelles et, qui plus est, avec une seule partenaire : une femme. Beaucoup d'entre eux, aujourd'hui, sur leur lit de mort, doivent méditer... ». Le sida est donc exploité comme un thème majeur dans le répertoire du Front National durant l'année 1987 et cette désinformation homophobe va brouiller pour un temps les messages de prévention. Le sida est associé à la faute. Une pratique présente un risque si elle est jugée anormale ou déviante. Dans l'opinion publique, une idéologie va s'articuler pour mettre en relation l'épidémie et le déclin des liens communautaires ou va la considérer comme une des conséquences de la modernité.

Le lien entre séropositivité et homosexualité domine dans les esprits, conséquence notamment d'un engagement majoritaire d'homosexuels masculins qui se savent touchés par la maladie. En effet, l'épidémie ne cesse de progresser au sein de ce groupe social. La maladie devient plus visible avec l'intensification des tests de dépistage, et en 1989, le sida est devenu à Paris la première cause de décès chez les hommes de 25 à 44 ans (Schiltz, 1998 ; Filleule et Broqua, 2000).

3. L'arrivée du sida comme facteur de développement des travaux français sur l'homosexualité

En effet, les sciences sociales en France ne se sont intéressées de prés à l'homosexualité qu'au milieu des années 80 avec l'arrivée du sida. Nous l'avons vu les premiers cas de la maladie vont être recensés chez de jeunes homosexuels masculins. Ainsi, aux Etats-Unis puis en France, le sida va devenir « le cancer gay » malgré le fait qu'il va progressivement s'étendre dans des groupes moins restreints.

Au début des années 80, les quartiers gays se constituent, les lieux de sociabilité se multiplient, la bisexualité est à la mode, le nouveau président de la république, François Mitterrand vient de « dépénaliser » l'homosexualité, les homosexuels s'apprêtaient enfin à une amélioration de leur considération. Mais la maladie va frapper de plein fouet cette progressive libération. Toute la presse s'empare de ce phénomène, il n'est plus uniquement traité dans le registre médical, mais devient un véritable sujet de société. On peut alors lire dans la presse des titres tels que :

« L'épidémie du cancer gay » (Libération, 19 mars 1983)

« Cancer gay : la contagion par le sang » (Libération, 17 mai 1983)

« Panique chez les gays » ( Le nouvel observateur, 17 juin 1983)

« La peste rose : le sida » (Le parisien libéré, 31 août 1983)

En France, la recherche a débuté avec de jeunes médecins, notamment avec le docteur W.Rozenbaum sans aucun intérêt de la part des politiques. De plus, ces recherches étaient mal vues car elles s'intéressaient à des sujets homosexuels. Les médecins formant ce groupe de recherche étaient considérés comme des marginaux dans la profession médicale. L'opinion publique a rapidement établi dans le sens commun l'idée que le sida était lié à « la vie de débauche que menaient les homosexuels ». Le sida apparaît alors comme l'épidémie de la faute, de la honte. La perspective du sida comme fléau social va apparaître quand la maladie va dépasser les groupes à risque.

C'est Michael Pollack qui est le premier à s'intéresser à la dimension sociale de l'épidémie du sida. Ses enquêtes commencent vers 1985 dans le magazine Gai Pied Hebdo et portent sur « Les attitudes et comportement des homosexuels, sur leur sens d'identité » pour mesurer l'impact des messages du corps médical et des médias sur le comportement des homosexuels. Il en résulte que la réaction face au sida, au niveau individuel, va dépendre du degré d'intégration et d'identification des individus avec ce qu'il appelle alors la communauté homosexuelle , sa fréquentation des lieux de rencontres exclusivement masculins, de son style de vie et des moyens de communication qu'elle engendre. Ainsi, le sida va remettre en cause le sens de l'identité individuelle et collective des homosexuels9(*). Tout d'abord, le fait de désigner les homosexuels comme le « groupe à risque » va accroître leur marginalité, d'autant plus que c'est l'image qui est véhiculée par les médias : aujourd'hui, n'est-il pas courant de retrouver dans certains esprits l'amalgame sida / homo ? Dés lors, le sida va faire partie intégrante des préoccupations du groupe des homosexuels et va être intégré dans la construction identitaire gay dans le cadre de la prévention. M.Pollack parle alors d'une socialisation conditionnant l'attitude des individus face à la maladie. Avec le sida, on assiste à un changement des représentations sociales des homosexualités dans la société et au sein même de la sphère homosexuelle. Le silence sur l'homosexualité et sa dissimulation vont ainsi répondre à l'anticipation d'un rejet ou jugement moralisateur10(*). Le sida va multiplier les préjugés à l'égard des homosexuels les désignant comme « le groupe à risque », on va retrouver là une stigmatisation, un étiquetage.

Les années 70 ont donc vu l'émergence de courants qui prônaient une déconstruction des savoirs médicaux et psychiatriques sur l'homosexualité et un développement du constructivisme avec notamment les travaux de Michel Foucault. Mais en France, à l'Université, aucune structure n'était spécialisée sur la sexualité ou l'homosexualité. Dans la recherche sur le sida, se sont engagés des personnes ayant travaillé sur la notion de risque, de maladie et d'identité, comme Michael Pollack mais pas sur la notion de sexualité même. Ceux ayant travaillé sur la sexualité ont souvent été marginalisés et voués à un engagement militant. Cependant cela a permis de renforcer la zone d'échange entre le champ scientifique et le mouvement homosexuel, les chercheurs ayant influencé la mise en place d'actions par la Santé publique, comme la prévention11(*). En 1989 est créé le Comité en Sciences Humaines et sociales de l'Agence Nationale de recherche sur le Sida (ANRS). L'Etat va s'engager de plus en plus et reconnaître certaines associations homosexuelles.

Après 15 ans d'épidémie du sida, la mobilisation croissante des homosexuels lors des traditionnelles Gay Pride témoigne d'un besoin accru de reconnaissance. Les luttes ne font que s'enchaîner, hier pour la dépénalisation de l'homosexualité12(*) obtenue en 1981 avec l'élection de François Mitterrand, aujourd'hui pour une égalisation des droits, en 1999, la loi sur le PACS va permettre la reconnaissance des couples homosexuels.

II) La communauté gay comme construction sociale 

1. La notion de communauté

Nous l'avons vu, l'homosexualité fait désormais partie du discours sociologique. Dés lors, l'homosexuel n'est plus perçu comme un pervers, mais comme un individu qui appartient, du seul fait de son orientation sexuelle, à une minorité stigmatisée. Le discours sociologique va interroger la société sur son incapacité à considérer l'homosexualité comme une réalité équivalente à celle de l'hétérosexualité. L'analyse sociologique s'inscrit dans une critique des normes sociales et envisage l'homosexualité à travers un souci éthique de tolérance sociale13(*). La tolérance désigne moins une attitude qu'un système de valeurs à partir duquel se gèrent la différence et l'altérité. Pour le sociologue, c'est l'intolérance qui fait de l'homosexuel un être à part. Les enquêtes sociologiques portant sur l'homosexualité visent à remettre en cause les préjugés envers les homosexuels et à promouvoir une société plus tolérante. Pour ce faire, nous pouvons nous demander si l'analyse sociologique ne devrait pas s'intéresser d'abord au groupe et à la communauté plutôt qu'à l'individu. Le terme de communauté revêt d'abord une définition statistique. Il désigne un groupe d'individus ayant certaines caractéristiques communes et dont les comportements différent de ceux d'autres individus ou groupes sociaux. Nous pourrions la définir comme un ensemble social dont les membres partagent des valeurs et se reconnaissent des liens forts d'appartenance de chacun avec chacun et avec le tout communautaire. D'après Tonnies14(*), les membres tirent leur identité propre du seul fait de leur participation communautaire, consciente ou inconsciente. Elle déterminerait donc une manière d'être ou d'exister comme homosexuel. L'homosexualité ne se définit plus seulement à partir de l'aveu individuel. Il reste encore aujourd'hui une étape individuelle importante de la reconnaissance et de l'acceptation de soi, mais il ne prend son véritable sens que dans l'aveu social d'une appartenance à un groupe, voire à une communauté. Cette étape ne serait-elle pas alors une des conditions sociales d'émergence de l'homosexualité ?

2. De l'idée d'un groupe marginalisé...

Nous allons pouvoir revenir sur les conditions de l'élaboration d'une communauté spécifique au mouvement homosexuel : n'y aurait-il pas avant tout une recherche de reconnaissance de l'homosexualité par rapport à l'hétérosexualité ? Sans s'attarder sur la relation homosexualité / hétérosexualité, nous pourrions rappeler en citant P.Bourdieu15(*) les contraintes des structures qui sont représentées par tout le système de normes, de valeurs et même des lois que véhicule la société. Ainsi, nous pouvons parler d'une violence symbolique qui agirait sur les homosexuels, de façon même à ce qu'ils la légitiment c'est-à-dire, vont s'en accoutumer et la trouver « normale ». Nous pouvons parler également d'une violence symbolique qui s'exerce sur le groupe des homosexuels, du fait de la reconnaissance par tous, de la suprématie de l'hétérosexualité et du schéma familial dans la société française dans les mentalités et les lois. Dans ce sens, l'auto proclamation d'une culture spécifique serait une réaction à une certaine domination sociale ? Il va donc y avoir une marginalisation, d'une part venant de la société, puisqu'elle stigmatise et désigne les individus hors normes à partir d'un ordre culturel normatif et va faire apparaître ce groupe en marge de la normalité16(*) et d'autre part, des homosexuels eux-mêmes qui vont suivre de manière consciente ou inconsciente, cette marginalisation. Nous retrouvons ici la théorie de l'étiquetage de Becker.

De plus, cette marginalisation ne risque-elle pas d'être ponctuée par l'emploi de stéréotypes ? Dans nos sociétés contemporaines, les constructions imaginaires dont l'adéquation au réel est douteuse sinon inexistante sont favorisées par les médias, la presse et la littérature de masse. Souvent le public se forge par la télévision ou la publicité une idée d'un groupe avec lequel il n'a aucun contact. L'origine des stéréotypes dévalorisants attribués à l'autre est souvent conçue en termes de tensions sociales. Ainsi la théorie des conflits sociaux introduite par Muzafer Sherif17(*) voit dans les situations compétitives le principal levier du stéréotypage et du préjugé. Dans le même esprit, le stéréotype dévalorisant apparaît comme un instrument de légitimation dans diverses situations de domination. Le stéréotype va remplir des fonctions importantes aussi dans le cas de subordination d'un groupe à un autre. En effet, la « promulgation d'images de supériorité- infériorité dans une société est [...] l'un des moyens qu'utilise le groupe dominant pour maintenir sa position »18(*).Ce sont alors les intérêts du groupe au pouvoir qui suscitent une image des dominés propres à justifier leur subordination. C'est ce que nous pouvons constater pour les homosexuels qui pendant longtemps ont vu véhiculer une certaine image d'eux par le groupe dominant, par la norme. Ces images, bien que désuètes, persistent encore aujourd'hui, la relation à l'autre étant toujours médiatisée par une image préexistante.

L'impact de ces représentations s'avère puissant dans le cas, non seulement des groupes dont on n'a pas une connaissance effective, mais aussi de ceux qu'on côtoient quotidiennement ou auxquels on appartient19(*). Les homosexuels, en intériorisant le stéréotype discriminant, pourraient être amenés à l'activer dans leur propre comportement. Pour certains, le stéréotype serait facteur de construction d'identité sociale. Par exemple, quelqu'un qui va se découvrir homosexuel peut adhérer aux stéréotypes pour pouvoir faire parti de ce groupe et être reconnu comme tel. Dans ce sens, le stéréotype favorise l'intégration sociale de l'individu. Sans s'interroger sur la véracité du stéréotype, les individus vont en faire l'usage.

3. ...à la socialisation homosexuelle

Ce besoin d'identification nécessite-t-elle un certain nombre de références qui vont permettre à l'individu de se construire ? Cette construction va s'apparenter à une « homosocialisation » . Il y aurait donc tout un processus d'apprentissage. Becker20(*) parlait de carrière à laquelle les individus considérés comme déviants devaient parvenir en passant par différentes étapes. Etant en marge de la normalité, ces individus vont s'inventer de nouvelles normes, de nouveaux rites, et adhérer à de nouvelles valeurs. Ce processus pouvait selon lui aboutir à une culture spécifique. Pour M.Pollack, qui s'intéressait plus précisément au cas des homosexuels masculins, cette socialisation commence par la reconnaissance de désirs sexuels spécifiques puis par l'apprentissage des lieux et des façons de rencontrer des partenaires, des codes de la drague homosexuelle qu'il assimile à un marché où régnerait la maximisation du rendement quantitativement exprimée et la minimisation du coût exprimée par la rapidité et le non-engagement mais aussi certaines contraintes esthétiques comme par exemple, le mythe de la jeunesse. Mais cette socialisation risque de s'effectuer en rupture avec la socialisation primaire de l'individu21(*). La socialisation est alors caractérisée par un double processus de conservation et de transformation, des éléments sont abandonnés et ajoutés, affaiblissant certains secteurs de la réalité et en renforçant d'autres. Cette théorie pourrait s'appliquer à la socialisation homosexuelle, qui s'effectuerait en rupture avec la socialisation primaire intériorisée par chaque individu sur la base de la normalité, c'est-à-dire de l'hétérosexualité et du schéma familial traditionnel le plus souvent. Il est intéressant de se demander par quelles étapes peut passer ce processus, effectuées de manière consciente ou inconsciente par les gays et les lesbiennes. On peut se demander par exemple si l'attrait pour des oeuvres littéraires ou cinématographiques évoquant une histoire entre deux personnes du même sexe, ou encore un besoin de reconnaissance, de repères, d'identification est une étape de ce mécanisme. En effet, la société n'offre a priori pas de modèles auxquels les homosexuels peuvent s'identifier et se reconnaître...Mais peut-on dire que cette socialisation passe par l'apprentissage de codes, de valeurs, de « normes » spécifiques au groupe des homosexuels, de façon à acquérir une certaine compétence au sens ethnométhodologique du terme, c'est-à-dire un stock de connaissances disponibles fonctionnant comme des schèmes de référence, qui serviront à être reconnu comme membre ? Nous pourrions peut-être parler ici de l'existence d'un habitus gay ou d'un ethos gay selon les termes respectifs de P.Bourdieu et de M.Weber. L'habitus correspond à un « système de dispositions durables et transposables »22(*) qui guident nos actions dans différentes circonstances, qui nous donnent un répertoire d'action. L'ethos23(*) désigne tout à la fois le système de valeurs intériorisé, la conduite de vie et la morale pratique propres à un groupe social. M.Pollack parle ici de traits caractéristiques communs aux homosexuels qui sont selon lui, un langage et un humour spécifiques. Il parle aussi de « communauté de destin » (surtout avec l'arrivée du sida) ou encore de « communauté d'expériences ». A propos d'expériences, le sociologue Didier Eribon, grand spécialiste de la question gay de ces dernières années a étudié le processus d'assujettissement notamment à travers le problème de l'injure qui, selon lui, va façonner les identités, mais aussi de la constitution d'un « monde gay » contre les oppressions24(*). L'injure constituerait certains traumatismes qui s'inscriraient dans la mémoire et dans le corps et viendraient façonner la personnalité , la subjectivité des individus. La nomination par l'injure fait prendre conscience de leur « anormalité », de leur différence par rapport aux autres. Celui qui lance l'injure montre alors qu'il a le pouvoir sur celui qu'il injure et de ce fait les homosexuels savent qu'ils peuvent être insultés et que cela lui assigne une place infériorisée. Il n'est pas rare que nous entendions des injures homophobes avant même de connaître notre propre sexualité, cela peut avoir des conséquences. Ainsi un individu se découvrant homosexuel va d'emblée savoir qu'il est différent et qu'il doit cultiver le secret sur sa sexualité pour ne pas subir de discriminations. L'injure n'est pas forcément personnelle, il n'est pas besoin d'être discrédité ; le seul fait d'être discréditable agit sur la conscience et l'inconscience des individus comme une force d'assujettissement et de domination intériorisée. Pour fuir en quelque sorte ces injures, les homosexuels vont intérioriser tout un savoir pratique, comme par exemple savoir ils peuvent se tenir par la main. C'est pour fuir que certains se dissimulent ou émigrent vers des lieux plus tolérants comme par exemple les lieux de sociabilité homosexuelle qu'offre la grande ville. Le milieu urbain offre une plus grande possibilité de construction d'une identité homosexuelle car elle va favoriser la constitution d'un réseau de sociabilité. Selon D.Eribon, c'est à travers la création de ce « monde gay » que la socialisation homosexuelle s'effectue, la communauté homosexuelle entendue au sens d'un regroupement de lieux de sociabilité, aurait une fonction de lien identitaire. Cette création va passer également par l'invention d'une « parole gay » au cours de l'histoire notamment dans la littérature. Cependant, pouvons-nous dire qu'au travers de ces expériences plus ou moins communes, les homosexuels et les lesbiennes vont développer une subjectivité commune et prétendre à l'idée de communauté ?

III) La culture : enjeu d'une communauté ?

1. Des différents usages du terme...

Cette notion de culture est une évidence pour les travaux des Gay and Lesbian Studies, elle n'est jamais remise en question. La sociologie offre une pluralité de définitions. Prenons-en une qui nous semble assez pertinente : « un ensemble lié de manières de penser, de sentir et d'agir plus ou moins formalisées qui, étant apprises et partagées par une pluralité de personnes, servent, d'une manière à la fois objective et symbolique, à constituer ces personnes en une collectivité particulière et distincte »25(*). Une typologie des différents usages du terme, proposée par Michel de Certeau26(*), permet d'ordonner les différents sens du mot :

· Les traits de l'homme cultivé, c'est-à-dire conforme au modèle élaboré dans les sociétés stratifiées par une catégorie imposant ses normes et son pouvoir.

· Un patrimoine des oeuvres à préserver ou par rapport auquel se situer.

· L'image, la perception ou la compréhension du monde propre à un milieu, un groupe ou à un temps.

· Des comportements, institutions, idéologies et mythes qui composent des cadres de référence et dont l'ensemble, cohérent ou non, caractérise une société à la différence des autres.

· La culture est un acquis en ce qu'il se distingue de l'inné.

· Un système de communication, proche du langage verbal.

Depuis quelques décennies, la notion de culture connaît un succès croissant. Le mot tend à supplanter d'autres termes qui étaient davantage utilisés auparavant, comme mentalité, esprit, tradition voire idéologie. Ce succès est dû en partie à une certaine vulgarisation de l'anthropologie culturelle. La polysémie du mot culture permet de jouer à la fois sur le sens noble, cultivé, du terme et sur son sens ethnologique particulariste. Mais ce terme pose un problème de catégories langagières. En effet, nous allons trouver la catégorie du sens commun, la catégorie sociologique ou anthropologique et à l'intermédiaire des 2 premières, la catégorie issue des médias. Aujourd'hui, n'importe quel groupe social peut revendiquer une culture propre. Toute forme d'expression collective devient culture27(*). On évoque ainsi, essentiellement dans les médias, la culture hip-hop ou encore la culture footbalistique... Or ces pratiques et ce qu'elles impliquent ne peuvent pas être assimilés à ces systèmes globaux d'interprétation du monde et de structuration des comportements correspondant à ce que l'anthropologie entend par culture.

2. ...aux différentes fonctions qu'il remplit

Le courant culturaliste permet de revenir sur les fonctions de la culture, essentiellement avec la théorie issue de l'école de « la culture de la personnalité ». La question est de savoir comment la culture est présente dans les individus, comment elle les fait agir, quelles conduites elle suscite, l'hypothèse étant précisément que chaque culture détermine un style de comportement commun à l'ensemble des individus participant à une culture donnée. Là résiderait ce qui fait l'unité d'une culture et ce qui la rend spécifique par rapport aux autres. La question fondamentale de cette école est celle de la personnalité. Ne remettant pas en cause l'unité de l'humanité, tant sur le plan biologique que sur le plan psychique, ces auteurs se demandent par quel mécanisme de transformation, des individus, à la nature identique au départ, finissent par acquérir différents types de personnalité spécifiques de groupes particuliers. On citera R.Benedict28(*) qui développe l'idée selon laquelle chaque culture serait caractérisée par son pattern, c'est-à-dire une certaine configuration, un certain style, un certain modèle. Ainsi chaque culture offre, en quelque sorte, aux individus, un schéma inconscient pour toutes les activités de la vie. M.Mead s'intéresse pour sa part, à la construction de la personnalité, à la façon dont un individu reçoit sa culture et les conséquences que cela entraîne sur la formation de sa personnalité, de son identité. Nous pourrions-nous demander ce qu'il en est pour le groupe des homosexuels.

Aujourd'hui, les grandes interrogations sur l'identité renvoient fréquemment à la question de la culture. Les crises culturelles sont dénoncées comme des crises d'identité. La culture serait le fondement de la recherche identitaire des individus.

L'identité n'est ni une réalité totalement objective ni totalement subjective, elle se définit essentiellement dans un cadre relationnel, elle est un construit qui s'élabore dans une relation qui oppose un groupe aux autres groupes avec lesquels il est en contact29(*). Cette conception de l'identité comme manifestation relationnelle permet de dépasser l'alternative objectivisme / subjectivisme. C'est dans l'ordre des relations entre les groupes sociaux qu'il faut chercher à saisir le phénomène identitaire. Selon F.Barth, l'identité est un mode de catégorisation utilisé par les groupes sociaux pour organiser leurs échanges. Ainsi, pour définir, l'identité d'un groupe, ce qui importe, ce n'est pas d'inventorier l'ensemble de ses traits culturels distinctifs, mais de repérer parmi ces traits ceux qui sont utilisés par les membres du groupe pour affirmer et maintenir une distinction culturelle. En ce sens, l'identité est toujours un rapport à l'autre, elle est résultante d'un processus d'identification au sein d'une situation relationnelle, elle est relative car elle peut évoluer si la situation change ; certains préfèreront parler de concept d'identification plutôt que celui d'identité30(*). L'identification peut alors fonctionner comme affirmation ou comme assignation identitaire et l'identité serait toujours un compromis entre une auto-identité définie par soi, et une exo-identité définie par les autres. Cette exo-identité, dans une situation de domination, se traduit par la stigmatisation des groupes minoritaires et va aboutir dans ces cas là à une identité négative. Ainsi, nous pouvons voir apparaître chez les dominés des sentiments de mépris de soi, liés à l'acceptation et à l'intériorisation de l'image de soi construite par les autres.

Cependant, un changement de situation ne pourrait-il pas modifier l'image d'un groupe ? L'identité deviendrait donc l'enjeu de luttes sociales. Tous les groupes n'ont pas la même autorité pour nommer et se nommer, seuls ceux qui disposent de l'autorité légitime peuvent imposer leurs propres définitions d'eux-mêmes et des autres31(*). L'ensemble des définitions identitaires fonctionne comme un système de classement qui fixe les positions respectives de chaque groupe. Il va s'agir pour le groupe qui se voit assigné une identité négative, de transformer cette exo-identité en identité positive. Cela pourra se traduire par exemple, par le retournement du stigmate, comme dans le cas de la Gay Pride. Le sentiment d'une injustice collectivement subie ne va-t-il pas entraîner chez les membres d'un groupe victime d'une discrimination un sentiment fort d'appartenance à la collectivité ?

Le terme de culture connaît ces dernières années un emploi abusif qui lui fait perdre un peu de son sens. A tel point qu'aujourd'hui, certaines catégories, comme par exemple l'emploi de l'expression culture gay peut paraître évidente, naturelle. Les médias ayant largement contribué à ce phénomène, il est possible de se demander si cette diffusion provient d'une revendication identitaire, d'un simple « usage marketing » de la part des médias ou d'une américanisation culturelle ?

IV) Les médias comme vecteur d'une culture gay 

1. Pour une sociologie empirique des médias

La recherche sur les communications de masse s'est centrée sur le trajet des messages, de l'agent émetteur au sujet-récepteur, et sur la réponse de ce sujet. Le modèle se traduira par le paradigme de Lasswell32(*). Il fait une analyse en 3 questions : qui dit quoi ? par quel canal ? avec quels effets ? que l'on peut découper en plusieurs analyses : analyse de régulation (pour l'émetteur), analyse de contenu (pour le message), analyse des médias (pour le vecteur), analyse de l'audience (pour le lectorat) et analyse des effets (pour les effets sur le lectorat). Ce paradigme domine la sociologie des mass média durant des décennies. On privilégie l'émetteur et on ne verra dans le récepteur qu'un sujet passif. Les premières enquêtes intéressantes qui sortiront de ces approches et qui détermineront la suite des études sociologiques furent celles menées par Lazarsfeld en 1940 à l'occasion d'une campagne présidentielle ainsi que celles de Berelson en 1955 sur le même sujet. Ces enquêtes révèlent l'influence d'opinion leader, des guides d'opinion. En effet, les personnes ayant changé d'intention de vote déclarent l'avoir fait sous l'influence directe des médias. Cependant, de recherches en recherches, la sociologie d'enquête découvrira qu'il n'y a pas un public massif mais des publics différenciés, que les messages sont polysémiques et soumis à interprétation.

2. Le rôle et l'influence des médias

Dans ce travail, la question sera de savoir quel rôle va jouer la presse homosexuelle dans la constitution d'une culture mais aussi dans la construction identitaire des individus. La presse gay et lesbienne n'a qu'un seul représentant en France, le magazine Têtu. Il est donc la seule voix écrite par et pour des homosexuels. Les médias ont un certain pouvoir, mais ce magazine en étant seul sur le marché de la presse gay peut en avoir encore plus. Il est donc très important de se demander si l'image qu'il offre est un reflet ou une construction des représentations sociales de l'homosexualité ? La question du stéréotype se pose alors immédiatement surtout lorsqu'il s'agit d'un récepteur facilement « stéréotypable », en effet, l'homosexualité n'est-elle pas très souvent stéréotypée ? On l'a vu les stéréotypes peuvent venir des homosexuels eux-mêmes, notamment pour renforcer leur appartenance à un groupe spécifique et marginalisé, il ne serait donc pas impossible de les retrouver dans les pages de la presse gay et lesbienne. Selon Riesman33(*), le lectorat, le public des médias aurait une volonté de garder le « contact » avec les autres par le biais de la presse ou de la télévision, et cela entraînerait une conformité de comportement. La notion de conformisme est importante est peut être révélatrice d'un certain nombre d'éléments mais elle peut aussi être un risque. Stoetzel en 1951 donne à peu près les mêmes explications en insistant sur le fait que la fonction de la presse, mis à part l'information, serait de favoriser l'insertion d'un individu dans un groupe, celui auquel il appartient ou auquel il se réfère, en lui donnant les moyens d' « être dans le coup ». On pourrait, à ce propos, émettre l'hypothèse que Têtu permet de rompre avec l'isolement de certains individus, de les mettre en relation avec le groupe des homosexuels à laquelle ils n'ont pas directement accès.

Il faut donc souligner les nouveaux mécanismes de production d'identités, tant individuelle que collective, que nos sociétés mettent en oeuvre, des identités que diffusent et que confirment les médias et la publicité, avec leurs classifications souvent stéréotypées.

3. Une mise en vitrine de référents gays 

Il est important de citer les éléments sur lesquels va s'appuyer notre réflexion, notamment la mise en valeur du corps beau et de la jeunesse, bien que ce n'est pas une caractéristique spécifique de ce type de presse, il est intéressant de s'y pencher. Têtu étant le seul vecteur de la presse gay, il véhicule un certain nombre d'idéologies qui doivent correspondre au public homosexuel et auxquelles ce dernier peut adhérer mais ne risque-t-il pas d'y avoir là un effet discriminant à l'encontre de ceux qui n'adhèrent pas à ce modèle, c'est la même chose en ce qui concerne la mode vestimentaire. A côté de cela, nous trouvons des articles à la fois revendicatifs et informatifs. Le journaliste qui écrit ces articles emploie le pronom personnel « nous » lorsqu'il parle de l'ensemble des gays et lesbiennes. Cette inclusion permet peut-être de renforcer le sentiment d'appartenance et donne un sentiment de solidarité, d'unification. Pour une large part, les revendications et les dénonciations de ces articles concernent l'homophobie. A ce propos les rubriques du courrier des lecteurs reflètent largement ce constat (beaucoup parlent des problèmes qu'ils ont rencontré sur leur lieu de travail, dans leur famille ou dans leur établissement scolaire...). Il y a une autre lutte qui est largement abordée, celle de la lutte contre le sida, qui est toujours un point important dans le mouvement homosexuel.

Au travers de ces différents articles, on voit se dessiner une sorte de langage spécifiquement gay ou du moins qui renvoie à des éléments que les gays ont assimilé. Ne pourrions-nous pas alors évoquer l'existence d'un patrimoine gay et lesbien dont Têtu s'emploierait à en construire les références tant au niveau des grands personnages historiques, littéraires, des personnages de cinéma, des créateurs-couturiers, ou encore de ce qu'on appelle des icônes gays. Par rapport à ce patrimoine socio-culturel, on trouve aussi des rubriques critiques et guides en ce qui concerne le cinéma, la littérature, la musique et la télévision. Il donne des points de repères sur ce qui serait susceptibles d'intéresser les homosexuels dans ces domaines.

Ce travail va tenter d'entrevoir les fondements d'une éventuelle culture spécifiquement homosexuelle à travers les différents éléments présents dans la revue de notre corpus ainsi qu'à travers les discours d'acteurs concernés que nous avons recueilli.

CHAP.II ) LES CHOIX METHODOLOGIQUES

Après avoir déterminé et délimité le terrain de la recherche, ce chapitre décrit les techniques de recueil et les principes d'analyse des données choisis. Tentons de préciser quelques éléments de la pré-enquête qui a permis la mise en place du protocole empirique de cette étude.

Nous nous sommes rendus à plusieurs reprises dans des lieux de sociabilité gays et lesbiens, tantôt dans des établissements mixtes, tantôt dans des établissements lesbiens - les établissements exclusivement masculins étant peu accessibles lorsqu l'on est une fille, il s'agit, sur Marseille en tout cas, de bars ou de clubs privés (avec un juda à l'entrée) peu enclins à une intrusion féminine. Ici il ne s'agit pas d'émettre un jugement, mais juste de faire un constat, de la même façon que le fait d'être un homme rend l'accès à des lieux lesbiens difficile. Cette méthode de pré-enquête n'a pas été choisi pour privilégier une approche inductive mais pour nous donner des pistes, des idées d'hypothèses dans notre démarche hypothético-déductive. Notre observation a pu se faire facilement puisque ce sont des établissements ouverts à tous. Pour trouver ces établissements, nous avons fait appel à des guides spécialisés, à des sites internet mais aussi à nos connaissances personnelles.

Dans le cadre de cette étude, nous nous étions proposés d'observer certains traits qui pourraient être caractéristiques d'une  communauté  spécifique. Au départ, nous nous étions fixés d'observer les comportements physiques que ce soit les gestes, les différents signaux et codes que les individus peuvent se renvoyer, ainsi que les éventuelles caractéristiques vestimentaires qui auraient pu donner des indications. Nous ne nous sommes pas rendus dans ces lieux avec une grille d'observation mais simplement avec des questions, par exemple, qu'est ce qu'il peut y avoir de commun dans leur façon de s'habiller et qui pourrait être constitutif d'une  culture.

D'après nos observations, nous avons dégagé un certain nombre d'éléments. Tout d'abord, nous avons constaté que les lieux que l'on disait mixtes sont à 90% masculins, et qu'il existe très peu d'établissements lesbiens ou à dominante féminine. Dans le département, nous n'avons recensé qu'un bar associatif exclusivement réservé aux femmes et que tout le reste était des lieux mixtes investis majoritairement par les gays. Une des premières interrogations qui surgit est celle des significations de ce constat : la non-mixité des établissements lesbiens s'opère-t-elle dans une optique de  préservation , étant donné que les lieux mixtes tendent à ne plus l'être, en faveur des gays et au détriment des lesbiennes ? Ainsi, au lieu de partir d'une communauté homosexuelle, nous devrions peut être penser en terme de communauté lesbienne  différente de la communauté gay  puisqu'apparamment l'idée de la mixité n'est pas tellement vérifiée dans la réalité sociale. Nous avons pu également constater ce phénomène en nous promenant dans les rues du Marais, quartier gay de Paris où les femmes sont relativement absentes.

En ce qui concerne l'attitude vestimentaire, il y a également une différence constatable, il y a une plus grande hétérogénéité chez les lesbiennes que chez les gays. Sans généraliser, il y effectivement des traits communs dans l'apparence, que l'on peut peut-être rattacher au phénomène de mode et pas forcément à un phénomène culturel propre aux homosexuels. Il vaudrait donc approfondir sur ce point pour pouvoir le clarifier et voir s'il peut s'intégrer dans une construction sociale d'une culture spécifique.

I ) Axes de recherche

La fonction de « vitrine » des référents gays que nous avons abordé dans le chapitre précédent conduit à l'énoncé des pistes de réflexion exploratoires qui ont guidé cette recherche.

1) Quelle image de l'homosexualité et de l'homosexuel renvoie ce magazine, notamment à travers les photographies ? Cette vision plus ou moins homogène est-elle le reflet de la réalité ou une image stéréotypée ? Et finalement est-ce que les stéréotypes ne peuvent-ils pas apparaître comme réels ? La sexualité et le corps sont-ils les canaux privilégiés de l'expression de l'homosexualité masculine ? Le magazine véhicule-t-il des modèles ? A-t-il une quelconque influence sur ces lecteurs ? Véhicule-t-il des référents identitaires, des codes ? Erige-t-il le culte du corps beau et de la jeunesse en idéologie culturelle ?

2) Quelle est la place des lesbiennes dans cette revue ? Les différences de genre se retrouvent-elles à l'oeuvre chez les gays et les lesbiennes ? Y'a-t-il eu une abolition du genre au profit de l'existence d'une communauté homosexuelle ?

3) Comment se constitue la communauté homosexuelle ? Que nous raconte l'histoire ? Qu'est-ce qui est significatif à travers les articles de la revue ? La revendication commune permet-elle de fonder une communauté ? Comment y accède-t-on ? Y-a -t-il un apprentissage spécifique ? En quoi le magazine y participe ? Peut-on parler d'une identité homosexuelle collective ? Et à partir de quels indicateurs peut-elle être appréhendée ?

4) Comment en arrive-t-on à l'idée d'une culture homosexuelle spécifique ? La culture étant normative, n'y a t il pas un danger d'enfermer les gays et les lesbiennes dans un conformisme ghettoisé ? En trouve-t-on les indices dans la revue ?

II ) Le terrain

1. Le corpus

Nous avons choisi de porter notre analyse sur la presse gay et lesbienne actuelle et de la compléter par une série de quelques entretiens auprès des lecteurs potentiels.

La presse française n'offre pas un éventail très large de magazines destinés spécifiquement aux gays et aux lesbiennes, en excluant les magazines dits pornographiques masculins. En kiosque, on dénombre seulement deux revues dont une est exclusivement destinée aux femmes : Lesbia. Nous n'avons pas retenu ce titre car, d'une part c'est un magazine associatif34(*) dont les membres sont totalement bénévole, et qu'il ne se trouve pas facilement (15 000 exemplaires tirés en 199735(*)), d'autre part, nous souhaitions nous intéresser aux gays et aux lesbiennes. Nous avons donc choisi de porter notre attention sur le magazine Têtu qui semble être le vecteur le plus reconnu de la presse homosexuelle, depuis sa création en juillet 1995. D'après une enquête de l'OJD36(*) pour l'année 2001 (voir tableau et graphique ci-dessous), il a un tirage d'environ 70 000 exemplaires en augmentation constante et une diffusion payée de 35 000 exemplaires , dont 7000 abonnés avec un taux de reprise en main de 4.05 personnes différentes par exemplaire, soit une audience totale de 172 000 lecteurs chaque mois selon une étude du lectorat dirigée par HEC. Depuis le mois de novembre 2000, le magazine contient chaque mois un supplément détachable de proximité « L'agenda de Têtu ». Ce carnet d'environ 64 pages est encarté dans le magazine tous les mois et développe l'actualité culturelle, évènementielle, des rencontres, et des sorties ainsi qu'un répertoire pratique des adresses pour chaque région de France.

Période Diffusion totale Diffusion payée Tirage

2001 34 622 34 152 69 536 2002 44 019 43 499 81 518

Source : Diffusion contrôle

Source : Diffusion contrôle

Il existe également un certain nombre de mensuels gratuits que l'on peut trouver dans différents établissements homosexuels (bars, restaurants, associations...). Mais ils sont généralement une portée régionale.

Ce magazine sera étudié sur une période d'un an pour tenir compte des fluctuations saisonnières. Nous avons sélectionné l'année 2001 pour réaliser cette étude, au total 11 numéros (du n°52 au n°62). Le magazine est mensuel mais le numéro d'été est double (juillet / août).

Le corpus s'étend également à une série de huit entretiens que nous avons réalisé auprès de personnes concernées. Nous avons ainsi interrogé quatre garçons homosexuels et quatre filles lesbiennes. Le guide d'entretien, leur présentation ainsi que certaines retranscriptions sont présentés en annexe de ce travail. Nos interrogations portaient principalement sur leurs habitudes en matière de loisirs, de consommation, de mode, de presse...ainsi que sur leur perception de l'homosexualité en général. Ces entretiens ont permis de saisir quelque peu la réalité de ce qui est visible à la lecture du magazine mais aussi d'en soulever les points les plus pertinents. Ces enquêtés ont été sélectionné d'une part dans notre entourage mais aussi par le biais de différents contacts associatifs. La fonction de ces entretiens est donc d'éclairer le sujet du point de vue des acteurs eux-mêmes qu'ils soient lecteurs de la revue ou non.

2. Les lecteurs

L'audience de ce magazine est sexuellement, sociologiquement et idéologiquement située (cf. annexe à propos du lectorat). Les profils des lecteurs sont connus des magazines, qui commandent à ce sujet des études ou des enquêtes, à des fins d'ajustements rédactionnel et publicitaire. Nous n'avons trouvé qu'un sondage marketing qui a pu nous fournir des chiffres. Les profils sont connus mais ils ne sont que de profils supposés, c'est-à-dire que les rédacteurs, supposent ce que le lectorat gay attend. Nous trouons une sorte d'homogénéisation des thèmes qui doivent renvoyer aux mode de vie homosexuels. La question sera de voir si effectivement ils reflètent la réalité ou s'ils ne font que la représenter.

D'après les chiffres que nous avons pu obtenir d'après des études de lectorat37(*), nous voyons que le lectorat est essentiellement homosexuel : 85% (gays et lesbiennes) et surtout masculin : 85% d'hommes. Les lecteurs sont plutôt fidèles, 50% le sont depuis le premier numéro et 88% des ventes en kiosque sont effectuées par les mêmes lecteurs d'un mois sur l'autre. Les 25/34 ans rassemblent quasiment la moitié du lectorat (46%) suivis par les 35/44 ans qui en représentent presque un quart (24%). Le lectorat est plutôt majoritairement actif avec une prédominance des employés et des ouvriers (43%) mais aussi des professions libérales et cadres (37%). Le lecteur moyen est plutôt urbain, 70% résident dans une agglomération de plus de 100 000 habitants et pour plus de la moitié (55%) en Province. Ici, nous pourrions faire l'hypothèse d'un besoin de reconnaissance identitaire plus important que pour les lecteurs vivant à Paris (37%) où l'homosexualité a son « fief », le Marais et où se multiplient les lieux de sociabilité gays et lesbiens.

La question de la réception pose de nombreuses difficultés. L'audience de la presse est délicate, chacun ayant un rapport singulier au contenu et il serait trop ambitieux de vouloir le contrôler. Nous avons certes, récolté un certain nombre d'informations par le biais de nos entretiens mais elles restent très largement insuffisantes. P.Albert soutient, à propos de la presse spécialisée, comme c'est le cas pour les magazines gays et lesbiens, qu'elle est davantage « l'écho des idées et des goûts de ses lecteurs que des opinions et des choix de ses rédacteurs »38(*), c'est pour cela que les magazines font des sondages, des enquêtes, des questionnaires, des études marketing afin de bien connaître leur audience et s'ajuster ainsi à sa demande. Sans souscrire au fait que les représentations véhiculées sont celles des lecteurs uniquement, que les images vues dans la presse ne seraient que le reflet de la société, nous pouvons considérer que ces représentations et images contribuent à façonner, influencer le discours et les représentations des lecteurs. Il faut donc se placer dans une problématique de transmission de l'information, c'est-à-dire, que le lecteur ne va pas être passif, il ne va pas recevoir le message de façon autoritaire. Le sens du message est construit, négocié au niveau de la réception et pas imposé et seulement transmis aux récepteurs. « Les opérations de décodage vont faire appel à des capacités symboliques et cognitives des individus. Ceux-ci ne sont pas des réceptacles prêts à accueillir des contenus de culture. Ils sont actifs quand ils créent le sens ».39(*)

Cependant, nous avons pu constaté que le sujet de la presse présentait des réponses assez unanimes auprès de nos huit enquêtés. Nous avons pu remarqué que la plupart du temps, ils ont un regard critique vis-à-vis de cette presse.

Dans l'analyse du magazine pour interroger le terme de culture gay et de sa construction, nous ne pouvions pas nous placer du point de vue du lectorat, le décodage de l'information étant propre à chacun. En effet, les signes, les mots, les images peuvent donner lieu à des nombreuses et hétérogènes évocations pour chacun des lecteurs, selon leur sexe, leurs références sociales, leurs expériences personnelles...Cette question de la réception ne nous a pas paru pertinente dans ce sens là. Nous avons préféré effectuer quelques entretiens avec des personnes homosexuelles pour confronter les données que nous avons pu obtenir avec l'analyse des revues et la réalité, même objectivée. Nous n'avons pas choisi non plus de nous intéresser de prés à la conception du magazine, bien que les choix qui peuvent y être fait ont une signification certaine. Mais, étant donné qu'un magazine est destiné à être lu par le plus grand nombre, il est difficile de dire si ces choix sont réellement culturels ou s'ils ne sont que marketing.

III) Le traitement des données

Nous interprétons tous en fonction de schèmes de lecture, d'appréhension du monde qui nous appartiennent. C'est pourquoi, nous devons mettre au jour les grilles d'observation du matériau et d'analyse à des fins d'objectivation, de distanciation.

Le traitement des données pose le problème de l'objectivité, le discours analysé est naturel, donc beaucoup plus accessible donc plus facilement interprétable. Il faut mettre en place des « techniques de rupture » pour ne pas se laisser tenter par une simple « lecture du réel ». Ce qui est visé, c'est le dépassement de l'incertitude c'est-à-dire, si ce que nous croyons voir est effectivement contenu dans le discours, et l'enrichissement de la lecture, par la découverte de contenus et de structures confirmant ou infirmant ce que nous cherchons à démontrer.

1. Une analyse quantitative

L'analyse de contenu quantitative est une technique de recherche qui permet d'évaluer le contenu des textes de communication. Elle consiste à observer le message par le biais de grandes rubriques de classement qui forment les catégories thématiques de l'analyse. Le contenu est donc classé et éventuellement quantifié par des calculs de fréquences, ou de surfaces qui va donner lieu à une grille de catégorisation thématique. Cela va permettre de sélectionner ce qui est le plus pertinent pour la suite de l'analyse.

Pour cela, il faut choisir un mode d'enregistrement et de numérotation (la manière de dénombrer les messages) des données. L'unité d'enregistrement que nous avons retenue est celui du calcul de surfaces avec la page comme unité de numérotation. Par exemple, dire qu'il y a x pages de publicité sur x pages du magazine. Cela nous a permis de voir quels thèmes privilégier, ceux qui sont le plus significatifs, les plus récurrents pour pouvoir construire la grille de catégorisation.

Cette grille (cf. annexe) d'analyse de contenu est quantitative puisqu'elle permet de découper le corpus en surfaces, et thématiques puisqu'elle divise le corpus des rubriques pour l'organiser en différents thèmes. La grille, ainsi organisée (en 4 thèmes principaux) prend en compte la totalité des contenus et permet de dresser un portrait général du contenu du magazine. Nous n'avons pas soumis les entretiens à une analyse quantitative rigoureuse. Ce matériau nous a principalement fourni des appuis ainsi qu'une mise en perspective de ce que nous avons pu trouvé pertinents dans l'analyse des revues.

Cette analyse quantitative a été administrée sur le corpus que nous avons précédemment défini, c'est-à-dire sur les 11 numéros de l'année 2001 du magazine Têtu. Pour chaque page, les images et les textes ont été pris en compte comme formant une entité. Nous avons distingué entre les surfaces publicitaires et les surfaces proprement rédactionnelle, une surface que nous nommons auto promotionnelle où l'on range les éditoriaux, les sommaires, les publicités pour le magazine ou son site internet, les coupons d'abonnement et les concours lancés par le magazine. Dans l'analyse qualitative qui va suivre, nous n'avons pas pris en compte les surfaces publicitaires ni les surfaces auto promotionnelles. Nous n'avons également pas traité le supplément vendu avec le magazine L'agenda de Têtu.

La grille de catégorisation se divise en 4 grands thèmes :

1. Le rapport à la mode, l'esthétisme et la sexualité

2. L'actualité gay et lesbienne en France et dans le monde

3. Les informations socio-culturelles

4. Autres (rassemble des éléments hétérogènes)

Le rapport à la mode, l'esthétisme et la sexualité

Dans cette rubrique thématique, nous avons rangé tout ce qui réfère aux soins du corps, de l'homme uniquement (rubrique récurrente : Beau). Les articles sont consacrés aux différentes parties du corps qu'il faut entretenir, de la tête aux pieds, en passant par des articles sur la forme, les produits de beauté masculins ou encore sur des instituts de beauté. Cette partie pourrait très bien se retrouver dans des magazines typiquement masculins comme FHM ou Men's Health. Nous avons également regroupé dans cette rubrique thématique, tout ce qui concerne la mode vestimentaire. Là aussi, tous les mois le magazine offre une rubrique qui y est spécialement consacrée (Garçonnière) aux accessoires, aux vêtements qualifiés de tendance. Là encore, ces pages sont exclusivement destinées aux hommes. On trouve aussi pour une large part des photographies de style pour présenter différents modèles, différentes collections de créateurs ainsi que des photographies que nous avons nommé photographies artistiques, de photographes plus ou moins célèbres, qui ont capturé l'esthétique homosexuelle, masculine uniquement. Enfin, nous y avons classé tout se ce qui se rapporte à la sexualité des gays, et pour une faible part, des lesbiennes, comme par exemple des enquêtes et reportages entièrement consacrés au sujet. En ce qui concerne les rubriques de vidéos et DVD pornographiques se trouvent dans la rubrique thématique des informations socio-culturelles et le courrier qui aborde les problèmes liés à la sexualité dans la catégorie « Autres ».

L'actualité gay et lesbienne en France et dans le monde

Cette rubrique concerne toute l'actualité qui va toucher de prés ou de loin les homosexuels aussi bien en France que dans le reste du monde (affaires pénales, juridiques, lois, associations, mobilisations, sport, show-biz...). Tous les mois, un certain nombre de pages est consacré aux brèves qui sont classées par pays, mais aussi une revue de presse internationale. On classe ici, également tous les reportages, enquêtes et dossiers spéciaux, comme par exemple : « L'état des lieux des droits des homosexuels dans le monde », « Le suicide des jeunes homosexuels » ou encore  « La vie gay en Argentine ». Nous avons classé aussi dans cette rubrique, toutes les informations relatives au virus du sida, auquel est consacré chaque mois une rubrique (Têtu +) dans le magazine. Notons également que depuis l'année 2000, Têtu publie un supplément par an entièrement dédié au sida.

Les information socio-culturelles

Cette rubrique rassemble les articles et les critiques sur le cinéma, la littérature, la musique et la télévision, ainsi que des interviews de personnalités gays ou non. Le magazine peut servir de guide dans ces domaines. Nous avons classé ici aussi les dossiers plus complets sur la télévision, le cinéma homosexuel ainsi que sur la pornographie masculine. Tous les mois, le magazine rend hommage à une personnalité homosexuelle disparue, c'est dans cette rubrique thématique que nous avons rangé ces articles.

Autres

Cette rubrique rassemble des éléments hétérogènes, comme par exemple, le courrier des lecteurs (courrier en général et courrier spécifiques aux 15-20 ans), les différents billets d'humeur que l'on peut trouver : La chronique d'Axelle, Chatting with la chocha, Une folle à sa fenêtre... et depuis le mois de septembre 2001, l'horoscope.

Les résultats seront intégrés à l'analyse qualitative, et commentés dans les différents chapitres. Cette analyse quantitative nous a permis de dresser le contenu du magazine et de nous diriger vers les espaces intéressants à étudier en fonction de nos axes de recherche.

2. L'analyse qualitative

L'analyse de contenu appliquée qualitativement se découpe en 3 étapes40(*) : la pré-analyse, l'exploitation du matériel avec le traitement des résultats, l'inférence et l'interprétation...C'est une méthode sûre pour dégager le sens, formuler et classer tout ce que contient un document41(*). Tout document, parlé, écrit ou sensoriel contient potentiellement une quantité d'informations sur la personne qui en est l'auteur, sur le groupe auquel elle appartient, sur les faits et évènements qui y sont relatés, sur les effets recherchés par la présentation de l'information, sur le monde ou le secteur du réel dont il est question. L'analyse de contenu se veut une méthode capable d'effectuer l'exploitation totale et objective des données informationnelles. Elle doit permettre, a priori, d'éliminer la subjectivité du chercheur, le recours à l'intuition et aux impressions personnelles.

La pré-analyse est la phase d'organisation, elle a pour but l'opérationnalisation et la systématisation des idées de départ permettant d'aboutir à un plan d'analyse. Ceci implique le choix des documents à soumettre à l'analyse, dans notre cas, un corpus de 11 numéros de la revue Têtu d'une année, la formulation des hypothèses et des objectifs. Il faut d'abord procéder à une lecture flottante, une lecture intuitive, très ouverte à toutes idées, réflexions, hypothèses ou guidées par certaines hypothèses provisoires. La revue est destinée aux gays et aux lesbiennes, les personnes qui la lisent se considèrent donc a priori comme tels. On pourrait se dire que l'acheter, c'est déjà s'inscrire dans un groupe spécifique. La revue serait même pour certains, notamment aux individus vivant en province isolés de tout rapport avec l'homosexualité, un soutien et un trait d'union avec la vie gay.

Au fur et à mesure, la lecture devient plus précise en fonction d'hypothèses émergentes, de la projection sur le document de théories adaptées...Pour en savoir plus sur le message que l'on analyse, il faut mettre une distance avec ce que l'on lit et bien se rendre compte que la communication suggère un émetteur et un récepteur. Dans le cas présent, l'émetteur est le journaliste et le récepteur est, a priori, un public de gays et lesbiennes. Il serait intéressant de voir, par exemple, si certains articles ont une fonction d'identification, s'ils incorporent le lecteur dans son discours. Cela peut se voir en observant les marques de l'énonciation qu'emploie le journaliste c'est-à-dire s'il emploie un « nous » pour parler des gays et des lesbiennes, laissant ainsi suggérer l'idée d'appartenance à une même communauté.

L'analyse de contenu thématique consiste à découper le corpus selon les thèmes choisis (cf. grille d'analyse en annexe).

L'analyse de l'énonciation participe également à l'analyse qualitative des données. Les travaux autour de l'énonciation s'organisent sur des principes issus de la linguistique. Ils partent du principe que tout message implique une interaction, car la parole s'adresse toujours plus ou moins explicitement à un interlocuteur. La revue est constituée de locuteurs qui s'adressent à des lecteurs. Le message véhiculé par la revue est destiné aux lecteurs. Ici, le lectorat est majoritairement voire uniquement gay et lesbien (les études sur le lectorat montrent qu'il est réparti de manière inégale selon le sexe, en faveur des gays et au détriment des lesbiennes). Il s'agit de trouver dans les messages les marques de l'interaction, dans les textes ainsi que dans les images. L'analyse de l'énonciation se fait à travers l'analyse des formes rhétoriques. Elle s'attache à relever les marques, les indices d'opinion, de jugement, ce qui peut manifester une sollicitation. De plus, il me semble que le ton (ironique, revendicatif, moqueur...), la façon de représenter et d'évoquer les sujets sont aussi très importants. C'est pourquoi, il faut procéder à une analyse formelle du contenu de ces revues.

L'analyse sémiotique

L'analyse sémiologique peut s'appliquer notamment à des couvertures, des publicités ou mêmes des articles. Cette méthode a été décrite par Roland Barthes dans l'article « la rhétorique de l'image »42(*). Il la décrit comme adaptée particulièrement aux images publicitaires qui sont construites à partir d'une intention (comme la couverture de la revue étudiée ici). L'analyse des différentes couvertures du magazine est intéressante car elles constituent la première surface visualisée par le lecteur potentiel : elle est donc vue et éventuellement regardée avec attention par un grand nombre de personnes grâce notamment aux nombreuses campagnes d'affichage urbaine (métro, gare, devanture de kiosque...). Il faut noter au passage que le fait qu'un magazine destiné à un public homosexuel figure dans ces campagnes d'affichage peut être significatif d'une réelle évolution. Les couvertures sont construites comme la vitrine du magazine et révèlent ainsi par leur graphisme, le choix de l'image et des titres accrocheurs, le positionnement, l'identité revendiquée du journal. Elles peuvent être l'objet d'une analyse sémiologique de R.Barthes, car comme les publicités, elles sont le fruit d'une intention de construction du sens de l'image, dans la mesure où elles doivent être la vitrine du magazine.

CHAPITRE III ) L'IMAGE DE L'HOMOSEXUALITE

Sans revenir sur l'historique complète de ce qu'ont pu être les différentes représentations de l'homosexualité à travers les époques, nous en évoquerons dans cette introduction les grands traits allant d'un imaginaire en construction à une émancipation esthétique43(*). En effet, les représentations vont influencer les acteurs c'est-à-dire, dans le cas présent, les homosexuels. Ces représentations, ces images peuvent venir de l'opinion publique mais aussi des homosexuels eux-mêmes. C'est à partir de la Renaissance que se développe dans la littérature et dans les arts l'imagerie homo-érotique qui se caractérisait alors par une exaltation de la beauté masculine ou par la mise en scène des genres avec le travestissement (la confusion des genres aussi bien pour les femmes que pour les hommes). Le XVIIIiéme siècle voit apparaître l'image du bel efféminé pour les homosexuels et celle de l'androgyne pour les homosexuelles (le terme de lesbienne n'existait pas encore). De plus en plus, les homosexuels vont faire évoluer leur propre représentation jusqu'à rejeter l'image de l'efféminement car trop rattaché au monde des femmes, le texte de Platon « Le banquet »44(*) devint le texte fondateur de l'imagerie homosexuelle avec une mise en avant du culte de la virilité et du rejet de la femme. Cependant, l'intérêt croissant de la médecine et des psychiatres pour l'homosexualité va lier ce phénomène à celui de la décadence. Mais ce terme d'avant-garde fut associé à la modernité artistique et littéraire et devint le symbole d'une sensibilité exacerbée et d'un esthétisme raffiné, d'un goût prononcé pour la provocation, que ce soit pour les hommes ou pour les femmes, notons les apports importants du saphisme dans la production artistique. Cela va se traduire par l'émergence de modèle tel que celui du dandy véhiculé par Oscar Wilde ; la provocation devint un moyen de s'affirmer. En Europe, le contexte de la guerre va favoriser le thème de l'amitié virile. Beaucoup d'homosexuels ont construit leur identité sur le culte de la masculinité, le refus de l'efféminement et le mythe de la communauté d'hommes inspiré de la Grèce Antique. Cette amitié virile va s'exprimer également par le culte du corps et le culte de la jeunesse qui vont constituer un idéal homo-érotique. Il va donc s'opérer une rupture dans les représentations : le désir homosexuel ne passe plus forcément par la négation du sexe et le recours au néo-platonisme comme le voulaient les représentations antérieures. La célébration du corps androgyne symbolisait, pour la jeunesse des années 20, apolitique, américanisée, la rupture avec la génération qui avait entraîné le monde dans la guerre. Derrière cet effort d'indifférenciation, on pouvait lire la volonté d'effacer la distance entre les sexes, et de créer une beauté nouvelle, dégagée des stéréotypes. Petit à petit va se dessiner l'émancipation esthétique. Malgré la censure des médias, l'homosexualité est portée à l'écran ou en image avec des films ou des photographies dont il fallait décrypter les codes. Puis vont apparaître des magazines spécifiquement homosexuels avec l'émergence d'une iconographie propre (dessins, photographies, bandes-dessinées...). Aujourd'hui, l'homosexualité est présente dans tous les médias, la représentation a évolué mais de nouveaux stéréotypes demeurent.

Nous allons voir, à travers les images véhiculées par le magazine Têtu, quelles sont les images actuelles de l'homosexualité, si ces représentations correspondent à la réalité et quel rôle vont jouer ces images sur les acteurs.

I ) Une mise en vitrine de l'imagerie homosexuelle ?

Les images photographiques constituent un peu plus de 20% de la surface totale du magazine pour la période étudiée (cf. tableau en annexe). A la vue de ces pages, nous constatons l'absence totale des femmes, nous pouvons donc dire que Têtu véhicule une image de l'homosexualité masculine uniquement. Ici, nous entendons images par tous ce qui est photographies de mode ou photographies artistiques. Ce chapitre va donc être consacré à l'image de l'homosexualité masculine dans la presse.

Une analyse systématique des couvertures45(*)

Les couvertures de magazine se prêtent particulièrement bien au modèle d'analyse sémiologique décrit par Roland Barthes (cf. chapitre II). En effet, comme les publicités, elles sont le fruit d'une intention de construction du sens de l'image, dans la mesure où elles doivent être la vitrine du magazine. C'est d'ailleurs le cas des surfaces que nous appellons  autopromotionnelles  comme les offres d'abonnement, car elles font de la publicité en quelque sorte pour le magazine.

Nous avons effectué l'analyse des images des couvertures (voir exemple en annexe) suivant l'article « La rhétorique de l'image » de Roland Barthes46(*). Selon lui, l'image comporte 3 messages :

§ Le message linguistique

§ Le message symbolique ou connoté

§ Le message littéral ou dénoté

La première remarque que l'on peut faire à la vue de ces 11 couvertures, c'est, qu'aucune ne s'adresse directement aux lesbiennes. Toutes, sauf 2, s'adressent aux gays, en y affichant un homme plutôt jeune et plutôt beau, selon les modèles valorisés actuellement. Si l'on regarde l'ensemble des couvertures depuis que le magazine existe, sur un total de 75 numéros, on dénombre seulement 6 couvertures s'adressant directement aux lesbiennes. Il faut noter également que cela fait 3 années de suite que le magazine sort un numéro d'été « spécial plage » et que celui-ci s'adresse exclusivement aux hommes et est très spécialement orienté vers le sexe.

Il y a donc une mise en avant de l'homosexualité masculine dans les images. Si l'on regarde les chiffres concernant le lectorat47(*), on retrouve la même tendance : 85% des lecteurs sont des hommes homosexuels. Il faut donc se demander s'il n'y aurait pas là dessous qu'une simple logique marketing ? Nous pouvons nous demander en effet, si les lecteurs homosexuels masculins liraient autant le magazine si les couvertures étaient un peu plus mixtes ou si seul le fait de mettre un beau jeune homme en couverture les influence ?

Au travers de ces 10 couvertures - nous excluons volontairement celle du mois de Février avec Charlotte Rampling - nous voyons se dessiner une certaine récurrence. Tout d'abord, il est question dans tous les cas, de jeunes hommes peu vêtus. La composition en âge du lectorat, montre qu'il se situe pour une large part entre 25 et 34 ans (46%) mais nous ne pensons pas que ce chiffre soit significatif pour expliquer la récurrence de la jeunesse à travers les couvertures. En effet, il semblerait que l'une des « valeurs » véhiculée par la communauté gay soit celle de la jeunesse, le « culte » de la jeunesse. Les couvertures de Têtu répondent bien à ce schéma. Les gays semblent être liés au culte du corps et plus principalement celui du corps jeune.

Avec une analyse systématique de ces couvertures, nous pouvons remarquer que le message linguistique, c'est-à-dire, les différents titres portés à la une, n'ont rien à voir avec l'image qui est généralement tirée des pages mode48(*) du magazine (7 fois sur 11 sur notre corpus). Cependant, au vue des différents clichés, on est en droit de se demander si le but de ces photographies est réellement de promouvoir tel ou tel vêtement, ou si ce n'est pas un genre de prétexte à la mise en scène des corps. Les modèles qui sont mis en avant sur ces couvertures répondent tous au critère de la jeunesse, de la beauté et de l'érotisation. Ils ciblent un lectorat qui est majoritairement homosexuel et masculin mais les images, nous le verrons, ne sont pas toujours spécifiquement gay.

1. Le culte du corps et de la jeunesse

Si on en croit ce que nous dit et ce que nous montre le magazine, le culte du corps est au coeur de l'imaginaire et du mode de vie des gays. Le corps doit être sculpté, épilé, décoré, parfumé...Il y a là un certain effort d'homogénéisation mais tous les homosexuels ne se comporte pas forcément ainsi. Le souci esthétique semble donc être extrêmement important : « C'est l'horreur, si tu n'es pas hyper bien goalé, crâne rasé, sein percé et bien sûr monté comme un âne, tu n'existe pas, et de surcroît tu as passé les 30 ans, tu n'as plus qu `à te ranger des voitures. Ta vie sexuelle est quasi terminée. »49(*). Ce témoignage montre la « loi » qui peut exister au sein de la communauté gay. Certains entretiens que nous avons réalisé insistent sur ces valeurs qui sont défendues par les homosexuels entre eux, à savoir la beauté, la jeunesse et la tendance : « Y'a une norme de la beauté », « on peut mal imaginer Têtu faire un pamphlet sur la mocheté », « ils disent [...] si t'es moche arrange-toi ! » (Laurent, 22 ans, étudiant). Cependant, les discours que nous avons recueilli semblent portés un regard critique sur cette singularité présente dans les pages du magazine, que ce soient les garçons ou les filles :

« Un peu superficiel dans l'ensemble » (Benoît, 28 ans, ingénieur)

« Mon avis, c'est que toutes ces images sont des provocations...elles renvoient une image qui n'est pas forcément réelle... » (Sophie, 23 ans, étudiante)

« Pourquoi les couvertures des magazines gays sont-elles toujours plus ou moins orientées cul...Pour moi c'est que du négatif » (Pascale, 39 ans, enseignante)

« [...] ça c'est des photos pour mettre en valeur le magazine mais pour moi, y'a aucune valeur qui est représentée vraiment dans ce magazine » (A., 27 ans, artiste)

« Il est temps de passer à autre chose que la provoc' pour continuer de faire avancer nos droits » (E., 23 ans, cadre).

Les individus que nous avons interrogé ont donc, a priori, conscience de ce qu'il leur ait proposé dans cette revue. Ils dénoncent certaines directives suivies par le magazine. Pourtant, malgré le fait de critiquer le côté superficiel et singulier de Têtu pour ce qui est des modèles, les garçons interviewés montrent une certaine distinction entre eux et ceux qu'ils considèrent comme trop féminin. Cela peut se lire dans la linéarité de leur discours.

La beauté mais aussi la virilité serait alors une exigence. Dans de nombreuses petites annonces, on peut lire : « Folles s'abstenir », il y a donc bien une stigmatisation des homosexuels entre eux. On pourrait appeler cela une norme homosexuelle, la dictature du corps beau, jeune et masculin. Cette masculinité va s'exprimer uniquement à travers les images, les textes n'ont pas cette vocation.

Depuis, les années 60, on note un renouveau de la thématique corporelle50(*). L'apparence devient un souci croissant même si elle ne concerne d'abord que les femmes et les groupes sociaux les plus favorisés. La montée de l'individualisme va venir renforcer le rapport des individus avec leur propre corps. De plus, ce dernier devient une valeur en soi. Ainsi, de nouvelles pratiques corporelles apparaissent à des fins de santé ou de conformation à un modèle esthétique. On connaît l'importance du paraître, de l'apparence dans la société actuelle. Le thème du rapport au corps a peu été abordé durant les entretiens.

Les couvertures montrent toutes un rapport au corps ou à l'apparence évident, comme s'il s'agissait de montrer un certain modèle d'esthétisme, un idéal-type. Cependant, on ne retrouve pas dans cette presse gay énormément de conseils de bien-être, de santé que l'on trouve dans la nouvelle presse masculine. Seule une rubrique dévoile un véritable marché de la beauté masculine (Rubrique « Beau ») qui ne représente que 3% de la surface rédactionnelle totale sur l'ensemble du corpus. L'imaginaire homosexuel semble véhiculer un certain idéal de beauté. D'après l'analyse des couvertures, l'homme considéré comme beau doit avoir l'air viril et ne doit pas forcément « avoir l'air » d'être gay. C'est en effet ce que l'on constate. D'ailleurs si l'on regarde l'ensemble des supports gays comme les vidéo pornographiques, les publicités de messagerie téléphoniques, les flyers de soirée... on retrouve la même image de ce corps sublimé, plutôt viril.

2. Une apparence vestimentaire, corporelle et esthétique typiquement homosexuelle ?

On l'a vu, les valeurs qui semblent être défendues par les couvertures sont celles de la masculinité, de la virilité, de l'esthétisme mais aussi celle de l'érotisation des corps, et il n'y a pas forcément de référents, de codes ou de symboles homosexuels évidents (comme par exemple la casquette militaire de la 1ère couverture ou Doc Gynéco en train de se mettre du rouge à lèvres). L'image pourrait très bien servir pour un magazine féminin ou masculin. On a donc là une image de la masculinité et de la virilité universelle, il n'y a pas (ou plus) de masculinité typiquement homosexuelle. Même si les corps ne sont pas extrêmement musclés, les muscles étant une des plus grandes affirmations de la virilité, le corps est magnifié.

On pourrait comparer cette constatation aux vestiges de l'Antiquité où l'éphèbe encore imberbe était le canon de beauté. Le torse épilé est très répandu à travers les couvertures de Têtu. L'imberbe symbolise une sorte d'éternelle jeunesse. Pourtant le poil reste l'expression même de la virilité. Les photographies sont très présentes dans la revue, les plus nombreuses sont celles qui présentent des modèles portant les dernières nouveautés de créateurs. Rappelons que ces images représentent 17% de la surface rédactionnelle totale sur l'ensemble du corpus, c'est d'ailleurs la part la plus importante comparée à toutes les autres rubriques. Cependant, pour vanter ces différentes tenues, les photographies mettent en scène des thèmes que l'on pourrait qualifier de ciblés et même de stéréotypés (cf. annexe des illustrations).

Prenons quelques exemples :

· « 69 » (n°52) : ce thème met en scène un univers très kitch avec 2 garçons à la beauté lisse et juvénile. Il y a donc ici un rappel à la jeunesse.

· « Les garçons d'Agadir » (n°53) : ces clichés mettent en scène une bande de jeunes copains au Maroc. C'est l'été, ils sont bronzés, ils sont très masculins, en maillot de bain moulant, ils se regardent, se prennent par le cou...rien ne laisse supposer un seul instant qu'ils sont homosexuels mais on peut évoquer à la vue de ces images, l'idée d'une amitié virile entre hommes qui répondrait à une certaine représentation de l'homosexualité que nous avons rappelée en introduisant ce chapitre.

· « Alone togheter » (n°54) : ces pages évoquent clairement l'androgynie avec des modèles asiatiques jouant sur la confusion des genres.

· « Goodnight princess » (n°55) : c'est le nom d'un tour classique (gud'nait prin'ses) dont se servent les gigolos brésiliens pour dérober la garde-robe des vacanciers étrangers. Ce thème évoque donc ces gigolos avec des plumes, des strass, des paillettes, un peu à la façon du carnaval de Rio.

· « Glad you game » (n°56) : ce thème met en scène des hommes de différents styles en pleine jouissance. Le message n'est pas toujours clairement homosexuel, mais certains éléments viennent cibler ce message.

· « Splash » (n°57) : ici, on retrouve deux garçons selon le thème de l'amitié également mais plutôt dans le genre dandy que nous avons évoqué en introduction, dans le genre publics schools des années 50 favorisant les amitiés particulières.

· « Camping zone »(n°58) : ces photographies montrent un seul modèle avec une évocation de virilité tantôt avec des attributs militaires, tantôt avec des attributs de bad boys à la limite casseur de pédé, selon l'avis d'un lecteur dans la rubrique Courrier.

· « Garçons coiffeurs »(n°58) : le titre même du thème évoque tout de suite l'homosexualité d'un point de vue stéréotypé. Les images montrent des garçons à l'allure très efféminés dans un style rétro (photographies en noir&blanc, chaussettes jacquard, veste en pied de poule, béret, mocassins...).

· « Rod & Johnny » (n°60) : les images sont en noir&blanc, les hommes sont vêtus de cuir et chevauchent une grosse cylindrée. On est ici dans une esthétique renvoyant à l'image de l'homosexualité d'une certaine époque.

· « Xmas from Transylvania » (n°62) : dans ce thème règne la confusion des genres (travestissement) et de nombreux référents sado-masochistes.

On voit donc que si les couvertures ne sont pas toujours clairement homosexuelles, l'imagerie véhiculée par les pages mode semble être plus ciblée, elles mettent en avant une certaine érotisation des corps plus poussée que celle que l'on peut voir sur les couvertures (certaines pourraient presque tomber dans la pornographie), un certain modèle d'esthétisme (la virilité, l'androgynie, la confusion des genres...), une certaine référence homosexuelle (coiffeurs, cuir...) mais aussi une certaine fantaisie dans le vêtement.

En effet, selon la structure thématique que nous avons suivie, on peut constater que le thème du rapport à la mode représente presque un quart de la surface rédactionnelle totale sur l'ensemble du corpus. L'apparence reste donc un thème privilégié et le mot d'ordre est celui de la tendance. Au départ, il y avait de véritables codes vestimentaires chez les homosexuels : cuir, militaire, moustache, piercings...tout ces codes ont existé à un moment donné. Bien sûr, aujourd'hui, ils n'ont plus une signification si claire, ils correspondent à des époques, et certainement aussi à un besoin de se constituer une identité collective dans une société plutôt hostile à l'homosexualité. Cette démarche pouvait ainsi fonder un sentiment d'appartenance. Aujourd'hui, nous ne pouvons plus concrètement parler d'une mode homosexuelle spécifique, les garçons que nous avons interrogé disent ne pas suivre ce qui est tendance chez les gays : « La mode vestimentaire...des gays...non je pense pas que je la suive en ce moment...en plus est-ce qu'il y a une mode exclusive aux gays...je pense pas...avant oui sûrement...[...] Bon c'est sûr que les boutiques de fringue du Marais...t'as des trucs de fou...des bodys et tout...c'est sûr que c'est pas des trucs que je mettrais mais bon...mais je pense pas que tous les homos aujourd'hui...du moins dans la jeunesse gay, je pense qu'i y a plus une indépendance vestimentaire que ce qui avait à l'époque » (Laurent, 22 ans, étudiant) « Maintenant même les hétéros s'y mettent » (Florent, 21 ans, travaille dans la radiothérapie)

« Pour la mode par exemple, je préfère me calquer sur les bonnes idées des beaux garçons dans la rue que sur ce qui est proposé dans les magazines » (Benoît, 28 ans, ingénieur).

II ) Une remise en question des modèles reçus

1. L'omniprésence du sexe

Il est clair que les couvertures de Têtu sont aguicheuses, d'une part parce qu'elles mettent en scène de beaux jeunes hommes et que le lectorat est fortement majoritaire chez les homosexuels masculins et d'autre part, parce qu'elles dégagent souvent un rapport à la sexualité, et qu'il est bien connu, que le sexe fait vendre. C'est pourquoi, Têtu attire l'oeil avec de telles images mais aussi avec des titres qui accrochent :

· « Sexe : le porno vintage », « Saunas gay : vapeurs au banc d'essai » (n°52)

· « Sexe : made in France » (n°54)

· « Backrooms : sex-clubs à l'essai » (n°56)

· « Photo : le nouveau nu masculin » (n°57)

· « Le goût du sexe » (n°58)

· « Sexe : drague sur le net » (n°61)

Cette fonction est bien perçue par les lecteurs interrogés :

« Une couverture est faite pour attirer le regard. Je suis donc attirée par ce qui m'intéresse le plus [...] à cause des mecs et du mot SEXE... » (Benoît, 28 ans, ingénieur)

« Bon c'est sûr que les couvertures t'attirent l'oeil...moi quand je passe devant le kiosque, je bloque 2 heures... » (Florent, 21 ans, travaille dans la radiothérapie)

On ne trouve pas beaucoup d'articles consacrés directement au sexe (mis à part la rubrique sur les films pornographiques masculins gays qui ne représente même pas 1% de la surface rédactionnelle totale mais qui n'hésite pas à montrer des extraits photographiques plutôt choisis et plutôt crus des films), mais l'illusion y est omniprésente. Un seul numéro était réellement tourné vers le sexe (n°58). Le titre en couverture : « Le goût du sexe », l'image montre en jeune homme en train de manger une glace avec de la crème glacée qui coule, est donc fortement connotée, une connotation qui n'échappe aux lecteurs: « [...] le mec qui mange une glace avec le truc qui coule...bon...on peut pas tellement dire qu'il y a un message hétérosexuel derrière... » (Laurent, 22 ans, étudiant)). Ce dossier constituait plus de 30% de la surface rédactionnel du numéro :

« Bêtes de sexe ? »

« Je baise donc je suis pourrait être la devise du mouvement gay »

« Comment baise en 2001 ? »

« 7 mecs parlent librement et naturellement de leurs coups en backrooms, de la fidélité dans le couple et de leurs fantasmes »

« Ne croyez pas ceux qui affirment que la capote n'est plus à la mode » (présentation de différents modèles de préservatifs)

« La jeune génération lesbienne ne diabolise plus le godemiché et invente de nouveaux jeux amoureux »

« Où trouver un gode ? »

« Trop de sexe tue le sexe ? » (Interview d'un homme qui n'a pas fait l'amour depuis 6 ans)

« [...] plongée dans le monde underground de la partouze »

« Revue en détail de la batterie d'ustensiles sexuels à l'usage de la femme moderne »

« Le porno est-il la vraie vie ? »

Notons aussi que les photographies, que nous avons désignées comme artistiques, peuvent soit mettre en valeur un certain esthétisme masculin (« L'oeil du ring », le photographe britannique James A. Fox a capté l'univers des boxeurs. Extrait dans le n°59, ou encore les clichés d'Alair Gomes dédiés aux corps des hommes sur les plages de Rio dans le n°54. Cf. annexe d'illustration), soit, quelquefois être à la limite de la pornographie, et cela explique peut-être le fait que la plupart du temps Têtu est rangé sur les étagères du haut aux côtés des magazines de charme dans les librairies.

De plus, nous constatons, d'après une analyse des articles, que le sexe y est fréquemment abordé, et cela dans n'importe quelle rubrique :

· Dans un billet d'humeur, le journalisme évoque le fantasme de l'hétérosexuel : « Le mec qui laisse des annonces sur le 36 15 Mon Q comme hétéro cherche 1ère expérience avec TTBM [...] » (n°52)

· Dans une rubrique, un auteur gay doit tenir un journal pendant un mois : « [...] lui avec qui j'ai baisé chaque jour, seulement devant des vidéos de porno hétérosexuel. » (n°52)

· Dans un billet d'humeur : « Vous pouvez toujours faire confiance aux homosexuels pour inventer de nouvelles façons de trouver du sexe à toute heure. Après tout, ce sont bien eux qui ont inventé le concept du backroom » (n°53)

· Dans un billet d'humeur : « Et si les homos cessaient de se rendre dans les backrooms et se mettaient tous à leur fenêtre pour draguer[...] si ce mec se faisaient payer 10 balles pour [...], il pourrait rouler en porsche. » (n°53)

· Dans la rubrique Tendances, présentation d'un objet permettant d'augmenter la taille du pénis : « La solitude du pompeur de fond » (n°58)

Nous pouvons également remarquer que le magazine contient de nombreuses publicités pour des messageries téléphoniques ou des sites internet de rencontres pour hommes et que le but de ces réseaux est fortement orienté vers le sexe : sur la surface publicitaires du corpus de l'année 2001, cela représente 16% (cf. annexe d'illustration).

Le sexe est donc omniprésent dans la revue et est souvent désigné, que ce soit en images ou en textes, de façon crue. De cette façon, Têtu maintient en vigueur un certain nombre de stéréotypes, comme celui de la promiscuité sexuelle. Ce constat est assez critiqué dans les entretiens. Les filles dénoncent cette mise en avant du sexe masculin dans une revue destinée a priori aux gays et aux lesbiennes. Les garçons font la même chose, cependant on s'aperçoit, dans l'énoncé que certains font de leurs pratiques que cette promiscuité sexuelle est plus ou moins présente.

2. Le stéréotype à l'épreuve

Nous pouvons dire que les images que véhiculent le magazine sont des stéréotypes du mode de vie des homosexuels : excentrique (on l'a vu notamment à travers les pages mode du magazine), narcissique, très porté sur le sexe (bien que ceci puisse être vérifié dans le discours de certains interviewés)...alors on peut se demander d'une part, comment sont nés ces stéréotypes et d'autre part, pourquoi un magazine gay les véhicule encore ?

Comme nous venons de le voir, le magazine fait souvent référence à la promiscuité sexuelle homosexuelle. Cependant, d'où vient cette conception de promiscuité, si généralisé dans notre société ? Avant la libération gay des années 70, l'homosexuel était vu comme un malade pervers et représentait un danger à cause de son goût pour la promiscuité prédatrice51(*). Pendant la période de révolution sexuelle, homosexuels et hétérosexuels se sont livrés à différentes expériences comme l'amour libre, le couple ouvert...et autres. Cependant, alors que ces divertissements sexuels ont été considérés comme une phase passagère dans l'évolution des moeurs, chez les homosexuels, ils ont été perçus comme un attribut essentiel. Là où les hétérosexuels ont été rebelles, contestataires et bohèmes, les homosexuels ont acquis une nouvelle série d'étiquettes permanentes : frivoles, impulsifs, incapables de contrôler leurs désirs ou de maintenir une relation amoureuse durable. Puis est arrivée la tragédie du sida, identifiée dés le départ comme une maladie homosexuelle, il était alors perçu par la société bien-pensante comme un châtiment divin ou biologique de la promiscuité et de l'immoralité des homosexuels. Cette étiquette est restée et s'est superposée aux stéréotypes déjà existants. Cependant, les chiffres mesurant les contacts sexuels entre hommes homosexuels ne contredisent pas cette promiscuité. Nous pourrions ainsi parler d'une hypothétique nécessité chez l'homme, hétérosexuels ou homosexuels, d'accumuler les conquêtes sexuelles. Cela ne serait donc pas l'apanage des hommes homosexuels mais des hommes en général.

Comme nous l'avons évoqué dans le premier chapitre, les individus stigmatisés, comme le sont les homosexuels vont avoir tendance, consciemment ou inconsciemment, à s'accommoder des stéréotypes en vigueur. Ainsi, les homosexuels assimilent des formes socialisées pour exprimer leur orientation sexuelle, ils intériorisent des stéréotypes. Ils assimilent les images de l'homosexualité qui font partie d'une culture globalisée, comprenant certaines modes et un langage corporel particulier. Ils apprennent les stéréotypes en vigueur dans leurs propres pays. Par exemple, si la société locale considère que les homosexuels sont efféminés, les homosexuels adopteront des gestes et des manières efféminés. Voilà pourquoi les homosexuels sont plus stéréotypés, ou plus reconnaissables a priori comme tels, dans les pays où les rôles masculins et féminins sont plus différenciés et stéréotypés, c'est-à-dire les sociétés machistes. Mais les homosexuels vont apprendre aussi qu'ils sont, selon le schéma véhiculé dans l'opinion publique, inconstants, instables, impulsifs...ainsi, certains peuvent s'orienter vers l'apprentissage du jeu de la conquête sexuelle, de la promiscuité, du couple infidèle...On pourrait dire qu'ils intériorisent et jouent les rôles et les conduites que la société attend d'eux. La création d'une identité propre, c'est-à-dire l'individuation dans quelque domaine que ce soit, implique toujours un questionnement des stéréotypes.

3. La confrontation avec la réalité

Sans avoir une vision trop binaire des choses, il faudrait se demander si les images véhiculées par Têtu sont en quelque sorte le reflet de la réalité. On l'a vu, la réalité est construite par toute une série de modèles reçus par le stéréotype, par l'opinion publique...Ainsi, Têtu ne serait qu'un vecteur de plus pour affirmer ces modèles, au risque même de les valoriser et de les homogénéiser à l'ensemble des homosexuels. Il est bien évident que Têtu a un lectorat très large au sein de ce groupe, étant donné qu'il est le seul magazine fait par et pour les homosexuels au niveau national. Cependant, on voit qu'il ne cible qu'une partie de la population gay. Nous avons déjà vu qu'il était destiné principalement aux hommes alors que le sous-titre précise qu'il est un mensuel gay et lesbien. Cette orientation a été perçue par les personnes interrogées et dénoncée :

« Têtu, c'est beaucoup plus mec...c'est très mec », « Ils ne mettent pas en valeur les choses importantes...je lis pas Playboy, je vais pas lire Têtu ! » (A. 27 ans, artiste)

« Je pense que les homos parisiens se retrouvent tout à fait là de dans : fringues, sexe, bavardages... » (E., 23 ans, cadre dans le management)

« [...] on est très loin de la mixité gay / lesbienne ! » (Sophie, 23 ans, étudiante)

De plus, étant le seul magazine représentant de la presse gay en France, il est loin de prendre en compte tous les aspects de l'homosexualité, comme par exemple, le fait de vieillir. Certains, dans la rubrique du courrier des lecteurs, s'en plaignent et parlent même d'une gérontophobie, d'un « racisme anti-vieux » de la part du magazine :

« « N'y a-t-il pas de-ci de-là un peu d'anti-vieux ? Par exemple, dans le testing des saunas, on peut lire : « des physiques improbables, des âges incertains... » » (n°54)

« Vous récidivez dans votre dossier sur les backrooms en vous gaussant des gérontophiles et en ne reculant pas devant un ignoble « ça sent l'hospice ! » » (n°57)

« J'avais envie de vous dire mon regret que votre revue n'aborde pas (ou si peu) cette problématique de l'âge » (n°59)

A l'évidence, un magazine est fait pour satisfaire ses lecteurs, et on voit que seulement 12% du lectorat a 45 ans ou plus. Cela pourrait donc expliquer le manque d'intérêt du magazine pour cette tranche d'âge.

Enfin on pourrait citer un troisième exemple, celui du critère géographique. En effet, on voit que toutes les boutiques, les instituts de beauté, ou encore les soirées cités dans Têtu (ici je ne prends pas en compte l'Agenda, supplément de Têtu) sont situés à Paris. Or, sur ce point, on remarque que plus de la moitié du lectorat (55%) réside en province, nous pourrions voir là un défaut de représentation ou comme nous le verrons plus loin, une homogénéisation basée sur la population gay parisienne majoritairement.

En ce qui concerne la promiscuité sexuelle que Têtu semble ériger en valeur évidente de l'homosexualité masculine, à travers un certain nombre d'éléments, on pourrait démontrer que la réalité se construit autour de cette idée même si, on a pu remarquer, essentiellement avec l'arrivée du sida et les manifestations pour le PACS52(*), que les homosexuels exploraient de plus en plus des alternatives à la promiscuité et cherchaient à former des couples stables, et ce malgré ce que peuvent nous en montrer certains médias.

Extrait de la rubrique du courrier des lecteurs :

« Je me dis qu'à mon âge (22ans) ce serait normal d'avoir quelqu'un avec qui je puisse partager autre chose qu'une histoire de cul » (n°52)

« C'est pas parce qu'on est rentré dans le moule qu'on est heureux » (n°53)

« Beaucoup de mecs sur internet me disent « Moi je me suis fait tant de mecs...tu veux baiser ? », c'est toujours la même chose ». (n°58)

De plus, la réalité des entretiens que nous avons recueillis, bien qu'il faille tenir comptes des biais qu'ils comportent surtout en évoquant un sujet comme le sexe, montre que les garçons avouent plus ou moins fréquenter les sites internet de rencontres gays essentiellement pour des rencontres furtives :

« Internet [...] pour les plans cul un peu spécifiques, c'est un bon moyen de trouver plus facilement...[...] et puis même si je suis en couple, je fréquente des établissements gays de sexe, je suis pas du genre à ne plus sortir sous prétexte que je suis avec quelqu'un » (Benoît, 28 ans, ingénieur)

« Rencontres sexuelles...oui beaucoup [par internet] et en boîtes aussi...sexuellement, ouais en boîte ça peut arriver...De toutes façons, la plupart du temps, c'est de l'occasionnel...très peu de petit copain stable...le stable, c'est l'aspiration quand même...[...] De toutes façons, un mec qu'il soit hétéro ou homo... » (Laurent, 22 ans, étudiant)

« Moi c'est pareil [...] c'est surtout occasionnel...contrairement aux lesbiennes je pense...c'est le super côté qu'il y a chez les filles... » (Florent, 21 ans, travaille dans la radiothérapie).

La notion de promiscuité sexuelle n'est pas foncièrement recherchée mais elle est pourtant présente dans la linéarité du discours des interviewés. Une grande enquête au sein d'une population gay diversifiée et nombreuse permettrait peut-être de nous dire si Têtu offre une représentation acceptable de cette promiscuité ou si le trait est grossi du fait qu'ils se basent beaucoup, semble-t-il, sur une partie de la population homosexuelle assez ciblée et finalement minoritaire.

III ) Le rôle des représentations

1. Se conforter à la fois dans sa masculinité et dans sa « féminisation » ?

Cette entreprise n'est évidemment pas limitée aux homosexuels : les hétérosexuels aussi remettent en question tous les modèles reçus. Nous pourrions dire dans ce sens que la mode androgyne des années 90 représente un effort pour se libérer des rôles et des apparences traditionnels de la masculinité et de la féminité, pour créer un style de vie plus libre.

On l'a montré, Têtu véhicule une certaine valeur de la masculinité, de la virilité mais aussi, accentue une « féminisation » de l'homosexualité, que l'on va retrouver, d'une part dans les images (certains thèmes des pages de mode comme on a pu le voir) mais aussi d'autre part, dans les textes avec, par exemple, l'emploi de termes féminins pour se désigner soi et les autres :

« Moi, je dis, cette folle n'a donc rien d'autres à faire de ses journée ? » (n°53)

« Vous n'êtes que des folles libidineuses ! » (n°53)

« Il faudrait être folle pour dépenser plus » (n°53)

« Parfum de folle » (n°54)

« Mais qu'est-ce qu'elle est vaporeuse ! »

« Ce morceau va finir sur le répondeur de millions de folles sexuellement insatisfaites ! » (n°54)

« On rechute. On redevient conne » (n°56)

« Quand les copines ricanent... » (n°56)

« Que demandent les folles ? » (n°57)

« Moi quand je couche, je suis une vraie salope » (n°58)

« L'idée de la chienne passive, ça m'énerve » (n°58)

« Pour réveiller la coiffeuse qui est en chacun de nous » (n°61)

Comme on le constate, le terme de folle est souvent employé pour désigner les homosexuels, le magazine oscillerait donc entre une image de plus en plus formatée de l'homosexuel masculin et un renforcement du stéréotype. On retrouve cette tendance essentiellement dans les pages mode mais aussi dans les pages shopping dont on pourrait qualifier les textes de commentaire de précieux (cf. articles en annexe d'illustration) avec des petits conseils sur la façon de porter vêtements et accessoires. Ce constat est souvent critiqué dans les courriers des lecteurs :

« Les mecs ne sont pas bandants, la mode proposée est trop folasse. » (n°53)

« Je considère qu'être homosexuel est une chose et qu'enfiler un petit haut moulant à paillettes en est une autre. Je trouve que faire sa folle c'est alimenter les moqueries des homophobes . » (n°56)

« Trouvez-moi une seule représentation d'un jeune homo sans vêtements techno ni cheveux platine et qui écoute du hard-rock...Be (more) open-minded ». (n°62)

Il y aurait donc un cloisonnement entre les différents looks homosexuels, qui se fait essentiellement ressentir dans les critiques de ceux qui veulent débarrasser l'homosexualité des stéréotypes et des clichés qu'elle véhicule, et principalement celui de l'efféminement.

2. Un modèle d'identification ?

Les médias ont un certain pouvoir d'influence évident, Têtu est le seul représentant de la presse gay en France, il est le seul porte-parole d'un groupe social minoritaire. Son influence ne peut qu'en être encore plus importante, d'autant plus qu'il peut constituer pour certains individus plutôt isolés de tout référents homosexuels, le seul lien avec ce monde auquel il pense appartenir, le seul contact53(*) possible. Etant la seule image à laquelle ils ont accès, l'identification se fera en fonction d'elle pour favoriser leur insertion dans ce groupe auquel ils se réfèrent. Le risque qu'il peut y avoir, serait de créer un conformisme dû au modèle normatif et peu hétérogène offert par ce vecteur de la presse homosexuelle. Les personnes que nous avons interrogées semblent avoir conscience de cette homogénéité :

« Il faudrait qu'il y ait une contre-pensée...Têtu ont sur le dos le poids de la communauté gay... » (Florent, 21 ans, travaille dans la radiothérapie)

« Je pense qu'ils sont conscients de véhiculer une image qui est...euh...même pas communautaire...qui est une image parisienne déjà ça c'est certain...finalement l'image d'une homosexualité qui est une minorité...[...] nous, on a été assez « intelligents » pour faire la part des choses mais il y a des garçons ou des filles qui commencent très tôt à lire Têtu parce qu'ils enfermés au fin fond de l'Auvergne par exemple et ils vont avoir une vision de l'homosexualité qui va être que ça... » (Laurent, 22 ans, étudiant)

Longtemps perçus comme des marginaux ou des anormaux, les homosexuels ne seraient-ils pas, au bout du compte, producteurs de normes, dans leurs discours (véhiculé notamment par la presse) et leurs modes de vie ? N'existe-t-il pas au sein du groupe des homosexuels un conformisme d'attitudes et de pensées auxquelles il est de bon ton de souscrire, par superficialité, par confort ou simplement par désir de cohésion avec le groupe ? Evoquer les normes serait aussi voir en quoi elles peuvent être porteuses d'exclusion ou inadaptées pour certains homosexuels.

Têtu crée et diffuse un imaginaire corporel, esthétique par son discours, essentiellement à travers les images :

« Les images sur papier glacé sont magnifiques, mais hélas, elles ne reflètent pas véritablement notre vie quotidienne, faites de stress, d'exclusion et de mal être. » (Extrait du courrier des lecteurs du n°52). Ce témoignage montre bien que Têtu se base sur une homogénéisation des homosexuels qui se référencerait à une certaine vision de l'homosexualité, c'est-à-dire qu'elle risque de correspondre à une minorité au sein de la minorité. Malgré les témoignages en ce qui concerne la mode que nous avons recueillis, à savoir qu'aujourd'hui, il n'est plus vraiment question d'une mode typiquement homosexuelle mais plutôt d'une relative indépendance vestimentaire, nous constatons que le modèle que diffuse Têtu est la plupart du temps peu représentatif de ces lecteurs (uniquement d'après le courrier des lecteurs et des entretiens que nous avons réalisé).

Aujourd'hui, l'esthétique homo-érotique dépasse largement la sphère homosexuelle. On assisterait même à une « normalisation » de l'image de l'homosexualité. En effet, cette image gagne en visibilité dans les médias, que ce soit dans les productions audiovisuelles, comme le cinéma ou la télévision, mais aussi dans les publicités, les publicitaires étant conscients du pouvoir d'achat des gays mais aussi de leur influence en matière de mode. Ainsi, les habitudes vestimentaires des gays, mais aussi des lesbiennes auraient constitué une histoire parallèle dans l'évolution de la communauté homosexuelle. Si chez les gays, le look identitaire a d'abord été une manière de se distinguer des hétérosexuels, son évolution récente brouille de plus en plus les pistes. Ni le tatouage, ni la boucle d'oreille, ni les cheveux décolorés n'est plus l'apanage des homosexuels comme à une certaine époque.

Pour clôturer ce chapitre, nous pourrions dire que Têtu veut réhabiliter une nouvelle image de l'homosexualité, proche de l'image de l'homme véhiculé par la presse masculine actuelle54(*), tout en conservant un recours aux stéréotypes soit par souci de reconnaissance, soit par désir de provocation, soit réellement par idéologie. Là encore, il est difficile de donner les intentions exactes du magazine.

CHAP. IV ) LES RAPPORTS DE SEXE ET DE GENRE AU SEIN DE LA SPHERE HOMOSEXUELLE

Nous avons souhaité traiter ce thème au vue de la quasi-absence des lesbiennes dans un magazine se disant « un mensuel gay et lesbien » mais aussi du fait que les représentations de l'homosexualité sont quasi-exclusivement masculines. On dénombre à peu prés 2,2% de la surface totale (c'est-à-dire, même en comptant les publicités et les surfaces autopromotionnelles) du corpus, destinée exclusivement aux lesbiennes, ce qui équivaut à une trentaine de pages sur les 1388 du corpus (cf. résultats quantitatifs en annexe). La rédaction de Têtu étant constituée à 85% d'hommes et le lectorat à 85% d'homosexuels masculins, on aurait là un facteur d'explications de l'absence de sujets lesbiens. Mais cette constatation ne se vérifie pas seulement dans la presse spécialisée mais aussi dans de nombreux autres médias. Lorsque l'on évoque l'homosexualité, c'est toujours en référence à l'homosexualité masculine. Le vocabulaire nous montre également qu'il y a beaucoup plus de termes qui permet de désigner les gays (de façon neutre ou péjorative) que les lesbiennes.

Ce thème n'est pas représenté dans la revue que nous avons choisi d'analyser, c'est pourquoi, il nous a semblé pertinent de le mentionner. Il existe en France, une revue destinée uniquement aux lesbiennes mais elle ne nous a pas paru révélatrice d'éléments de construction culturelle. Le magazine Têtu a lui-même publié une seule et unique fois un numéro spécial filles en supplément : Têtu madame, mais étant donné que l'opération ne s'est pas renouvelée, il était difficile de l'analyser comme données pertinentes.

Dans ce sujet qui souhaite aborder l'idée d'une culture homosexuelle, il nous a semblé nécessaire de s'interroger sur cette question de la mixité au sein de ce qu'il est de bon ton d'appeler la communauté homosexuelle quand on sait que la notion de communauté a tout de même pour but de transcender différentes frontières.

I ) La confusion des genres ?

1. Le sexe comme donnée biologique qui dichotomise le genre humain

Les attributs psychologiques et sociaux de l'homme et de la femme découlent naturellement de la différence biologique. Ces attributs sont également dichotomisés dans le but de délimiter les sphères du masculin et du féminin. La hiérarchie sociale implique un rapport de domination des hommes sur les femmes. Il a été montré que ce rapport est à l'oeuvre dans des structures et des fonctionnements asymétriques à tous les niveaux.

La sexualité humaine implique nécessairement la coordination d'une activité mentale et d'une activité corporelle, qui doivent toutes deux être culturellement apprise55(*). Le genre va structurer la sexualité, en inscrivant les actes et les significations de la sexualité dans une logique de rapport inégaux. Ainsi, il y aurait à la base, une différence d'attitude fille / garçon dans le domaine de la sexualité. La socialisation sexuelle va donc s'effectuer de manière différente chez les garçons et chez les filles. Prenons le cas de l'homosexualité dans nos sociétés. Les jeux sexuels sont plus fréquents chez les jeunes garçons que chez les jeunes filles : regarder, comparer, toucher les organes génitaux sont des activités communes chez les garçons et ne sont pas considérées comme des signes d'homosexualité. Au contraire, elles font partie de leur initiation à la masculinité56(*). En revanche, les élans affectifs, les baisers, les sentiments d'amour entre garçons sont mal perçus car considérés comme des signes d'homosexualité. C'est tout le contraire pour les jeunes filles qui pendant leur adolescence peuvent développer des liens affectifs très forts. Deux filles peuvent ainsi passer tout leur temps ensemble, dormir ensemble, et se téléphoner quand elles sont séparées. Mais dans ce cas, elles et les autres, considèrent cet attachement comme normal et n'est pas considéré comme un signe d'homosexualité.

Cette différence entre l'adolescence des hommes et celle des femmes a des conséquences importantes pour leur vie amoureuse et érotique ultérieure. C'est une des raisons pour lesquels, les hommes (hétérosexuels ou homosexuels) cherchent davantage la relation sexuelle, et les femmes, la relation affective. (cf. en annexe, certains résultats de l'enquête ASF). Ceci pourrait expliquer le fait que les gays soient plus tentés par la promiscuité sexuelle que les lesbiennes comme nous l'avons développé dans le chapitre précédent. A titre d'exemple, rappelons que la démocratisation du commerce gay qui s'est doublée d'un phénomène sexuel a donné naissance aux backrooms (espaces sombres à forte rentabilité sexuelle, symbolisent la drague organisée et systématique) et aux sex-clubs, et que ces concepts importés des Etats-Unis sont exclusivement réservés aux seuls hommes voulant avoir des relations sexuelles avec d'autres hommes dans un lieu où règnent les lois de l'anonymat, du silence et du sexe sans loi.

De même lorsque l'on regarde les petites annonces, notamment dans le supplément de Têtu, on constate, d'une part que les annonces de femmes sont très peu nombreuses à côté de celles des garçons, et d'autre part que l'annonce en elle-même diffère, les unes axant plus leur description d'un point de vue spirituel et les autres d'un point physique et sexuel :

« JF 23a, mignonne, curieuse, passionnée, ch. JF, pas de critères précis, ni préjugés, pour amitié voire plus, qui sait ? »

« JF 26a, câline, tendre, romantique, ch. JF 25 / 35a, avec charme de coeur et d'esprit. »

« Phil 32 a, brun, très court, sympa, mignon, 17 cm, naturiste, cho, b...et cul rasés, passif / actif, ch. H. et JH pour plans Q »

« Couples mecs 35a et 37a,B foutu, rech. Ami-amant de 30 / 40a, B foutu, Bo cul, passif, imberbe, disponible. »

( Agenda Têtu n°76, Mars 2003)

* 1 Nous allons employer dans cette étude aussi bien le terme gay que le terme homosexuel. C'est à partir des années 60 que le terme gay commence à se répandre au lieu du terme homosexuel. Il semblerait que l'adoption de ce terme représente un effort pour s `éloigner du modèle médical, et constitue une identité basée sur l'orgueil de la différence (in CASTANEDA M. « Comprendre l'homosexualité », Ed. Robert Laffont, Paris, 1999). Nous reviendrons plus loin sur ce point de vocabulaire.

* 2 ERIBON D. (Dir.) « Les études gay et lesbiennes », Editions du Centre Pompidou, Paris, 1998

* 3 FOUCAULT M. « Histoire de la sexualité, Vol 1 : La volonté de savoir » , Gallimard, Paris, 1976

* 4 ERIBON D. « Réflexions sur la question gay », Fayard, Paris, 1999

* 5 Idem

* 6 Interview de Michel Foucault dans Masques n°13, Septembre 1982

* 7 ERIBON D. « Réflexions sur la question gay », Fayard, Paris, 1999

* 8 MARTEL F. « La longue marche des gays », Gallimard, Paris, 2002

* 9 POLLACK M. « L'homosexualité masculine ou le bonheur dans le ghetto ? » in Communication n°35, 1982

* 10 POLLACK M. & SCHILTZ M.A. « Identité sociale et gestion d'un risqué de santé » in Actes de la recherche en sciences sociales, Juin 1987

* 11 BUSSCHER (de) P.O. « Les enjeux entre champ scientifique et mouvement homosexuel en France au temps du sida » in Sociologie et sociétés, Vol XXIX, n°1, Printemps 97

* 12 Le 12 juin 1982, le Ministre de la Santé annonce que l'homosexualité ne figure plus sur les listes des « maladies mentales » et le 4 août 1982, l'égalité de la majorité sexuelle entre hétérosexuels et homosexuels est établie.

* 13 OLIVIER L. avec la collaboration de NOEL R. « Michel Foucault : problématique pour une histoire de l'homosexualité » in Sociologie et sociétés Vol. XXIX n°1, 1997

* 14 TONNIES F. « Communauté et société : catégories fondamentales de la sociologie pure », Retz-CEPL, 1977 (1887)

* 15 BOURDIEU P. « La domination masculine », Seuil, Paris, 1998

* 16 BECKER H.S. «Outsiders», Ed. Métailié, Paris, 1985 (1963)

* 17 AMOSSY R.& HERSCHBERG-PIERROT H. « Stéréotypes et clichés », Nathan Université, Paris, 1997

* 18 SHERIF M. & SHERIF C.W. « Social Psychology », Harper-Inter Ed., New-York, 1969

* 19 AMOSSY R. & HERSCHBERG-PIERROT A. « Stéréotypes et clichés », Nathan Université, Paris, 1997

* 20 BECKER H.S « Outsiders », Esd. Métailié, Paris, 1985 (1963)

* 21 BERGER P. & LUCKMAN T. « La construction sociale de la réalité », trad. Française, Méridiens-Klincksiek, Paris, 1986 (1966)

* 22 BOURDIEU P. « Le sens pratique », Minuit, Paris, 1980

* 23 WEBER M. « L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme », Plon, Paris, 1964 (1920)

* 24 ERIBON D. « Réflexions sur la question gay », Fayard, Paris, 1999

* 25 ROCHER G. « Introduction à la sociologie générale, Tome 1 : l'action sociale », Seuil , Paris, 1968

* 26 CERTEAU M. (de) « La culture au pluriel », Essais Seuil, Paris, 1980

* 27 CUCHE D. « La notion de culture dans les sciences sociales », La découverte, Paris, 2001

* 28 BENEDICT R. F. « Echantillons de civilisation », Gallimard, Paris, 1950 (1943)

* 29 BARTH F. « Les groupes ethniques et leurs frontières » (trad. Française, 1ère éd. En anglais, 1969) in POUTIGNAT P.&STREIFF-FENART J. « Théories de l'ethnicité », PUF, Paris, 1995

* 30 GALLISSOT R. « Sous l'identité, le procès d'identification » in L'homme et la société n°83, 1987

* 31 BOURDIEU P. « L'identité de la représentation » in Actes de la recherche en sciences sociales n°35, 1980, pp 63-72

* 32 LASSWELL H. « Structure et fonction de la communication dans la société » in BRYSON L. « The communication of ideas », Harper, New-York, 1948

* 33 RIES MAN D. « La foule solitaire », Arthaud, Paris, 1964 (1950)

* 34 Lesbia est une revue lesbienne d'expression, d'information et d'opinion, membre de l'ILGA (International Lesbian & Gay Association) et de la Coordination lesbienne nationale distribuée en kiosque depuis une vingtaine d'années. Les couvertures sont imprimées en couleur seulement depuis 1995.

* 35 In Ex æquo n°13, décembre 1997

* 36 Office de Justification de la Diffusion dont les chiffres sont consultables sur le site internet www.ojd.com

* 37 Etudes Marketing Méditerranée en novembre 1999 et études HEC en juin 2001 sur le lectorat.

* 38 Cité dans PESSON D. « L'image de l'homme dans la presse masculine française : Lui, Playboy, Il » Thèse de troisième cycle de psychologie sociale, sous la direction de Mr G. Dujardin, 1984

* 39 RIBOUD E. « L'image de la masculinité dans la nouvelle presse pour hommes (FHM, M Magazine et Men's Health) » Mémoire de maîtrise de sociologie sous la direction de Mme M. Pagès

* 40 BARDIN L. « L'analyse de contenu », PUF, Paris, 1977

* 41 MUCCHIELLI R. « L'analyse de contenu des documents et des communications », Séminaires, Ed. ESF, Paris, 1974

* 42 in Communications, n°4, 1964

* 43 TAMAGNE F. « Mauvais genres : une histoire des représentations de l'homosexualité » , Ed. LM, Paris, 2001

* 44 PLATON « Le banquet », Flammarion, Paris, 1998 (385-370 av. J.C.)

* 45 Cf. analyse détaillée de la première couverture de notre corpus en annexe

* 46 BARTHES R. « La rhétorique de l'image » in Communications N°04 (pp 40-51), 1964

* 47 Cf. chiffres en annexe

* 48 Nous entendons par pages mode, les surfaces destinés à la promotion de différents vêtements de créateurs.

* 49 Témoignage de Pierre, 41 ans de Lille recueilli par David Lelait pour « Gayculture », Ed Anne Carrière, Paris, 1998

* 50 TRAVAILLOT Y. « Sociologie des pratiques d'entretien du corps », PUF, Paris, 1998

* 51 CASTANEDA M. « Comprendre l'homosexualité », Ed. Robert Laffont, Paris, 1999

* 52 Le Pacte Civil de Solidarité

* 53 RIESMAN D. « La foule solitaire », Arthaud, Paris, 1964 (1950)

* 54 Sur ce point, notons que 23% des lecteurs de Têtu lisent également la revue Men's Health.

* 55 BOZON M. « Sexualités et genres » in « Masculin-féminin : questions sur les sciences de l'homme » (dir. LAUFER J., MARRY C. & MARUANI M.), PUF, Paris, 2000

* 56 CASTANEDA M. « Comprendre l'homosexualité » ; Ed. Robert Laffont, Paris, 1999

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