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Les représentations du "devoir de mémoire" en contexte de démocratie plurielle: analyse de discours des leaders afro-descendants du Québec

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par Brice Armand Davakan
Université du Québec à Montréal - Maîtrise 2005
  

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CHAPITRE IV

LA MÉMOIRE COLLECTIVE ET SA TRANSMISSION

La revendication sociale et politique de la mémoire requiert une deuxième étape après celle de l'identité : c'est celle de la détermination de l'objet de cette mémoire. C'est dire que l'identité circonstancielle et instrumentale que se donnent les Africains et Afro-descendants dans le contexte québécois, à travers différentes tentatives d'action collective, requiert pour être crédible, la détermination d'un contenu propre. En effet, présentée tantôt comme un projet à réaliser par l'unité entre communautés afro-descendantes, tantôt comme une réalité sociale imposée par le reste de la société, l'identité «noire» semble assumée comme un contrecoup du racisme, phénomène étroitement lié à l'histoire de l'esclavage, à la domination et à l'infériorisation.

Ce quatrième chapitre du mémoire vise à comprendre le rapport des leaders interrogés avec leur histoire, ainsi que le processus d'harmonisation ou d'intégration de leurs trajectoires historiques très différentes, et parfois même opposées. C'est que identité et mémoire sont intimement liées comme nous l'avions montré dans le cadre théorique. Chez les individus comme chez les groupes en effet, la mémoire est le premier facteur d'identité. « Un peuple qui n'a pas de conscience historique n'est qu'une population, a déclaré un des leaders. Une population, c'est un attroupement d'individus, conscients ou inconscients ; ça peut être un troupeau» (AFR02). Et mieux qu'une simple volonté de figurer dans le récit de l'histoire québécoise ou de s'affirmer comme groupe social, cette rhétorique fait partie des stratégies pour contrer le complexe d'infériorité :

... quand on a la conscience de ce qu'on est, même si on ne sait pas exactement d'où on vient mais si on en connaît une partie, quand on connaît le plus de facettes possibles de son histoire, c'est-à-dire les parties qui sont valorisantes comme les parties qui sont négatives, on se rend compte qu'on est un être humain parmi les autres, avec les mêmes qualités et les mêmes défauts (AFR02).

Nous reviendrons dans le cinquième chapitre sur le discours et les stratégies de revendication de la mémoire. Pour l'instant, il faut remarquer que dans cette recherche, le glissement entre mémoire et histoire et été sciemment permis, dans le but de faciliter les entrevues, de favoriser l'articulation entre langage commun et langage académique en réduisant les subtilités conceptuelles. Trois questions ont été donc posées aux interviewés sur leur conception de l'histoire, sur leur rapport à l'esclavage des populations africaines et la colonisation des Africains et Afro-descendants, ainsi que sur les problèmes liés à la transmission de cette mémoire.

4.1. Le procès de la mémoire collective : différence et contribution

Pour comprendre et analyser les réponses données à nos questions par les leaders, il s'est avéré nécessaire d'examiner de plus près les groupes sociaux auxquels ils se sont identifiés, puis de faire certaines observations. D'abord, la quasi-totalité des interrogés sont de la première génération d'immigrants. Ceci signifie qu'éventuellement, l'immigration serait un facteur essentiel dans le regard sur l'histoire de leur groupe à Montréal. Or, les leaders se sont parfaitement identifiés aux membres de leurs communautés qui sont nés au Québec, et même aux Afro-descendants québécois de vielle souche. Cette posture de discours peut s'expliquer par le caractère relativement récent des immigrations africaines et caribéennes ; récentes en effet, ces immigrations ont cependant été massives au point où la première génération semble être représentative de l'ensemble des communautés immigrantes. C'est pourquoi, d'abord identitaire, la différence revendiquée s'est avérée logiquement mémorielle. C'est dire que la variation du lexique identitaire telle qu'élucidée dans le chapitre précédent donne nécessairement lieu à une variation des lieux (ou limites historiques et géographiques ) de la mémoire : mémoires ethniques, mémoires nationales, mémoires d'immigration, etc.

4.1.1. La revendication de la différence

La revendication de trajectoires historiques perçues comme marginales ou secondaires, différentes de celle de la société québécoise, vécues en tant que peuple à l'origine, puis en tant qu'immigrants aujourd'hui, a été évidente et clairement formulée dans le discours des leaders. Un leader haïtien dira par exemple que

...la communauté haïtienne, comme communauté, est issue d'une autre histoire, que l'histoire des Québécois. Nous avons notre propre histoire, dans le peuple aussi, et nous avons notre histoire aussi, comme immigrants, qui n'est pas le vécu d'une personne qui vit ici (HTI04).

Ce sentiment de différence est si profond qu'un autre leader, né en Amérique du Nord, et de parents américains, dira au sujet de ses racines africaines:

...it is important to us, from the standpoint of self-esteem, self awareness, self determination, self-respect... you need to know where you came from. We need to understand that we don't begin as African-Canadians four hundred years ago (ANG03).

Du côté des Africains, un des leaders a déclaré:

...je n'ai pas grandi au Québec; quand je suis arrivé au Québec, j'avais déjà 40 ans. J'avais tout un passé. J'avais ma propre histoire et j'avais l'histoire dont je suis issu, ma trajectoire politique, ma vision de monde (AFR02).

Mais la «vision du monde» portée par les leaders africains et afro-descendants ne se distingue pas seulement d'avec la société québécoise ; elle est aussi marquée, non seulement par l'histoire de domination de leur pays d'origine par l'Occident, mais aussi par l'actualité des conflits ethniques ou de classe qui déstabilisent encore ces pays. Ainsi, un leader d'origine africaine va se distancer de la mémoire globale du peuple québécois, mais aussi de la mémoire nationale de son propre pays d'origine :

... parce qu'il faut partir du raisonnement logique: quand on part de chez nous, on est déjà divisé. En Afrique il n'y a pas d'unité là-bas. Chacun, finalement se reconnaît dans son ethnie propre. Donc il n'y a que peut-être le Français et le gouvernement qui nous regroupent, mais quand on rentre spécifiquement dans certains détails, c'est fini: chacun se retrouve dans son ethnie. [...] Je porte une mémoire [de mon ethnie en Afrique]. Ici je porte une mémoire [de mon ethnie en Afrique] parce que dans mon raisonnement, dans mon comportement, tout ça, c'est vraiment [celle de mon ethnie en Afrique] (AFR03).

L'ethnie est le cadre de référence primaire pour ce leader africain, comme la race («nègre» en l'occurrence) et l'histoire qui lui est rattachée, devient le cadre de référence pour un autre, haïtien, qui dira sans détour :

C'est sûr que je suis relié à une histoire différente. Je suis né dans un pays de nègres comme on dit ; un pays qui a subi l'esclavage, un pays qui est dominé par une lutte qu'on peut dire lutte de classe en Haïti, entre les Noirs et les Mulâtres (HTI01).

Or, en approfondissant le débat, on découvre que pour ces mêmes leaders, l'histoire se poursuit dans le présent et ce n'est plus seulement la différence qui est revendiquée, mais aussi la reconnaissance d'histoires nouvelles qui se prolongent dans l'histoire globale du Québec.

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