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Les représentations du "devoir de mémoire" en contexte de démocratie plurielle: analyse de discours des leaders afro-descendants du Québec

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par Brice Armand Davakan
Université du Québec à Montréal - Maîtrise 2005
  

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3.2.2. Manipulation politique et querelles inter linguistiques

Hormis la cause interne de polarisation qu'est le besoin d'affirmation de soi (sujet), notre recherche a révélé l'existence d'une cause externe de division qu'est la manipulation politique. En effet, dans le contexte politique du Québec marqué par des conflits politiques autour de la langue ou de la nationalité, certains leaders dénoncent la stratégie des hommes politiques canadiens ou québécois, qui essaient d'entraver l'action collective des Afro-descendants en les opposant entre eux, en faisant croire aux uns qu'ils sont meilleurs que leurs congénères ou «plus proches» de la société d'accueil.

Les Occidentaux ont une façon de voir les choses: ils mettent des liens. Ce sont des gens qui ont une mémoire phénoménale. Ils ont les moyens, ils ont le pouvoir de faire, ils mettent des nuances. Ils peuvent dire bon, écoute : vous vous êtes Haïtiens, c'est probable, c'est propice, on peut travailler avec vous, vous nous ressemblez davantage. Mais dans votre communauté peut-être vous, vous êtes mieux: y en a d'autres de votre communauté qui ne sont pas corrects (HTI01).

Les leaders qui l'évoquent précisent que cette situation remonte au colonialisme, et est encore la cause de division chez de nombreux Afro-descendants y compris en Afrique même.

Nous sommes conditionnés comme ça... vous comprenez, nous sommes conditionnés comme ça. Et même en Afrique, entre les tribus, c'est «moi je suis mieux que toi.» Vous comprenez: ces gens-là vivent avec cette mentalité là. Et c'est devenu très dangereux pour eux-mêmes, entre eux comme frères et soeurs. C'est horrible! . Parce qu'ils sont conditionnés comme ça : les blancs vont leur dire: «vous êtes mieux que lui ; je vais vous donner ça, mais je ne vais pas donner ça à lui.» Et partout c'est comme ça: c'est une façon de créer des divisions, et dominer la situation (ANG01).

Ces facteurs de division semblent avoir eu un certain effet sur le discours des leaders. Par exemple, certains n'hésiteront pas à évoquer des points qui valorisent leurs communautés nationales par rapport aux autres communautés afro-descendantes, ou encore des traits identitaires qui les rapprochent ou les rendent plus semblables à la société d'accueil. Un leader qui affirme être conscient de cette manipulation avouera même avoir «joué le jeu». Les autres mentionneront entre autres, l'appartenance linguistique, le niveau de scolarité, ou encore la trajectoire ou l'expérience historique commune à leurs deux pays, d'origine et d'accueil. Finalement, on note une certaine compétition pour la ressemblance ou l'identification à la société d'accueil. Et dans cette course, les Afro-descendants anglophones du Québec partent avec un double handicap :

I'm seen as one of these people who advocate for change, change in the way the White society see the Black people. In Quebec, change as how the French sees the English ; so, in that capacity I am always advocating for change (ANG02).

Ils ont en effet très peu de ressources identitaires à mettre en commun avec leur société d'accueil :

People from African descent living in Quebec and Canada, but I would say particularly Quebec, have a very difficult time. The reason is very simple. The French Canadians since 1976 have suddenly find themselves in the political arena, and they have passed Bill 101 to ensure that they are the managers of Quebec. Nothing wrong with that. The only thing happens is that while they are making sure that they are fighting the English so to speak and making sure that they take hold of the government, then they have no time for the Afro-canadian people. And no time is left. By the time they get around to us, all the programs are finished, all the jobs are finished, everything is finished, and they say, Oh I'm sorry, I didn't realize you were here! Because we were never there anyway [rire] (ANG02).

Ce clivage n'est pas nécessairement admis par les leaders francophones, mais il est nécessairement source de discordes. Un leader haïtien dira d'ailleurs :

Lorsque nous rencontrons des groupes, moi, mes interlocuteurs de la communauté noire anglophone, c'est Dan Philip, c'est Noël Alexander, et tout récemment...le Révérend Gray. Mais je suis toujours en totale contradiction ; parfaite et totale contradiction, - je pèse mes mots quand-même - avec eux. Parce que nous n'avons pas la même façon de voir les choses. Dans leurs têtes, même s'ils ne le disent pas, « you french, you have an advantage». Ça veut dire quand vous parlez français, vous êtes Noir vous avez un avantage au Québec (HTI01).

Au total, cette étude nous a permis de vérifier que l'identité n'est pas toujours une donnée anthropologique ou ontologique préétablie et figée ; elle est souvent tributaire du contexte social global où le groupe évolue.

La définition identitaire des Québécois d'origine africaine et afro-descendante se retrouve aléatoire, contingente et conjecturale : l'auto définition comme groupe racisé est confrontée à la pluralité des origines nationales et à la diversité des réalités vécues, des besoins et préoccupations des groupes communautaires qui les composent, rendant impossible toute définition réifiée ou essentialisée. Or, en même temps, l'histoire de l'esclavage, du colonialisme ainsi que la réalité des discriminations sociales, n'ont fait aucun cas de ces nuances et diversités internes des peuples afro-descendants : ils sont contraints par le contexte social à agir, - ou plus exactement réagir -, contre les préjugés et jugements négatifs du reste de la société. Ainsi, la représentation qu'ils ont d'eux-mêmes, entre l'impossible «auto-racisation» et la racisation imposée (ou supposée) par le reste de la société, se définit par une autre forme d'identité mise en chantier, qui sera consciemment élaborée, volontairement instrumentale, et va puiser dans tous les matériaux historiques et culturels disponibles pour l'affirmation en tant que groupe, pour répondre à la réalité du racisme et des discriminations. Un leader haïtien l'explique :

J'espère qu'à long terme, nous vivrons dans des sociétés où, les gens ne seront plus jugés sur la couleur de leur peau, pour reprendre la vieille phrase de Marin Luther King, mais nous sommes encore une société où les gens sont discriminés sur leur apparence physique, sur la couleur de leur peau, et les Noirs le savent très bien. Et donc, quelque part, le regard de l'autre nous renvoie à une identité africaine canadienne. Donc, quelque part, Sénégalais, Jamaïcains, Noirs anglophones, Noirs américains, Haïtiens... se retrouvent tous dans une identité qui est, je dirais, définie comme noire (HTI03).

Et un autre conclura :

La première des choses, c'est de se mettre ensemble, qu'il n'y ait pas de Noirs africains, de Noirs jamaïcains, de Noirs ceci de Noirs cela ; qu'on se mette ensemble. Chacun peut travailler de son côté dans la communauté, mais, qu'il y ait un endroit [pour se mettre ensemble] (HTI02).

En répondant ainsi à la question identitaire et en se définissant négativement par la victimité, les Africains et Afro-descendants du Québec se mettent dans la posture nécessaire pour mener des revendications en tant que groupe et pour tenter d'obtenir «le redressement de l'histoire», d'obtenir un traitement différencié, voire même plus avantageux, de la part de la société d'accueil. Mais pour cela, il faudra articuler ces revendications en donnant à la mémoire un contenu précis : c'est l'objet du prochain chapitre portant sur la mémoire et sa transmission.

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