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Les représentations du "devoir de mémoire" en contexte de démocratie plurielle: analyse de discours des leaders afro-descendants du Québec

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par Brice Armand Davakan
Université du Québec à Montréal - Maîtrise 2005
  

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CONCLUSION

Les discours sur le devoir de mémoire parmi les leaders africains et afro-descendants de Montréal sont nettement tributaires, non pas seulement du contexte politique du Québec, mais aussi et surtout du sentiment d'intégration, à la fois socioprofessionnelle et symbolique des membres de leurs communautés : «...nous travaillons à rappeler l'existence de ce qui fonde ce racisme moderne, de ce qui fonde la discrimination des communautés afro-américaines, et c'est la traite négrière et l'esclavage. » (HTI03), a dit un leader. L'accent sera alors mis sur l'«image» qu'autrui a de soi, et le sentiment d'exclusion sociale est vécu comme une conséquence de l'histoire générale des peuples africains et afro-descendants. Cette conclusion s'est imposée à la suite de trois observations répondant à nos trois questions de recherches :

- les discours identitaires opèrent sur deux paliers distincts et clairement identifiables que sont l'auto-définition, donnant lieu à une identité régressive, à la «poupée russe» (Noir, mais aussi Africain, mais aussi Ivoirien, mais aussi du groupe Baoulé) et l'altéro-définition, plutôt progressive, se résumant à la gestion du jugement d'autrui, du regard des «autres» sur son groupe d'appartenance. Le premier palier est régressif parce que se décomposant en des origines nationales ou ethniques et perdant tout son sens dans le contexte québécois, utile à la quête existentielle, mais inopérant dans la revendication de mémoire ; mais le second palier identitaire, même flou et aux contours incertains, paraît plus efficace comme réponse à la négation de droits humains, subie par les peuples africains et afro-descendants, négation initiée par l'esclavage et perpétuée par le racisme et les politiques de ségrégation.

- La mémoire étant directement liée à l'identité, tel que démontré dans le cadre d'analyse, la mémoire que l'on peut dire «collective» chez les Africains et Afro-descendants de Montréal est essentiellement rivée sur le second palier identitaire, palier de l'identité artificielle, circonstancielle, en perpétuel réaménagement, et qui s'appuie sur l'histoire générale de l'esclavage complétée par des découvertes plus récentes sur l'histoire des «Noirs» au Québec ; le premier palier donne lieu en effet à des mémoires plus précises, mais éclatées, dispersées et non utiles à la revendication politique dans le contexte québécois. Or ce premier palier s'avère plus approprié que le second, quand il s'agit la transmission aux secondes générations d'immigrants pour surmonter la crise identitaire.

- Les représentations du devoir de mémoire se polarisent en deux tendances qui ne correspondent - en tout cas pour le cadre et l'envergure de cette recherche - ni aux groupes culturels afro-descendants (Haïtiens, Africains, Anglophones) ni aux orientations politiques des leaders (souverainistes ou fédéralistes), mais semblent plutôt dépendre des visions que ces derniers ont, comme individus, de la justice sociale et des méthodes de gestion des rapports de force. Sinon, en termes d'unanimité, ils considèrent tous que le Québec a un devoir de mémoire envers les Africains et Afro-descendants ; que malgré la moindre ampleur de l'esclavage et son statut de dominé, le pouvoir politique au Québec doit aux Afro-descendants de développer à la fois des initiatives symboliques et des politiques sociales pour les aider à renverser l'image déshumanisée laissée par l'esclave et aggravée par les médias imprudents ou sensationnalistes. Cependant, les deux pôles de différentiation portent sur l'attitude à adopter dans ces revendications et sont :

· d'une part les partisans de la conciliation, refusant la logique processive ou chicanière, avec un discours plutôt moraliste, mais opportuniste et «jouant le jeu» des influences politiques.

· d'autre part, nous avons distingué les leaders «militants», beaucoup plus actifs, au discours plus légaliste, souvent «réparationistes», mais se heurtant au défaut de réalisme et à la réalité de leur impuissance face aux pouvoirs politiques qu'ils interpellent.

À titre illustratif, on peut évaluer que les deux extrêmes se retrouvent dans les trois groupes de notre échantillon, dont ils représentent environ 40%, la grande majorité des leaders restant fermes, articulés, mais relativement modérés. Deux leaders se sont déclarés opposés à toute logique militante et se sont dissociés de toute rhétorique «raciale», contre trois qui en appellent à la lutte engagée pour la réparation ou la reconnaissance. Cette polarisation des attitudes rappelle les études faites par Gunnar Myrdal dès 1962, où le sociologue suédois identifie deux types de leaders ethniques : les «accommodation leaders» et les «protest leaders».

Les accommodation leaders ne remettent pas en cause le système de caste dont ils n'ont pas pour objectif le renversement. Dans ce sens, il s'agit d'un leadership statique. Toutefois, ils ont pour but d'arriver à la meilleure adaptation possible du groupe à la société. Ils s'efforcent ainsi d'arracher par la négociation et le compromis, les meilleurs aménagements possibles pour le groupe. Quant aux protest leaders, ils refusent l'ordre établi. Leur principal objectif est la destruction de la société divisée en caste. Ils se situent donc clairement dans une optique dynamique. Ils risquent en outre de développer des stratégies d'opposition pouvant aller jusqu'à l'emploi de la force physique (dans Martiniello, 1992, p.53).

Il est intéressant de remarquer que les accommodation leaders sont les préférés des classes politiques dirigeantes de la société d'accueil ou société dominante, qui trouvent ainsi dans cette polarisation, la faille permettant le maintien des rapports de force. Mais une question cruciale reste posée à savoir : pourquoi, face aux mêmes enjeux, dans les mêmes contextes, des leaders d'un même groupe «racisé», voire d'un même groupe ethnique prennent des options diamétralement opposées, ou adoptent des attitudes contraires?

À cette question, nous ne pouvons que constater que nous touchons ici aux frontières entre le sociologique et le psychologique, frontières que nos compétences ne nous permettent pas de franchir. Si par ailleurs, les trois constats exposés plus haut répondent à nos questions de recherches, notre cadre d'analyse a permis encore plus de comprendre le procès de l'histoire qu'intentent les Montréalais d'origine africaine ou afro-descendante.

En effet, Touraine avait souligné l'importance du symbolique dans les revendications des «nouveaux mouvements sociaux». Et justement ce qui est nouveau dans ce mouvement social, par rapport au Mouvement noir des années 60, c'est l'accent mis désormais sur l'«image» et l'«estime de soi» plutôt que - ou mieux que - sur les droits et la justice sociale. Ces derniers arguments ne sont pas totalement évacués, mais leur rôle dans les discours de revendication est devenu secondaire et ils sont de moins en moins bien articulés. Le racisme et les discriminations envers les «Noirs» sont devenus difficiles à pointer parce que justement combattus et sanctionnés sur tous les fronts juridiques et éthiques, et ce, dans toutes les sociétés modernes. Ils se sont cependant réfugiés dans les sphères privées, ceux de la liberté et des comportements individuels, devenus difficilement contrôlables : ils sont entrés dans le domaine des «goûts» et des préjugés, des symboles et des subjectivités individuelles ; c'est là, précisément, que la mémoire est sollicitée, avec ses interprétations sélectives et subjectives, pour combattre ces racismes et discriminations désormais ancrés dans l'image reçue, et donc devenus insaisissables. Finalement, le but de l'action collective n'est plus de changer historiquement la société - en tout cas, plus au point de vue légal - mais de changer socialement l'histoire, c'est-à-dire inverser l'image laissée par l'histoire dans le regard du reste de la société.

Seulement, cette démarche se heurte nécessairement à de nombreux défis parmi lesquels, le désintérêt des membres des communautés africaines et afro-descendantes vis-à-vis des débats ou enjeux d'histoire, le manque de moyens financiers et aussi d'organisation, les replis identitaires sur les nationalités d'origine ou sur l'affirmation des individualités, etc. La volonté des Africains et Afro-descendants d'affirmer leurs identités propres, leurs qualités de sujets, de maîtres de leurs volontés et de leurs choix sociaux et politiques, - cette exigence d'indépendance - a été une donnée fondamentale dans la rhétorique identitaire : elle oblige les leaders ayant une tendance holistique à plus de modération, de calculs, de nuances, de concessions, mais aussi de rigueur dans la formulation de leurs revendications et dans la négociation de la mobilisation. Ainsi, l'opposition, qui est le second principe des mouvements sociaux après l'identité, devient plus modérée et plus raisonnée. Le troisième principe énoncé par Touraine, celui de totalité a aussi pris dans cette recherche tout son sens.

En effet, l'autre constat important qui est issu de cette analyse est le caractère universaliste des revendications de mémoire ; les leaders ont, pour la plupart, insisté sur l'intérêt de leurs revendications pour l'ensemble de la société québécoise ; il transparaissait à travers les discours une volonté de faire partie intégrante des symboles et de l'histoire du Québec, y compris chez les leaders anglophones. Si tous ont, de différentes manières, mis l'accent sur ce caractère universaliste de leur requête, deux leaders vont expressément rappeler la célèbre «I have a dream» de Martin Luther King, où celui-ci dit rêver d'une société où l'on ne jugera plus les humains par leur couleur de peau. Le lien historique avec le mouvement noir est tout aussi explicite.

Néanmoins, les leaders reconnaissent que beaucoup de progrès ont été accomplis au niveau provincial, où leurs doléances collectives sont de plus en plus prises en compte. Ils sont donc optimistes pour la satisfaction de leur revendication. Au total, le devoir de mémoire signifie pour la plupart des leaders africains et afro-descendants à Montréal, des actions politiques concrètes qui facilitent la vie quotidienne de leurs communautés en leur permettant de relever le défi des préjugés racistes qui présument l'infériorité intellectuelle et culturelle des «Noirs».

Ce qu'il serait intéressant de mesurer à travers des recherches plus étendues, c'est le degré de partage de ces représentations parmi les communautés elle-mêmes, c'est-à-dire parmi les populations afro-québécoises ; nous prédisons sur la base de notre expérience à travers cette recherche, que les résultats seront sensiblement les mêmes. Mais pour l'instant, au-delà des intérêts partisans ou de groupes, il faut remarquer qu'à travers notre recherche c'est surtout la problématique du «vivre ensemble» qui était en jeu, de vivre en harmonie entre Québécois de toutes origines. Dominique Schnapper l'atteste, et illustre pertinemment notre position en la matière :

Les débats collectifs sur le passé, dit-elle, fondent une démocratie, qui devrait accepter de reconnaître ses erreurs, ses fautes ou ses crimes. La politique a aussi une dimension morale. Assumer son passé - non pas tout son passé, ce qui est impossible, mais celui qui a encore du sens aujourd'hui - fait partie des conditions de la pratique démocratique. Le débat collectif sur le passé, la reconnaissance des fautes collectives, sont nécessaires pour fonder une démocratie véritable (1999, p. 100.).

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