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Le pronom personnel de la troisième personne: Place et référence en français classique et en français moderne

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par Rose SENE
Université Cheikh Anta Diop de Dakar - Master 2006
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Dans ces exemples du français classique et du français moderne, les pronoms personnels employés représentent des noms et groupes nominaux précis et identifiables. Mais nous verrons que ce n'est pas toujours le cas, car les pronoms personnels peuvent aussi anaphoriser un énoncé, un groupe verbal, ou un adjectif comme c'est le cas parfois avec le pronom neutre le et les adverbiaux en et y.

1-1-3- La cataphore par le pronom personnel de la troisième personne :

Bien que la plupart des grammairiens du XVIIe siècle ne l'aient pas mentionné dans leur étude de la représentation pronominale, la référence cataphorique est un emploi à part entière. Elle est à l'opposé de l'anaphore, ce qui porte vers l'avant ou vers le bas. Lorsque le pronom personnel de la troisième personne renvoie à un antécédent qui se trouve non pas dans le segment antérieur (comme le cas de l'anaphore) mais dans le segment postérieur la référence et dite cataphorique. Et dans ce cas, Grevisse recommande dans

Le bon usage de ne plus parler « d'antécédent » mais de « conséquent » ou de « postcèden»49. Ce mode de référence est plus fréquent en langue classique où on le remarque souvent avec les pronoms le, il et en annonçant une proposition ou un énoncé.

-Avec le pronom neutre le :

« Nous l'avons, en dormant échappé belle :

Un monde près de nous a passé tout du long,

Est chu tout au travers de notre tourbillon »

(Molière, Fem. sav.V1266-8)

Le pronom élidé l'a la valeur d'une cataphore résumante puisqu'il renvoie à tout l'énoncé qui suit. Il en va de même dans les exemples suivants où le annonce la proposition qui suit.

(49) Grevisse (Maurice), Le bon usage, 13e éd. Paris, Duculot, 1993, p. 956

« Si j'avais un mari, je le dis,

Je voudrais qu'il se fit le maître du logis. »

(Id. ib v.1647-8)

« Et pour mari, moi, mille fois je l'ai dit,

Je ne voudrai jamais prendre un homme d'esprit »

(Id. ib.v.1663-4)

-Avec le pronom sujet il :

« Par quelle raison, jeune et bien fait qu'il est lui refuser Clitandre ? »

(Id. ib v.1655-6)

« Dès qu'il fut seul, Frédéric se rend chez le célèbre Pomadère où il se commande trois pantalons »

(Flaubert, Educ.sent. p.134)

Le pronom il dans ces exemples renvoie à des noms qui se trouvent dans la suite de l'énoncé. Ce mode de référence s'obtient aussi avec le pronom neutre il annonçant une proposition en français classique.

« Mais puisqu'il m'est permis, je vais à votre père »

(Molière, Fem. sav.v.203)

« Mon frère, il n'est pas mal d'avoir son agrément »

(Id. ib. v.410)

Le pronom il dans ces exemples-ci renvoie aux propositions : je vais à votre père  dans le premier exemple et d'avoir son agrément dans le second. Ces emplois sont irréguliers en français moderne où le pronom personnel il cataphorique serait remplacée par ceci ou cela.

-Avec le pronom en 

«Va, va-t-en faire amende honorable au Parnasse

D'avoir fait à tes vers estropier Horace. »

(Id. ib.v.1021-2)

Le pronom en introduit la proposition infinitive qui suit.

La référence cataphorique est encore en usage en français moderne avec tous les pronoms personnels de la troisième personne mais elle est beaucoup moins fréquente dans les textes modernes que dans ceux du français classique. La cataphore obéit aux mêmes règles sémantiques et morphologiques que la référence anaphorique.

Il en va de même pour les autres modes de référence que sont la référence déictique (où le pronom indique clairement la personne) et celle du pronom indéfini on qui s'est parfois accordé avec son référent dans certains emplois où il s'est substitué aux autres pronoms personnels.

Contrairement à la référence au texte, la référence déictique du pronom personnel de la troisième personne (que l'on trouve plus souvent dans la langue orale) ne pose pas de problème pour l'interprétation du pronom. C'est pourquoi dans la représentation des pronoms personnels de la troisième personne, les grammairiens et remarqueurs de l'époque classique, dans leur souci de clarifier la langue, se sont plus intéressés à la représentation anaphorique pour tenter de corriger les points où l'usage a manqué de précision dans l'emploi des pronoms.

La suite de notre travail portera alors sur l'étude approfondie de la référence du pronom personnel anaphorique et de son antécédent en français classique et en français moderne.

II- La relation entre le pronom et son antécédent :

Selon l'étude des grammairiens de la langue française comme Brunot, Haase etc., l'attention des remarqueurs du XVIIe siècle s'est particulièrement portée sur la représentation des pronoms et sur leur rapport avec le mot qu'il anaphorisent. En effet, ces derniers voulaient que la relation entre le pronom et l'antécédent soit claire et nette. Brunot rapporte comme tels ces propos de Bayle : « Vous savez mieux que moi (...) que le caractère de notre langue et ce qui le distingue de toutes les autres, est une manière nette, coulante débarrassée, de ranger les mots, qui fait qu'un lecteur ne balance point à quoi il doit rapporter les particules qui, le, son, que. »50

La relation pronom - antécédent s'appuie sur des règles fondamentales qui établissent entre ces deux termes un lien de dépendance. Ces règles reposent sur l'accord du pronom représentant avec le mot représenté mais aussi sur la mise en évidence de l'antécédent afin que le lecteur ne confonde pas le terme auquel il doit rapporter le pronom.

2-1- L'accord du pronom représentant à son antécédent :

Dans la représentation anaphorique, le pronom personnel doit prendre les mêmes marques morphologiques de genre et de nombre que le terme anaphorisé.

« Une pauvre servante au moins m'était restée,

Qui de ce mauvais air n'était infectée,

(50) Brunot (Ferdinand), Histoire de la langue française des origines à nos jours - TIV la langue classique, Paris, Armand Colin 1966.P.876

Et voilà qu'on la chasse avec un grand fracas

A cause qu'elle manque de parler Vaugelas. »

(Molière, Fem. sav. v.603-606)

Les pronoms personnels féminins singuliers la et elle reprennent une pauvre servante. L'accord grammatical permet facilement de repérer dans le texte l'antécédent du pronom. Il permet aussi de lever l'équivoque au cas où il y aurait possibilité de confondre la «source ».

«Et nous voyons que d'un homme on se gausse.

Quand sa femme chez lui porte le haut de chausse »

(Id. ib V.1646-7)

Ici la marque de genre du pronom lui (masculin) permet de désigner l'antécédent comme étant un homme et non sa femme

Remarque : Le pronom personnel complément lui employé en position accentuée après une préposition est impérativement du genre masculin, de même que lorsqu'il est en fonction sujet. Mais, il peut être indistinctement du genre masculin ou féminin lorsqu'il est proclitique au verbe. En effet Georges et Robert Lebidois expliquent : « lui de par son origine, est indifféremment d'un genre ou de l'autre mais il ne garde ce caractère épicène que dans un cas : lorsqu'il accompagne un verbe, auprès duquel il fait fonction d'objet secondaire (...) Dans tous les autres rôles, (sujet, complément d'objet premier, complément de proposition), il ne représente qu'un être masculin. » 51

Malgré les efforts de certains grammairiens qui tentent de faire respecter toutes les règles favorisant la clarté dans la représentation des pronoms, les écrivains classiques n'ont pas toujours respecté dans leurs textes la règle la plus

(51) Lebidois (G. et R.) Syntaxe du français moderne, Tome I. Paris, Picard, 1935. P.144

élémentaire : celle de l'accord. En effet, dans certains de leurs emplois ils ont favorisés l'accord avec le sens du mot. Ce phénomène est appelé syllepse et peut aussi bien toucher les marques morphologiques de genre, de nombre que les marques de personne. Par syllepse on entend un accord non pas grammatical mais conceptuel.

2-1-1- Syllepse de genre en français classique :

Dans la représentation anaphorique, on a un syllepse de genre lorsqu'un antécédent masculin est repris par un pronom féminin ou encore lorsqu'un pronom masculin reprend un nom féminin. Ce genre d'emploi crée un décalage entre le mot anaphorisé et le terme anaphorique puisque ce dernier représente un mot employé au sens figuré en lui donnant sa vraie signification ou vice-versa.

«C'est à vous non à moi, que sa main est donnée.

Je vous le cède tout, comme à ma soeur. »

(Molière, Fem. sav. v.1089-90)

Dans cet exemple : le (pronom masculin) anaphorise  sa main  (féminin) qui est en emploi métonymique (la partie pour le tout), mais il s'accorde avec celui à qui appartient cette main : Trissotin. Le pronom personnel s'accorde alors par syllepse de genre avec le vrai sens de l'antécédent. De même :

« Pour moi, par un malheur, je m'aperçois, madame

Que j'ai ne vous déplaise, un corps tout comme une âme

Je sens qu'il y tient trop pour le laisser partir » (2)

(Id. ib v.1213-5)

Dans cet exemple le mot âme est personnifié ce qui explique l'accord par syllepse lorsqu'il est repris par le pronom masculin il.

L'accord par le syllepse était courant en ancien et moyen français mais il était considéré comme source d'ambiguïtés à l'époque classique. C'est pourquoi les grammairiens voulaient qu'on l'évite dans les textes. Cependant l'emploi est resté chez certains auteurs de cette époque. Ferdinand Brunot et Charles

Bruneau 52 explique cela par le fait qu' « au XVIIe siècle, l'accord « par syllepse » était considéré comme une élégance ». Et pour cette raison, il y avait une certaine tolérance à propos des syllepses. Molière fait dire à Clitandre :

« Vous en vouliez beaucoup à cette pauvre cour.

Et son malheur est grand de voir que chaque jour

Vous autres, beaux esprits, vous déclamiez contre elle,

Que de tous vos chagrins vous lui fassiez querelle,

Et, sur son méchant goût lui faisait son procès

N'accusiez que lui seul de vos méchants succès. »

(Fem.sav. v 1331-6)

Le pronom personnel lui (masculin) anaphorise cette pauvre cour (féminin) qui est personnifiée par le locuteur, alors que dans les vers précédents, il l'a reprise par le pronom elle. La reprise par lui est du au fait que le locuteur identifie la cour à un homme. L'équivoque se trouve ici dans la possibilité que lecteur pense que elle et lui ne représentent pas la même chose, ce qui ne faciliterait pas la compréhension du texte.

(52) Brunot (F.) et Bruneau (Ch.) Précis de grammaire historique de la langue française, Paris, Masson et Cie , 1956 P.286

2-1-2- Syllepse de nombre en français classique :

Ce genre d'emploi est courant au XVIIe. Il est beaucoup plus facile à justifier que l'accord par syllepse de genre car on l'obtient surtout lorsqu'un pronom personnel pluriel reprend un groupe nominal singulier qui désigne un groupe de personnes.

On a un tel emploi dans cette réplique d'Ariste :

«Vous laisserez sans honte immoler votre fille

Aux folles visions qui tiennent la famille.

Et de tout votre bien revêtir un nigaud

Pour six mots de latins qu'il leur fait sonner haut »

(Molière, Fem.sav. v.687-90)

Dans cet exemple leur (pluriel) anaphorise le groupe nominal la famille qui est un nom collectif singulier et qui désigne dans la pensée d'Ariste : Philaminthe, Bélise et Armande (admiratrices de Trissotin). Le locuteur les nomme d'abord par la famille et en disloquant le mot il le reprend par le pronom leur. Ce phénomène était tellement à la mode en français classique que d'après Brunot, « on voit des grammairiens aller jusqu'à prétendre que il, lui au singulier, ne peuvent pas représenter les noms collectifs Assemblée, Conclave, etc. »53

Cependant, tout comme la syllepse de genre, ce type d'accord est considéré par les remarqueurs comme étant source d'équivoques pour le lecteur. Et, suite à la norme classique, il n'est pas admis en français moderne où l'accord du terme anaphorique avec son antécédent est grammatical et non conceptuel.

(53) Brunot (F.), Histoire de la langue française, T.IV, Paris, Armand Colin, 1966, p.890

« La foule oscilla, et, se pressant contre la porte de la cour qui était fermée, elle empêche le professeur d'aller plus loin »

(Flaubert, Ed. sent. p.35)

L'accord est grammatical lorsque le pronom elle (féminin, singulier) anaphorise un nom collectif féminin, singulier la foule.

En français moderne le pronom personnel représentant prend les marques morphologiques de genre et de nombre du mot qu'il représente.

2-1-3- Syllepse de personne :

On a une syllepse de personne lorsque le pronom de la troisième personne anaphorise un autre pronom d'une autre personne ou un groupe équivalent. En français classique, on peut l'obtenir avec le pronom sujet on à référence individuelle, lorsqu'il est employé pour représente une personne nommée et qui représente le ou les interlocuteurs.

« Qu'est ce qu'à mon âge on a de mieux à faire... »

(Molière, Fem. sav.v.20)

On est employé à la place de je qui convient après le syntagme prépositionnel à mon âge. Ce genre d'emploi peut également s'opérer avec les autres pronoms personnels.

 « Que craignez-vous ? Parlez : c'est trop se taire »

(Racine, Bérénice V.183) 54

Le français moderne a également renoncé à ce genre de syllepse.

(54) Exemple cité par Spillebout (G.), Grammaire de la langue française du XVIIe siècle, Paris, Picard 1985 P. 141

2-2- La mise en évidence du terme anaphorisé :

Lorsque le pronom personnel anaphorique reprend un terme, celui-ci doit être clairement identifiable dans le texte. Pour cela il est établi que le pronom doit être du même genre et du même nombre que l'antécédent.

Cette règle bien qu'étant essentielle pour repérer l'antécédent, n'est pas toujours suffisant pour lever l'équivoque. En effet, le choix du bon référent n'était pas toujours évident pour le lecteur au cas où il y avait dans l'énoncé plusieurs termes dont les marques morphologiques de genre et de nombre étaient identiques à celles du pronom représentant.

Avant le XVIIe siècle, il n'y avait pas de lois qui permettaient dans ce cas de désigner clairement le bon référent. Ce qui fait que dans les textes anciens, on peut remarquer des constructions où il manquait de précision pour trouver le mot qui sert d'antécédent au pronom.

Au XVIIe siècle, les remarqueurs, comme Vaugelas, le père Bouhours et Andry de Bois -Regard, vont alors s'appliquer à éviter toute ambiguïté. Ils établissent des règles qui permettent au lecteur d'interpréter facilement le pronom. Ces règles reposent sur deux critères qui facilitent la relation de transparence entre le pronom et l'antécédent.

* Le premier critère est celui de la proximité entre les deux termes

* Le second est en rapport avec la cohérence du texte : deux pronoms personnels identiques qui se suivent, doivent nécessairement avoir le même antécédent.

2.2.1 Le rapprochement de l'antécédent au pronom :

Lorsque le terme anaphorique se trouve dans un énoncé où il y a plusieurs mots susceptibles d'être pris pour son antécédent, les grammairiens classiques exigent que le pronom représentant soit renvoyé au terme le plus proche. En effet, Brunot soutient que : « Un des meilleurs moyens pour parvenir à la clarté, est le rapprochement du représentant et du représenté. »55 En effet, pour les remarqueurs classiques, l'éloignement entre le mot représenté et le terme qui le représente était à l'origine de beaucoup d'ambiguïtés dans la compréhension du texte. C'est pourquoi, ils ont exigé des écrivains plus de clarté dans la relation pronom antécédent, en proposant la proximité entre ces deux termes.

« Ma fille est ma fille et j'en suis le maître,

Pour lui prendre un mari qui soit selon mes voeux »

(Id. ib v.704-5)

Les pronoms en et lui se substituent au groupe nominal le plus proche ma fille

Il en est de même pour :

« Contre de pareils coups, l'âme se fortifie

Du solide secours de la philosophie,

Et par elle on se peut mettre au dessus de tout »

(Id. ib V.114)

Le pronom elle anaphorise la philosophie

Si ces exemples classiques ne font pas entorse aux exigences de la norme de l'époque concernant la relation de clairvoyance entre l'antécédent et le

(55) Brunot (F), La pensée et la Langue, 3e édition revue, Paris, Masson et Cie 1936. p.196

pronom, il n'en demeure pas moins, que certains écrivains ont continué à maintenir parfois les deux termes séparés, créant ainsi des ambiguïtés dans les textes.

« Elle exécuta enfin la résolution qu'elle avait prise de sortir de chez son mari lorsqu'il y serait. »

(La fayette, Pr. de Clèves, p.195)

Il représente ce prince qui est un antécédent éloigné et non son mari.

Celles-ci sont condamnées par presque tous les remarqueurs du XVIIe siècle. En effet Brunot rapporte que « Malherbe a blâmé ces séparations si dangereuses pour le style. »56

Malgré cela, dans la pratique, certains auteurs classiques sont loin de se conformer à une réglementation aussi rigoureuse. Et dans leurs textes, on peut parfois constater les manques de précision à propos du choix entre plusieurs antécédents. Ces exemples du français classique illustrent parfaitement ces lacunes :

«_Voilà certainement d'admirables projets

_Vous verrez nos statuts quand ils seront tous faits » 1

(Molière, Fem. sav. v.920)

En lisant les deux vers de l'exemple 1 dits respectivement par Trissotin et Bélise, on peut se poser la question : à quoi réfère ils ? A  statuts  qui est le terme le plus proche ou à  projets  qui s'accorde mieux avec la notion du verbe faire (ils seront faits) ? Ici l'ambiguïté repose sur l'agencement de la phrase parce que  ils  renvoie plus à  projets. En effet, c'est pour conserver la rime (projets / faits) que la proposition temporelle Quand ils seront tous faits vient après la principale vous verrez nos statuts.

(56) Brunot (F), La pensée et la langue, 3e édition revue, Paris, Masson et Cie 1936. p.197

Vu que le référent de ils est projets et non statuts, ce passage paraîtrait plus clair pour le lecteur s'il était construit ainsi : _ Voilà certainement d'admirables projets /_ Quand ils seront faits vous verrez nos statuts .Mais cela gâcherait la rime de l'auteur et il préfère créer l'équivoque plutôt qu'enfreindre les règles de style.

« Et je ne pensais pas que la philosophie

Fut, si belle qu'elle est, d'instruire ainsi les gens

A porter constamment de pareils accidents

Cette fermeté d'âme à vous si singulière,

Mérite qu'on lui donne une illustre matière » 2

(Id. ib v.1550-4)

Entre les deux groupes nominaux  la philosophie  et  cette fermeté d'âme, le lecteur ne saurait trancher automatiquement sur le choix de l'antécédent du pronom lui, d'une part il y a le groupe nominal le plus proche : cette fermeté d'âme et d'autre part la philosophie qui peut aussi bien constituer d'antécédent

à ce pronom puisqu'il est thème le plus saillant et qu'il s'accorde plus avec le sens du groupe verbal donne une illustre matière (que l'auteur traduit par donne occasion de s'exercer)

« Lorsque l'Empereur passa en France, il donna une préférence entière au duc d'Orléans sur M. le dauphin qui la ressentit si vivement que, comme cet Empereur était à Chantilly il voulut obliger M. le connétable à l'arrêter sans attendre le commandement du roi. »

(La fayette, Pr. de Clèves, p.159)

Les pronoms il et l' ne désignent pas clairement leurs antécédents. En effet entre les trois noms présents dans le texte on se demande auquel réfère il et lequel constitue l'antécédent du pronom l'.

« La reine dauphine faisait faire des portraits en petit de toutes les belles personnes de la cour pour les envoyer à la reine sa mère. Le jour qu'on achevait celui de Mme de Clèves, Mme la dauphine vint passer la journée chez elle»

  (Id. ib, p.202)

Le pronom elle réfère t-il à Mme de Clèves ou Mme la dauphine ?

Ces exemples ne répondent pas à la norme qui exige la clarté et la netteté dans les textes parce qu'il est possible que le pronom ne représente pas l'élément le plus proche. Et dans ces cas, il est nécessaire que le lecteur fasse une analyse profonde de l'énoncé pour pouvoir comprendre. Ces phénomènes que les remarqueurs considèrent comme des incorrections, sont dus ou à une exigence du style (exemple 1) ou à une liberté de construction que les auteurs classiques ont hérité de la langue médiévale. Quoiqu'il en soit, ces modes de référence pronominale n'obéissent pas à la règle de proximité de l'antécédent qui convient le plus à l'anaphore textuelle. Cependant ils peuvent répondre à une autre règle de représentation qu'explique le Pr. Nguissaly Sarré, dans son cours de C.M de grammaire intitulé la référence pronominale en français classique et français moderne. Après la citation de quelques énoncés où la loi de proximité de l'antécédent n'était pas tenue en compte, elle a ajouté ceci : « Ils (ces énoncés) ne s'adaptent pas à une approche textuelle de l'anaphore qui ne conçoit les anaphoriques que comme des anaphoriques de

position (...). Ainsi, faudrait-il se demander si ces énoncés ne relèvent pas d'une approche mémorielle de l'anaphore comme renvoi non pas au référent le plus proche mais au référent le plus saillant parce que présent dans la mémoire immédiate des énonciateurs. Cette approche mémorielle de l'anaphore semble donc convenir aux textes classiques ».

« Elle exécuta enfin la résolution qu'elle avait prise de sortir de chez son mari lorsqu'il y serait ; ce fut toutefois en se faisant une extrême violence. »

(La fayette, Pr. de Clèves, p.195)

Il ne reprend pas le terme le plus proche son mari qui peut être un antécédent potentiel car il anaphorise M. de Nemours cité plus loin dans le texte, mais qui est plus présent dans la mémoire du locuteur.

En français moderne, cette « approche mémorielle » s'applique mieux à la référence situationnelle. En effet, la représentation anaphorique des pronoms y est fait suivant le principe des marqueurs classiques : celui de la proximité de l'antécédent et du pronom. Les ambiguïtés que présentait la langue classique sont considérées à présent comme des négligences qui ne sont plus admises dans la syntaxe. Cet écart dans l'usage de la langue entre ces deux périodes a été facilité par le fait qu'en français moderne, les phrases sont beaucoup moins complexes que chez les auteurs classiques. Ce qui explique actuellement la netteté dans la représentation pronominale. Le pronom personnel se substitue au terme le plus proche au cas où il y a possibilité de confondre.

« Quand il (Frédéric) arrivait de bonne heure, il le surprenait dans son mauvais lit de sangle, que cachait un lambeau de

tapisserie ; car Pellerin se couchait tard, fréquentait les théâtre avec assiduité. Il était servi par une vieille femme en haillons, dînait à la gargote et vivait sans maîtresse.»

(Flaubert, Educ. sent. p.45)

Le pronom il (il était servi) anaphorise le nom Pellerin qui est plus proche.

Au cas où l'antécédent est un peu éloigné aussi, la phrase est construite de manière à ne laisser aucun doute sur le choix de l'antécédent.

 « Il n'éprouve plus aucun trouble. Les globes des lampes recouverts d'une dentelle en papier, envoyaient un jour laiteux et qui attendrissait la couleur des murailles tendues de satin mauve. »

(Id. ib. p.54)

Il renvoie à Frédéric qui est nommé deux paragraphes plus haut. Cependant on ne peut confondre l'antécédent avec un autre puisqu' il n'y a pas d'autre nom, dans l'intervalle, susceptible d'être le référent du pronom il.

A propos du critère de proximité du pronom, on remarque que la divergence entre la langue classique et la langue moderne se trouve uniquement dans l'usage de certains écrivains. En effet, l'exigence de la norme est la même : la relation entre le pronom et l'antécédent doit être d'une netteté absolue. Pour cela les grammairiens et remarqueurs du XVIIe siècle ont aussi donné un autre moyen de repérage du référent.

2-2-2- La coréférence de deux pronoms identiques dans une phrase

En français moderne, lorsque deux pronoms identiques se suivent, ils ont nécessairement le même référent. Il y va de la cohérence et de la clarté de l'énoncé.

« Frédéric fit un signe d'assentiment. Il attendait que Deslauriers parlât. Au moindre mot d'admiration, il se serait épanché largement, était tout près à le chérir ; l'autre se taisait toujours, »

(Flaubert, Educ. sent. p.71).

Les pronoms personnels il successifs représentent Frédéric. Pour ne pas amener la confusion, l'auteur emploie le terme l'autre pour désigner Deslauriers au lieu de le reprendre par un autre pronom il qui n'aurait pas le même référent que le premier. La coréférence des pronoms dans ce cas fait partie des principes que les grammairiens classiques ont tenu à faire respecter, pour éviter toute équivoque dans les textes. Brunot qui étudie la théorie des grammairiens remarque que : « Des ils successifs ne doivent pas se rapporter à des sujets différents, ou du moins jamais le lecteur ne doit confondre. »57

Cette théorie était aussi valable pour les textes classiques.

« L'hymen d'Henriette est le bien ou j'aspire.

Vous y pouviez beaucoup, et tout ce que je veux,

C'est que vous y daigniez favoriser mes voeux. »

(Molière, Fem. sav .v.300- 2)

(57) Brunot (F), Histoire de la langue française, IV, Paris Armand Colin, 1966. p. 895

Les deux pronoms y sont coréférentiels.

De même :

« L'impatience et le trouble où elle (Mme de Clèves) était ne lui permirent pas de demeurer chez la reine ; elle s'en alla chez elle, quoiqu' »il ne fut pas l'heure où elle avait accoutumé de se retirer. »

(La fayette, Pr. de Clèves, p.210)

Ces exemples du français classique sont conformes à la règle de clarté et de netteté. Mais, il n'en demeure pas moins que, dans cette même période et dans les mêmes textes où il y a des énonces sans équivoques, on voit d'autres énoncés qui ne respectent pas le critère de coréférence de deux « occurrences successives » d'un pronom. Ce fait se justifie dans nos textes classiques où nous pouvons constater des passages pleins d'ambiguïtés.

« Et ma femme est terrible avec que son humeur.

Du nom de philosophe elle fait grand mystère,

Mais elle n'en est pas pour cela moins colère ; »

(Molière, Fem. sav. V. 666-8)

Dans cet exemple les deux pronoms elle ne semble pas reprendre le même antécédent. En effet, si le premier représente sans aucun doute le groupe nominal ma femme, il n'en n'est pas de même du second pronom qui, d'après le contenu sémantique du vers, ne réfère pas à ma femme mais à son humeur (son humeur n'est est pas pour cela moins colère)

Cette succession de deux pronoms identiques non coréférentiels est une construction qui entrave la clarté du texte.

Il en va de même dans l'exemple :

« - Voilà certainement d'admirables projets

- Vous verrez nos statuts quand ils seront tous faits.

- Ils ne sauraient manquer d'être tous beaux et sages. »

(Id.ib.v.919-21)

Le premier ils, a pour antécédent projets comme nous l'avons dit dans la partie précédente. Alors que le second fait référence à statuts d'après la proximité et le sens des attributs beaux et sages .Les deux occurrences de ils sont alors non coréférentiels. Ces types d'emplois pleins d'équivoque pour le lecteur sont également très présents dans le texte de Mme de La fayette comme en témoignent ces quelques exemples.

« (...) quoique sa passion pour Diane de Poitiers, duchesse de Valentinois, eût commencé il y a plus de vingt ans, elle n'en était pas moins violente, et il n'en (sa passion) donnait pas des témoignages moins éclatants. »

(Pr. de Clèves, p.129)

« (...) comme cet Empereur était à Chantilly, il voulut obliger M. le connétable à l'arrêter sans attendre le commandement

du roi. M. le connétable ne le (l'arrêter) voulut pas; et le roi le (M. le connétable) blâma pour dans la suite pour n'avoir pas suivi le conseil de fils. »

(Pr. de Clèves, p.159)

« Son pouvoir parut plus absolu sur l'esprit du roi qu'il (son pouvoir) ne paraissait encore pendant qu'il (le roi) était dauphin. »

(Id. ib. p.161)

« (...) et elle aurait eu peine à s'en apercevoir elle-même, si l'inclination qu'elle avait pour lui (M. de Nemours) ne lui (Mme de Clèves) eût donné une attention particulière pour ses actions, qui ne lui permît pas d'en douter. »

(Id. ib. p.163)

« Ils convinrent qu'il ne fallait point rendre la lettre à la reine dauphine, de peur qu'elle ne la montrât à Mme de Martigues, qui connaissait l'écriture de Mme de Thémines et qui aurait aisément deviné par l'intérêt qu'elle (Mme de Thémines) prenait au vidame, qu'elle (la lettre) s'adressait à lui. »

(Id. ib. p.231)

« Il écrivit à Mme de Clèves, pour lui apprendre ce que ce que le roi venait de lui (M. de Clèves) dire, et il lui (Mme de Clèves) manda encore qu'il voulait absolument qu'elle revînt à Paris. »

(Id. ib. p.247)

Ces passages montrent des emplois irréguliers que condamne pourtant la norme du français classique. Mais les écrivains de cette époque n'ont pas tenu compte de la confusion que cela pouvait créer dans l'interprétation de leurs textes. Et c'est pour cette raison que ces emplois ont été rigoureusement

condamnés par les grammairiens. Pour plus de netteté, les remarqueurs comme Bouhours considèrent qu'il vaut mieux répéter le mot qui sert d'antécédent au second pronom au lieu d'employer deux pronoms identiques non coréférentiels. Selon lui, il est mieux de dire « il a imité Démosthène en tout ce que Démosthène a de beau », que de dire « en tout ce qu'il a de beau ».58

Si on appliquait cette méthode à un de nos exemples on aurait :

- Vous verrez nos statuts quand ils (projets) seront tout faits.

-Vos/ces statuts ne sauraient manquer d'être tout beaux et sages

Construites de cette manière, ces deux propositions paressent plus claires aux yeux des lecteurs et elles conviennent mieux à la syntaxe du français moderne où ces phrases classiques sont considérées comme mauvaises. La plupart des grammairiens et théoriciens de la langue française se sont employés de manière ardue à combattre le manque de précision dans les textes du XVIIe siècle. En effet à cette période qui suit de prés la renaissance de la langue française, ils ont voulu donné à celle-ci la grandeur et la netteté des anciennes langues comme le latin et le grec. Mais leurs efforts ne seront entièrement récompensés que dans les siècles suivants, notamment en français moderne où les écrivains, contrairement à leurs prédécesseurs, ont eu le temps de se conformer à la norme classique.

Après cette étude de la référence du pronom personnel de la troisième personne, nous avons constaté que celui-ci partageait beaucoup de caractéristiques avec les autres catégories de pronoms (relatifs, démonstratifs et

(58) Bouhours (père), Remarques sur la langue française p.21, cf. Brunot (F) Histoire de la langue française, T. IV, Paris, Armand Colin 1966. p 895.

indéfinis...) que ce soit dans les modes de référence ou dans la relation du pronom avec son antécédent. Cependant chacune de ces catégories de pronom a son propre domaine de référence, c'est-à-dire une classe limitée de mots qu'elle peut représenter. Par exemple certains pronoms sont faits pour représenter des personnes, d'autres, à référer à des choses ou des idées etc....

Et à ce propos, nous allons orienter la suite de notre travail sur l'étude des classes de référents que peuvent avoir les pronoms personnels de la troisième personne en français classique et en français moderne. 

Chapitre II

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