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La guerre dans la "heimskringla" de snorri sturluson

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par Simon Galli
ENS-LSH - M1 Histoire et archéologie des mondes chrétiens et musulmans 2008
  

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Introduction : des bandits aux rois

Il y avait deux hommes, l'un s'appelant Gauka-Þórir, l'autre Afra-Fasti. C'étaient des bandits de grand chemin notoires, et ils avaient avec eux trente hommes de la même sorte qu'eux. Ces deux frères étaient plus grands et plus forts que les autres, et ils ne manquaient ni d'audace ni de courage. Ils entendirent parler de cette armée qui traversait le pays, et se dirent l'un à l'autre qu'ils seraient bien inspirés de se joindre au roi, de le suivre jusqu'à son royaume, et là d'aller au combat à ses côtés, et d'ainsi éprouver leur [capacité de] victoire [reyna sig svo], car ils n'avaient jamais encore participé à une bataille rangée. Ils étaient fort curieux de voir se déployer les rangs du roi. Ce projet plut beaucoup à leurs camarades, et ils firent route jusqu'au lieu où se trouvait le roi. Et lorsqu'ils arrivèrent là, toute leur troupe se présenta devant le roi, armés de pied en cap. Ils le saluèrent, et il demanda qui ils étaient. Ils donnèrent leurs noms et dirent qu'ils venaient de cette partie-ci du pays. Puis ils lui dirent pour quoi ils étaient venus, et offrirent de se joindre au roi.

Le roi dit qu'il lui semblait que ce pourrait être une bonne chose d'avoir avec soi de pareils hommes. « Je suis enclin, dit-il, à accepter de tels hommes. Mais êtes-vous chrétiens ? »

Gauka-Þórir répondit, disant qu'il n'était ni chrétien ni païen. « Nous autres n'avons de foi qu'en nous-mêmes, en notre force [afl : vertu, puissance] et en nos chances de victoire ; et il s'avère que cela nous est suffisant ».

Le roi répondit : « C'est grande pitié que des hommes si adroits [liðmannlegir] ne croient pas au Christ, leur créateur. »

Þórir répondit : « Y a-t-il dans ta troupe, roi, un seul chrétien qui se soit élevé plus haut que mon frère et moi ? »

Le roi leur demanda de se laisser baptiser et d'accepter la vraie foi, « et alors vous pourrez me suivre », dit-il. « En ce cas, je ferai de vous des hommes de haut rang [virðingamenn] ; mais, si vous ne voulez pas, alors retournez à vos précédentes affaires. »

Afra-Fasti répondit, disant qu'il ne se convertirait pas au christianisme, et s'éloigna alors. Puis Gauka-Þórir dit : « C'est une grande honte que le roi rejette nos services. Il ne m'est jamais arrivé de ne pas être accepté comme égal parmi d'autres hommes. Je ne m'en irai pas avec cette honte. » Après quoi ils rejoignirent d'autres hommes de la forêt et suivirent les troupes. 1

Ce passage de la Saga de saint Óláf, extrait de la Heimskringla de Snorri Sturluson, est intéressant à plus d'un titre ; mais je soulignerai surtout ici comment deux chefs brigands et leurs compagnons se définissent ou cherchent à se définir par des termes appartenant principalement à un champ lexical guerrier, la « force » et les « chances de victoire ». Et, si Óláf, conforme à son personnage de roi évangélisateur, leur impose de se faire baptiser, il ne semble par ailleurs aucunement troublé par leur caractère de « bandits de grand chemin notoires », et leur promet de faire d'eux « des hommes de haut rang ». Au surplus, ces deux brigands, avec leur titulature, auraient pu participer à ce « concours » que l'on entrevoit dans un passage antérieur de la Heimskringla, et auquel semblent participer deux prédécesseurs de saint Óláf et rois évangélisateurs comme lui, Hákon le Bon et Óláf Tryggvason :

Il y avait un homme appelé Grankel ou Granketil, un riche bóndi 2, alors assez avancé en âge. Lorsqu'il était jeune, il était parti en expéditions vikings, et avait été un grand guerrier [hermaður]. C'était un homme aux nombreux exploits dans le domaine des exercices virils. Son fils était nommé Ásmund, et il était en tout point semblable à son père, voire se distinguait encore plus. Selon l'opinion de beaucoup, en termes de beauté, de force, et d'exercices virils, il était le troisième homme le plus exceptionnel de Norvège, Hákon, le fils adoptif d'Æthelstân, étant le premier, et Óláf Tryggvason le deuxième. 3

Les termes en semblent clairs : la « grandeur » (guerrière), les « exploits » (virils), « se distinguer »,
l'« exception » - et « l'opinion de beaucoup » ; mais quel est au juste l'aboutissement de ce

1 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, Published for the American-Scandinavian Foundation by the University of Texas Press, Austin, 1964, pp. 490-491 (OH ch.201).

2 Au pluriel boendr : homme libre et propriétaire de sa terre, franc-tenancier. Voir lexique.

3 Ibid, p. 364 (OH ch.106).

« concours », et que recherchent Gauka-Þórir et Afra-Fasti ? La réponse est peut-être dans ces deux strophes fameuses d'un texte beaucoup plus ancien, les Hávamál :

Le bétail meurt, et les parents meurent,

Et pareillement l'on meurt soi-même ;

Mais un noble nom ne mourra jamais,

Si bon renom l'on s'acquiert.

Le bétail meurt, et les parents meurent, Et pareillement l'on meurt soi-même ;

Je connais une chose qui ne périt jamais,
Le prestige des exploits d'un homme mort. 1

Le but de ce choix fort réduit de textes n'est pas de réaffirmer que les Scandinaves du haut Moyen- Âge, ceux que l'on appelle souvent « vikings » par une sorte de métonymie, étaient des « superguerriers », des « invincibles enfants du Nord », ou autres rejetons d'une race supérieure et redoutable. Il s'agit seulement de dire que les Scandinaves, comme beaucoup d'autres peuples, ont connu et pratiqué la guerre ; qu'ils l'ont décrite, chantée, entourée de représentations, intégrée à leur culture - ce qui ne signifie pas du tout que leur culture était « guerrière » de manière exclusive, fondamentale ou essentielle. D'ailleurs, les problèmes historiographiques entourant les vikings en tant que tels (c'est-à-dire les Scandinaves prenant part, pour le dire vite, à des expéditions de négoce et de pillage, hors de Scandinavie mais aussi à l'intérieur de l'espace scandinave) et la période dite viking (pendant laquelle ce phénomène fut observé, du IXe au XIe siècle) ne nous concernent ici qu'indirectement, car notre étude ne concerne pas les seuls vikings, et dépasse le cadre de cette période établi a posteriori par les historiens contemporains. Cette catégorie mal comprise de « vikings », cette échelle qu'il est aisé de mal manipuler, est d'ailleurs sans doute un des principaux obstacles à l'analyse ; aussi parlerai-je de « Scandinaves altimédiévaux ».

Comme l'ont rappelé de nombreux auteurs, les expéditions vikings, qui laissèrent des traces si douloureuses (et si exacerbées) dans les témoignages, essentiellement monastiques, d'Europe de l'Ouest, devaient surtout leur succès à la surprise. Mais que le raid se transforme en bataille contre des défenseurs bien préparés, et l'issue en était le plus souvent une déroute pour les vikings... Ce fait, à lui seul, rend fort douteuse la force véritable de la furor normannorum.

Cette nécessaire rectification historiographique doit-elle cependant nous obliger à nous arrêter sur l'idée que les Scandinaves étaient de piètres combattants, qui ne pratiquaient la guerre qu'à l'occasion, de manière limitée ; qu'ils étaient fondamentalement des marchands et qu'ils ne faisaient pas la guerre « pour la guerre », mais en attendaient du profit et, secondairement, du renom ? Assurément, ce n'était pas un « peuple guerrier » au sens exclusif du terme - en a-t-il jamais existé ? Quelle guerre peut-on citer qui ait été recherchée « pour elle-même » ? - mais la guerre faisait partie, dans des formes diverses et à des niveaux divers, de leur univers culturel, de leur expériences et de leurs représentations. Les seuls textes cités plus haut suffisent à le prouver, et ils sont loin d'être isolés. Donc, cette pratique de la guerre et ces représentations de la guerre méritent d'être étudiées pour elles- mêmes, sans plus se soucier de l'« efficacité » des guerriers scandinaves qu'un ethnologue ne se soucierait de savoir si les Balinais sont de « bons danseurs », ou s'ils passent l'essentiel de leur vie à la danse, et à la danse « pour la danse ».

Arriver à une définition de la guerre qui soit propre au cadre de notre étude, et non une catégorie imposée a priori sur la lecture d'un récit, sera l'un de nos objectifs. Ceci, dans une perspective d'histoire dite « des mentalités » ou « culturelle », ethnologique presque, mais aussi parce qu'il me semble que, lorsque l'on formule des jugements sur le peu de portée de la guerre chez les Scandinaves, ou, par exemple, leur manque d'organisation militaire, cela est dû au moins en partie au fait que nous

1 HENRY ADAMS BELLOWS (TRAN.), The Poetic Edda, The American-Scandinavian foundation, New York, 1968, p. 44.

avons, culturellement, une idée de la guerre héritée de celles qui sont les plus proches de nous - les guerres mondiales, les conflits entre armées professionnelles ou les guerres ethniques... Finalement - et l'on retrouve longtemps cette tendance dans l'histoire militaire - la « petite guerre », la faide, faites d'escarmouches et de petites troupes, ce ne serait pas vraiment de la guerre. Mais il faut abandonner ce présupposé, tout particulièrement dans le contexte de la Scandinavie altimédiévale.

En attendant, donc, de définir a posteriori ce qu'est la guerre, ce qui est compris comme « guerre », dans ce contexte particulier, je propose comme point de départ une définition extrêmement large, s'approchant de celle du Trésor de la Langue Française Informatisé 1 : « Situation conflictuelle entre deux ou plusieurs pays, états, groupes sociaux, individus, avec ou sans lutte armée ». J'y ajouterai aussi, pour essayer de considérer toutes les perceptions possibles, la perspective de la guerre, la menace de la guerre, les attitudes et réactions à la guerre.

Cette définition peut sembler trop large, mais elle nous permet, seule, d'envisager notre sujet sans trop de risques d'ethnocentrisme, de parvenir à une définition pertinente de la guerre qui puisse prétendre s'approcher de celle (ou celles) de nos Scandinaves disant ou pensant la chose et les mots associés. Ainsi, nous pourrons envisager la guerre (ou la « paix », le « commerce »...) non comme un pré carré bien délimité (et délimité a priori) mais comme un concept aux frontières éventuellement poreuses ou vagues, et qui en tout cas entre en contact réciproque avec d'autres concepts, dans le cadre d'un système de représentations, d'une Weltanschauung dont il n'est qu'une composante. Ainsi, dans le texte des Hávamál cité ci-dessus, on ne peut pas faire s'équivaloir la « réputation » et les exploits guerriers ; mais l'on ne peut pas non plus distinguer clairement les deux termes, en faire deux domaines mutuellement exclusifs. D'ailleurs, l'histoire de la rencontre entre saint Óláf et les deux brigands nous suggère bien une relation assez complexe entre les capacités guerrières (que saint Óláf recherche de toute évidence, et qui font l'identité et la réputation des deux bandits), le renom (utilisé par les bandits comme argument) et un enjeu, non exclusivement guerrier, de « rang » (que les bandits recherchent). Mon approche se basera donc, non sur une partition claire, triple ou non, entre différents objets dont on voit finalement mal ce qui permet de les séparer avec certitude, mais sur l'idée d'un système où tout est lié d'une manière ou d'une autre, ce qu'il ne faut jamais oublier, même lorsque nous choisissons d'étudier un élément précis de ce système et de tenter de délimiter, autant que faire se peut, son domaine, son aire et son étendue culturelles.

Voilà donc notre problème : « qu'est-ce que la guerre pour les Scandinaves ? ». Mais, quoique les sources ne soient pas aussi nombreuses qu'on le souhaiterait, le sujet est trop vaste pour être ne serait- ce que synthétisé dans le cadre d'un mémoire, sans parler même du temps qu'il requerrait. Aussi le choix fait ici, celui de l'étude de la Heimskringla de Snorri Sturluson, est-il celui d'une des fenêtres possibles donnant sur ce problème. La période balayée par la Heimskringla - du IXe au XIIe siècle, sans parler des origines mythologiques de la dynastie régnante de Norvège - est vaste, et les faits relatés nombreux, tout en restant circonscrits dans une oeuvre cohérente (un livre, un auteur) ce qui permet, d'un seul coup d'oeil, un équilibre entre synthèse et analyse, entre largeur de vue et point focal. Évidemment, il y a à cela un prix : celui d'en passer par la mise au point d'un photographe, ou, ici, par la synthèse et l'analyse d'un auteur particulier, Snorri Sturluson.

La similitude entre Snorri Sturluson, Islandais des XIIe-XIIIe siècles (1178/79 - 1241), et Thucydide, le célèbre historien de la guerre du Péloponnèse, a déjà été relevée 2. Et l'on pourrait appeler Snorri « le Thucydide du Nord », non pas par lyrisme, mais avec de solides justifications et usages méthodologiques. Comme celle de Thucydide, exilé d'Athènes, la fenêtre de Snorri est éloignée de ce qu'il relate : il n'est pas partie prenante dans ses propres récits. La Heimskringla est donc ce qu'il est convenu d'appeler une source secondaire. Comme Thucydide, Snorri est de toute évidence un esprit de

1 UMR ANALYSE ET TRAITEMENT INFORMATIQUE DE LA LANGUE FRANÇAISE, «Trésor de la Langue Française Informatisé», consulté le 28 avril 2009, à l'adresse http://cnrtl.fr/definition/guerre.

2 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. ix.

grande envergure, fort cultivé, et décidé ici non seulement à compiler, ordonner, trier et coordonner les sources diverses dont il disposait, mais aussi à en dégager une histoire cohérente sur le plan événementiel certes, mais aussi et peut-être surtout sur le plan conceptuel. Thucydide, comme un médecin de son temps, s'intéressait à la vie des cités et aux effets d'une pathologie particulière, la guerre ; Snorri, lui, apparaît comme un historien du politique, des comportements politiques et, lui aussi, des conflits qui y sont liés 1. Comme pour Thucydide, les sources de Snorri ont disparu : l'on devine ou l'on sait qu'il utilisa un grand nombre de textes antérieurs, mais ceux-ci ont été entre-temps perdus, à quelques exceptions près. Dans les deux cas, donc, nous sommes amenés à lire une histoire racontée par des auteurs brillants, dans une perspective bien précise ; nous devons nous fonder sur des personnes qui, sous leurs dehors de simples rapporteurs, écrivent l'histoire2, et nous n'avons guère d'autres recours. Tout comme il est bien difficile de faire l'histoire de la guerre du Péloponnèse sans Thucydide, ignorer Snorri serait se priver d'une des sources écrites les plus importantes parmi celles qui nous sont conservées sur la Scandinavie altimédiévale.

Par ailleurs, les liens de Snorri avec son sujet sont complexes. Il était certes islandais, mais l'Islande avait, à son époque comme précédemment, de forts liens avec la Norvège. Snorri lui-même en est une excellente illustration. Son père adoptif, Jón Loptsson, était le personnage le plus puissant d'Islande en son temps, dont le père avait épousé une fille de l'un des rois de Norvège présents dans la Heimskringla, Magnús aux Jambes Nues (berfoettr). Snorri lui-même alla à deux reprises en Norvège, où il passa plusieurs années au service du roi Hákon IV. Quoique disposant d'un haut rang en Islande, puisqu'il était chef local (goði), il chercha tôt, semble-t-il, à se concilier les bonnes grâces de la dynastie régnante de Norvège. Mais, quoique membre de la suite royale dans laquelle il fut élevé à la plus haute dignité pour ses services, son attitude resta ambiguë : il dissuada le roi de Norvège de tenter d'envahir l'Islande, et promit de la lui livrer par la diplomatie et les discours, ce à quoi il ne s'employa aucunement une fois rentré chez lui, pour des raisons inconnues. Le roi Hákon finit par le faire assassiner par l'un de ses fidèles sur place ; Snorri mourut le 23 septembre 1241 3.

La date, ou plutôt la période de composition de la Heimskringla n'est pas connue - nous n'avons d'ailleurs qu'une quasi-certitude que son auteur est bien Snorri Sturluson. C'est, en tout cas, une oeuvre écrite plus de trois siècles, dans certains cas, après ce qu'elle relate ; chronologiquement et spatialement éloignée, donc, de ce qu'elle prétend rapporter. Ce fait est certes à prendre en compte, mais ne doit pas, me semble-t-il, être considéré comme rédhibitoire. Pour ce qui est de l'histoire militaire, justement, l'on peut se souvenir de la fameuse intuition de Stendhal décrivant, dans La Chartreuse de Parme, l'expérience de Fabrice del Dongo à Waterloo : placé aussi près que possible, dans l'action elle-même, Fabrice « n'y comprenait rien du tout »4. Ce même sentiment apparaît également dans les témoignages de soldats ayant pris part à la bataille, recueillis par William Siborne dans les années 1830 5. Être dans l'événement et le décrire avec ce regard, à un peu moins de deux mètres du sol, n'assure donc ni « exactitude », ni « véracité » : la proximité n'est pas nécessairement un avantage. Pour autant, la « vue aérienne » extrêmement synthétique souvent utilisée en histoire militaire, et dans les états-majors, n'est pas sans défauts : s'élever, c'est avoir une meilleure vue d'ensemble, mais perdre bien des détails 6. Pourtant, de ces deux types de récits, il n'en est pas un « faux », et l'autre « vrai » ; les divers points de vue coexistent, mais l'un ne peut annuler les autres.

1 SVERRE H. BAGGE, Society and Politics in Snorri Sturluson's Heimskringla, University of California Press, Berkeley, 1991, p. 6.

2 Pour une discussion excellente et fondamentale du rôle et des méthodes de Snorri Sturluson entre « auteur » et « compilateur », cf. Ibid, pp. 23 ff. et notamment pp. 31-32.

3 Je résume ici la biographie fournie en introduction par Lee M. Hollander : SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., pp. ix-xv.

4 Voir le troisième chapitre de la première partie de La Chartreuse de Parme.

5 Voir les remarques à ce sujet dans JOHN KEEGAN, The Face of Battle, Pimlico, London, 1992, p. 129 ff.

6 Je renvoie à nouveau aux excellentes remarques de J. Keegan sur l'historiographie de l'histoire militaire : Ibid, p. 31 ff.

C'est à l'historien de considérer ces problèmes d'échelle et de distance - et non pas de chercher à les éliminer - en prenant au sérieux les textes, dans tous les cas. De même, la distance temporelle ne doit pas être oubliée, mais il serait assez étrange de lui attribuer un effet automatiquement négatif - à moins de considérer également que les meilleurs écrits sur la bataille de Waterloo ont été produits immédiatement après 1815.

Nombre de personnes ont pourtant avancé des raisons de se défier de Snorri en particulier1 et des sagas en général, ces oeuvres à la littérarité si apparemment évidente et qui traitent, bien souvent, d'une époque depuis longtemps révolue au moment où elles sont écrites. Comme le fait remarquer avec ironie William Ian Miller, « les « vrais » historiens consultent des rôles de plaid et autres registres de cour, des données de recensements, des cartulaires, des registres administratifs, etc. La littérature, c'est ce que l'on lit pendant les vacances » 2. Mais, poursuit fort justement W. Miller, c'est oublier que tous ces documents-là, y compris la source administrative d'apparence la plus austère, sont aussi des constructions. Il n'y a pas de raison a priori de les soupçonner d'être moins « fictifs » : ils ne sont ni plus ni moins « menteurs » que les sagas. Mais dans tous les cas, « fictions » et « mensonges » sont dignes d'études. Voici une raison positive - et une manière - d'étudier la Heimskringla : cet intérêt porté, depuis le linguistic turn, au récit même, sans en rejeter certains, pour délit de « mensonge », dans la catégorie de « littérature », en considérant parallèlement qu'il n'est pas de « réalité » extérieure aux mots et aux discours.

Comme l'a souligné - entre autres - Peter Meulengracht Sørensen 3, les sagas ne sont pas des textes issus « de l'imagination de leurs auteurs ou d'idées aléatoires sur le temps jadis » 4. Elles étaient destinées à être lues et appréciées ; elles se devaient d'être cohérentes et de correspondre à l'idée que l'auditoire se faisait du monde dans lesquelles les sagas se déroulaient. Cela ne signifie pas que le monde des sagas soit effectivement celui de la Scandinavie autour de l'an mille ou auparavant. Mais le monde des sagas n'est pas non plus inventé ex nihilo, il se doit d'être socialement, culturellement, et historiquement cohérent, autant que faire se peut. Cette approche des textes ne concerne d'ailleurs pas uniquement les sagas ; c'est un problème méthodologique bien plus large. Considérons, par exemple, ces remarques de Dominique Barthélémy sur les Quatre livres d'histoire de Richer de Reims : « Mais comment ne pas prendre au sérieux ses conceptions de l'honneur, qui structurent ses intrigues et peuplent les discours de dialogues qu'il reconstitue à sa façon ? Car enfin, Richer pourrait-il imaginer n'importe quoi, sans relation avec le monde auquel il appartient tout de même que son héros ? Ne connaissait-il pas mieux que Robert Latouche, son traducteur et détracteur de 1937, les attentes de son lectorat ? » 5.

Nécessité de « prendre au sérieux », impossibilité d'« imaginer n'importe quoi », importance des « attentes du lectorat » : voilà les points principaux de la question bien résumés. Pour revenir à la Scandinavie, une illustration remarquable en est un aspect particulier des sagas dites « islandaises » : elles sont écrites vers la fin du XIIe siècle et ensuite, donc bien après la christianisation de l'Islande, mais les actions qui y sont relatées se déroulent avant la christianisation. Et les auteurs de sagas, qui, comme leur public, sont de toute évidence conscients de cette différence, tentent de reconstruire un monde sans christianisme. On ne peut que difficilement savoir si cette reconstruction est « juste » ; mais du moins elle est cohérente. En ce sens, leur oeuvre ne diffère guère de l'histoire telle que nous la comprenons et pratiquons aujourd'hui : nous ne pouvons prétendre reconstituer exactement,

1 Cf. le résumé de l'historiographie de la Heimskringla chez SVERRE H. BAGGE, Society and Politics in Snorri Sturluson's Heimskringla, cit., pp. 10-11.

2 WILLIAM IAN MILLER, Bloodtaking and Peacemaking : Feud, Law and Society in Saga Iceland, The University of Chicago Press, Chicago ; London, 1996, p. 45.

3 PETER MEULENGRACHT SØRENSEN, «Some methodological considerations in connection with the study of the sagas», in GISLI PÁLSSON (ED.), From Sagas to Society : Comparative Approaches to Early Iceland , Hisarlik press, Enfield Lock, 1992, pp. 27-41, notamment pp. 28 et 34.

4 Ibid, p. 34.

5 DOMINIQUE BARTHÉLEMY, Chevaliers et miracles : la violence et le sacré dans la société féodale, A. Colin, Paris, 2004, p. 26.

seulement approcher, en recherchant, nous aussi, la cohérence, entre autres choses, mais certainement point la vérité ou la réalité, si tant est que celles-ci aient jamais existé.

Cette approche, fondée sur le contexte d'écriture et de lecture des sagas, semble d'autant plus appropriée à l'étude de la Heimskringla que, déjà, Snorri Sturluson en a eu l'idée. C'est du moins ce que laisse soupçonner son prologue, avec ce passage sur les poèmes scaldiques :

À la cour du roi Harald se trouvaient des scaldes, et les hommes se souviennent encore de leurs poèmes, ainsi que des poèmes au sujet de tous les roi qui ont, depuis ce temps, régné sur la Norvège ; et nous avons collecté la majeure partie de nos informations à partir de ce qui est dit dans ces poèmes qui furent récités devant les princes [höfðingjunum : chefs, commandants, grands] eux-mêmes ou leurs fils. Nous tenons pour vrai tout ce qui est dit dans ces poèmes sur leurs expéditions et batailles. C'est l'habitude des scaldes d'adresser les plus grandes louanges aux princes en la présence desquels ils sont ; mais nul n'aurait osé leur attribuer en face des exploits que toute l'assistance, et le prince lui-même, auraient reconnu comme des faussetés et des inventions. Cela aurait été moquerie, et non louange.1

Snorri se base donc sur des conditions de production et de lecture d'un texte pour estimer sa valeur historique. Bien sûr, l'idée de ceux qui appliquent aux sagas le linguistic turn dans une optique ethnologique2 est différente : il s'agit de voir pourquoi elles disent ce qu'elles disent, sur quelles bases, dans quels cadres, et dans quels buts ; il ne s'agit pas de croire, encore une fois, que les sagas « disent la vérité », ce dont ne peut se targuer nulle source, d'ailleurs. Mais l'on peut en tout cas en retirer quelque chose, car, si elles sont littérature, tout est littérature, et elles sont de toute façon document, car tout est document. Ce que l'on en retire d'important n'est pas une connaissance classique, événementielle, des faits, mais plutôt une description ethnologique, source remarquable sur l'époque de ceux qui écrivirent et lurent ces sagas, sur leur société et leur culture, et non sans intérêt pour l'époque dont elles traitent, celle-ci ne pouvant que difficilement être connue autrement.

Demeure cependant un problème irréductible : le sujet de ce mémoire est « la guerre dans la Heimskringla », avec un « dans » au sens fort ; il n'est pas et ne peut pas être « la guerre à l'époque relatée par la Heimskringla ». Il s'agit bien de l'étude de la parole, de la vision, du système d'un auteur - comme toujours en histoire. Et, si la précaution rhétorique ne sera pas toujours prise, pour des raisons de fluidité, il est bien entendu que tout ce qui sera dit par la suite de la guerre est basé, sauf mention contraire, sur le récit de Snorri. Nous ne chercherons pas à « valider » ou « invalider » son récit, comme cela a été fait par le passé, dans la tradition positiviste 3, pour savoir si telle ou telle bataille a bien pu se dérouler à tel ou tel endroit de la manière dont Snorri le dit ; cela est plus ou moins possible pour des événements, et intéressant dans une perspective événementielle, mais on ne peut guère le faire pour ce qui nous intéresse fondamentalement ici, la pratique de la guerre, les expériences de la guerre, les représentations de la guerre, éléments fondamentaux mais difficilement saisissables. Nous relativiserons, interrogerons, avancerons avec prudence ; mais l'on ne peut sans doute guère faire autrement. Il n'y a pas, d'ailleurs, à se désespérer de cette situation, qui est de toute façon celle de l'historien, et qui, dans le cas particulier des sagas et des conflits qu'elles relatent, n'a pas empêché l'entreprise d'études telles que celles de William Miller4 ou Jesse Byock5, sans parler de la somme From Sagas to Society6, ou, pour ce qui est de la Heimskringla, du travail incontournable de Sverre Bagge7, sur lequel je m'appuierai beaucoup pour approcher l'oeuvre de Snorri Sturluson.

En conclusion, il n'est sans doute pas de meilleure phrase à citer, à plus d'un titre et dans plus d'un

1 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 4 (Prol. Hkr.).

2 Pour une compilation d'articles de ce type et une excellente introduction méthodologique, cf. GISLI PÁLSSON (ED.), From sagas to society, cit.

3 SVERRE H. BAGGE, Society and Politics in Snorri Sturluson's Heimskringla, cit., p. 5.

4 WILLIAM IAN MILLER, Bloodtaking and peacemaking, cit.

5 JESSE L BYOCK, Feud in the Icelandic Saga, University of California press, Berkeley, Calif. ; London, 1982.

6 GISLI PÁLSSON (ED.), From sagas to society, cit.

7 SVERRE H. BAGGE, Society and Politics in Snorri Sturluson's Heimskringla, cit.

sens, que celle de Snorri Sturluson lui-même, dans son introduction : « Et bien que nous ne sachions pas de manière sûre si ces récits [sur lesquels je me base] sont vrais, nous savons cependant que d'anciens et savants personnages les ont tenus pour tels. » 1

1 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 3 (Prol. Hkr.).

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