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La scène alternative de Poitiers

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par Maxime Vallée
Université de Poitiers - UFR Sciences Humaines et Arts - Master 1 Civilisation Histoire et Patrimoine 2011
  

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Conclusion

« On presente toujours le truc comme : tu as eu le mouvement alternatif, et puis l'apogée ce serait en 1989 avec la fin des Bérurier Noir, et après il n'y aurait plus rien. Mais c'est complètement faux. Regarde le nombre de groupes qui existaient, le nombre de fanzines qui existaient, et qui continuaient d'ailleurs, surtout ici, ça s'est pas arrité comme ça, à date fixe [...] ça continuait, ça n'arritait pas. En sous-terrain, ça n'a jamais arrête. »375

Ce constat etabli par un des membres du label OAF ! semble bien resumer la situation de la scène alternative de Poitiers. On a pu montrer au cours de notre etude de la scène indépendante poitevine que l'année 1989 avait certes marqué l'apogée des structures locales issues ou intégrées au mouvement alternatif, mais qu'elle constituait aussi le point de départ d'une structuration durable de certaines de ses composantes. Nous avons pu découvrir que l'association L'oreille est hardie #177; qui s'est créée en 1977 ~ avait place Poitiers au centre de dynamiques internationales, et avait installé dans la capitale régionale un cadre propice à l'expansion de nouvelles composantes se greffant sur cette structure preexistante. Prenant acte de l'inadaptation des infrastructures mises à disposition par la municipalité pour organiser des concerts de musiques amplifiees et du desinterêt des pouvoirs publics vis-à-vis de l'action culturelle développée par LOH, l'association ouvre d'elle-même en 1985 le centre culturel du Confort Moderne dans de vieux entrepôts desaffectes et diversifie ses activites pour prendre une place reellement importante dans la vie culturelle de Poitiers et interpeller les institutions, tout en federant une jeunesse impliquee dans un large mouvement se deroulant en dehors des rouages traditionnels de l'industrie musicale. Renforçant son rôle de terreau favorable au developpement d'une scène musicale complète à Poitiers, le Confort Moderne a permis de voir apparaître dans les annees 1980 de multiples entites creatives interessantes à soutenir. Pour exemple, on a pu mettre en lumière le foisonnement de la presse alternative et lyceenne poitevine, ayant conduit à la creation de la Fanzinothèque, qui tout en dépassant les volontés municipales a su s'implanter au coeur du fanzinat national. Par ailleurs, on a egalement pu voir que la formation de nombreux groupes à Poitiers et ailleurs avait pu encourager à fonder des labels destines à produire ces artistes et à les aider à diffuser leur musique.

375 Entretien avec Gil Delisse du label musical « On a faim ! », propos recueillis le 7 mars 2011.

Le mouvement alternatif entre ombre et lumière : un enterrement médiatique

Ce qu'il est important de voir dans les composantes que nous avons analysées, c'est l'inscription de celles-ci dans des réseaux à différentes échelles, et ce quel que soit le type de relations (affinitaires, politiques, artistiques). L'idée de réseaux de solidarité prédomine dans le mouvement alternatif et dans le mouvement Do It Yourself en général : il s'agit de structures diversifiées indépendantes mais aussi interdépendantes, reliées par des intérêts multiples, qui se soutiennent les unes les autres, pour créer un mouvement structuré. Nous l'avons vu au cours de notre étude, la scène poitevine s'est toujours impliquée dans ce type de fonctionnement, et loin de se refermer sur elle-mrme, elle a su très tôt s'inscrire dans des sphères plus larges qui lui ont rapidement apporté une reconnaissance indéniable. Dès lors, comment envisager le positionnement de la scène poitevine face à la crise qui touche ce mouvement organisé, au moment même oil les structures qui y sont liées se créent paradoxalement à Poitiers ? Pour répondre à cette question, nous reprendrons simplement la citation de Gil Delisse placée au tout début de cette conclusion, en y apportant quelques éléments complémentaires. Ce qu'il nous semble important de noter dans un premier temps, c'est l'audience médiatique qu'avait pris ce mouvement, et notamment les groupes moteurs de cette scène, qui l'ont amené à la reconnaissance des médias de masse (pour exemple, on peut citer une émission-débat « Ciel mon mardi ! » diffusée en septembre 1989 à une heure de grande écoute sur TF1, portant sur le rock alternatif, avec la présence de responsables de majors et, entre autres, des Bérurier Noir). Dès l'instant oI ces groupes moteurs ont disparu ou ont intégré l'industrie du disque a qui s'était entre-temps adaptée à ces nouveaux marchés #177; la mort du mouvement dans son ensemble a été actée, sans se soucier du fait qu'une intense activité culturelle alternative existait encore hors du champ des caméras. S'il est vrai que le mouvement s'est scindé en deux conceptions différentes des composantes créées de façon alternative dans les années 1980 #177; d'une part ceux qui ont pu l'envisager comme un tremplin permettant d'atteindre les sphères les plus commerciales du milieu musical et d'autre part ceux qui y virent le moyen de créer, diffuser, promouvoir la musique en dehors des systèmes institutionnels et/ou marchands traditionnels #177; il serait inexact de penser que ce mouvement culturel et les structures qui l'ont fait vivre aient toutes disparu en quelques mois. Ce qu'il faut comprendre c'est que cette activité est sortie de la lumière, est retournée à

l'underground d'oi elle était issue, mais perdurait, mrme si les médias et l'historiographie n'en font pas mention. Nous ne nierons pas le fait que certaines structures alternatives aient périclité oE aient été récupérées par l'industrie du disque ou les institutions, mais il faut nuancer ce fait en expliquant que la culture alternative a toujours su se maintenir en s'appuyant sur de nouvelles structures émergentes (on a pu le constater pour le label On a faim ! lorsque son distributeur indépendant New Rose s'est séparé de lui).

Le Confort Moderne comme prototype culturel : mise en parallèle avec l'Aéronef de Lille

Il ne faut en effet pas négliger le rôle de l'industrie du disque et des institutions qui en donnant une audience à la frange la plus tournée vers la professionnalisation et la reconnaissance du grand public, a du même coup fermé la porte à la partie la plus authentique du mouvement, souhaitant continuer à exister indépendamment, hors du champ d'influence des pouvoirs publics ou du show-business. Nous l'avons clairement vu pour le cas du Confort Moderne, seule structure de nos trois objets d'étude à avoir eu des contacts étroits et suivis avec les institutions, dont le fonctionnement s'est largement vu modifié par l'intervention de ses partenaires publics. L'exemple de cette structure novatrice, qui a souvent été en avance sur son temps, nous a permis d'étudier un véritable laboratoire de la politique culturelle française des années 1980 et du début des années 1990. À travers les caractéristiques propres au Confort Moderne, nous avons en effet pu entrevoir les priorités données par les pouvoirs publics dans leur partenariat avec les structures liées à ce qu'ils désignèrent par la suite par « musiques actuelles. » Nous avons par exemple pu mettre en lumière la dimension sociale du lieu, qui a permis dès le départ d'intégrer des personnes victimes d'exclusion par son action culturelle, or c'est justement un des points essentiels de « « la politique du rock » [qui] forme d'abord le prolongement d'une politique sociale destinée à la jeunesse. »376 Par ailleurs, on a constaté que le fonctionnement adopté par le Confort Moderne après la restructuration découlant de la crise ayant opposé les gestionnaires du lieu et les pouvoirs publics avait inspiré les salles de spectacles ayant soutenu le mouvement

376 DE WARESQUIEL Emmanuel (dir.), op. cit., p. 556.

alternatif, désireuses de professionnaliser leurs équipes et d'intensifier leur partenariat avec les institutions.

Nous le voyons donc, le Confort Moderne demeure finalement comme un terrain d'expérimentation pour les pouvoirs publics, et si nous envisageons son histoire avec du recul, nous pouvons y voir l'annonce de certaines situations similaires dans d'autres centres culturels français. L'étude du cas de l'Aéronef de Lille par exemple, nous montre à quel point la situation du Confort Moderne a pu se repeter, avec des similarités presque troublantes. Sophie Patrice nous relate ainsi l'évolution de cette salle lilloise à travers les crises qu'elle a pu connaître.377 La methode employee par cette consultante en marketing (la profession exercee par cette specialiste des politiques locales en matière de musique populaire laisse deviner les champs d'intervention auxquels est de nos jours soumis le monde de la musique) pour envisager ces crises diffère quelque peu de celle que nous avons mise en place pour le cas du Confort Moderne, puisqu'elle s'est uniquement appuyée sur la revue de presse concernant la salle de concert nordiste. Alors que nous avons largement utilise celle du Confort Moderne pour ce même travail, nous nous sommes egalement servi des archives de la DRAC et de la municipalite, qui nous donnaient un point de vue plus interne pour traiter de la crise du Confort Moderne. Avant d'entrer dans les détails, il est d'abord nécessaire de signaler que l'Aéronef se distingue du Confort Moderne dans le sens oil ce sont les pouvoirs publics qui ont impulse sa creation en 1989, et non comme à Poitiers une association qui s'est d'elle-même engagee pour ouvrir un lieu dedie aux musiques amplifiees, et bien plus encore. Ce fait est intéressant dans le sens o les institutions se sont impliquées avant mrme l'ouverture du lieu dans son fonctionnement, puisque ce sont elles qui en sont à l'origine.

Dès lors, il va être interessant de voir que rien de ce qui a pu se passer au Confort Moderne n'a été anticipé, et que les mrmes erreurs ont semblé se renouveler. Tout d'abord, le lieu choisi, mrme s'il ne s'agit pas d'une friche industrielle, témoigne de la volonté, à l'image du Confort Moderne, de réhabiliter des batiments inoccupés afin de leur redonner vie. Un vieux théltre à l'italienne est donc investi et loué au collège lillois qui en est propriétaire pour héberger les concerts de l'Aéronef. Si

377 PATRICE Sophie, « l'Aéronef et la presse : mise en pages d'une salle à Lille », in Les Collectivités locales et la culture, les formes de l'institutionnalisation, XIXe-XXe siècle, sous la dir. de Philippe Poirrier, Paris, Comité d'Histoire du ministère de la Culture ~ Fondation Maison des sciences de l'Homme, 2002.

l'idée de réinvestir des lieux inoccupés comme celui-ci est importante pour les pouvoirs publics locaux, car ils permettent de « réanimer des espaces locaux dont la dégradation progressive nuit à la qualité du milieu »378, il est étonnant de voir que les institutions n'ont pas pris la mesure des inconvénients que l'occupation de tels lieux occasionne : alors qu'à Poitiers, le Confort Moderne et la municipalité qui le soutient doivent faire face à la colère des riverains se plaignant du bruit des concerts euxmêmes et des sorties trop bruyantes du public depuis 1987, les institutions lilloises n'ont pas songé, deux ans plus tard, à insonoriser les locaux et doivent elles aussi affronter les critiques du voisinage ainsi que du collège qui menace de ne pas renouveler le bail locatif. Alors qu'on assiste en réaction à ces critiques à Poitiers à des travaux d'insonorisation puis au rachat des locaux financés par la Ville, la salle lilloise opte pour l'activation de ses réseaux en lançant une contre-pétition et en organisant un concert de soutien (auquel participent les partenaires), qui se solde par le financement des travaux d'insonorisation par les pouvoirs publics et la prolongation du bail. À Poitiers comme à Lille, c'est donc l'attachement des politiques qui permet aux salles de concert de subsister, même si des reproches similaires sont adressés à ces derniers, accusés d'afficher un soutien de façade destiné à se donner une image propice à l'obtention de voix supplémentaires pour les élections. Cependant, à la différence de Poitiers, les institutions lilloises n'hésitent pas dès 1995 à reloger le centre culturel au coeur d'Euralille ~ énorme quartier d'affaire de la capitale nordiste ~ au détriment de l'identité acquise par le lieu dans le vieux thé~tre. Le déplacement de la salle de concert d'un vieux théltre abandonné au coeur vers un quartier économique futuriste est significatif de l'intégration du milieu culturel dans le monde économique. Comme on a pu le voir en 1992 au Confort Moderne, la culture se voit envisagée comme une valeur marchande qui se consomme comme n'importe quel autre produit. Le replacement de l'Aéronef dans Euralille trois ans plus tard marque donc bien cette évolution et suit la direction prise par la politique culturelle française qu'on avait déjà observée à Poitiers. Ce déménagement s'inscrit tellement bien dans ces logiques de rationnalisation que les nouveaux locaux comptent deux salles de concert de différentes jauges, qui permettent de faire venir de plus ou moins grosses formations musicales. Si le Confort Moderne ne compte qu'une seule salle, on a également pu voir qu'après

378 SAEZ Guy (dir.), Institutions et vie culturelles, Paris, Documentation Française, 2004, p. 60.

1992, le centre culturel poitevin avait adopté cette politique d'équilibrage du budget par la diffusion de concerts plus rentables que d'autres, qu'on ne retrouve à Lille que trois ans plus tard. On observe par ailleurs dans cette nouvelle salle des caractéristiques que l'on a déjà rencontrées au Confort Moderne, qu'elles soient positives, ou négative. Ainsi, un bar est ouvert toute la journée afin que l'Aéronef soit plus seulement un simple lieu de diffusion culturelle, mais un véritable espace de socialisation, de rencontres entre les publics brassés. Quant à la gestion du lieu, on retrouve à Lille une situation quasiment similaire à celle de Poitiers, avec six ans de décalage. Alors que la salle de concert semble entretenir des rapports plus que cordiaux avec les pouvoirs publics, qui ont jusque là largement soutenu le lieu, l'année 1998 voit naître une crise semblable à celle qu'a connue le Confort Moderne en 1992. La gestion de l'Aéronef, qui connaît un déficit de 1.5 millions de francs, est en effet remise en cause et les pouvoirs publics proposent à l'équipe gestionnaire une restructuration et une rationalisation du projet artistique qui se rapprochent de ce qu'on a pu observer à Poitiers ~ on observe notamment la volonté de louer les locaux à des tourneurs privés, à l'image d'Aloha Productions dans le cas du Confort Moderne, et de réduire les concerts peu rentables qui ont pourtant l'avantage de faire connaître des artistes de l'ombre. On note toutefois qu'à la différence de Poitiers, le directeur en place n'accepte pas ces modalités et préfère quitter l'équipe.

L'histoire de l'Aéronef, nous venons de le voir, s'est donc calquée de façon fidèle et assez troublante sur celle du Confort Moderne de Poitiers, avec quelques années de décalage pour chaque événement. Pourtant, nous avons pu constater que ce centre culturel, ce qui se démarque du cas du Confort Moderne, était né des volontés institutionnelles. Dès lors, comment expliquer que la salle lilloise ait connu les mêmes travers que le lieu poitevin, alors que les pouvoirs publics, qui avaient dès le départ la mainmise sur son fonctionnement, disposaient d'un exemple concret permettant d'éviter les écarts de gestion liées à une aventure culturelle de ce genre ? Alors que l'on a pu voir que les hautes sphères de l'État avaient publiquement affiché leur soutien au Confort Moderne dans les années 1980 par le biais de certains ministres, on remarque que les représentants directs de l'État s'en écartent dès les premières crises aux alentours de 1990, pour déléguer l'image du soutien public à la DRAC. Finalement, on retrouve le mrme schéma pour l'Aéronef : si les personnalités politiques s'impliquent ostensiblement dans le soutien de la salle dès le

debut, on remarque que les crises et les modifications structurelles qui en resultent font s'effacer ces personnages publics au profit de fonctionnaires moins médiatiques. On peut à partir de cela se demander si les pouvoirs publics ne cherchent finalement pas à travers ces mises en scène pompeuses, à trouver des vitrines culturelles qui donneraient l'image d'un soutien étatique en direction d'aventures culturelles originales, jusqu'à ce que celles-ci connaissent de reelles difficultes conduisant à l'adoption de fonctionnements beaucoup plus stricts et tournés vers la culture plus marchande. Alors que les institutions savaient pertinemment que le fonctionnement mis en place à l'Aéronef était difficilement compatible avec leur vision d'une structure viable economiquement #177; ils en avaient déjà l'exemple avec ce qu'avait connu le Confort Moderne quelques annees auparavant #177; elles n'en ont pas tenu compte et ont opte pour un subventionnement qui sert à combler les deficits, plutôt que de directement imposer un programmation rentable en direction de publics cibles et non plus tous azimuts. On peut dès lors se demander si la permission et le soutien apparent de tels lieux, avec une telle gestion ne sont pas des vitrines pour l'image de marque de la politique culturelle française, dont les représentants s'éloignent lorsque leur situation atteint un seuil d'instabilité trop critique. C'est l'hypothèse qui pourrait selon nous expliquer l'attachement successif de l'État à des structures comme le Confort Moderne ou l'Aéronef, qui ont pourtant adopté des fonctionnements ayant mene à des crises semblables les opposant justement aux pouvoirs publics.

Le rôle de la décentralisation dans les évolutions successives de la scène alternative

On a donc pu voir que le Confort Moderne avait servi de terrain d'expérimentation pour les institutions, qui avaient quasiment entièrement reproduit jà l'identique ~ pour l'exemple de l'Aéronef ~ ce que LOH puis les pouvoirs locaux avaient fait du centre culturel poitevin entre 1985 et 1992. Nous avons vu que le rôle des municipalites avaient ete important dans le processus evolutif de ces structures, et l'action de celle de Poitiers a donc évidemment été importante dans cette experimentation de la politique culturelle. On peut remarquer que si celle-ci a reussi, avec la DRAC à intervenir largement dans le fonctionnement du Confort Moderne, pratique largement reprise à l'échelle nationale, elle a aussi adopté des méthodes

allant plus dans le sens de l'indépendance revendiquée par les structures liées à la scène alternative. Ainsi, une initiative intéressante mise en place par la Ville de Poitiers a permis à un lieu atypique en Europe comme la Fanzinothèque de se créer et de perdurer avec une réelle indépendance, qui peut sembler paradoxale. Le Conseil communal des jeunes a ainsi permis aux volontés de certains Poitevins de s'exprimer et de trouver des fonds pour réaliser des projets, qui ailleurs ont échoué, faute de moyens. On voit donc que la Ville de Poitiers s'est impliquée à différents niveaux pour soutenir la scène alternative, puisqu'elle a permis à la Fanzinothèque d'exister sans intervenir dans son fonctionnement, tandis que sa participation financière au Confort Moderne a irrémédiablement tendu vers une institutionnalisation croissante de sa gestion, de son projet, bref du lieu dans son ensemble.

Ce genre de mutations des structures alternatives tient donc beaucoup à l'orientation choisie par les instances locales de décision issues de la décentralisation, qui s'accélère largement avec les lois de 1982 et 1983 et l'arrivée de Jack Lang au ministère de la Culture en 1981. Dans le cas de la scène de Poitiers, on a vu que les structures qui la formaient avaient essentiellement eu affaire à la municipalité ainsi qu'à la DRAC (mrme si d'autres organes décentralisés comme la Direction Régionale de la Jeunesse et des Sports ont participé au financement de certaines d'entre elles, ils n'ont pas eu de pouvoir de décision). Nous avons vu à travers nos trois études de cas qu'outre le label OAF !, le déroulement de l'histoire du Confort Moderne et de la Fanzinothèque avait été influencé par les directions données par les pouvoirs locaux. Ainsi, nous avons pu constater que la Fanzinothèque était née du choix de la municipalité de donner écho aux aspirations de la jeunesse poitevine par le biais du CCJ. Or, la création de cet organe local est la marque de cette politique de décentralisation, qui permet de déléguer des pouvoirs aux instances locales, ce qui a pour effet d'aller au plus près des volontés de la population. On voit que pour le cas du CCJ, la préoccupation culturelle est importante, puisque l'une des premières décisions de cet organe dépendant de la Ville de Poitiers est la création d'un lieu dédié à la presse alternative. Pour le cas du Confort Moderne, nous avons pu remarquer que son histoire a été marquée par des rapports déterminants avec les organes décentralisés. Alors que le centre culturel aurait pu s'éteindre en 1988 après seulement trois ans d'activité, c'est l'intervention de la DRAC et de la municipalité qui a permis au lieu de subsister, grâce au rachat

des locaux et à leur mise à disposition de LOH. A l'inverse, la crise de 1992 qui a vu la suspension des subventions par les pouvoirs publics est le témoin d'une position beaucoup plus sévère. Car s'il est vrai que la décentralisation permet des contacts plus étroits entre les partenaires publics et les structures qu'ils soutiennent ~ en témoigne l'attachement personnel du Directeur régional des affaires culturelles Raymond Lachat au Confort Moderne #177; les organes décentralisés n'en restent pas moins les relais de la politique culturelle gouvernementale. Or, si l'on assiste dans les annees 1980 à une politique musicale relativement laxiste, qui encourage la pratique musicale sous toutes ses formes, la musique est envisagee dès la decennie suivante comme un objet economique important, qui oriente les directives gouvernementales vers des logiques de professionnalisation et d'institutionnalisation tournées vers le marché du disque. On voit donc que l'évolution et parfois la survie de certaines structures des scènes locales dependent à la fois des rapports entretenus humainement avec certains decideurs locaux #177; Raymond Lachat avec le Confort Moderne, mais on peut en dire autant de l'action de Mireille Barriet qui a permis la fondation de la Fanzinothèque #177; mais aussi de la politique culturelle nationale qui sert de toile de fond aux organes decentralises.

Nous avons egalement pu voir dans notre introduction que le mouvement alternatif avait largement ete rattache ~ que ce soit dans l'historiographie ou dans la perception des medias et des institutions #177; au rock. Notre analyse des composantes de la scène de Poitiers nous a permis de contester fermement cet aspect du mouvement, bien plus ouvert que ce qu'on a pu laisser croire. Ainsi, on a pu demontrer que la Fanzinothèque s'était impliquée dans des milieux autres que celui de la musique, et notamment dans la bande dessinee, et que le Confort Moderne, et plus generalement LOH avaient pour objectif de developper une diffusion de musiques traditionnelles et experimentales en plus du rock. C'est d'ailleurs ce qui a fait de Poitiers et du 185, Faubourg du Pont-Neuf un veritable lieu de brassage des genres, mettant en contact des gens dont il aurait été difficile d'imaginer la rencontre. Par ailleurs, nous avons egalement pu constater que l'apparition de courants musicaux nouveaux issus des nouvelles technologies numériques n'avait en rien affecte et mis en peril les structures poitevines nees du mouvement alternatif : le Confort Moderne, tout en restant très eclectique, a progressivement devie vers les musiques electroniques #177; pour rester dans ce ciblage de la jeunesse qui n'avait plus

les mêmes exigences esthétiques que dans les années 1980 #177; la Fanzinothèque restait impliquée dans le milieu de la presse parallèle qui a continué à évoluer bien après la prétendue mort du mouvement alternatif, et le label OAF ! a continué dans la même logique qu'à ses débuts, jusqu'à arr~ter ses activités en 1998 alors que ses membres se dirigeaient vers leurs activités artistiques respectives, qui les poussent aujourd'hui ià se retrouver régulièrement, sans exclure de reprendre leur activité d'édition musicale un jour si l'envie leur en prend. La scène poitevine nous a donc montré qu'elle ne s'est pas confinée à une identité esthétique stricte, et a privilégié l'éclectisme et la multiformité comme vecteur de durabilité, conformément aux envies et à la passion des acteurs qui l'ont, et la font vivre.

La scène alternative poitevine : entre persistance et désillusions perpétuelles

Et même si certaines de ses composantes ont pu muter pour s'institutionnaliser ou ont disparu, jamais la scène alternative de Poitiers ne s'est éteinte ; elle a toujours été portée par des acteurs de différentes natures : les groupes poitevins n'ont jamais cessé de jouer, et d'rtre reconnus nationalement ~ Seven Hate et Un Dolor pour ne citer qu'eux ~ diffusés par des locaux de différentes natures : le Confort Moderne bien silr, mais aussi le Garage à Vélo (situé sur le campus) ou même la salle de concert du Centre d'animation de Poitiers Sud (CAPSUD) dont le programmateur a été très attaché au milieu rock poitevin. Les années 2000 ont également vu l'émergence de nouvelles composantes formant cette scène alternative, sans forcément éclipser les anciennes : du côté des groupes diffusant leur musique par le biais de labels indépendants, on peut citer Klone qui s'illustre particulièrement sur la scène métal nationale voire internationale en ayant même longtemps été autoproduits. Quant aux lieux d'expression offerts à ces groupes, ils restent relativement nombreux à Poitiers, mais sont aussi menacés. À l'image du Confort Moderne, largement aseptisé depuis 1992, les pouvoirs locaux semblent vouloir faire taire les lieux de concert diffusant des formations amatrices. Les bars se trouvent ainsi sous le coup de nombreuses restrictions #177; allant mrme jusqu'à des fermetures temporaires #177; et ne peuvent parfois plus programmer de musiques amplifiées. Même si ce n'est par leur rôle initial, ces établissements permettaient de faire se produire régulièrement des petits groupes, en dehors des circuits culturels à proprement parler,

et parallèlement de créer des moments festifs et vivants au sein d'espaces conviviaux ~ comme c'était finalement le cas dans les premières années du Confort Moderne, avant l'aménagement de la grande salle de concert qui lui donnait déjà un caractère plus professionnel. Quant aux etablissements culturels eux-mêmes alternatifs, on ne peut que se pencher sur le cas du Numero 23, qui rejoint à de nombreux egards ce que fut le Confort Moderne. Situe dans une ancienne usine reamenagee en salle de concert, salle d'exposition, studio vidéo, local de répétition, bar, disposés sur trois etages, le Numero 23 est gere par quatre associations (le Collectif 23, Aux arts etc., Studio Grenouille et les Theatros) qui organisent depuis 2007 diverses manifestations culturelles dans la friche industrielle qu'elles louent à un particulier. Véritable relais de nombreux groupes et d'artistes amateurs de la France entière, le Numéro 23 représente, malgré les rapports qu'il entretient avec d'autres structures associatives de Poitiers (la Maison des trois quartiers, ou encore #177; et est-ce vraiment un hasard ? ~ avec la Fanzinothèque) une place culturelle à part, eloignee des codes relativement aseptises des autres structures poitevines. Le Numero 23 remet finalement au goût du jour le caractère festif et spontané que le Confort Moderne a perdu au profit d'une institutionnalisation qui lui a en contrepartie offert une stabilité qu'il n'avait pas. Or, c'est aujourd'hui la stabilité du Numéro 23 qui est menacée, car l'avenir du lieu est aujourd'hui mrme sérieusement compromis. Reprenant le schéma habituel de l'attitude adoptée face aux structures alternatives, les pouvoirs publics, et notamment la municipalité, semblent vouloir se pencher un peu plus sur l'électron libre que represente le centre culturel alternatif. Alors que la structure semblait evoluer sous l'oeil à la fois bienveillant et indifférent de la municipalité, qu'il ne semble pas y avoir de campagne de riverains contre le lieu, et que les occupants ont d'eux-mêmes entrepris des travaux visant à sécuriser de plus en plus les locaux qui n'étaient pas destinés à recevoir du public, la Ville de Poitiers commence au début de l'année 2011 à faire entendre sa voix, et la commission du conseil municipal deleguee à l'accessibilité, au handicap et à la sécurité des établissements recevant du public met en avant le fait que le lieu ne respecte pas les normes de securite mais aussi la legislation : il est permis de fumer à l'intérieur des locaux, l'établissement vend de l'alcool sans avoir de licence etc. La municipalité a donc proposé au Numéro 23 de financer les travaux de mise aux normes afin d'éviter la fermeture du lieu et de lui permettre de continuer son activite en toute legalite. Seulement, à la difference du

Confort Moderne, qui s'est toujours montré ouvert à des interventions de ce type de la part de la municipalité #177; ce qui a contribué à le faire prisonnier en quelque sorte de son champ d'influence a l'équipe du Numéro 23 se pose aujourd'hui la question d'accepter ou non cette offre. Alors que la Ville, de façon astucieuse une fois de plus, sanctionne le lieu pour son manque de rigueur juridique mais lui propose d'y remédier elle-même #177; ce qui revient à poser un ultimatum au centre culturel #177; les membres de la structure ne semblent pas vouloir accepter une mesure qui d'une part remettrait en cause le réel espace de liberté développé sans incident depuis maintenant quatre ans dans cette friche culturelle, et d'autre part commencerait à placer le lieu sous la coupe de la municipalité, à qui ils devraient rendre des comptes. Il n'y a plus eu de manifestations culturelles dans l'enceinte du Numéro 23 depuis le 27 mai dernier, et il semblerait que cette date marque la fin de l'ouverture du lieu au public, et la concentration de son équipe sur un travail exclusif de création artistique et non plus de diffusion.

Le contraste existant entre ce qui a pu se passer au Confort Moderne et au Numéro 23 montre donc bien les différentes conceptions qui peuvent exister vis-à-vis des rapports entre des structures culturelles alternatives et les pouvoirs publics, dans le but de garantir l'indépendance qui les caractérise. Alors que le Confort Moderne a finalement gagné en stabilité pour perdre en liberté artistique et en spontanéité, les acteurs du Numéro 23 ont conservé leur indépendance en sacrifiant leur rôle de diffuseur culturel. On voit donc que la pérennité de structures alternatives réellement indépendantes ne sera permise que lorsqu'elles pourront bénéficier d'un soutien financier institutionnel sans arrière-pensées (si demande d'aide financière publique il y a), ou lorsque les pouvoirs publics laisseront s'épanouir les initiatives qui souhaitent volontairement rester en marge des espaces culturels subventionnés. Finalement, une structure hybride adoptant l'intransigeante indépendance du Numéro 23 et bénéficiant du soutien apporté par les institutions à un lieu comme le Confort Moderne pourrait constituer la recette d'un véritable espace alternatif viable. Seulement, les impératifs économiques liés à de tels lieux #177; surtout à une époque où la politique culturelle, notamment en matière de musique, est énormément orientée vers la protection du marché du disque et de la culture de masse comme peuvent en témoigner les lois comme Hadopi #177; ne semblent pas jouer en la faveur d'espaces culturels indépendants des financeurs. Les programmateurs souhaitant réellement

rester alternatifs semblent donc condamnés plus que jamais à se débrouiller par euxmêmes dans les marges de la légalité, remettant peut-être même plus encore qu'auparavant les vieux préceptes Do It Yourself au goût du jour. A la différence de l'enregistrement, de la production et de la promotion musicale qui sont des pans de la production musicale qui ont trouvé sur internet un véritable espace de liberté pour partager de la musique sans passer par les rouages traditionnels du show-business, l'ouverture et la gestion de lieux comme des salles de concert indépendantes se fonderont de plus en plus sur la passion et le militantisme culturel des acteurs qui les feront vivre.

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"Ceux qui vivent sont ceux qui luttent"   Victor Hugo