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Du nomadisme contemporain en France avec les saisonniers agricoles qui vivent en camion


par Anaàs ANGERAS
Université Lyon 2 - Master 2 Recherche Spécialité Dynamique des Cultures et des Sociétés 2010
  

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Table des Matières

Remerciements p. 3

Table des matières p. 4

Introduction p. 5

I D'UNE EXPERIENCE DE TERRAIN... p. 11

1) Une année de saisons en France p. 11

2) Compléments photoethnographiques p. 29

II ... A UNE CONNAISSANCE EMPIRIQUE p. 40

1) Une histoire à compléter p. 40

2) Une analyse à soumettre p. 53

a) Un esprit contestataire stigmatisant p. 55

b) Des valeurs promulguées et des savoir-faires développés p. 61

c) Un espace-temps différencié p. 67

3) Une méthodologie éprouvée... p. 71

a) ... sur le terrain p. 73

b) ... et dans le monde universitaire français p. 79

Epilogue p. 88

Conclusion p. 101

Bibliographie p. 104

Introduction

Après une licence d'Anthropologie - Ethnologie à l'Université Lyon 2, aboutie en 2006, mon intérêt personnel pour la discipline se portait de plus en plus par ce qu'il se jouait hors les locaux de la faculté. Le désir de voyager à mon tour, à la suite de mes auteurs préférés ou de mes professeurs passionnés, était quotidiennement alimenté par les récits de grands voyageurs... désir qui devenait bientôt plus grand que celui d'entamer une visée de recherche à finalité professionnelle. Car je ne savais alors rien du thème, du groupe socio-culturel, ni même du continent que j'aurai pu aborder. Et puis, à quelles fins, en définitive ?

Me remémorant l'exemple d'auteurs classiques, tel un Marcel Griaule, qui passa une grande partie de sa vie chez les Dogon, au Mali (où il fut enterré symboliquement !), sans n'avoir jamais eu la sensation d'aboutir au terme de sa recherche, je me sentais encore moins capable de me décider. Sans expérience de voyage ni de réalités sociales, quel sujet pourrait m'empoigner suffisamment, afin qu'il m'intéresse plusieurs années durant ?

Tout projet nécessite un certain financement. Mais, cherchant à m'émanciper du cadre universitaire, je n'étais pas certaine de vouloir m'enquérir d'une « Bourse d'aide à la mobilité » si celle-ci m'obligeait, d'une part, à revenir en France selon une date fixée par avance, et, d'autre part, à honorer la suite de ce « contrat » (consistant à produire un rapport de stage qui justifierait au mécène, qu'est la Région Rhône-Alpes, de l'utilité de ses fonds, et qui ne serait, sans doute, jamais lu...). L'éventualité de travailler en tant que salariée, afin de mettre de côté le budget nécessaire pour réaliser, de manière autonome, un prochain voyage à l'étranger, s'est finalement imposée. Et le prix d'une location d'un appartement dans la métropole de Lyon étant tel... que la solution de la quitter devint inévitable si je souhaitais économiser sur mes prochaines payes.

C'est ainsi que je devins nomade, sans encore m'en rendre compte, voyageant partout en France, et, de ce fait, vivant Sans Domicile Fixe. Abrités sous une tente, avec mon compagnon, nous avons travaillé successivement chez plusieurs agriculteurs de début juin 2006 à fin octobre 2006, pour la période des cueillettes de fruits (cerises, abricots, poires, vendanges et pommes), principalement en région Rhône-Alpes. Encore non véhiculés à l'époque, c'est en auto-stop, en train ou à pieds que nous nous déplacions, sacs sur le dos et conditions de vie rudimentaires.

Quelques mois après, à l'approche de l'hiver, notre choix s'est finalement porté sur le financement de la préparation au permis de conduire : être véhiculé s'avèrerait plus aisé. Nous sommes donc retournés quelques mois vivre à Lyon, en attendant la saison prochaine, ayant alors pu être hébergés par des proches. Mon compagnon obtint son permis en mars 2007 (mais pas moi...): nous disposions maintenant d'une petite voiture pour nous déplacer, pouvant emporter du matériel supplémentaire, ainsi que le chat. Nous sommes repartis dès le printemps 2007 pour une deuxième saison de travail agricole, avec l'idée attenante de l'achat futur d'un véhicule de plus grande dimension (fourgon ou utilitaire) qui nous permettrait de nous déplacer au gré de ces emplois saisonniers, tout en nous logeant plus confortablement qu'auparavant.

.

Mes périodes salariées m'ont donné l'occasion de faire la rencontre de quelques saisonniers - parmi la diversité des employés présents dans les équipes de travail - que je qualifierai de métier, du fait de la récurrence de leur présence, à chaque saison, et de leurs multiples et différentes expériences de cueillettes dont ils nous parlaient. Ma naïveté en prenait un coup : selon eux, effectivement, ce rythme de vie leur permettait de ne pas travailler toute l'année pour un salaire, mais parvenir à enchaîner les différents boulots en agriculture, lorsqu'on n'a pas encore tellement d'expérience ou pas d'adresses d'agriculteurs à solliciter, ça ne se faisait pas du jour au lendemain. Il fallait savoir « se faire sa place ». Par ailleurs, un camion nous garantirait plus d'autonomie face à des employeurs, rassuré qu'il serait de ne pas avoir à nous loger, puisque c'est la raison principale de leurs refus, et la plus largement invoquée.

C'est à peu près à ce moment que j'ai décidé de reprendre mes études ethnologiques. Je tenais peut-être là le sujet qui m'intéresserait suffisamment pour l'étudier vraiment de près : comment fait-on, de nos jours, en France, pour vivre de saisons agricoles, dans un camion aménagé en habitat ?

Je disposais déjà de quelques notions pour envisager d'investir pleinement ce sujet. Je travaillais déjà, chaque été de ma licence, à l'instar de nombreux jeunes rhônalpins, à ramasser les abricots, en Ardèche, et en faisant les vendanges, pour les deux mêmes producteurs. Je ne prévoyais alors rien quant à ce projet de recherche, mais ces quelques aperçus m'indiquaient déjà que les saisons se renouvellent sans, pourtant, ne jamais être identiques, ainsi qu'une certaine tendance et un évident plaisir à revenir chaque année aux mêmes lieux, et revoir les mêmes personnes. Ces très courtes périodes me permettaient tout juste de me donner une idée de l'investissement physique que ces activités salariées requièrent, mais j'étais encore loin de saisir toutes les caractéristiques de ce que signifie être saisonnier à l'année.

C'est à cette date que je choisis de débuter le récit de cette étude ethnologique. Ayant épousé ce mode de vie, sur un peu plus de quatre années - en discernant peu à peu ses limites, ses contraintes, en conséquence, ses règles - l'intérêt de cette recherche est contenu dans la continuité de cette expérience.

Expérience que j'estime double : à la fois par ce qu'elle m'a amené à comprendre, ethnologiquement parlant, quant à ce groupe socio-professionnel établi au sein de la population française contemporaine, et, aussi, par ce que cet essai d'interprétation1(*) m'apprend de la discipline anthropologique même, m'invitant plus d'une fois à d'amples et complexes considérations épistémologiques.

D'un point de vue plus personnel, elle aura été, en tous cas, l'occasion de rencontres décisives et a débouché sur des amitiés solides...

C'est, de prime abord, l'ouvrage de Frank Michel, qu'il intitule « Autonomadie : essai sur le nomadisme et l'autonomie »2(*) , qui me révèle les premiers éléments de cette enquête. Au travers d'un idéal d'« anthropologie buissonnière et engagée », élaborée sur la base de sa connaissance d'exemples culturels d'« errance volontaire et positive », cet auteur plaide en faveur d'un « nomadisme épanouissant » : il se positionne pour ce qu'il estime être un « besoin d'utopie » qu'il voit s'ériger contre un « mal être et (...) la dépression généralisée de sociétés entières ». Il questionne les possibilités de ce nomadisme contemporain avant nous : pourquoi et « comment faire du neuf avec de l'ancien qui, en outre, n'est plus vraiment adapté à notre époque ? »

L'auteur différencie là plusieurs « publics de la mobilité contemporaine » qui « ne se ressemblent pas tous ». Il parvient à dater un début d'existence de ce phénomène au milieu des années 1970 « et son flot de désillusions idéologiques ». Parmi un large éventail d'exemples, F. Michel pense aux «nomades du boulot (...), avant tout des migrants de (basse) besogne » : selon lui, « l'errance s'impose aux êtres plus souvent qu'elle ne s'offre volontairement. Elle est la conséquence tragique d'un certain univers économique sur lequel ont trébuché les vies déroutées de personnes un moment désespérées, désaffiliées ou déconnectées de la réalité crue du monde », ajoutant que « le nomadisme, loin de tout exotisme, est, sur la terre de France, le nouvel horizon de l'errance contrainte : de nos jours, plus de 200 000 personnes ne possèdent pas de `logement fixe' et résident, si l'on peut dire, dans des baraques, des campings, des chambres d'hôtels, des caravanes, dans la rue ou aux abords des routes. ».

La réadoption d'un certain nomadisme dans notre monde contemporain, tel que cet auteur nous le laisse entendre, serait-elle, dès lors, une solution d'épanouissement trouvée par quelques uns, dans notre société trop souvent en proie à la crise économique ?

Poursuivons encore avec cet auteur : « l'errance suit des contours multiples avec l'effritement du lien social qui caractérise notre société actuelle. En France, environ 10 000 jeunes -entre seize et trente ans- écument les places et les rues des grandes villes. Leurs histoires de vies sont plurielles, tous ces `nomades du vide' ne sont pas des fugueurs ou des derniers de la classe, tous ne sont pas non plus forcément les rejetons de famille déchirées, séparées, décomposées. Beaucoup sont attirés par des formes de marginalité qui leur (re)donneraient un sens dans la vie, qui les (re)mettraient sur les rails de leur propre cheminement ». En situant son analyse dans une « conjoncture actuelle (...) de la précarité pour tous, de la stigmatisation du chômage, de la chasse aux nomades et aux alternatifs en tous genres, du parcours du combattant pour ceux qui voudraient obtenir des `papiers', de la réduction des aides diverses aux plus démunis, du contrôle policier tous azimuts et des restrictions drastiques en matière de circulation », Franck Michel nous rappelle que la « maîtrise de la mobilité est une priorité pour les gouvernants». Pour continuer à asseoir son pouvoir, le gouvernement aurait tout intérêt à avoir le contrôle sur tout ce qui n'est pas en place, invoquant, pour ce faire, des principes sécuritaires : « A l'instar des autres nomades (sans-papiers, réfugiés, clandestins), les `Travellers' apparaissent plus vulnérables que jamais et subissent de plein fouet une mobilité surveillée sans précédent. » Et d'insister sur ce point : « L'errance temporaire, parfois volontaire, se distinguera toujours de l'errance subie, forcée et marquée par la solitude. La première est une échappée belle tandis que la seconde s'apparente plutôt à une fuite désespérée. »

Pourrait-on voir dans le quotidien de ses protagonistes, à ce mode de vie choisi, une forme de contestation politique, s'inscrivant dans un registre du politique (à la différence de la politique pratiquée par les politiciens)?

Avec cet « Essai sur le nomadisme et l'autonomie », Frank Michel défend un « droit à l'errance », qu'il perçoit comme un « mouvement en faveur du changement », privilégiant de « vivre plutôt que survivre, au risque d'ailleurs de vivre chichement ». Besoin social en plein expansion, rite d'initiation occidental moderne ? : « on court le monde d'abord à la recherche de soi ». Pour lui, « tant qu'il y aura des routes à prendre, sur terre, en mer ou dans les airs, les nomades sauront toujours prendre les lignes droites ou les lignes courbes, les diagonales, les tangentes, les chemins de traverse ».

Qui sont donc ces nouveaux nomades français dont je souhaite traiter ici ? Sur quelles caractéristiques, pour les définir, fixer mon attention ?

Ils travaillent en agriculture, ont un numéro de sécurité sociale, des papiers d'identité, mais se qualifient eux-mêmes de marginaux au sein de leur propre société. Quelques uns sont, occasionnellement, des backpakers3(*), mais très peu de ceux que j'ai pu rencontrer se considèrent comme des `Travellers' (terme appartenant à un contexte anglo-saxon). Ils ne partagent visiblement pas tous les mêmes goûts musicaux, ou les mêmes traits esthétiques, mais ils savent tout de même se reconnaître entre eux. Ils ne souhaitent pas être affiliés à un esprit communautaire mais vivent parfois en collectivité, de façon temporaire. Ils ne sont pas en très grand nombre mais, en règle générale, on peut les reconnaître de loin suivant leurs habitats mobiles et les chiens qui les accompagnent. Le moins que l'on puisse dire à leur propos, c'est qu'ils ne se laissent pas facilement cerner...Conséquence socio-culturelle (à fort relent déterministe...) ou stratégie de protection ?

En tous cas, ils sont présents. Et semblent poser problème à une majorité de la population française qui, elle, vit de manière plus sédentaire. Car tenter d'évoluer dans ce contre-courant social n'est pas toujours une sinécure pour cette jeunesse-ci : des barrières physiques (les empêchant de pénétrer sur un terrain communal) et sociales (les obligeant à « faire sans ») se ferment à leur arrivée. Les remarques dont j'ai moi-même pu être témoin sont, apparemment, régulièrement entendues de la bouche de la majorité française, prouvant par là un sentiment d'incompréhension générale, qu'elles soient du genre : « C'est quoi, ça (sic) encore? Encore des manouches? », « Mais qu'est que c'est ? Encore un campement de gitans ? Mais ils n'ont vraiment pas honte... ! Quelle misère ! En tous cas, j'en veux pas chez moi !», jusqu'au très surprenant: « Ah mais, vous avez des parents, quand même? C'est parce qu'ils ne vous aident pas que vous vous retrouvez à vivre comme ça ? »

Frank Michel a son explication quant à ces faits : « Depuis la fin des années 1970, les `Travellers', ces jeunes et moins jeunes qui désertent la société pour se réfugier sur la route (et de plus en plus dans les villes), rejoignent les `gens du voyage' dans l'imaginaire fécond de la discrimination colporté par les sédentaires. La mobilité volontaire, vécue et choisie comme mode de vie, est suspecte, et les nomades contemporains de plus en plus pointés du doigt comme les parfaits boucs émissaires et assimilés à des délinquants et des errants sans toit et sans loi.»

Cet auteur pointe là un détail qui m'intéresse particulièrement : s'agit-il d'une population qui subit sa marginalité, en attente d'une autre situation plus confortable, ou sommes-nous face à un groupe socioculturel qui l'a, en réalité, pleinement choisi et l'assume?

Pour ce travail de mémoire, je fais l'hypothèse qu'elle est choisie : ils développent, par là, une stratégie économique pour fuir un système social vécu comme trop oppressant.

Un récit ethnologique servira à mettre en avant les points qui caractérisent leur mode de vie, et sera suivi de compléments informatifs, délivrés par la pratique photoethnographique : un premier « bilan » d'analyse en sera tiré.

Ensuite, je proposerai une histoire -probable, mais non fixe- de l'habitat mobile alternatif, qui apportera un éclairage quant aux origines culturelles de ce choix de vie.

Troisièmement, je tenterai d'amener une analyse succincte des principaux points, qui auront lieu d'évaluation de l'hypothèse ci-dessus, et conduiront à la problématique : partant d'un esprit contestataire, leur mode de vie leur est renvoyé en tant que stigmates ; mais, au lieu de s'en accabler, ils les renversent en tant que valeurs déterminantes pour se forger en tant que groupe social, leur permettant ainsi de développer des techniques et savoir-faires ; valeurs qui les incitent à concevoir un autre manière de penser l'espace et le temps.

Une partie quant à la méthodologie employée sera également présentée, partie qui sera l'occasion d'expliciter les conditions matérielles et les rapports quotidiens entretenus avec ce terrain.

Enfin, un épilogue viendra compléter un peu plus l'actualité de cette recherche, délivrant ainsi d'autres détails et appuyer la validité de l'hypothèse défendue.

* 1 Cf LENCLUD Gérard, La mesure de l'excès : remarques sur l'idée même de surinterprétation, in Enquête de Terrain n°3, pp. 11-30, 1996.

* 2 MICHEL Franck, Autonomadie : essai sur le nomadisme et l'autonomie, Ed. Homnisphères, 2005.

* 3«  Backpakers », littéralement, « qui portent des sacs à dos ». A ce sujet, consulter l'ouvrage - atypique et novateur par sa forme ethno-romanesque, par ailleurs - d'A. Kauffman, « Travellers », Ed. des Equateurs, 2004.

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