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Du nomadisme contemporain en France avec les saisonniers agricoles qui vivent en camion

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par Anaà¯s ANGERAS
Université Lyon 2 - Master 2 Recherche Spécialité Dynamique des Cultures et des Sociétés 2010
  

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b) Des valeurs promulguées et des savoir-faires développés

La vie matérielle de ces « nouveaux nomades » est affaire de praticité maximum. Comme beaucoup de nomades, on ne s'encombre pas de choses n'ayant pas vraiment d'utilité, surtout lorsqu'on pense qu'il faudra les ranger à chaque déplacement, pour se réinstaller dans peu de temps. C'est ce que dénotait déjà Marshall Sahlins, à propos des populations traditionnelles de chasseurs-collecteurs, dans son ouvrage « Age de pierre, âge d'abondance »34(*): « c'est littéralement que l'on peut dire (...) que sa richesse lui est un fardeau. Dans les circonstances qui sont les siennes, les biens matériels peuvent se révéler une charge accablante (...), d'autant plus accablante qu'on la trimballe plus longtemps et plus loin. Aussi ne possèdent-ils que ce qu'ils peuvent eux-mêmes aisément porter ». En l'adaptant à ces nomades contemporains, la compréhension de cette raison pratique nous permet de renverser un premier préjugé de paupérisation : « ils ont peu de biens mais ne sont pas pauvres. Car la pauvreté ne consiste pas en une faible quantité de biens, ni simplement en une relation entre moyens et fins ; c'est avant tout une relation d'homme à homme, un statut social. » (en ajoutant, également, qu' « en tant que tel, la pauvreté est une invention de la civilisation, qui a grandi avec elle, tout à la fois une distinction insidieuse entre classes et, plus grave, une relation de dépendance »...). Stratégie économique qu'ils reprennent à leur tour, dans un cadre socio-économique de référence dont ils dépendent, la phrase suivante pourrait bien leur convenir aussi : « il y a deux voies possibles qui procurent l'abondance : on peut aisément satisfaire des besoins en produisant beaucoup, ou bien en désirant peu ». Eux choisissent de disposer de « peu ».

« La nécessité de limiter la propriété des biens matériels, est institutionnalisée : elle devient un fait culturel positif qui s'exprime dans divers modes d'adaptation économique ». En conséquence, « les biens de dimension réduites sont préférables aux biens encombrants ». Pareillement, pour ces nomades contemporains, vivre dans un camion est question d'organisation : chaque chose nécessite sa place et son accessibilité. Ce qui explique une conception de l'aménagement de leurs domiciles mobiles préférablement fonctionnelle, car réalisée selon un minimum d'espace : la « relative commodité de transport d'un bien » sera privilégiée « car la valeur suprême est la liberté de mouvement ». C'est, également, ce que je retrouve dans les discours de cette population contemporaine : les camions aux gros gabarits ont l'air spacieux mais, généralement, « plus on a de la place, plus on entasse ! » De plus, la législation française ne permet aux « véhicules légers » que de déplacer un poids limité à 3,5 tonnes. La solution d'investir les véhicules « poids lourds » devient, de plus en plus, prisée mais, ils ont le désavantage de ne pas pouvoir passer par tous les chemins.

« Entre propriété et mobilité, il y a contradiction » : ce mode de vie leur permet donc de ne pas payer de loyer, ou de taxe d'habitation. Leur vie à la campagne permet de se nourrir à peu de frais : Léon, par exemple, consomme le poisson qu'il pêche, ou l'échange, de temps en temps, contre de la viande, des légumes ou de la liqueur, avec un chasseur des environs du Turzon. M. Sahlins m'indique que « l'échange et la production d'échange tendent à satisfaire les besoins immédiats de subsistance, non à procurer un profit ». Je saisis là sa notion de « circulation simple » : « une quête de valeurs d'usage toujours liée à un échange à des fins de consommation, et donc à une production à des fins d'approvisionnement. » Autre exemple : en automne, en nous promenant ensemble, Kristin m'a montré un chemin truffé de noix, pour que je me serve à mon tour, et m'explique, qu'en autodidacte, elle a construit, au gré des saisons, sa connaissance de champignons comestibles et de plantes médicinales.

« Economiquement parlant, la société `primitive' est fondée sur une anti-société », et, « sous ce rapport, leur antithèse historique à tous deux est l'entrepreneur bourgeois en quête de valeurs d'échange.» Sans aller jusqu'à parler de « primitivisme » 35(*) - bien que plusieurs d'entre eux regrettent ces savoir-faires traditionnels, la critique du système capitaliste et de ses effets surproductifs, est un point commun que partagent ces nomades volontaires. Je la reconnais dans l'alternative économique des « récups' » en tous genres : les petits camions, rapidement investis, donnent souvent aux plus grands, qui disposent de plus de place. Il ne m'a plus été si étonnant d'entendre deux filles dialoguer ainsi : «  J'ai un pneu qui conviendrait pour ton camion, mais il est trop usé pour te le vendre... Si ça te dit, on la troque contre quelque chose qui t'embarrasse aussi ? ».

« Faire les invendus » des magasins, c'est-à-dire collecter dans les poubelles de grands magasins les denrées périssables, mais encore consommables, est, également, une pratique courante : une sorte de glanage moderne ? Mais sûrement pas que par eux : en arrivant à une heure trop avancée de la nuit les poubelles peuvent être déjà vides... Récupérer cette nourriture, jetée aux ordures lorsque la date de péremption est sur le point d'être dépassée ou parce que le produit n'est pas présentable pour un client (car abîmé ou éventré), est illégal et l'on risque d'écoper d'une lourde amende en se faisant remarquer par les forces de l'ordre. Il n'empêche, pour Léon, « pourquoi travailler pour s'acheter de quoi manger alors que les poubelles des supermarchés en sont gavées ? ».

Je commence à partager l'avis de Frank Michel, « on peut s'interroger (...) si l'errant (...) `prêt à tout' et doté d'une certaine expérience de la vie à la dure, n'est pas mieux `armé' pour affronter un monde au visage souvent cruel et inhumain que le citoyen `moyen', plus ou moins `normalisé'. »

L'ensemble des monographies des sociétés traditionnelles, que Marshall Sahlins réunit, pour le étudier de très près, lui permet de déceler un « mode de production domestique ». Malgré un contexte de recherche très différent, cette notion m'intéresse lorsqu'il remarque que « la cohésion interne du groupe domestique est assurée de diverses manières et à divers degrés, diversité qui se traduit dans les modes de cohabitation, de commensalité, d'entraide ». Mes rencontres avec divers membres de cette population, et les amitiés qui ont suivies, sont, elles aussi, inscrites dans un réseau36(*) social fait de preuves d'hospitalité, d'empathie et d'échange. Là, encore, les exemples ne manquent pas : la solidarité de Phil et Kristin nous a beaucoup aidé, tandis que nous étions bloqués à Granges en attendant les papiers d'assurance du camion, en m'ayant conduit à la gare ou en nous apportant de l'eau (tandis que je me sentais gênée, avec un réflexe de refus, par stupide politesse, Phil me répondait : « On peut bien se rendre service entre nous, non ? », et Kristin m'assurait : « Profitez qu'on soit là ! Comment vous allez faire, sinon ? ») ; un mois plus tard, Ali, prévenu par Léon, s'est fait conduire par une amie afin de nous apporter les clés de serrage dont nous avions besoin pour les réparations urgentes de notre véhicule capricieux, tout comme Thomas, Phil et Kristin sont, également, passés nous voir pour prendre de nos nouvelles, nous sachant coincés au Turzon depuis dix jours ; ou encore, leur exposer les plans de notre futur aménagement, pour recueillir leurs avis et leurs conseils, nous a évité ainsi plusieurs erreurs... et le droit de tout refaire.  

Un état d'esprit empreint d'égoïsme, et de fermeture sur soi, est à l'inverse des valeurs que j'ai pu observer parmi ce groupe social, voire carrément condamné. En ce sens, il rejoint peut-être « la société `primitive' », en ce qu'elle « admet la pénurie pour tous, mais non l'accumulation par quelques uns » : en choisissant ce « vivre autrement », ils fuient une idéologie communément matérialiste, où seule la possession passionne, en dépit de la fraternité. Ces nomades font groupe non seulement par ce qu'ils refusent de leur société mais surtout par ce qu'ils développent ensemble de positivités et de qualités. Pour affronter les nombreuses difficultés sociales et matérielles qui peuvent parfois leur « barrer la route », se savoir de temps en temps épaulé est salutaire : comment tiendraient-ils, sinon, cette position contestataire sans sombrer dans la dépression permanente?

Lorsqu'on travaille ensemble, au même endroit, cela signifie souvent partager les repas et les moments de détente. Les soirées sont alors des moments de fête où l'on se retrouve, l'on discute et l'on plaisante et l'occasion de faire connaissance avec ceux que l'on ne connaît pas encore. La nourriture, qui « dispense la vie », est pour M. Sahlins, « la chose au monde que l'on partage le plus volontiers et le plus souvent », « le présent de nourriture (...) dans un esprit de générosité généralisée, notamment dans le cadre de l'hospitalité, ce présent fait les bonnes relations ». C'est, sûrement, ce que sait aussi Léon, qui nous invite à sa table et nous régale dès qu'il y a une occasion de se voir. « Partage et contre partage de nourriture », « hospitalité », « le prêt et le remboursement »..., ces éléments forment le « caractère généralisé de la `réciprocité' » : « seule contrepartie tant soit peu proportionnelle, du point de vue de la sociabilité, est de rendre, dans un délai convenable, l'aide et l'hospitalité qui vous ont été prodiguées. »

Dans les moments de collectivité spontanée et provisoire qu'occasionnent les temps du travail, il vaut mieux savoir faire preuve d'esprit collectif car l'on vit et l'on travaille ensemble durant une période, certes courte, mais intense, de travail : les sentiments sont alors exacerbés par la fatigue et peuvent éclater lorsqu'on ne parvient plus à se supporter au bout de plusieurs jours, vus les différents caractères assez forts qu'ils peuvent, parfois, réunir. Mais aussi parce qu'il est nécessaire de respecter les petits mais, importants, détails pour qu'un campement soit vivable à plusieurs. Dans ce mode de vie prônant la liberté individuelle, il y a la vie en campement ensemble, à l'extérieur, et ce qui regarde les personnes, individuellement, à l'intérieur de leur habitat, dont on se doit de respecter la tranquillité. Si une personne reste dans son camion tandis que d'autres sont ensemble dehors, il y a sûrement là une envie et un choix de tranquillité : à part pour une raison urgente, on évitera de la déranger chez elle. Les emplacements des fourgons sont réfléchis pour ne pas bloquer les véhicules. Les chiens doivent être surveillés par leur maître pour éviter qu'ils ne se battent. Si il y a incompatibilité d'humeur entre eux ou lors des périodes de chaleur chez les femelles qui rendent les mâles excités, on peut relayer leur sortie des camions pour éviter qu'ils ne se croisent. Sans toutes ces règles, basées sur un principe d'autonomie individuelle, les tensions entre protagonistes peuvent vite apparaître et, à force, désolidariser le groupe. Notre auteur tient peut-être là une explication : « la fragilité segmentaire qui favorise et amplifie les motifs locaux et particularisés de discorde et qui, en l'absence de tout mécanisme tendant à `maintenir la cohésion d'une communauté en expansion', accomplit et dénoue la crise par la fission. » ; « L'économie sociale est fragmentée en mille petites existences bornées, organisées de manière à fonctionner indépendamment les unes des autres, et qui toutes appliquent le principe du quant-à-soi économique. » Et « comme l'économie domestique est une économie tribale en miniature, elle cautionne politiquement la condition (...) d'une société sans souverain. ».

« Fondée sur une singularité économique », « à chaque organisation politique correspond un certain coefficient démographique et, partant, une certaine intensité d'exploitation du sol en rapport avec les données écologiques ». Provenant de cette même notion de respect pour l'autre, chacun est tenu, tacitement, de gérer soi-même l'accumulation des ses déchets et de ses excréments, surtout lorsque l'on se retrouve à un grand nombre pour quelques temps. Que ce soit lors de pérégrinations dans des coins isolés de nature ou sur des terrains communaux aux abords des villes, on s'isole dans la nature pour les commodités quotidiennes, loin du campement, et beaucoup enterrent leurs déjections en « trous de chat », en prenant garde de ne pas laisser ensuite à terre le papier utilisé. La gestion des déchets aussi est d'importance lorsqu'on se sait un peu tranquille dans un endroit que l'on apprécie et qu'on ne dérange personne: qui apprécierait de vivre au milieu de poubelles malodorantes et de paquets d'emballages en guise de paysage ?

Cette alternative socio-économique appelle une autre consommation : vivre en itinérant suppose de réguler sa consommation d'eau car on ne se permet pas de déplacer le véhicule, et « brûler du gasoil » pour se réapprovisionner en eau tous les jours. Des petites villes proposent encore, parfois, des points d'eau, gratuitement ; si ce n'est pas le cas, n'importe quel cimetière fera l'affaire. Kristin, qui vit ainsi depuis près de dix ans avec son compagnon, a une réserve d'eau de 60 litres, dans son camion aménagé, qu'elle estime utiliser chaque semaine (toilette, vaisselle, boisson...) : on est loin des 10 litres qu'utilise à chaque fois une chasse d'eau dans un appartement. Ceux qui ont la place disposent d'un système de douche dans leur habitat mobile. Quant au linge à laver, on se rend dans une laverie automatique quand on ne le lave pas à la main.

Les valeurs d'échange et de consommation alternative incitent aussi, par exemple, à profiter d'un trajet aux containers à poubelles pour jeter tous ceux du campement à la fois, et on s'arrange toujours pour n'avoir à déplacer qu'un seul véhicule quandil faut faire des courses. 

Ne seraient-ils pas en train de défendre un « idéal autarcique», à la recherche d'une « autonomie complète» ? « L'idéal d'autarcie économique est en fait un idéal d'indépendance politique » : « partout la relative anarchie de la production domestique est compensée par l'action de forces plus vastes et une organisation plus cohérente ». Même François Chobeaux, pourtant très pessimiste à leur égard - en intitulant son ouvrage « Les nomades du vide »..., finit par constater lui-même, pour conclure sa préface à la seconde édition que ces nomades actuels « sont peut-être là en train d'inventer un nouveau style de vie »...

* 34 Cf M. Sahlins, « Age de pierre, âge d'abondance : l'économie des sociétés primitives », 1972.

* 35L'utilisation du terme « primitif » est incorrect, lorsque l'on prend note de ce que M. Sahlins entend par là : « `primitif' s'applique (...) aux cultures sans Etats, sans corps politiques constitués, et seulement là où la pénétration historique des Etats n'a pas modifié le procès économique et les relations sociales ».Mais l'utilisation de ce support théorique ne me semble pas si anachronique...

* 36 Cf U. Hannerz (Op. cit.)

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"Je ne pense pas qu'un écrivain puisse avoir de profondes assises s'il n'a pas ressenti avec amertume les injustices de la société ou il vit"   Thomas Lanier dit Tennessie Williams