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Violences en milieux urbains au Togo: cas de Lomé

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par Pihèwa KAROUE
Université de Lomé - Maà®trise 2011
  

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IV.1.INTERPRÉTATION DES RÉSULTATS.

IV.1.1.les données quantitatives

IV.1.1.1. Crise de la famille et des modèles de socialisation

La déchéance humaine sur un plan individuel révèle une autre plus étendue que ce soit sur le plan familial ou dans la société globale. C'est une première lecture que l'on peut faire en se trouvant en face de certains comportements déviants comme les manifestations de violence urbaine. Notre démarche explicative prend donc en compte les processus par lesquels les individus étaient, dès leur bas âges, censés adhérer à certaines normes et de là se faire des personnalités acceptées par la société dans son ensemble. Toutes les institutions sociales d'inculcation de valeurs se voient alors mises en cause face aux situations de violences des jeunes par exemple.

En premier lieu, la famille - si elle est considérée comme la première cellule sociale de tout individu - est sans aucun doute la terre qui doit nourrir et faire fleurir l'homme en développement ; un développement qui sera à l'image du soin qui y a été consacré. Les premiers pas de tout individu devant être accompagnés d'une socialisation primaire caractérisée par l'inculcation des premières attitudes sociales. Un deuxième niveau de socialisation dit « secondaire » prenant en compte la famille, les groupes de pairs et la société globale est plus déterminant encore par rapport aux schèmes comportementaux de l'individu. En effet, les représentations que ce dernier a de la société et de ses institutions sont dans une grande mesure déterminées par cette socialisation secondaire. L'absence ou la présence dysfonctionnelle ou pathologique de la famille ou de la société à l'une de ces deux étapes de la vie est source de désappropriation des valeurs sociales incontournables ; conduisant irréfutablement à une déviance anomique. Cette socialisation secondaire se réalise de manière particulièrement forte dans l'expérience de la scolarisation. Un individu qui n'aurait pas eu la chance d'être mis à l'école par ses parents, se retrouverait avec beaucoup de lacunes au moment d'affronter la vie, et aurait beaucoup de difficultés à le faire sereinement surtout dans un contexte urbain soumis au modernisme ; puisque, « l'école prépare les étudiants à faire, en faisant ce qu'il faut faire pour se faire » (Bourdieu et Passeron, 1998 : 84). Nous pouvons donc nous référer à ces deux institutions sociales et leur fonctionnement pour expliquer, dans une large mesure, les comportements d'un individu.

Ainsi donc, les chiffres dévoilés par l'enquête réalisée à la prison civile de Lomé sont d'une importance indéniable puisqu'ils nous éclairent sur le phénomène des violences urbaines de façon objective. La propension des détenus à être moins instruits est une preuve tangible de la défaillance de la famille par rapport à la scolarisation des enfants alors que ce devrait être une de ses priorités. Selon le Tableau IV (cf. p.51) plus de la moitié (55% de l'échantillon) des détenus de la prison de Lomé n'avaient pas atteint le secondaire et 19% n'avaient même pas été scolarisés. Si ceux qui ont pu passer le cap du secondaire représentent seulement 12% des détenus, on peut en déduire que le fait d'avoir accès à l'école jusqu'au lycée et plus encore à l'université est un atout qui règlemente le comportement individuel. Il devient évident, par ces chiffres, que la majorité de ces malfrats étaient des individus n'ayant pas atteint un haut niveau d'étude ; des situations gérées dans une certaine mesure par l'école en complicité avec les parents. De surcroît, l'analyse du tableau XXX révèle des chiffres qui montrent qu'en fait, la présence des parents n'a pas suffit aux détenus pour acquérir les valeurs sociales puisque: 37.9% des détenus ont pu passer plus de 11 années en famille, 51.7% ont pu passer entre 5 et 10 ans en famille et seulement 1.7% n'ont eu qu'au plus 5ans à passer avec leurs parents. Il apparaît ainsi que, même au sein de la famille les valeurs sociales ne sont acquises qu'au bout de nombreuses années (un enfant qui sort de sa famille à 11 ans est encore à la merci de beaucoup d'influences extérieures) et qu'une personnalité ne se forme que vers l'âge de 19ans. Il apparait également qu'une grande partie des parents méconnait les valeurs sociales à inculquer aux enfants ou tout au moins la manière de le faire de façon efficace et réussie.

Soixante sept virgule deux pour cent de nos enquêtés ont quitté leurs familles pour la capitale, soumise à l'évolution et aux modèles nouveaux de socialisation dictés par l'économie libérale et dont le fruit est l'individualisme et la recherche effrénée d'intérêt personnel. Le « vivre ensemble » connu dans les sociétés rurales n'est plus de mise. Le migrant doit pouvoir se sortir d'affaire dans une société qui est toute serrée  et gérée par des valeurs toutes nouvelles. Le développement de la violence serait donc la preuve que quelque chose du côté de la fonction symbolique vacille. On ira donc chercher, dans les mutations sociales, dans l'évolution des valeurs et des modèles identificatoires proposés, dans les processus de socialisation des jeunes, dans le fonctionnement des institutions, dans l'évolution du rôle du père, dans les pratiques des professionnels, ce qui peut contribuer à  la fragilisation de la fonction symbolique du lien social. On dirait donc que « La violence témoigne autant d'une crise sociétale, dans le sens qu'elle touche aux raisons d'être ensembles, que d'une crise sociale, car elle résulte d'évolutions dans nos manières de vivre ensemble » (Lebailly, 2002 :46).

En somme, la masse urbaine est touchée de plein fouet par des modèles nouveaux, qui deviennent souvent vecteurs de violence, auxquels seules les valeurs morales acquises par la socialisation d'abord familiale et ensuite des groupes de pairs, permettent de résister. On comprend la prédisposition des jeunes, ayant quitté leurs parents pour Lomé, aux violences urbaines par rapport à ceux ayant leurs familles à Lomé. En effet, ces derniers ont eu la chance de connaître pour longtemps le contrôle et le suivi des parents et ont, dans une certaine mesure, une conscience éveillée par rapport aux défis et aux règles du « vivre ensemble » citadin.

Pourtant, ils sont, en réalité, tous soumis aux nouvelles valeurs découlant de l'idéologie libérale que sont : la survalorisation de la liberté individuelle et de la marchandise. Ce sont ces valeurs qui, selon Lebailly « invitent les jeunes à jouir par tous les moyens, à jouir sans limites et conduit donc au passage à l'acte.» (Id : 53). Les 32.5% d'inculpés ayant leur famille à Lomé révèlent une réelle fragilisation de l'éducation familiale au profit des idéologies contemporaines destructrices du lien social et vectrices de maux sociaux tels que les violences urbaines. Or, seule la famille-en assumant toutes ses responsabilités telles que la scolarisation et l'éducation aux valeurs morales- est en mesure de permettre l'éveil des consciences aux valeurs telles que l'honnêteté, le travail, le vivre ensemble, le respect de soi et des autres, etc. Force est donc de reconnaître la grande faillibilité du modèle identificatoire proposé par l'idéologie libérale tendant à faires de nos sociétés des jungles ou seul l'intérêt personnel compte et est recherché à tous les prix ; situations que les familles, seules, peuvent corriger en revenant à une inculcation personnelle des valeurs morales. Notre étude montre combien ces valeurs sont fragilisées par le modèle identificatoire néolibéral d'actualité. Ce modèle n'offre pas de perspective accessibles et surtout positives pour les jeunes des cités reléguées et fragilise l'autorité des professionnels. (Ibid. : 53).

IV.1.1.2. Paupérisation des quartiers et difficultés d'intégration des jeunes

La prospection des quartiers de la ville de Lomé révèle des espaces qui évoluent en marge de la vie de l'ensemble de la capitale ou tout au moins ayant un cours de vie différent de celui de la majorité des citadins. Il existe en effet, dans toute la ville, des enclos dominés par la pauvreté et la relégation: les banlieues encore dites bidonvilles. Il est difficile de trouver, dans Lomé, des quartiers qui soient totalement exempts de ces lieux de refuge des jeunes marginalisés s'arrangeant pour affronter les crises du moment. Ils sont cependant beaucoup plus fréquents et importants à la périphérie de la ville. Les individus détenus à la prison civile de Lomé à cause des vols à main armé, des braquages et des homicides viennent en majorité de ces quartiers périphériques. 22.4% de notre échantillon venaient des traditionnels quartiers abritant les bidonvilles  de la ville et 77.6% venaient des quartiers nouveaux tels que Avédji, Agoè, etc. Ceci montre qu'il existe, dans les bidonvilles en dehors du centre de la ville de Lomé, des foyers émergents de violences qu'il faudrait réguler ; la propension à la violence dans ces quartiers se faisant de plus en plus récurrente. L'émergence de ces foyers de violence est un signe de la paupérisation des quartiers de banlieue, un phénomène qui évolue synchroniquement avec l'élargissement de la ville.

La raison est toute simple ; les néo citadins n'ayant pas la chance de s'introduire dans les centres-villes saturés, se trouvent un espace à la périphérie où ils peuvent néanmoins affirmer leur citadinité grâce aux va-et-vient qu'ils effectuent entre le centre et la périphérie. Dans cet espace, ils retrouvent d'autres individus, qui partagent la même situation de pauvreté et de marginalisation, avec qui ils s'associent en groupes ou fraternités. On peut dès lors facilement se rendre compte du danger inhérent à l'extension de la ville si des mesures accompagnatrices ne sont pas prises afin que les quartiers naissants à la périphérie soient munis de certaines infrastructures culturelles, de formation et de santé ; Ces infrastructures pourraient rééquilibrer, un tant soi peu, le paysage de pauvreté par lequel ils sont généralement marqués. C'est ainsi que le sentiment d'inégalité dans la répartition des biens de la nation pourrait être diminué dans l'esprit des habitants de ces quartiers. A proprement dire, le sentiment de pauvreté conduit plus à la violence que la pauvreté en elle-même. C'est dans cette optique qu'il urge pour les autorités de prendre des mesures non pas pour faire un monde égalitaire - cela est impossible- mais pour réduire un tant soi peu l'esprit d'inégalité dans les populations des bidonvilles.

En effet, la majorité des prisonniers avait appris un métier, mais, dans une grande proportion, (31.6%), ils ne l'exerçaient pas. La raison, qui revient sans cesse,  est le manque de moyens pour se procurer le matériel nécessaire à l'ouverture d'un atelier. Les 29.3% de notre échantillon n'avaient appris aucun métier et n'avaient pas non plus de qualification. Ces jeunes sans métier ou sans qualification, s'investissaient dans des secteurs où ils étaient sûrs de gagner de l'argent brut rapidement. La recherche effrénée et rapide du gain étant l'idéal du modèle libéral de la ville, c'est sur lui qu'ils ont construit leur mode de pensée. Or, ils ne peuvent compter sur aucun secours extérieur qui puisse les aider à corriger cette manière d'appréhender la vie citadine étant donné l'absence de communauté de liens sociaux fort. Ils n'ont l'impression de ne pouvoir retrouver ces liens que dans les groupes d'amis, et rarement dans les « amicales »21(*) auxquelles les jeunes ne s'intéressent que très peu si on compare leur effectif dans ces association à leur effectif dans la ville de Lomé

Dès lors, abandonnant le métier appris, ils s'investissent dans les activités informelles ou le commerce ; champs sur lesquels ils rencontrent des groupes de malfrats déguisés et découvrent les « valeurs délinquantes». Parmi les prisonniers questionnés, en effet, 41.4% s'étaient convertis en commerçant et 13.8% faisaient du business au Port Autonome de Lomé. C'est un signal fort de manque de cadre pouvant accueillir les jeunes en détresse ; cela montre aussi la difficulté d'intégration de ces derniers dans les secteurs plus porteurs que ceux qu'ils connaissent et qui n'arrivent pas à couvrir leurs besoins.

De surcroit le statut de père ou mère de famille, accentue, par ricochet, l'état de pauvreté de l'individu puisqu'il doit subvenir à ses propres besoins mais aussi à ceux de son conjoint et de ses enfants. 74.1% des prisonniers de notre échantillon étaient des parents de famille. Pour pouvoir survivre, ils étaient contraints de compléter leurs ressources par une économie informelle voire illégale. Même ceux qui exerçaient leur métier se voyaient obligés, dans une certaine mesure, de chercher des voies pour résorber la pauvreté plus que jamais présente dans leur foyer. Des chiffres inquiètent : En classant nos enquêtés par rapport au revenu mensuel, nous nous sommes rendu compte qu'une bonne partie (48.3%) gagnait 20 à 50 000 par mois, 24.1% gagnaient de 10 à 20 000 par mois, 8.6% gagnaient 50 000 à 100 000 et 19% gagnaient plus de 100 000 par mois ; des revenus loin de couvrir les charges d'une famille d'au moins 3 personnes.

Ces dernières années, la paupérisation des quartiers de notre capitale s'est généralisée : les violences urbaines ne sont pas seulement perpétrées par les jeunes des banlieues de Bè, Hanoukopé, Ablogamé, Nyékonakpoè et de Kodjoviakopé comme on a l'habitude de le penser et de le dire, mais aussi et surtout dans les quartiers périphériques. On peut de ce fait craindre la multiplication d'autres foyers de violence, dû au manque d'opportunité d'intégration des jeunes dans ces quartiers. Ces parties de la ville sont, en effet, souvent vides de projets sociaux visant exclusivement l'épanouissement des jeunes. Ainsi, 39.7% de nos enquêtés ont été menés à la violence à cause de la pauvreté et du manque d'intégration sociale (les 26.7% qui évoquent le paramètre des amis reconnaissant aussi avoir commis ces actes à cause de leur pauvreté). Roché, confirmant cette interprétation, disait ceci : « La nouvelle délinquance correspond bien au tableau de l'inadaptation, les délits sont commis par des hommes qui ne sont plus intégrés dans les cadres sociaux et professionnels cohérents. Le délinquant est devenu un être coupé de la communauté, il est l'autre, le différent. » (Roché, 1998 : 28)

En effet, il nous semble que nous pouvons faire un rapprochement entre les résultats de notre étude et ceux auxquels Pedrazzini a abouti dans ses enquêtes dans les régions de l'Afrique subsahariennes. Celui ci disait : « la violence affecte surtout les habitants des quartiers pauvres, ce sont cependant les pauvres qui en sont généralement considérés comme les producteurs...... » (Pedrazzini, 2005 : 25) Il continuait en ces termes : « les gens pauvres -qui ne sont pas de pauvres gens- sont désignés comme des êtres malfaisants qui menacent la société, et le sont une fois pour toutes. C'est ainsi que de la pauvreté urbaine contemporaine naissent les nouvelles classes dangereuses, dont le gang est la figure emblématiques. » (Id : 35). Ces affirmations rejoignent très fortement les réalités auxquelles nous avons pu accéder. Les gangs dits « emblèmes des nouvelles classes dangereuses » des métropoles commencent aussi par se profiler à l'horizon. Une bonne partie de nos enquêtés faisait leur opérations en bandes organisée et les dépouillements du questionnaire révèlent que 22.4% de nos enquêtés ont opéré en groupe de plus de deux personnes. Nous pouvons craindre le pire si rien n'est fait pour freiner la multiplication de ces sortes de gangs alors que la ville de Lomé atteint chaque jour un niveau d'urbanisation plus conséquent ; urbanisation accompagnée d'une croissance démographique et d'une extension géographique considérables.

Au terme de nos analyses, nous sommes arrivés à ressortir un cercle de causalité des violences urbaines dans la ville de Lomé dont voici la schématisation ci-dessous.

Individu Y du village non ou peu instruit

Individu X de la ville non ou peu

Instruit

IV.1.1.3. Cercle de causalité des violences urbaines (vol à main armée, braquage, kidnapping, homicide, cambriolage) dans la ville de Lomé

Délit évité Exode rural

Ville : Culture urbaine/ modèle identificatoire libérale

Culture urbaine déjà acquise

Absence de qualification

Valeurs DELIT modèle identificatoire libérale

Etat d'ébriété

Morales

Religion

Opportunité délictueuse

Non maîtrise de soi pauvreté / compagnies obscènes pauvreté

Manque de moyens / démission familiale à un âge adulte du jeune.

Difficulté d'intégration

Famille/ croissance de besoins/ limite de moyens

Habitation de quartiers populaires et recherche de chaîne de sociabilité

Pression des parents ou

Fin d'apprentissage/ comparaison revenu- besoins vitaux/ abandon du métier au profit du commerce ou du business

Proche-parents

Apprentissage de métier

Oisiveté et liberté

Culture délinquante Adhésion aux gangs

Simulations de métiers

Ce cercle fait une comparaison explicative des lignes de vie de deux individus, au début différent mais qui se rejoignent à un niveau où elles se confondent à cause de la force des conditions poussant à commettre des délits.

Nous avons d'abord un individu Y né dans un village et n'ayant pas dépassé le cap du primaire (36.2% des cas) ou du secondaire (32.8% des cas) dans ses études et qui se voit à un certain âge, obligé de faire le déplacement vers la capitale, Lomé, en quête d'une vie meilleure. Sans qualification, il y arrive avec comme seule richesse- cela dépend des cas !- la force physique et la volonté. Une fois à Lomé, il se loge dans un quartier où le loyer n'est pas trop cher ou bien loge avec un frère ou proche-parent. Une fois dans la ville, il s'aperçoit, d'une part, à quel point la vie est difficile surtout avec l'individualisme accru ; d'autre part, à quel point on pourrait la rendre belle- et c'est l'idéal- si on avait l'argent. Il acquiert du coup les valeurs économique de la ville et commence par vivre en fonction d'elles. Etant venu sans beaucoup d'argent, il s'investit dans un secteur d'activité qui ne lui demandera pas trop de moyens, comme l'apprentissage dans les domaines de la mécanique, soudure, maçonnerie, etc. - et ceci quand ce dernier a un peu de volonté. Un autre individu, dans le même cas, aurait plutôt choisi la facilité et se serait joint à des jeunes feignant vendre de petits effets et consort, faisant, en fait, partie de réseaux dominés par l'appât du gain rapide. Tout compte fait, les deux individus, apprentis ou pas, n'échappent pas aux valeurs urbaines basée sur l'économie libérale axée, elle-même, sur l'individualisme. Le manque de « vivre ensemble » est très spectaculaire mais ils s'y font rapidement et adoptent ce qui peut les sauver de la souffrance plutôt que ce qui entretien leurs valeurs lointaines qui ne sont plus d'  « actualité ». Tous les besoins tant matériels que financiers qu'impose la culture urbaine, le stress quotidien dû au statut de pauvre, la famille à nourrir, la nécessité de répondre à la violence de l'urbanisation et de la banlieue ; autant de raisons affaiblissant considérablement la résistance de ces jeunes en face d'opportunités, quelles qu'elles soient, pouvant offrir un revenu conséquent. La seule condition qui peut leur permettre d'éviter un acte délictueux est le modèle social auquel ils s'identifient et au sein duquel ils trouvent leurs principes de vie : Les valeurs morales longtemps inculquée par ses parents, les pairs ou la religion - ne pas voler, ne pas tuer par exemple.

Cependant, en l'absence de ces valeurs humaines reléguées par la culture contemporaine, ces situations conduiront bon nombre de ces jeunes à abandonner les métiers qu'ils ont appris au profit des activités dites « de gain direct » comme le commerce et le  « business », ainsi qu'ils l'appellent dans leur jargon (il s'agit, en fait, de travaux flous au port et au grand marché). Influencés par l'ambiance et par les personnes qu'ils rencontrent dans ce milieu, ces jeunes s'enrôlent progressivement dans les gangs ou, simplement, abandonnent un gain honnête au profit d'un gain malhonnête et criminel. L'individu X de la ville rejoint lui aussi le cercle en situation de crise au moment où il doit faire le même choix: apprendre un métier ou se débrouiller dans des activités « de gain direct ». Selon qu'il a une famille à charge et qu'il a été un peu instruit, il aura tendance à pencher pour la seconde possibilité. De même s'il est laissé à lui-même  et élevé de manière trop libre, passant tout son temps en compagnie de jeunes de son quartier-bidonville d'origine ; c'est le cas des jeunes ayant vécu dans les anciens quartiers comme Nyékonakpoè, Hanoukopé, Bè, Ablogamé etc. C'est ainsi que naissent et prennent forme les violences urbaines dans la ville de Lomé ; violences qui sont pour eux un moyen de réduire la distance entre l'appartenance au quartier pauvre et la détention de richesse.

IV.1.2. Données qualitatives

Pour aller au-delà des mathématiques qui, certes, demeurent un outil indispensable à l'estimation et la catégorisation des enquêtés concernés par telle ou telle variables, il nous a fallu aborder une méthode plus empirique. On sait que les conclusions tirées à partir des seuls indicateurs quantitatifs restent toujours soumises à de nombreux aléas, c'est ainsi que les données qualitatives se sont révélées importantes, voire indispensables, dans notre étude. Elles étaient essentiellement fournies par nos entretiens avec les prisonniers, les juges, les commissaires et policiers, ainsi que certains opérateurs économiques. Une grande partie des informations reçues ne concernaient pas notre champ d'étude à proprement parler mais nous ont aidés à mieux scruter d'autres aspects du phénomène.

Les premières données qualitatives concernaient les conditions de libération de certains incarcérés : plusieurs détenus libérés  étaient loin d'abandonner leurs opérations même si  leurs compagnons demeuraient toujours retenus en prison. D'ici se pose la question du suivi et des conditions de réinsertion des ex-incarcérés pour éviter les éternel réincarcérations de mêmes individus.

Dans les entretiens avec les commissaires, il nous a été donné de constater que les jeunes délinquants ne viennent plus seulement de certains quartiers comme avant mais ont tendance à venir de l'ensemble de la ville de Lomé. D'autre part, l'implication des Nigérians dans les affaires de grande criminalité devient récurrente et l'on peut, de ce fait, s'interroger : cette violence urbaine bien connue dans les métropoles comme Abuja ne serait-elle pas susceptible de contaminer les jeunes de la ville de Lomé par ces Nigérians qui de plus en plus jouent les capitaines par rapport aux jeunes togolais délinquants ?

Pour les commerçants, les braquages répétés, les vols à mains armées sont un véritable casse-tête. Certaines femmes du grand marché déclaraient avoir perdu plus d'une fois leurs marchandises dans ces conditions. Elles se sentaient dès lors obligées de payer des jeunes pour leur sécurité et celle de leurs effets.

Ces données sont les plus importantes. Les autres touchaient des aspects beaucoup plus secondaires et n'apportaient pas grand-chose à la compréhension profonde du phénomène.

* 21 Rassemblement des ressortissants d'une localité dans la ville se réunissant périodiquement pour valoriser leur culture et s'entraider.

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