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Platon, l'Egypte et la question de l'à¢me

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par Frédéric Mathieu
Université Montpellier III - Paul Valéry - Master I de philosophie 2013
  

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b. Des centres culturels

L'Égypte a la réputation d'être une terre d'échange ; ce qu'elle n'a jamais cessé d'être, était déjà depuis la plus lointaine antiquité -- et serait plus que jamais sous la période classique (435 -- 405), coïncidant avec la résistance égyptienne contre l'impérialisme perse. « Échange », comme « être », doit cependant s'entendre en plusieurs sens. Les échanges commerciaux sont loin d'épuiser la richesse des interactions entre les Grecs et les Égyptiens. L'Égypte, terre de commerce, était aussi un lieu d'étude et de voyage, et de voyage d'études. Une terre d'initiation. A quelle initiation pouvait prétendre un Grec ; où et comment celle-ci lui était-elle dispensée, sont des questions dont nous ne saurions faire l'économie.

155 Fr. Daumas, « L'origine égyptienne de la tripartition de l'âme chez Platon », dans Mélanges A. Gutbub, publications de la recherche, Montpellier, OrMonsp II, 1984, p. 41-54.

156 Fr. Daumas, préface à R. Godel, Platon à Héliopolis d'Égypte, Paris, Les Belles Lettres, 1956.

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Une fois résolue la question de savoir comment Platon pouvait communiquer ou prendre connaissance des textes égyptiens, reste en effet à nous interroger sur les lieux où notre auteur était le plus à même de recueillir la meilleure somme d'informations sur les différents domaines de la culture égyptienne. Non plus seulement sur l'âme et le jugement des âmes ; mais plus encore sur l'art, l'histoire, la politique, les lois, les moeurs, l'organisation sociale, la religion, l'astronomie, les mathématiques, l'enseignement ou la pédagogie et bien d'autres sujets qui se trouvent mentionnés dans ses Dialogues157. Nous avons évoqué, parmi ces hauts-lieux culturels, le temple de Saïs où se serait rendu Hérodote ainsi que Solon d'après le récit de Critias158 (peut-être en hommage implicite à Hérodote). Or, aux différents temples de l'Égypte ancienne, et cela de la même manière qu'à tous les grands édifices religieux des principales cités -- outre Saïs, Bubastis, Tanis, Héliopolis, Memphis, Hermopolis, Abydos, Thèbes, etc. -- se rattachait le plus souvent un important complexe intégrant des habitations pour les prêtres, des ateliers de production divers, des entrepôts, éventuellement des logements pour héberger les visiteurs. Les temples, en sus de constituer des centres intellectuels, avaient également une fonction éducative. Ils s'associaient une ou plusieurs « maisons de vie » au sein desquelles officiaient de puissants collèges sacerdotaux (la réputation de celle d'Héliopolis -- « la cité du soleil » -- était connue dans tout l'oikoumènè) et où les aspirants à la prêtrise étaient initiés à la théologie et à la sagesse des anciens. C'était aussi le lieu où les scribes s'adonnaient aux commentaires et à la reproduction des papyrus sacrés. Le temple était donc plus qu'un lieu de dévotion, la maison du Dieu, un centre économique ou un espace de recueillement : il était plus encore, grâce aux maisons de vie, un relais culturel.

Ces édifices -- les maisons de vie -- se présentaient comme des manières d'écoles, d'institutions essentiellement dédiées à la formation des futures élites, principalement des scribes, mais également ouverts aux profanes et même aux étrangers qui en faisaient la demande. L'ombre des maisons de vie pouvait ainsi servir de théâtre aux entretiens théologiques de haute volée auxquels se livraient Grecs et Égyptiens. Au point qu'elles puissent être considérées comme un point de rencontre, où au clergé local et aux apprentis scribes se confrontaient dans une ambiance studieuse les plus grands érudits et savants de leur siècle. Ces édifices ne désemplissaient pas, attirant également par la richesse de leur réserve documentaire. Tout un chacun pouvait, sur autorisation ou librement, avoir accès aux plus anciennes bibliothèques d'Égypte, telle la bibliothèque sacerdotale de Tebtynis, dans le Fayoum, celles des

157 Ainsi, entre autres, dans le Phèdre, 274c sq. ; Timée, 21e, 60a ; Lois, L. VII, 657b, 799a-b, 819b-c ; Philèbe 18b ; Politique, 290 d-e, passim.

158 « Si, en effet, je puis me rappeler suffisamment et vous rapporter les discours tenus autrefois par les prêtres et apportés ici par Solon, je suis à peu près sûr que cette assemblée sera d'avis que j'ai bien rempli ma tâche » (Platon, Critias, 108b).

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temples d'Edfou ou de Dendara, ou celles de Thèbes. Le fonds documentaire y était riche, varié, et comportait des papyrus authentiques ou des reproductions d'originaux dont la période de rédaction se déployait sur des durées qui ne devaient pas manquer de faire l'admiration des Grecs. S'y trouvaient également de nombreux textes magiques, côtoyant les récits mythologiques, les hymnes et prières, les contes et autres compositions littéraires. Bien d'autres disciplines étaient mises à l'honneur, comme en attestent les vestiges de textes scientifiques, des traités médicaux (Hippocrate fut à bonne école), astronomiques (Eudoxe n'en perdrait rien), des registres d'État et des recensements. Tout y était, rien n'y manquait ; minutieusement classé, archivé, mis à jour. Platon n'aurait eu aucun mal à obtenir en un tel lieu tous les renseignements dont ses Dialogues témoignent.

Les maisons de vie porteraient mal leur nom si elles n'étaient que des conservatoires. Au-delà d'être un mémorial des écritures ou un espace de transmission, c'est dans les maisons de vie que se tramaient tous les bouleversements en matière de doctrine. Bouleversements qui se répercutaient ensuite sur le reste des disciplines : art, musique, métaphysique, etc., supposées refléter ces nouvelles conceptions. Bouleversements dont dépendait ainsi, d'après Gode1159, toute la production littéraire de l'Égypte pharaonique, incluse la composition des hymnes, des chants sacrés et des figures de la danse. C'est dans les maisons de vie, encore, qu'étaient élaborés, enseignés et conservés les traités de magie, avec leur lot de rites, qui côtoyaient sinon se confondaient avec les traités de médecine expérimentale, parfaitement rationnelle et qui témoignent d'une pratique très en avance sur leur époque. Les deux options allaient de pair depuis l'époque la plus ancienne, comme en attestent les papyrus médicaux. Cette dimension religieuse indissociable de la littérature morale et scientifique réfute ainsi radicalement la distinction tardive entre les registres du sacré et du profane. Les scribes étaient aussi et d'abord des théologiens et les théologiens nécessairement des scribes. D'aucuns ont émis l'hypothèse que ce serait d'ailleurs à leur initiative que naquit le genre littéraire didactique, florissant en Égypte depuis le début du Moyen Empire (vers 2000 av. J.-C.). Quant aux mathématiques et à l'astronomie égyptienne (et mésopotamienne), il se pourrait qu'elles aient considérablement influé sur la science grecque en devenir16o

Platon et, plus tard, Aristote, insistent sur les conditions à la fois climatiques et historiques ayant permis aux Égyptiens d'accumuler une longue tradition d'observation astronomique. De repérer des cycles sur le long terme et de prétendre à des relevés précis. Platon ne tarit pas d'éloges, dans le récit du Phèdre, sur la pédagogie égyptienne ayant su se doter de techniques pragmatiques ludiques et efficaces d'enseignement des mathématiques. Pour peu que notre auteur ou un quelconque autre

159 R. Godel, Platon à Héliopolis d'Égypte, Paris, Les Belles Lettres, 1956.

16o L. Robin, La Pensée grecque et les Origines de l'esprit scientifique, Paris, Renaissance du livre, 1923.

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voyageur grec ait jamais pu se renseigner sur l'étendue de ces connaissances et assister à cette merveilleuse pédagogie, ce ne pouvait être que dans les maisons de vie. Platon insiste enfin sur la question des arts, et plus précisément -- puisqu'il s'agit de discourir des lois -- d'encadrement des arts161. Précisons donc que les artistes, essentiellement des graveurs-sculpteurs, tenaient tout leur savoir des maisons de vie. Leur art -- qui ne serait que bien plus tard thématisé comme tel -- étant dépositaire d'une fonction religieuse, ils étaient eux, plus qu'aucun autre, tenus au respect des canons, à l'observance des proportions fixées par les plus hautes autorités de la hiérarchie. Telles étaient, mutatis mutandis, les «formes intelligibles » que les officiants, en ceci comparables aux gardiens de la République ou au démiurge du Théétète prêtant sa forme à la matière indifférenciée, se faisaient fort d'imposer au reste du corps social. Toutes les réformes voulues par le pouvoir s'actualisaient ainsi par le truchement des maisons de vie. Elles étaient les sanctuaires par excellence au sein desquels s'élaboraient les conceptions théologiques, les règles législatives, les canons artistiques, et ce qui s'apparente le plus à la philosophie. La discipline théologique se présentait effectivement comme la matrice de toutes les autres connaissances.

Cette compendieuse visite au sein des maisons de vie permet d'envisager qu'à l'ombre d'un seul temple, un Grec aurait sans mal pu trouver âme avec qui s'entretenir et matière à s'instruire, embrasser depuis un seul lieu une part honorable de la culture égyptienne. S'il y avait donc, dans toute l'Égypte, un type d'institution susceptible d'avoir renseigné un Grec sur la civilisation égyptienne, ses moeurs, ses traditions et ses croyances, un lieu où quiconque désireux de consulter les plus anciens corpus de textes et les doctrines égyptiennes que nous tenterons de comparer à celles développées par Platon, ce lieu existait bel et bien, dans toutes les principales cités.

161 « C'est pourquoi après en avoir choisi et déterminé les modèles, on [les autorités égyptiennes] les expose dans les temples, et il est défendu aux peintres et aux autres artistes qui font des figures ou d'autres ouvrages semblables, de rien innover, ni de s'écarter en rien de ce qui a été réglé par les lois du pays : et cette défense subsiste encore aujourd'hui, et pour les figures, et pour toute espèce de musique. Et si on veut y prendre garde, on trouvera chez eux des ouvrages de peinture ou de sculpture faits depuis dix mille ans [...] et qui ont été travaillés sur les mêmes règles [...] C'est un chef d'oeuvre de législation et de politique. Leurs autres lois ne sont peut-être pas exemptes de défauts ; mais pour celle-ci touchant la musique, elle nous prouve une chose vraie et bien digne de remarque, c'est qu'il est possible de fixer par des lois, d'une manière durable et avec assurance, les chants qui sont absolument beaux [...] Si donc, comme je disais, quelqu'un était assez habile pour saisir, par quelque moyen que ce soit, ce qu'il y a de vrai en ce genre, il doit en faire une loi avec assurance, et en ordonner l'exécution, persuadé que le goût du plaisir, qui porte sans cesse à inventer de nouvelles musiques, n'aura pas assez de force pour abolir des modèles une fois consacrés, sous prétexte qu'ils sont surannés ; du moins voyons-nous qu'en Égypte, loin que le goût du plaisir ait prévalu sur l'antiquité, tout le contraire est arrivé » (Platon, Lois, L. II, 656e-657b). Sur la fonction pédagogique des arts du temps ; sur leur usage en politique et sur leur dimension mystique (isiaque) ou « doctrinaire » (pythagorisme), cf. P. M. Schuhl, « Platon et la musique de son temps », dans Etudes platoniciennes, Paris, PUÉ, 1960, p. 100-112.

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L'existence attestée des maisons de vie résout assurément une difficulté de taille, celle du lieu et de la manière dont Platon aurait pu entrer en connaissance de doctrines égyptiennes. Elle ne nous assure pas que Platon en personne les aurait visitées : comme nous le suggérions, n'importe quel autre Grec de l'entourage de notre auteur aurait pu accomplir ce pèlerinage, et rapporter à Platon ces renseignements. Platon pourrait encore avoir puisé chez d'autres auteurs lesdits renseignements. Bénéficiant de cet accès aux maisons de vie et de l'accueil particulièrement chaleureux des Égyptiens, les Grecs ont en effet constitué à la fin du Ve s. av. J.-C. un véritable corpus encyclopédique sur les savoirs et les pratiques de la vallée du Nil. Des motifs dramatiques et des lieux littéraires se sont cristallisés. Une vision topographique, historique, culturelle, religieuse s'est déployée au confluent de nombreux textes et traverse toute une littérature d'aiguptiaka. Si l'on ajoute à la contribution des « historiens », des doxographes, compositeurs et dramaturges précédemment évoqués, les possibles relais qu'auraient été certains présocratiques, orphiques ou pythagoriciens que connaissait Platon, on obtient une cartographie relativement complète des savoirs égyptiens. Si bien qu'on peut légitimement douter que, disposant à domicile d'autant d'informations, et indépendamment de la question de savoir s'il fut effectif, le voyage de Platon eût été nécessaire. Croyant nous amender d'une objection, nous nous sommes découverts de nouveaux embarras.

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"Il existe une chose plus puissante que toutes les armées du monde, c'est une idée dont l'heure est venue"   Victor Hugo