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Frantz Fanon et l'intégration régionale en Afrique Centrale: défis et perspectives de la CEEAC


par Vinny-Toussaint Dark Nkouma Emane
ISM Dakar - Master sciences politiques et relations internationales: option diplomatie et geostrategie 2024
  

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B- La persistance des structures mentales coloniales

L'oeuvre de Frantz Fanon ne se limite pas à une critique du colonialisme en tant que système politique et économique ; elle explore avec une profondeur visionnaire les séquelles psychiques et culturelles qui lui survivent196. La persistance des structures mentales coloniales constitue un obstacle fondamental, car elle innerve et perpétue les dépendances, même sous le vernis des souverainetés nationales197. Dans l'espace de la CEEAC, cette dynamique se manifeste par une « pseudo-indépendance », la reproduction de schémas bureaucratiques hérités de l'administration coloniale et une aliénation culturelle profonde des élites, qui ensemble entravent l'émergence d'une conscience régionale authentique et d'un projet d'intégration émancipateur.

Pour Frantz Fanon, la « pseudo-indépendance » désigne une souveraineté de façade, où le transfert formel du pouvoir de l'administration coloniale vers une bourgeoisie nationale masque la perpétuation des logiques profondes de la domination198. Il s'agit d'une indépendance inaboutie, où les nouveaux dirigeants, formés à l'école du colonisateur, se contentent d'« occuper la case vide » laissée par ce dernier, sans en transformer la fonction ou l'essence199.

194 Congo Hold-up, Rapport d'enquête, 2021. https://www.publiceye.ch/fr/thematiques/corruption/congo-hold-up Consulté le 29/10/2025 a 20h

195 A. GLASER, Arrogance comme mode un francais en Afrique, Fayard, 2016, p. 178.

196 F. FANON, Les Damnés de la Terre, Maspero, 1961, p. 89.

197 A. MBEMBE, De la postcolonie, Karthala, 2000, p. 45.

198 F. FANON, op. cit., p. 139.

199 Ibid., p. 142.

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Dans le contexte de la CEEAC, ce concept éclaire les limites de l'intégration régionale. Les États membres affichent une volonté politique d'union, matérialisée par des traités et des institutions communes200. La réforme de la CEEAC, évoquée dans un rapport remis au président Paul Biya en 2019, visait justement à donner une « impulsion nouvelle » à la communauté, reconnaissant ainsi implicitement l'écart entre les ambitions affichées et les réalisations concrètes201.

Cette « pseudo-indépendance » se nourrit d'un rapport ambigu à l'ancienne puissance coloniale, la France. Les travaux d'Antoine Glaser, notamment dans Africafrance, analysent comment les dirigeants africains ont, après la Guerre froide, « totalement inversé les rapports de dépendance » en apparence, pour devenir « les vrais patrons » des relations202. Glaser décrit un système où les élites africaines, « habiles à se présenter en "victimes" de la Françafrique », exploitent cette nouvelle donne pour imposer leurs exigences, créant une relation de dépendance mutuelle et cynique qui s'opère « à huis clos »203. Cette inversion des rapports, si elle confère une apparence de puissance aux dirigeants africains, ne remet pas en cause la structure fondamentale de dépendance économique et culturelle ; elle en déplace simplement les modalités, perpétuant ainsi une forme moderne de « pseudo-indépendance » au détriment d'une souveraineté collective et solidaire au niveau régional204.

L'un des héritages les plus tenaces du colonialisme est la perpétuation de ses modèles administratifs et bureaucratiques. Fanon avait prophétiquement dénoncé la tendance de la bourgeoisie nationale à reprendre à son compte l'appareil d'État colonial sans en transformer la nature profonde, créant une bureaucratie coupée des réalités populaires et reproduisant des logiques d'autorité et d'extraversion205.

Cette analyse trouve un écho frappant dans les recherches historiques et socio-anthropologiques contemporaines. Un atelier du GIS Études africaines en France, intitulé « "Bureaucraties coloniales" en pratique », souligne le renouvellement des réflexions sur la nature de l'appareil

200 CEEAC, Traité révisé, 2019.

201 Integration Regionale. Le rapport de la reforme de la CEEAC remis au chef d'Etat. Presidence de la Republique du Cameroun.2019. https://www.prc.cm/fr/actualites/audiences/3767-integration-regionale-le-rapport-de-la-reforme-de-la-ceeac-remis-au-chef-de-l-etat Consulté le 30/10/2025 a 15h

202 A. GLASER, Africafrance, Fayard, 2021, p. 78.

203 Ibid., p. 89.

204 F.-X. VERCHAVE, La Françafrique, Stock, 1998, p. 245.

205 F. FANON, op. cit., p. 156.

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bureaucratique en Afrique et la « prégnance du legs colonial sur les cultures politiques comme sur les dispositifs institutionnels contemporains »206. Les études montrent que l'idéal-type bureaucratique occidental, fondé sur un ordre légal-rationnel, a été transféré dans les territoires coloniaux comme un instrument de « mise en valeur » et de gouvernement, un modèle considéré comme universellement valable207. Après les indépendances, cette culture bureaucratique n'a fait que se renforcer. Jean-Pierre Chauveau, dans son analyse du « populisme bureaucratique », observe une « continuité formelle de la légitimité bureaucratique » dans le « monde du développement »208. Cette continuité est manifeste dans le fonctionnement des institutions de la CEEAC, qui peinent souvent à rompre avec des pratiques héritées : lourdeurs administratives, centralisation excessive des décisions, et difficultés à mettre en oeuvre des politiques véritablement inclusives. La « bureaucratisation inéluctable » des organisations, y compris celles issues de la société civile, pour accéder aux ressources des bailleurs de fonds, est un phénomène observé qui éloigne les institutions de leurs bases.

Cette reproduction des schémas a des conséquences directes sur l'efficacité de l'intégration régionale. Elle entrave la libre circulation, complique l'harmonisation des politiques et maintient un cloisonnement administratif contraire à l'idéal d'un marché et d'un espace communs209. La Plateforme de l'indice de l'intégration régionale en Afrique de la CEA mesure notamment la « libre circulation des personnes » à travers la facilité d'obtention des visas, un indicateur où de nombreux pays de la CEEAC obtiennent des scores modestes, témoignant de la persistance de frontières mentales et administratives210.

Le troisième pilier de la persistance des structures mentales coloniales est l'aliénation culturelle des élites. Fanon, dans Peau noire, masques blancs, a analysé de manière magistrale les mécanismes psychologiques par lesquels le colonisé intériorise une infériorité et développe une

206 GIS Études africaines, Bureaucraties coloniales en pratique, 2022, https://etudes-africaines.cnrs.fr/les-rencontres-du-gis/bureaucraties-coloniales-en-pratique-du-nouveau-chez-les-historiens/ Consulté le 05/11/2025 a 18h

207 Ibid.

208 J.-P. CHAUVEAU, Populisme bureaucratique, Politique africaine, 2000, p. 112. https://horizon.documentation.ird.fr/exl-doc/pleins_textes/pleins_textes_7/b_fdi_53-54/010021169.pdf Consulté le 03/11/2025 a 17h

209 CEA, Indice de l'intégration régionale en Afrique, 2023, https://arii.uneca.org/fr-FR Consulté le 03/11/2025 a

18h

210 Ibid.

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admiration pathologique pour le colonisateur, conduisant à un rejet de sa propre culture et à une imitation des modèles occidentaux211.

Cette aliénation se traduit économiquement par des comportements de consommation déconnectés des réalités locales. Dans son article « Élites africaines, aliénation culturelle et sous-développement », Makhtar Diouf montre que « l'aliénation culturelle des élites africaines est porteuse de comportements économiques néfastes »212. Il note que la consommation de ces élites, notamment des hauts fonctionnaires, se porte « pour l'essentiel sur des biens de luxe, importés de ou acquis en Occident ». Cette consommation ostentatoire, financée par « la répartition très inégale des revenus » et « la corruption », n'est pas productive et accentue l'état de sous-développement, car les élites « se sont endettées pour consommer, et non pas pour produire »213.

Ce modèle de consommation extraverti a un impact direct sur les projets d'intégration de la CEEAC.

Culturellement, cette aliénation se manifeste par une dévalorisation des savoirs endogènes et une adhésion quasi-systématique aux modèles de gouvernance et de développement conçus ailleurs214. Elle explique en partie la difficulté à forger un récit commun et une vision partagée de l'intégration au sein de la CEEAC. Les élites, formées dans les mêmes universités occidentales et partageant souvent les mêmes références, peinent à incarner et à porter un projet régional qui soit culturellement et socialement ancré dans les réalités des peuples d'Afrique centrale. Le travail de mémoire et de réappropriation de l'histoire, que Fanon identifiait comme un outil essentiel de résistance, fait souvent défaut, laissant la place à une reproduction inconsciente des schémas dominants215.

Section 3 : Le panafricanisme et la pensée de la libération africaine

211 F. FANON, Peau noire, masques blancs, Seuil, 1952, p. 12.

212 M. DIOUF, Élites africaines, aliénation culturelle et sous-développement, Afrique et développement, 1995, p. 45.

213 Ibid., p. 48.

214 P. HOUTONDJI, La rationalité dans les savoirs endogènes, Présence Africaine, 2007, p. 112.

215 F. FANON, Les Damnés de la Terre, op. cit., p. 178.

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Cette section aborde désormais le cadre théorique fondamental qui sous-tend les projets d'intégration africaine : la pensée panafricaniste et les idéaux de libération continentale. Elle se propose d'explorer les fondements philosophiques et politiques qui ont nourri l'aspiration à l'unité africaine, tout en examinant leur traduction concrète dans les mécanismes d'intégration économique contemporains.

Cette analyse nous permettra d'établir des connections fondamentales entre le corpus idéologique panafricain et les défis contemporains de l'intégration régionale en Afrique centrale, offrant ainsi une grille de lecture essentielle pour comprendre les potentialités et les limites de la CEEAC.

Paragraphe 1 : Le panafricanisme comme matrice idéologique de l'unité africaine : origines, évolution et principes

Ce paragraphe analyse le panafricanisme comme matrice idéologique de l'unité africaine. Nous examinerons d'abord les sources du mouvement, en retraçant son émergence au sein de la diaspora africaine comme réponse à l'oppression raciale et coloniale. L'étude portera sur les figures fondatrices (W.E.B. Du Bois, Marcus Garvey) et la première Conférence panafricaine de 1900, en analysant leurs objectifs initiaux de lutte contre le racisme et d'affirmation d'une solidarité noire transnationale. Nous étudierons ensuite l'évolution et la cristallisation des principes fondamentaux du mouvement. Il s'agira de retracer sa transformation d'une solidarité culturelle vers un projet politique concret pour l'indépendance du continent, en mettant en lumière les principes cardinaux qui se sont dégagés : unité continentale, autodétermination des peuples et souveraineté collective. Cette analyse nous permettra de comprendre comment ces principes ont inspiré les projets d'intégration régionale en Afrique.

A- Aux sources du mouvement : une réponse à l'oppression et à la dispersion

Le panafricanisme émerge comme une réponse intellectuelle et politique aux traumatismes historiques de la traite négrière, de l'esclavage et de la colonisation européenne. Ce mouvement incarne l'agrégation des legs historiques, culturels et spirituels des peuples africains, forgés dans

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la résistance à l'oppression systématique216. L'expérience fondatrice de la dispersion atlantique a paradoxalement joué un rôle crucial dans la formation d'une conscience collective noire transnationale, créant les conditions d'une solidarité par-delà les frontières géographiques217. Dans son ouvrage fondamental "Africa Unite! Une histoire du panafricanisme", l'historien Amzat Boukari-Yabara démontre que c'est précisément l'éloignement du continent qui a permis aux membres de la diaspora de développer une vision d'ensemble des défis africains. Le mouvement s'est construit comme un « espace privilégié de rencontres et de mobilisations » transcendant les divisions imposées par le colonialisme218. Cette prise de conscience a donné naissance à une vision du monde spécifique, née de la résistance à l'asservissement et à la domination raciale, qui considère l'unité du peuple noir comme la clé de son émancipation.

Le contexte de l'émergence du panafricanisme est marqué par le partage de l'Afrique lors de la Conférence de Berlin de 1884-1885, qui a accéléré la prise de conscience de la nécessité d'une réponse unifiée face au colonialisme219. Les frontières artificielles tracées par les puissances coloniales ont créé une fragmentation durable qui continue d'entraver les efforts d'intégration contemporains. W.E.B. Du Bois a apporté au mouvement une rigueur académique et une vision prophétique qui influenceront durablement la pensée panafricaine220. Premier Afro-Américain à obtenir un doctorat de Harvard, il déclare lors de la première Conférence panafricaine de 1900 que "le problème du XXe siècle est le problème de la ligne de partage raciale". Sa conception de la "Talented Tenth" comme fer de lance du progrès de la communauté noire influencera la formation des élites africaines221.

Marcus Garvey incarne quant à lui une approche populiste et mobilisatrice axée sur le nationalisme noir et la fierté raciale. À travers son Universal Negro Improvement Association (UNIA), il parvient à mobiliser des millions de personnes autour d'un projet de retour en Afrique et d'autonomie économique222. Son projet de Black Star Line, visant à établir des liaisons maritimes entre la diaspora et le continent, préfigure les initiatives contemporaines d'intégration

216 A. BOUKARI-YABARA, Africa Unite! Une histoire du panafricanisme, La Découverte, 2014, p. 15.

217 P. O. ESEDEBE, Pan-Africanism: The Idea and Movement, 1776-1991, Howard University Press, 1994. https://archive.org/details/panafricanismide0000esed Consulté le 11/11/2025 a 10h

218 A. BOUKARI-YABARA, op. cit., p. 34.

219 I. GEISS, The Pan-African Movement, Methuen, 1974, p. 89.

220 D. LEVERING LEWIS, W.E.B. Du Bois: Biography of a Race, 1868-1919, Henry Holt, 1993, p. 78.

221 W.E.B. DU BOIS, "To the Nations of the World", Address to the First Pan-African Conference, 1900.

222 E. D. CRONON, Black Moses: The Story of Marcus Garvey, University of Wisconsin Press, 1969, p. 56.

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économique africaine223. La Première Conférence panafricaniste de 1900 à Londres, organisée par Henry Sylvester Williams, représente un tournant décisif dans l'institutionnalisation du mouvement. Cette rencontre, qui réunit 37 délégués provenant d'Afrique, des Caraïbes, des États-Unis et du Royaume-Uni, marque le passage de la solidarité informelle à l'action politique coordonnée. L'"Adresse aux nations du monde", rédigée par Du Bois, établit les revendications fondamentales du mouvement en matière de lutte contre le racisme et d'autodétermination des peuples africains224. Les premiers panafricanistes poursuivaient des objectifs à la fois défensifs et constructifs, visant à la fois à contrer l'oppression et à édifier une alternative politique viable. La lutte contre le racisme scientifique et systémique constituait une priorité absolue, nécessitant la déconstruction des idéologies justifiant la domination coloniale225. L'obtention de l'autodétermination et de la souveraineté politique pour les colonies africaines représentait le coeur du projet politique. L'affirmation d'une identité noire transnationale et d'une culture commune constituait le deuxième pilier fondamental du mouvement. Comme le souligne Boukari-Yabara, le panafricanisme a engendré une "polyphonie panafricaine" intégrant les contributions d'intellectuels, d'artistes et de musiciens, forgeant ainsi une culture "monde noir" unifiée malgré la dispersion géographique226. Cette dimension culturelle reste essentielle pour comprendre la persistance de l'idéal panafricain dans les initiatives contemporaines d'intégration comme la CEEA.

L'établissement des bases d'une solidarité politique et économique concrète représentait le troisième objectif fondamental. Dès les origines, l'idée d'une union politique et économique du continent était présente, comme en témoignent les projets de Garvey. Le mouvement était animé par la conviction que l'unité constituait la condition indispensable au progrès économique, social et politique des peuples d'ascendance africaine. L'idéal panafricaniste des origines conserve une actualité remarquable pour l'évaluation des projets d'intégration régionaux comme la CEEAC. L'analyse des penseurs fondateurs met en lumière des défis structurels qui restent d'une brûlante actualité, notamment la persistance des frontières économiques héritées de la colonisation. Le Programme Frontières de la CEEAC, visant à transformer les frontières

223 M. GARVEY, Philosophy and Opinions of Marcus Garvey, 1923, p. 45.

224 W.E.B. DU BOIS, op. cit.

225 I. GEISS, op. cit., p. 112.

226 A. BOUKARI-YABARA, op. cit., p. 67.

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coloniales en espaces de coopération, s'inscrit directement dans cette lignée227. La vision de Du Bois concernant le rôle des élites intellectuelles trouve un écho dans les efforts de la CEEAC pour développer des cadres régionaux capables de porter le projet d'intégration. De même, l'insistance de Garvey sur l'autonomie économique préfigure les objectifs contemporains de création d'un marché intégré au sein de la CEEAC.

Les objectifs initiaux de lutte contre le racisme et d'affirmation identitaire se transforment aujourd'hui en impératif de dépassement des clivages ethniques et nationaux au sein de l'espace CEEAC. L'héritage des premiers panafricanistes invite ainsi à repenser l'intégration portée par la CEEAC non comme une simple coordination technique, mais comme un projet politique global visant l'émancipation collective.

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