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Frantz Fanon et l'intégration régionale en Afrique Centrale: défis et perspectives de la CEEAC


par Vinny-Toussaint Dark Nkouma Emane
ISM Dakar - Master sciences politiques et relations internationales: option diplomatie et geostrategie 2024
  

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B- Évolution et cristallisation des principes fondamentaux

L'évolution du panafricanisme vers un projet politique concret s'est opérée un processus de radicalisation progressive, particulièrement après la Seconde Guerre mondiale. Le Cinquième Congrès panafricain de Manchester en 1945 a marqué un tournant décisif dans cette transformation. Contrairement aux congrès précédents qui prônaient une approche réformiste, cette rencontre a adopté des résolutions exigeant l'indépendance immédiate des colonies africaines228. La participation massive de futurs leaders indépendantistes comme Kwame Nkrumah, Jomo Kenyatta et Julius Nyerere a insufflé une nouvelle dynamique au mouvement. La pensée de Kwame Nkrumah a joué un rôle fondamental dans cette évolution. Dans son ouvrage "L'Afrique doit s'unir", il développe la thèse selon laquelle l'indépendance politique n'était qu'une étape préalable à la véritable libération du continent229. Pour Nkrumah, "l'indépendance nationale est dépourvue de sens si elle n'est pas accompagnée d'une union politique et économique des nations africaines"230. Cette vision s'opposait à l'approche

227 UA Programme Frontier. https://www.peaceau.org/fr/article/atelier-regional-pour-l-afrique-br-centrale-br-sur-la-mise-en-oeuvre-du-programme-br-frontiere-de-l-union-africaine-et-sur-br-le-programme-frontiere-de-la-ceeac Consulté le 12/11/2025 a 13h

228 Cinquième Congrès panafricain de Manchester, Déclaration finale, 1945.

229 K. NKRUMAH, L'Afrique doit s'unir, Présence Africaine, 1963, p. 45.

230 Ibid., p. 78.

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gradualiste défendue par des leaders comme Léopold Sédar Senghor, qui privilégiait une coopération interétatique plus souple231.

Le contexte international de la décolonisation a accéléré cette maturation idéologique. La Conférence de Bandung en 1955 a permis aux leaders africains d'inscrire leur lutte dans le cadre plus large du mouvement des non-alignés232. Comme le note l'historien Amzat Boukari-Yabara, "le panafricanisme s'est ainsi transformé d'un mouvement de protestation en un projet de gouvernement continental"233. Cette transition s'est concrétisée par l'émergence de deux blocs distincts au sein du mouvement panafricain : le groupe de Casablanca, favorable à une intégration immédiate, et le groupe de Monrovia, partisan d'une approche plus progressive234. L'unité continentale s'est imposée comme le principe fondamental du projet panafricain. Ce principe repose sur la conviction que la fragmentation héritée de la colonisation perpétue la faiblesse politique et économique du continent235.

Le principe d'autodétermination des peuples a constitué le deuxième pilier de la doctrine panafricaine. L'Organisation de l'Unité Africaine (OUA) en a fait son cheval de bataille, créant un Comité de libération pour coordonner le soutien aux mouvements indépendantistes236. Ce principe justifiait la lutte armée contre les régimes coloniaux et d'apartheid, comme l'a rappelé la Déclaration sur la décolonisation adoptée en 1963237. La souveraineté collective représente le troisième principe cardinal. Il s'agit de mutualiser les souverainetés nationales pour renforcer la position internationale de l'Afrique. Ce principe trouve son application dans les différentes politiques communes de l'Union Africaine, notamment dans le domaine du commerce et de la paix238. Le Plan d'action pour le renforcement du commerce intra-africain illustre cette volonté de construire une souveraineté économique collective239.

231 L.S. SENGHOR, Négritude et civilisation de l'universel, Seuil, 1977, p. 112.

232 Acte final de la Conférence de Bandung, 1955.

233 A. BOUKARI-YABARA, Africa Unite! Une histoire du panafricanisme, La Découverte, 2014, p. 215.

234 Z. CERVENKA, The Unfinished Quest for Unity: Africa and the OAU, Africana Publishing, 1977, p. 89.

235 K. NKRUMAH, Le néo-colonialisme, stade suprême de l'impérialisme, Présence Africaine, 1965, p. 156.

236 Charte de l'OUA, Article II, 1963.

237 OUA, Déclaration sur la décolonisation, 1963.

238 UA, Politique africaine de paix et de sécurité, 2004. https://www.peaceau.org/uploads/declaration-cadsp-fr.pdf Consulté le 15/11/2025 a 22h

239 UA, Plan d'action pour le renforcement du commerce intra-africain, 2012. https://www.uneca.org/eca-events/fr/stories/stimuler-le-commerce-intra-africain-et-evaluer-lintegration-regionale-en-afrique-

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La création de l'Organisation de l'Unité Africaine en 1963 a marqué la première tentative d'institutionnalisation du projet panafricain. La Charte de l'OUA, adoptée le 25 mai 1963 à Addis-Abeba, établissait un cadre de coopération intergouvernementale fondé sur le respect de la souveraineté nationale et de l'intégrité territoriale240. Cependant, le principe de non-ingérence dans les affaires intérieures des États membres a souvent limité la capacité de l'organisation à résoudre les conflits. La transformation de l'OUA en Union Africaine en 2002 a représenté une étape cruciale dans l'approfondissement de l'intégration. L'Acte constitutif de l'UA introduit des innovations majeures, notamment le droit d'ingérence dans les cas de crimes de guerre et de génocide241. La création du Conseil de Paix et de Sécurité (CPS) en 2003 a doté l'organisation d'un mécanisme permanent de gestion des crises242.

L'Agenda 2063, adopté en 2013, incarne la vision prospective de cette nouvelle institution. Ce cadre stratégique vise à "accélérer l'intégration politique et socio-économique du continent" des projets phares comme la Zone de Libre-Échange Continentale Africaine (ZLECAf)243. La CEEAC s'inscrit dans cette dynamique panafricaine comme l'un des piliers de l'intégration régionale. Son Plan Stratégique Indicatif à Moyen Terme 2021-2015 s'aligne explicitement sur les objectifs de l'Agenda 2063244. L'évolution du panafricanisme continue d'inspirer les réformes institutionnelles en Afrique centrale. Le projet de révision du traité de la CEEAC s'inscrit dans cette dynamique de renforcement de l'intégration. Les consultations menées en 2023 avec la société civile ont mis en lumière l'importance d'une approche inclusive245. La question du financement durable de l'intégration reste cruciale.

les#:~:text=Le%20cadre%20du%20BIAT%20et,un%20d%C3%A9veloppement%20socio%2D%C3%A9conomi que%20durable. Consulté le 15/11/2025 a 22h

240 Charte de l'OUA, Article III, 1963.

241 UA, Acte constitutif, 2000.

242 UA, Protocole relatif au Conseil de Paix et de Sécurité, 2002.

243 UA, Agenda 2063, 2013.

244 CEEAC, Plan Stratégique Indicatif à Moyen Terme , 2021. https://ceeac-eccas.org/en/document/plan-strategique-indicatif-a-moyen-terme-2021-2025-de-la-communaute-economique-des-etats-de-lafrique-centrale-ceeac/ Consulté le 15/11/2025 a 22h

245 CEEAC, Projet de révision du traité, 2023. https://ceeac-eccas.org/wp-content/uploads/2023/05/VF-officielle-TRAITE-REVISE-FINAL-17122019-version-finale-a-imprimer.pdf Consulté le 15/11/2025 a 22h

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Paragraphe 2 : De l'unité politique à l'intégration économique : l'ambition d'une Afrique souveraine et solidaire

Ce paragraphe examine la transition cruciale de l'idéal politique panafricain vers sa concrétisation économique, en identifiant les obstacles et les leviers de cette intégration. Nous analyserons l'écart persistant entre la rhétorique de l'unité politique et la réalité des souverainetés nationales jalouses, qui freine les initiatives supranationales. L'étude portera sur les obstacles structurels à une intégration approfondie : la persistance des héritages coloniaux divergents, la défiance entre États membres et le rôle souvent ambigu des élites locales, plus attachées à leurs prérogatives nationales qu'à un projet continental. Nous évaluerons enfin l'impact des dépendances économiques persistantes, qui minent la souveraineté collective en maintenant les économies africaines dans une extraversion défavorable. Face à ces constats, nous étudierons comment l'intégration économique est apparue comme l'instrument privilégié pour concrétiser la souveraineté collective. Nous examinerons les stratégies continentales visant le développement endogène et l'autosuffisance, avant d'analyser les projets structurants, en particulier la Zone de Libre-Échange Continentale Africaine (ZLECAf), comme colonne vertébrale de ce marché intégré. Enfin, nous explorerons le lien fondamental entre la construction d'une interdépendance économique prospère et l'établissement d'une paix et d'une sécurité durables en Afrique.

A- Les limites de la souveraineté formelle et les défis de l'intégration politique

Le projet panafricain, depuis ses origines intellectuelles avec des penseurs comme W.E.B. Du Bois et Marcus Garvey, a toujours porté une vision ambitieuse d'unité politique continentale246. Cette aspiration s'est cristallisée dans l'idéal nkrumahiste des « États-Unis d'Afrique », qui envisageait une intégration politique profonde comme condition nécessaire au développement et à l'émancipation du continent. Cependant, cette vision se heurte à la réalité tenace des souverainetés nationales, créant un décalage structurel qui entrave la concrétisation d'une intégration politique effective au sein de la CEEAC. Pourtant, comme le note le rapport de l'Union Africaine sur l'état de l'intégration continentale, « la persistance des souverainetés

246 A. BOUKARI-YABARA, Africa Unite! Une histoire du panafricanisme, La Découverte, 2014, p. 89.

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nationales rigidifiées constitue un obstacle majeur à l'approfondissement de l'intégration politique »247. Ce constat est particulièrement pertinent pour la CEEAC, où les mécanismes de prise de décision, souvent fondés sur l'unanimité, permettent à un seul État de bloquer des initiatives d'intérêt commun.

La tension entre souveraineté nationale et intégration régionale s'observe clairement dans la mise en oeuvre des décisions de la CEEAC. Ce déficit d'appropriation traduit la réticence chronique des États membres à transférer des compétences substantielles à l'organisation régionale, perpétuant ainsi une approche intergouvernementale qui prime sur la vision fédéraliste des pères fondateurs du panafricanisme.

Les obstacles à l'intégration politique ne sont pas seulement conjoncturels mais trouvent leur source dans des structures historiques et politiques profondément enracinées248. La persistance des frontières coloniales héritées de la Conférence de Berlin de 1884-1885 continue de fragmenter le tissu économique, social et culturel de l'Afrique centrale. Le programme Frontières de la CEEAC identifie ces « zones grises territoriales » comme pouvant « se transformer en espaces de non-droit » où les « ressources naturelles deviennent sources de conflits »249. La construction historique d'États-nations distincts, avec des langues administratives et des systèmes juridiques différents, a créé des barrières sociopolitiques durables250. Comme l'analyse l'historien congolais Elikia M'Bokolo, « les frontières artificielles ont brisé les ensembles culturels et économiques cohérents, créant des États sans nation véritable »251. Cette fragmentation est entretenue par des élites politiques et économiques qui voient dans la souveraineté nationale un moyen de préserver leurs rentes de situation252.

La défiance mutuelle entre États membres, alimentée par des rivalités historiques ou des conflits d'intérêts économiques, mine la solidarité panafricaine. L'historien camerounais Achille Mbembe note que « les élites postcoloniales ont souvent intériorisé les logiques de division héritées de la colonisation »253. Cette dynamique est visible dans les difficultés récurrentes de

247 UA, Rapport sur l'intégration continentale, 2023, https://portal.africa-union.org/DVD/Documents/DOC-AU-WD/EX%20CL%201505%20(XLIV)%20_F.pdf Consulté le 15/11/2025 a 22h

248 E. M'BOKOLO, Afrique noire : histoire et civilisations, Hatier, 2004, p. 112.

249 UA, Programme Frontières, 2020.

250 A. MBEMBE, De la postcolonie, Karthala, 2000, p. 67.

251 E. M'BOKOLO, op. cit., p. 134.

252 J.-F. BAYART, L'État en Afrique, Fayard, 2006, p. 89.

253 A. MBEMBE, op. cit., p. 145.

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la CEEAC à mettre en oeuvre des politiques communes, notamment dans les domaines de la sécurité et du développement des infrastructures.

La souveraineté politique ne peut être pleinement exercée sans une certaine autonomie économique. La plupart des pays de la CEEAC présentent des économies de rente, extraverties et peu diversifiées, dépendant largement de l'exportation de matières premières non transformées. Cette configuration les rend extrêmement vulnérables aux fluctuations des cours mondiaux et aux chocs exogènes. Cette dépendance perpétue une insertion subie dans l'économie mondiale, limitant la marge de manoeuvre des États pour définir des politiques industrielles et de développement endogènes.

Les dépendances économiques extrarégionales, souvent héritées des liens historiques avec les anciennes puissances coloniales, entretiennent la fragmentation économique de l'espace CEEAC. Les échanges commerciaux et les flux d'investissement restent majoritairement orientés vers l'Europe, l'Asie ou l'Amérique du Nord, au détriment du commerce et de l'intégration productive intra-africaine. Elle ne crée pas l'interdépendance économique positive et les chaînes de valeur régionales qui pourraient servir de ciment à une union politique plus poussée. Comme l'analysait déjà Kwame Nkrumah dans son ouvrage « Le néo-colonialisme, stade suprême de l'impérialisme », la domination économique peut se substituer au contrôle politique direct pour perpétuer l'influence étrangère254.

La persistance de ces dépendances économiques explique en partie la faiblesse chronique des institutions régionales. Le budget opérationnel de la CEEAC, estimé à environ 15 millions d'euros par an, apparaît dérisoire au regard des enjeux255. Cette situation reflète la faible priorité accordée par les États membres au projet d'intégration régionale dans leurs allocations budgétaires.256

B- L'intégration économique comme levier de la souveraineté et de la solidarité

254 K. NKRUMAH, Le néo-colonialisme, stade suprême de l'impérialisme, Présence Africaine, 1965, p. 45.

255 CEEAC, Rapport financier annuel, 2023

256 https://ecomatin.net/confrontee-a-une-faible-contribution-des-etats-la-ceeac-resserre-son-budget-2025
Consulté le 18/11/2025 a 20h

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Face au fractionnement hérité de la période coloniale et aux défis de la mondialisation, l'intégration économique s'impose en Afrique comme un impératif stratégique pour conquérir la souveraineté et renforcer la solidarité entre les peuples. Ce projet, profondément ancré dans l'idéal panafricain, vise à transformer les économies du continent pour les rendre autonomes, résilientes et interdépendantes. En nous appuyant sur une riche littérature panafricaine et des rapports institutionnels récents, nous analyserons dans cette rédaction comment les stratégies continentales, notamment la Zone de Libre-Échange Continentale Africaine (ZLECAf) et les initiatives de la CEEAC, oeuvrent à la réalisation de cet objectif. Nous explorerons ensuite le lien fondamental entre une interdépendance économique prospère et l'édification d'une paix et d'une sécurité durables en Afrique.

La quête d'une intégration économique africaine ne saurait être comprise sans se référer au panafricanisme, un mouvement intellectuel et politique qui a fourni le cadre théorique et la justification morale à l'unification du continent. Pour les pères fondateurs, l'intégration n'était pas une simple option économique, mais une condition sine qua non de la souveraineté et de la dignité africaines. De l'unité politique à l'intégration économique : Kwame Nkrumah, premier président du Ghana, fut un ardent défenseur de cette vision. Dans son ouvrage fondateur Africa Must Unite, il plaidait pour la création immédiate d'un gouvernement continental unique, arguant que le « néo-colonialisme » maintenait les États africains dans un état de dépendance économique en les divisant257. Pour lui, l'unité politique était le levier indispensable pour briser les chaînes économiques et permettre un développement endogène. Cette pensée est aujourd'hui réactualisée dans des publications récentes, comme The Revolutionary Thoughts of Kwame Nkrumah, qui soulignent la pertinence de ses analyses pour contrer les attaques contemporaines contre la souveraineté des États africains.258

La souveraineté comme prélude à la dignité : Le Tricontinental Institute for Social Research, dans ses dossiers, défend une conception moderne du panafricanisme structurée autour des concepts jumeaux de « souveraineté » et de « dignité »259. La souveraineté est entendue comme le contrôle du territoire et la liberté pour les pays de poursuivre des politiques essentielles à leur peuple. Ce n'est qu'à cette condition que la « dignité » des populations peut être assurée, à la

257Nkrumah, K. (1963). Africa Must Unite. Heinemann.

258 Biney, A. (2011). The Political and Social Thought of Kwame Nkrumah. Palgrave Macmillan

259 Tricontinental: Institute for Social Research. (2022). The People's Horizon: In Defence of Sovereignty and Dignity. Dossier no. 46. https://thetricontinental.org/dossier-regionalism-new-international-order/ Consulté le 15/11/2025 a 22h

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fois par l'amélioration de leurs conditions matérielles et le développement de leurs univers sociaux et culturels. Larticle de Tricontinental panafique, analyse comment la présence persistante de bases militaires étrangères en Afrique fragmente les institutions et entrave cette souveraineté nécessaire à toute intégration authentique260.

Dénoncer les dépendances économiques : La pensée de Thomas Sankara, compilée dans Thomas Sankara Speaks, apporte une critique acerbe des mécanismes de la dépendance. Il liait explicitement l'origine de la dette à celle du colonialisme, appelant à la création d'alternatives financières en dehors du cadre néo-colonial261. Cette analyse est reprise et prolongée dans le dossier Life or Debt (2023), qui présente la crise de la dette non comme une simple mauvaise gestion, mais comme une conséquence structurelle d'un ordre économique inéquitable262. De même, l'ouvrage Neocolonialisme le dernier stade du l'imperialisme de Kwame Nkrumah offre une grille de lecture toujours valable pour comprendre comment les puissances étrangères maintiennent leur influence sur le continent par des canaux économiques263.

Ces fondements idéologiques, portés par une littérature abondante et des penseurs de premier plan, ont directement inspiré la création des institutions continentales et sous-régionales que nous connaissons aujourd'hui, de l'Union Africaine à la CEEAC, et continuent d'éclairer leur quête d'une autonomie collective. L'idéal panafricain s'est incarné dans des projets concrets et des stratégies ambitieuses visant à organiser le développement du continent par et pour lui-même. Ces initiatives, qui s'inscrivent dans le cadre de l'Agenda 2063 de l'Union Africaine, cherchent à opérationnaliser le concept d'autosuffisance en s'attaquant aux racines de la dépendance.

La Zone de Libre-Échange Continentale Africaine (ZLECAf) : Un catalyseur de transformation : Lancée en 2015 et opérationnelle depuis 2021, la ZLECAf représente la concrétisation la plus

260 Tricontinental: Institute for Social Research. Défendre notre souveraineté : les bases militaires américaines en Afrique et l'avenir de l'unité africaine,2023. https://thetricontinental.org/pan-africa/dossier-42-militarisation-africa/ Consulté le 15/10/2025 a 23h

261 Sankara, T. (1988). *Thomas Sankara Speaks: The Burkina Faso Revolution 1983-87*. Pathfinder Press. https://library.agnescameron.info/revolutionary%20history/Thomas%20Sankara%20Speaks.pdf Consulté le 15/10/2025 a 23h

262 Tricontinental: Institute for Social Research. (2023). Life or Debt: The Stranglehold of Neocolonialism and Africa's Search for Alternatives. Dossier no. 50. https://thetricontinental.org/dossier-63-african-debt-crisis/ Consulté le 15/10/2025 a 00h

263 Nkrumah, K. (1965). Neo-Colonialism: The Last Stage of Imperialism. Thomas Nelson & Sons.

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aboutie de la vision d'intégration économique. Son objectif principal est de créer un marché unique pour les biens et les services, afin de dynamiser un commerce intra-africain historiquement faible, stagnant autour de 14.4% à 16% des échanges totaux du continent. L'initiative, la ZLECAf ne se limite pas à un simple accord commercial ; elle est conçue comme un « levier de transformation structurelle » et un moteur pour l'Agenda 2063264. En fluidifiant les échanges, elle permet déjà à des PME, comme celles documentées dans des rapports de terrain, d'exporter des produits en contournant les lourdeurs douanières passées265. Les prévisions de la UNCTAD indiquent que son plein déploiement pourrait booster le commerce intra-africain d'environ 33% et réduire le déficit commercial du continent de 51%266.

L'autosuffisance alimentaire comme priorité : Le secteur agricole illustre parfaitement l'impératif d'autosuffisance. Un rapport de la Commission Économique pour l'Afrique rappelle que le continent dépense environ 50 milliards de dollars par an en importations alimentaires, une dépendance qui crée une vulnérabilité intolérable267. Promouvoir le commerce intra-africain est donc une stratégie clé pour réduire cette facture, renforcer les économies locales et construire des systèmes alimentaires résilients. Des organisations oeuvrent sur le terrain en renforçant les capacités des acteurs pour qu'ils se conforment aux normes sanitaires, en soutenant des accords de reconnaissance mutuelle pour simplifier les contrôles, et en produisant des outils comme les bilans alimentaires régionaux pour éclairer les décisions politiques268. Cela permet de créer des chaînes d'approvisionnement efficaces et de réduire les pertes post-récolte.

264 Analyse d'impact de la ZLCAF dans sa phase de mise en oeuvre 2021-2025. https://www.tradeunionsinafcfta.org/wp-content/uploads/2025/04/Analyse-dimpact-de-la-ZLECA_2021-2025.pdf Consulté le 10/10/2025 a 22h

265 Ibib.

266UNCTAD 2018 https://unctad.org/press-material/afcfta-could-boost-maritime-
tradeafrica#:~:text=%EF%BB%BF,maritime%20transport%20and%20services%20trade. Consulté le 10/10/2025 a 22h

267 CEA & UA (2024). Rapport sur la sécurité alimentaire et le commerce intra-africain. https://www.uneca.org/fr/stories/selon-le-rapport-de-la-cea%2C-les-pays-africains-commercent-davantage-%C3%A0-l%E2%80%99ext%C3%A9rieur-du Consulté le 10/10/2025 a 22h

268 AGRA (2023). Rapport Annuel : Renforcer la résilience des systèmes alimentaires africains. https://agra.org/wp-content/uploads/2024/08/Africa-Agriculture-Status-Report-2023-French-

version compressed.pdf Consulté le 10/10/2025 a 22h

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Cependant, son parcours est semé d'embûches. La communauté a connu de longues périodes d'inactivité en raison de difficultés financières et des conflits dans la région des Grands Lacs. Un défi majeur réside dans le chevauchement des mandats avec la Communauté Économique et Monétaire de l'Afrique Centrale (CEMAC), une organisation plus restreinte et plus homogène. L'Union Africaine préconise une fusion des deux entités pour plus d'efficacité, mais celle-ci « se fait attendre » par manque de volonté politique, selon des analyses spécialisées269. Conséquence de cette fragmentation, la région CEEAC, pourtant un marché de plus de 200 millions d'habitants, est la moins intégrée du continent, avec un taux d'échanges intra-régionaux d'environ 2% seulement270. Malgré la création d'un Conseil pour la Paix et la Sécurité en Afrique Centrale (COPAX), les efforts pour rationaliser les institutions et opérationnaliser des organes comme la banque centrale ou la cour de justice peinent à aboutir.

Initiative

Objectif Principal

Etat d'avancement

Defis identifies

ZLECAf

Créer un marché continental unique ; booster le commerce intra-africain.

47 pays sur 55 ont ratifié ; impacts progressifs.

Barrières non tarifaires, infrastructures déficientes, crainte de pertes de revenus douaniers.

CEEAC

Promouvoir la coopération économique et l'autonomie collective en Afrique centrale.

Taux d'intégration très faible (~3%) ; réformes institutionnelles lentes.

Chevauchement avec la CEMAC ; manque de volonté politique ; instabilités sécuritaires.

Agenda 2063

Plan directeur pour une Afrique prospère, unie, fondée sur une croissance inclusive.

Mise en oeuvre progressive ; la ZLECAf en est un projet phare.

Mise en oeuvre inégale ; dépendance persistante aux modèles économiques extravertis.

Tableau 1 : Initiatives Clés pour l'Intégration Économique en Afrique

269 Financial Afrik (2023). "Intégration en Afrique centrale : CEEAC". https://www.financialafrik.com/tag/ceeac/

270 Agence Ecofin. 2017. https://www.agenceecofin.com/economie/1401-43906-le-commerce-intra-regional-dafrique-centrale-ne-pese-que-2-desechanges#:~:text=Le%20commerce%20intra%2Dr%C3%A9gional%20d,p%C3%A8se%20que%202%25%2 0des%20%C3%A9changes Consulté le 10/10/2025 a 22h

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Ces stratégies montrent une prise de conscience aiguë des enjeux et la mise en place d'un cadre politique ambitieux. Leur succès, cependant, dépendra de la capacité des États à dépasser les intérêts nationaux immédiats pour embrasser une vision continentale solidaire. Un postulat central du panafricanisme est que la prospérité économique partagée et l'interdépendance sont les fondations les plus solides sur lesquelles bâtir une paix durable. Cette vision reconnaît le lien intrinsèque entre la sécurité des personnes, la stabilité des États et l'intégration des marchés.

Briser le cycle de la dépendance pour construire la résilience : La dépendance économique vis-à-vis de l'extérieur est perçue comme une source de vulnérabilité stratégique. Une étude du Journal of African Political Economy souligne que pour développer une réelle résilience économique, l'Afrique doit « compter sur ses propres ressources » et investir dans ses industries locales271. Cette autonomisation des communautés et des nations est une condition préalable à la stabilité. De même, la dépendance alimentaire est un risque sécuritaire majeur. Des rapports de la FAO affirment que des chaînes d'approvisionnement régionales robustes, capables de s'adapter aux conditions locales, « réduisent la vulnérabilité de l'Afrique aux perturbations extérieures »272. En cas de choc global, comme une crise des prix internationaux ou une pandémie comme avec la COVID-19, un réseau commercial intra-africain dynamique peut servir de tampon et assurer l'accès à la nourriture, évitant ainsi des tensions sociales explosives.

L'intégration comme outil de prévention des conflits : Les institutions d'intégration ne se limitent pas à un mandat économique. La CEEAC, par exemple, a fait de la paix et de la sécurité une de ses priorités officielles. Elle a adopté un Protocole relatif à l'établissement d'un Conseil de Paix et de Sécurité en Afrique Centrale (COPAX), qui inclut un mécanisme d'alerte précoce (MARAC) et une force multinationale (FOMAC)273 comme nous l'avons mentionné dans le premier chapitre. L'idée sous-jacente est qu'une coopération économique étroite crée des intérêts communs et des canaux de dialogue qui peuvent désamorcer les tensions. Inversement, comme l'a montré l'histoire de la CEEAC, un conflit dans un État membre (comme celui en République Démocratique du Congo) peut paralyser l'ensemble de l'organisation, démontrant à

271 Ajayi, K. (2022). "Endogenous Development and Economic Sovereignty in Africa" in Journal of African Political Economy, Vol. 55(2). https://academic.oup.com/jae/article-abstract/17/suppl_1/3/839340

272 Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) (2023). Perspectives agricoles

de l'OCDE et de la FAO 2023-2032.
https://www.oecd.org/content/dam/oecd/fr/publications/reports/2023/07/oecd-fao-agricultural-outlook-2023-2032_859ba0c2/a187ca6c-fr.pdf

273 Protocole relatif à la mise en place du Conseil de Paix et de Sécurité en Afrique Centrale (COPAX), 2002.

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quel point la sécurité et l'intégration sont inextricablement liées274. Le Pacte de non-agression adopté par les États d'Afrique centrale en 1994 sous l'égide de l'ONU est un autre exemple de cette volonté de pacifier les relations par le droit et la coopération275.

Souveraineté collective et gestion des ressources : Enfin, une interdépendance économique réussie renforce la souveraineté collective du continent, lui permettant de mieux défendre ses intérêts sur la scène internationale et de gérer ses ressources stratégiques de manière plus équitable De même, The Fate of Xolobeni documente la lutte d'une communauté contre un conglomérat minier étranger qui convoite ses terres riches en titane276. Ces luttes locales sont emblématiques d'un enjeu continental : une intégration économique solide, en créant des marchés et des chaînes de valeur régionaux, peut aider les pays africains à mieux valoriser leurs ressources naturelles et à éviter leur pillage par des intérêts extérieurs, une source fréquente de conflits. En s'unissant, les pays africains gagnent un poids politique et un pouvoir de négociation qui leur permettent de contester ce que le président Sankara appelait « l'ordre néo-colonial ».

L'intégration économique en Afrique, portée par l'idéal panafricain d'unité, de souveraineté et de dignité, se présente bien comme un levier puissant, quoique complexe, pour asseoir l'autonomie du continent et renforcer la solidarité entre ses nations. Les stratégies continentales, avec la ZLECAf en fer de lance, visent explicitement à construire un développement endogène en libérant le potentiel du commerce intra-africain et en réduisant une coûteuse dépendance extérieure. Les travaux sur l'autosuffisance alimentaire et les efforts de la CEEAC en matière de sécurité collective illustrent la multidimensionalité de cette quête.

Cependant, le chemin reste ardu. La faiblesse des infrastructures, la persistance des barrières non tarifaires, les réticences politiques à céder une parcelle de souveraineté et les conflits armés constituent des obstacles de taille. La réussite de ce projet historique dépendra de la capacité des élites africaines à incarner la « volonté politique » si souvent invoquée dans les rapports, et

274 International Crisis Group (2025). "Crise en RDC : L'UE face à des questions difficiles". https://www.crisisgroup.org/fr/africa/great-lakes/democratic-republic-congo/turbulence-drc-raises-hard-questions-eu Consulté le 8/10/2025 a 12h

275 Nations Unies (1994). Pacte de non-agression entre les Etats membres de la CEEAC. https://www.droitcongolais.info/files/0.42.07.96-Pacte-de-non-agression-du-8-juillet-1996-entre-les-Etats-membres-du-Comite-consultatif-permanent-des-Nations.pdf Consulté le 8/10/2025 a 12h

276 Tricontinental: Institute for Social Research. (2019). The Fate of Xolobeni: The Violence of Extractivism and Community Resistance in South Africa. Dossier no. https://thetricontinental.org/wp-content/uploads/2019/10/190928 Working-Document-2 EN Web-1.pdf Consulté le 23/07/2025 a 12h

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à traduire dans les faits les engagements pris dans les traités. Elle dépendra aussi de l'appropriation de ce projet par les peuples, à qui il doit apporter des perspectives concrètes de prospérité partagée. Si ces défis sont relevés, l'interdépendance économique pourra alors pleinement jouer son rôle de fondation pour une paix et une sécurité durables, permettant enfin à l'Afrique de réaliser sa propre destinée et d'occuper la place qui lui revient dans le monde.

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DEUXIÈME PARTIE : LES

PERSPECTIVES STRATEGIQUE

DE L'INTÉGRATION

RÉGIONALE EN AFRIQUE

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DEUXIÈME PARTIE : LES PERSPECTIVES STRATEGIQUE
DE L'INTÉGRATION RÉGIONALE EN AFRIQUE

CENTRALE

Si la première partie a permis de poser le diagnostic en analysant les fondements à la fois structurels et idéologiques de l'intégration en Afrique centrale, la présente partie se projette résolument dans l'action et l'avenir. Elle a pour objet d'explorer les perspectives stratégiques qui s'offrent à la région pour transcender ses limites actuelles et incarner une unité plus effective, souveraine et tournée vers le développement. Il ne s'agit plus seulement de constater les fragilités de la CEEAC, mais d'identifier les leviers concrets de sa transformation et de dessiner les contours d'un projet régional robuste, capable de faire face aux enjeux géostratégiques du XXIe siècle et de se réapproprier son destin.

Cette ambition se décline en deux chapitres interdépendants. Le premier chapitre est consacré à l'analyse des dynamiques géostratégiques et des leviers de transformation immédiats. Il examine les fondements stratégiques d'une intégration durable, à travers le renforcement de la gouvernance et l'intégration économique, avant de décrypter la place de l'Afrique centrale dans la compétition mondiale et les impératifs de sécurité qui en découlent.

Le second chapitre, plus prospectif et normatif, s'attelle à la refondation panafricaniste et souveraine de la CEEAC. Il propose de repenser l'intégration en profondeur, en plaidant pour une décolonisation identitaire et l'émergence d'une conscience régionale libérée. Enfin, il esquisse des perspectives stratégiques et diplomatiques concrètes, articulées autour de réformes institutionnelles audacieuses, d'un nouveau leadership et d'une diplomatie ancrée dans la solidarité panafricaine.

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CHAPITRE 1 : LES DYNAMIQUES GEOSTRATEGIQUES ET LEVIERS DE TRANSFORMATION REGIONALE EN AFRIQUE CENTRALE

L'analyse des fondements structurels et idéologiques de l'intégration en Afrique centrale, développée dans la première partie, révèle la nécessité d'une approche stratégique renouvelée pour transformer le potentiel régional en réalisations concrètes. Ce premier chapitre de la deuxième partie se consacre ainsi à l'examen des dynamiques géostratégiques qui façonnent le présent et l'avenir de la région, en identifiant simultanément les leviers opérationnels susceptibles d'impulser une transformation durable. Il s'agit de passer de la compréhension des défis à l'identification des mécanismes pratiques et des orientations stratégiques qui permettront à la CEEAC de consolider son rôle et son efficacité.

Cette démarche s'articule autour de deux sections complémentaires. La première section se concentre sur les fondements stratégiques d'une intégration durable, en analysant les impératifs de renforcement de la gouvernance régionale et de cohérence institutionnelle d'une part, et les exigences de l'intégration économique, de l'interconnexion infrastructurelle et de la sécurité énergétique d'autre part. La deuxième section élargit la perspective pour saisir la dimension géopolitique et géostratégique de l'Afrique centrale, en décryptant sa position dans la compétition mondiale pour les ressources et les influences, avant d'évaluer les enjeux de sécurité régionale et le positionnement diplomatique international de la CEEAC.

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"Des chercheurs qui cherchent on en trouve, des chercheurs qui trouvent, on en cherche !"   Charles de Gaulle