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Frantz Fanon et l'intégration régionale en Afrique Centrale: défis et perspectives de la CEEAC


par Vinny-Toussaint Dark Nkouma Emane
ISM Dakar - Master sciences politiques et relations internationales: option diplomatie et geostrategie 2024
  

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CHAPITRE 1 : L'INTEGRATION REGIONALE EN AFRIQUE CENTRALE ET LES

LIMITES STRUCTURELLES DE LA CEEAC 19

CHAPITRE 2 : PENSÉE FANONIENNE ET IDÉAUX PANAFRICANISTES : BASES

THÉORIQUES D'UNE INTÉGRATION AUTHENTIQUEMENT AFRICAINE 61

DEUXIÈME PARTIE : LES PERSPECTIVES STRATEGIQUE DE L'INTÉGRATION

RÉGIONALE EN AFRIQUE CENTRALE 93

CHAPITRE 1 : LES DYNAMIQUES GEOSTRATEGIQUES ET LEVIERS DE

TRANSFORMATION REGIONALE EN AFRIQUE CENTRALE 95

CHAPITRE 2 : VERS UNE REFONDATION PANAFRICANISTE ET SOUVERAINE DE

LA CEEAC 136

CONCLUSION 160

1

INTRODUCTION GENERALE

« Notre monde a raté sa décolonisation, tout comme son entrée dans la mondialisation. ».1 Cette réflexion de Bertrand Badie résume avec lucidité l'impasse historique dans laquelle se trouvent de nombreux États africains, notamment ceux d'Afrique centrale. Près de soixante ans après les indépendances, le continent peine encore à se libérer des structures de domination héritées de la colonisation, tout en s'insérant difficilement dans une mondialisation marquée par des rapports de force inégaux. Cette situation met en lumière les contradictions profondes des processus d'intégration régionale, censés incarner la renaissance politique, économique et culturelle de l'Afrique. L'Afrique centrale, à l'instar de l'ensemble du continent africain, reste profondément marquée par les séquelles historiques du colonialisme et les logiques de dépendance qu'il a engendrées.

Les questions liées sur l'importation de l'Etat en Afrique sont souvent marginalisées dans les sciences politiques, hors elles s'inscrivent dans une science empirique du politique, c'est aussi dans cette élan que le sociologue des relations international Bertrand Badie l'explique à travers ce paragraphe : « La recherche porte donc sur le processus de transfert d'un Etat a un autre potentiel ou réel, sur la qualification des résultats, fonctionnels ou dysfonctionnels à l'échelle de chaque Etat importateur, et enfin sur l'effet induit au sein d'un système international qui n'est plus simple addition de souverainetés, mais également le produit d'échanges tendant vers l'inégalités et l'univocité. Nul ne serait contester l'importance de ces questions qui restent pourtant marginalisées par la science politique (...) Importer pour combattre est un paradoxe longuement et couramment cultive. Le phénomène devint fréquent et remarquable lors de la décolonisation ». 2

Ce passage, d'une lucidité remarquable, trouve une résonance particulière dans le contexte africain, et plus précisément en Afrique centrale. En effet, après les indépendances politiques des années 1960, les États de cette région ont hérité de structures institutionnelles calquées sur les modèles européens, sans que celles-ci ne correspondent réellement à leurs réalités sociales, culturelles et historiques. Cette transposition, que Badie qualifie d' « importation de l'État », a abouti à la formation d'appareils étatiques dépourvus de racines endogènes, souvent perçus

1 Bertrand Badie, L'État importé. L'occidentalisation de l'ordre politique, Paris, Fayard, 1992, p.V

2 Ibib,p.VI

2

comme des prolongements du système colonial plutôt que comme des instruments de souveraineté populaire.

Dans la plupart des pays d'Afrique centrale Cameroun, Congo, Gabon, République centrafricaine, Tchad, Guinée équatoriale, ou encore République démocratique du Congo la décolonisation s'est limitée à un transfert formel de pouvoir. Les nouvelles élites, formées dans les cadres administratifs et intellectuels du colonisateur, ont reproduit les mécanismes institutionnels, économiques et politiques hérités de l'ordre colonial. L'État postcolonial africain s'est ainsi construit comme une continuité du système impérial, avec une administration centralisée, une économie extravertie et une dépendance persistante à l'égard des anciennes puissances. Cette configuration a engendré une souveraineté essentiellement juridique, sans autonomie économique ni culturelle réelle.

L'héritage colonial a façonné durablement la morphologie des États d'Afrique centrale. Le découpage arbitraire des frontières lors de la Conférence de Berlin (1884-1885) a créé des entités politiques artificielles, fragmentant les peuples et les identités culturelles. Les économies, quant à elles, furent organisées selon un modèle d'extraction et d'exportation des matières premières au profit des métropoles, ce qui a établi une dépendance structurelle. Cette dépendance s'est prolongée dans l'ère postcoloniale par des formes plus subtiles : la tutelle monétaire via le franc CFA, la mainmise des entreprises multinationales sur les ressources naturelles, et la persistance d'une coopération bilatérale asymétrique, notamment avec la France. Cette situation a limité les marges de manoeuvre politiques et économiques des États africains, tout en entretenant un déséquilibre profond entre leurs ambitions de développement et leurs capacités réelles d'action.

Dans ce contexte de fragmentation et de vulnérabilité, la création en 1983 de la Communauté Économique des États de l'Afrique Centrale (CEEAC) devait symboliser un tournant décisif. Son objectif affiché était de renforcer la solidarité régionale, de stimuler les échanges intra-africains et de doter la région d'un cadre de coopération économique et sécuritaire autonome. Cependant, plus de quatre décennies après sa fondation, la CEEAC peine encore à s'imposer comme un acteur stratégique de premier plan. Les rivalités politiques, les crises internes, la faiblesse institutionnelle, et la dépendance persistante vis-à-vis des partenaires extérieurs continuent de freiner son efficacité.

La pensée de Frantz Fanon apporte ici un cadre d'analyse critique essentiel. Dans Les Damnés de la Terre (1961), Fanon souligne que l'indépendance ne doit pas être une simple substitution

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d'élites, mais une transformation radicale des structures économiques, sociales et mentales héritées du colonialisme. Il met en garde contre la formation d'une « bourgeoisie nationale » qui, au lieu de libérer le peuple, s'approprie l'appareil d'État pour perpétuer la domination sous une autre forme.3 Cette critique s'applique avec acuité à l'Afrique centrale, où les logiques de rente, de dépendance et de clientélisme ont souvent pris le pas sur la construction d'un projet collectif d'émancipation.

Pour Fanon, la décolonisation véritable implique une reconstruction de la conscience politique et une refondation du pouvoir à partir du peuple. Dans cette perspective, l'intégration régionale pourrait être perçue non pas comme une simple coopération économique, mais comme un projet de libération collective, visant à dépasser les frontières héritées du colonisateur et à créer une souveraineté partagée. L'unité régionale, si elle s'appuie sur une vision endogène et panafricaniste, peut devenir une réponse concrète à l'échec de la décolonisation politique.

Cette idée rejoint la thématique de l'année 2025 de l'Union africaine, proclamée sous le titre : « Justice for Africans and People of African Descent Through Reparations » (« Justice pour les Africains et les personnes d'origine africaine à travers les réparations »). 4Ce thème met en avant la nécessité d'une réparation structurelle et politique, dépassant la simple reconnaissance symbolique des injustices du passé. Il s'agit de repenser les modèles économiques, culturels et institutionnels qui perpétuent la dépendance du continent. Dans cette optique, l'intégration régionale et notamment la relance de la CEEAC peut être envisagée comme une forme de justice réparatrice collective, visant à reconstruire l'autonomie économique et politique de la région.

Ainsi, replacer la réflexion sur l'intégration de l'Afrique centrale dans la grille de lecture fanonienne permet de comprendre les défis actuels non comme des fatalités, mais comme les symptômes d'une décolonisation inachevée. Les difficultés de la CEEAC à s'affirmer traduisent moins une incapacité institutionnelle qu'une tension historique entre des structures importées et une quête d'identité politique africaine. En ce sens, l'unité régionale apparaît comme une exigence à la fois géopolitique et psychologique, une étape vers la réappropriation du destin collectif africain. C'est dans cette dialectique entre héritage, dépendance et renaissance que se situe la réflexion sur la reconstruction politique de l'Afrique centrale une

3 Fanon, Frantz. Les Damnés de la Terre. Paris : La Découverte, 2002 [1961].

4 Union africaine. (2025). Theme of the Year 2025: Justice for Africans and People of African Descent Through Reparations. Addis-Abeba : Commission de l'Union africaine. Disponible sur : https://au.int/en/theme/2025

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réflexion que Frantz Fanon avait, dès les années 1960, anticipée comme le coeur même du combat pour la dignité et la souveraineté des peuples.

L'analyse de la CEEAC dans la littérature académique met en lumière les défis structurels et fonctionnels qui ont accompagné sa création. Dans son ouvrage « La Communauté économique des États de l'Afrique Centrale et la gouvernance démocratique économique de ses États membres », l'auteur Fernande Coeurbi Manga Diaba retrace avec une oeil juridique les insuffisances de l'intégration régionale au seins de la CEEAC. Ainsi, dans un article publié en 1987 dans l'Annuaire français de droit international, le professeur Maurice Kamto soulignait le classicisme institutionnel de la CEEAC et sa précipitation dans l'affirmation de certains acquis, s'interrogeant sur la capacité de l'institution à dépasser le simple modèle des expériences sous-régionales précédentes, comme la Communauté de l'Afrique de l'Est.5 En d'autres termes, il mettait en question la capacité de la CEEAC à tirer des leçons des expériences antérieures et à s'inscrire dans une dynamique durable d'intégration régionale.

De façon similaire, le professeur Guillaume Pambou Tchivounda (1984) considérait la CEEAC comme un exemple typique de l'intégration « rêvée » : même si la communauté voyait le jour, rien ne garantissait sa survie ni sa capacité à s'imposer comme un ordre juridique effectif. Ces observations, qualifiées par l'auteur de « corneilles à trois yeux », anticipaient avec justesse les difficultés persistantes de la CEEAC à exister en tant qu'institution capable d'apporter une réelle valeur ajoutée à la gouvernance démocratique et économique de ses États membres.6 En conséquence, la CEEAC a dû affronter des obstacles consubstantiels à sa création ainsi que des difficultés liées à son fonctionnement, lesquels limitent non seulement son efficacité dans la promotion de l'intégration économique, mais aussi sa capacité à renforcer la gouvernance démocratique au sein de ses États membres.

DEFINITION DES CONCEPTS

Notre sujet d'étude est constitué de plusieurs termes. Il faut au préalable les définir. L'histoire contemporaine de l'Afrique centrale montre que la décolonisation constitue un préalable indispensable à toute réflexion sur l'intégration régionale, car elle permet la création d'espaces

5 KAMTO (Maurice), « La CEEAC une communauté de plus? », AFDI, 1987.

6 PAMBOU TCHIVOUNDA (Guillaume), « Prospectives des intégrations régionales du tiers-monde », in : journal du droit international, 1984, p.280-290.

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politiques et économiques autonomes. Frantz Fanon, dans Les Damnés de la Terre, soutient que « la décolonisation est la création d'hommes nouveaux », soulignant que ce processus dépasse la simple indépendance formelle et implique la transformation des structures sociales et psychologiques héritées du colonialisme.7 Par conséquent, l'intégration régionale, définie par Ernst B. Haas comme « le processus par lequel les acteurs politiques de plusieurs États distincts transfèrent leurs loyautés et activités vers un centre nouveau »8 , ne peut se concevoir que dans le cadre d'une décolonisation réelle, qui libère les États membres de toute dépendance extérieure.

Cependant, cette libération n'est pas seulement politique, elle est aussi psychologique et économique. L'aliénation, concept central chez Fanon dans Peau noire, masques blancs, est décrite comme « d'abord économique », puisque les populations colonisées ont été structurées par l'économie coloniale9. Cette aliénation perdure à travers les systèmes néocoloniaux et les dépendances économiques, soulignant l'importance d'une réflexion sur la souveraineté. En effet, Jean Bodin, dans Les Six Livres de la République, définit la souveraineté comme « la puissance absolue et perpétuelle d'une République » , mais dans le contexte africain postcolonial, elle se redéfinit à travers la coopération régionale, où les États acceptent de partager une partie de leurs prérogatives pour accroître leur poids collectif10.

En complément, la solidarité panafricaine, telle que formulée par Kwame Nkrumah dans Africa Must Unite, est « la condition première de la survie, du développement et de la libération complète des peuples africains »11. Cette solidarité dépasse l'idée d'un sentiment fraternel et se traduit par la volonté politique de construire des institutions régionales stables. Elle complète la notion de dépendance économique, analysée par Samir Amin dans L'Accumulation à l'échelle mondiale, qui la définit comme la « subordination des économies du Sud au système mondial »12. En Afrique centrale, la réduction de cette dépendance passe par des mécanismes d'intégration économique et par la valorisation des marchés internes.

La gouvernance constitue un pilier supplémentaire de cette intégration, puisque Daniel Kaufmann et Aart Kraay, dans Governance Matters, la décrivent comme « la manière dont le

7 Frantz Fanon, Les Damnés de la Terre, Paris, La Découverte, 1961, p. 36.

8 Ernst B. Haas, The Uniting of Europe, Stanford University Press, 1958, p. 16.

9 Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Paris, Seuil, 1952, p. 112.

10 Jean Bodin, Les Six Livres de la République, Paris, Fayard, 1986, Livre I, chap. 8.

11 Kwame Nkrumah, Africa Must Unite, London, Heinemann, 1963, p. 132.

12 Samir Amin, L'Accumulation à l'échelle mondiale, Paris, Anthropos, 1970, p. 45.

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pouvoir est exercé dans la gestion des ressources économiques et sociales »13. Une gouvernance efficace et transparente est essentielle pour assurer la cohérence et la légitimité des structures régionales. Elle doit s'articuler avec la lutte contre le néo-colonialisme, que Kwame Nkrumah définit comme la situation où « l'État paraît indépendant mais reste dirigé économiquement et politiquement de l'extérieur » 14, démontrant ainsi que la souveraineté formelle ne suffit pas pour garantir l'autonomie réelle des États.

De surcroît, la libération, selon Fanon dans Les Damnés de la Terre, ne se limite pas à l'indépendance territoriale : « la libération nationale signifie en réalité la libération de l'homme »15. Cela implique une réflexion sur la conscience nationale et régionale, qui, toujours chez Fanon, doit être « sociale et politique » 16. La construction d'une conscience régionale commune est indispensable pour transformer l'intégration de la CEEAC en véritable projet collectif et non en simple coopération formelle.

Par ailleurs, les enjeux de sécurité régionale se révèlent cruciaux. Barry Buzan et Ole Wæver, dans Regions and Powers, soulignent que « les États d'un même complexe régional ne peuvent être étudiés isolément du point de vue de leur sécurité »17. Ainsi, la stabilité d'un pays comme la République centrafricaine influence directement celle des autres États de la CEEAC. Cette interdépendance explique l'importance des enjeux géostratégiques, analysés par Yves Lacoste dans La Géographie, ça sert d'abord à faire la guerre, qui définissent la géostratégie comme « l'analyse des rapports de force liés à l'espace et à la géographie dans la stratégie de puissance » 18.

Dans ce cadre, les conflits transnationaux, tels que décrits par Mary Kaldor dans New and Old Wars, impliquent des acteurs étatiques et non étatiques, et combinent des logiques économiques et identitaires.19 Ces conflits fragilisent l'intégration régionale et mettent en lumière la nécessité d'une coordination régionale efficace. Enfin, le panafricanisme, tel que repensé par Ahmzat Boukary dans Africa Unite, constitue le fil conducteur de l'ensemble : il s'agit « d'une

13 Daniel Kaufmann et Aart Kraay, Governance Matters, World Bank, 1999, p. 2.

14 Kwame Nkrumah, Le Néo-colonialisme, dernier stade de l'impérialisme, Paris, Présence Africaine, 1965, p. 11

15 Frantz Fanon, Les Damnés de la Terre, op. cit., p. 52.

16 Ibid., p. 175.

17 Barry Buzan et Ole Wæver, Regions and Powers: The Structure of International Security, Cambridge University Press, 2003, p. 44.

18 Yves Lacoste, La Géographie, ça sert d'abord à faire la guerre, Paris, Maspero, 1976, p. 9.

19 Mary Kaldor, New and Old Wars: Organized Violence in a Global Era, Stanford University Press, 1999, p. 5.

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dynamique historique de libération, de conscience et d'unité des peuples africains autour d'un projet civilisationnel commun »20. Ce concept synthétise l'ensemble des idées précédentes en proposant un horizon idéologique et stratégique à l'intégration régionale, où souveraineté, sécurité, gouvernance et développement convergent vers un projet africain autonome et unifié.

Ainsi, l'ensemble de ces concepts, articulés les uns aux autres, offre une grille de lecture cohérente pour comprendre les défis et perspectives de la CEEAC. Ils permettent d'appréhender simultanément les dimensions économiques, politiques, géostratégiques et idéologiques de l'intégration régionale, tout en soulignant que la véritable unité ne peut émerger que par la combinaison d'une conscience collective, d'une gouvernance efficace et d'une stratégie régionale adaptée aux réalités africaines.

PROBLEMATIQUE

L'intégration régionale en Afrique centrale, portée par la Communauté économique des États de l'Afrique centrale (CEEAC), constitue un enjeu majeur pour la stabilité politique, le développement économique et la souveraineté collective des États membres. Pourtant, malgré des objectifs ambitieux tels que l'harmonisation des politiques économiques, la libre circulation des personnes et des biens ou encore la coopération en matière de sécurité, la région demeure fragmentée et peine à concrétiser l'unité souhaitée. Cette situation s'explique par un ensemble d'obstacles interconnectés : les conflits armés récurrents, comme en République centrafricaine ou dans les zones frontalières entre le Tchad et le Cameroun, exacerbent les tensions internes et compromettent la mise en oeuvre des politiques régionales. Parallèlement, les défis structurels tels qu'une gouvernance faible, marquée par des régimes autoritaires ou corrompus, et une dépendance économique persistante vis-à-vis des puissances étrangères héritée de l'époque coloniale, limitent la capacité des États à agir de manière autonome et coordonnée.

Dans ce contexte, la réflexion sur les idées de Frantz Fanon offre un cadre théorique pertinent pour comprendre ces obstacles. Ses analyses sur la construction nationale et la libération des peuples colonisés mettent en évidence le lien entre autonomie intérieure et capacité à s'unir au niveau régional. Ainsi, appliquer les concepts fanoniens à l'Afrique centrale permet d'interroger la persistance des blocages : comment les États membres peuvent-ils dépasser

20 Ahmzat Boukary, Africa Unite, Paris, Présence Africaine, 2017, p. 27.

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l'héritage colonial, renforcer leur souveraineté et développer une conscience régionale commune capable de soutenir l'intégration ?

La question centrale qui émerge de cette situation est donc la suivante : Comment les idées de Frantz Fanon sur la décolonisation et la construction nationale peuvent-elles être appliquées pour comprendre et surmonter les obstacles à l'intégration régionale en Afrique centrale ? Cette interrogation mobilise plusieurs concepts clés, tels que la souveraineté, la dépendance économique, la gouvernance, les conflits transnationaux, la sécurité régionale et le panafricanisme, chacun éclairant une dimension spécifique des défis rencontrés. Elle permet également de situer l'analyse dans une perspective critique, qui ne se limite pas aux contraintes matérielles, mais intègre les dimensions idéologiques et culturelles de l'intégration.

Enfin, l'importance de cette problématique réside dans sa double portée scientifique et pratique. Sur le plan théorique, elle contribue à enrichir la réflexion sur l'application des idées de Fanon dans un contexte contemporain d'intégration régionale. Sur le plan pratique, elle fournit des pistes pour les décideurs et les institutions régionales afin de renforcer la coopération, promouvoir une gouvernance efficace et réduire la vulnérabilité économique et sécuritaire des États membres. Par conséquent, cette problématique ne se limite pas à identifier les obstacles, mais propose également un cadre analytique permettant de penser des solutions durables pour l'unité et le développement de l'Afrique centrale.

OBJECTIFS DE RECHERCHE

Notre travail de recherche s'articule autour de trois objectifs, un objectif principale et deux objectifs spécifique visant à explorer l'apport des idées de Frantz Fanon à l'intégration régionale en Afrique centrale, dans le cadre de la Communauté économique des États de l'Afrique centrale (CEEAC).

Objectif principale :

Analyser les défis actuels de l'intégration régionale au sein de la CEEAC : Cet objectif consiste à dresser un état des lieux des obstacles qui entravent la coopération entre les onze États membres. Il s'agira d'identifier les facteurs clés, tels que les conflits armés notamment en République centrafricaine et dans les régions du Tchad, les disparités économiques entre pays

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riches en ressources (Gabon, Tchad) et ceux moins dotés (Burundi), ainsi que les faiblesses institutionnelles de la CEEAC, comme le manque de coordination ou de mise en oeuvre des politiques communes. Cette analyse permettra de comprendre les racines structurelles et historiques de ces défis.

Objectifs spécifique :

1. Examiner comment les théories de Fanon peuvent offrir des perspectives pour Surmonter ces défis : À partir des concepts de Fanon, notamment la décolonisation mentale et la critique des élites postcoloniales dans Les Damnés de la Terre, cet objectif vise à réinterpréter les problèmes identifiés. Par exemple, les divisions ethniques ou nationales, héritées du colonialisme, seront analysées comme des freins à une conscience régionale unifiée. Cette étape explorera comment la solidarité anticoloniale prônée par Fanon peut inspirer une approche nouvelle de l'intégration, au-delà des cadres purement économiques.

2. Dégager des perspectives basées sur les idées de Fanon pour renforcer L'intégration régionale : Enfin, le mémoire formulera des pistes concrètes, inspirées de Fanon, pour revitaliser la CEEAC. Cela pourrait inclure la promotion d'une identité régionale postcoloniale, la réforme des élites dirigeantes pour favoriser une gouvernance inclusive, ou encore des initiatives éducatives pour déconstruire les héritages coloniaux. Ces recommandations viseront à traduire la pensée fanonienne en actions pratiques adaptées au contexte actuel.

HYPOTHESES DE RECHERCHE

Les trois hypothèses qui orientent l'analyse de l'intégration régionale en Afrique centrale à travers les idées de Frantz Fanon :

Hypothèse générale

L'intégration régionale en Afrique centrale, à travers la CEEAC, reste fragile en raison des héritages coloniaux et des problématiques identitaires et politiques que Frantz Fanon avait déjà anticipées dans ses analyses sur la décolonisation et la construction nationale : Cette hypothèse générale met en avant l'idée que les blocages de la CEEAC ne sont pas seulement conjoncturels ou techniques, mais qu'ils trouvent leur origine dans des réalités

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profondes héritées de la colonisation. Fanon a montré que la domination coloniale a fragmenté les sociétés africaines en créant des divisions ethniques, territoriales et culturelles, divisions qui continuent d'entraver la solidarité et l'unité régionales. Ainsi, comprendre les défis de la CEEAC nécessite de relire Fanon comme un guide intellectuel pour dépasser ces héritages et construire une intégration plus solide.

Hypothèse spécifique

Les idées de Fanon sur la décolonisation et la reconstruction identitaire sont pertinentes pour comprendre la persistance des divisions (ethniques, linguistiques et territoriales) qui freinent l'intégration régionale au sein de la CEEAC : Cette hypothèse postule que les concepts fanoniens, notamment développés dans Les Damnés de la Terre, restent utiles pour analyser les fractures actuelles en Afrique centrale. Le colonialisme a laissé derrière lui des États fragmentés, où les rivalités ethniques ou linguistiques alimentent des tensions, comme au Cameroun (conflit anglophone/francophone). En soulignant l'importance d'une décolonisation radicale, impliquant la refonte des identités et la solidarité panafricaine, Fanon permet de comprendre pourquoi l'unité régionale est fragile et propose une piste pour surmonter ces obstacles.

Les difficultés actuelles de l'intégration régionale en Afrique centrale trouvent leur origine dans des problèmes de gouvernance et d'absence d'identité régionale forte, des dynamiques déjà décrites par Fanon dans sa critique des élites postcoloniales : Cette hypothèse relie directement la critique fanonienne des élites postcoloniales aux réalités contemporaines de la CEEAC. Fanon dénonçait les dirigeants africains qui, au lieu de servir leurs peuples, reproduisent les logiques de domination coloniale. En Afrique centrale, cela se manifeste par la persistance de régimes autoritaires (comme au Tchad ou en Guinée équatoriale), la corruption et le manque de volonté politique pour promouvoir une véritable coopération régionale. De plus, l'absence d'une identité régionale commune, éclipsée par les loyautés nationales ou ethniques, reflète les obstacles identitaires décrits par Fanon. Cela explique en grande partie pourquoi la CEEAC peine à devenir un moteur d'intégration.

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METHODE ET TECHNIQUE D'INVESTIGATION

Pour répondre à la question problématique et atteindre les objectifs de notre travail, une approche mixte entre quantitatif et qualitatif interdisciplinaire sera privilégiée, combinant des méthodes théoriques et empiriques. Cette méthodologie permettra d'explorer les liens entre les idées de Frantz Fanon et les défis de l'intégration régionale en Afrique centrale, tout en s'appuyant sur des données concrètes issues du contexte de la CEEAC. Quatre techniques d'investigation principales sont envisagées, chacune contribuant à une analyse rigoureuse et nuancée.

Dans un premier temps, l'analyse documentaire se concentrera sur les oeuvres majeures de Fanon, notamment Les Damnés de la Terre (1961) et Peau noire, masques blancs (1952), afin d'en dégager les concepts centraux tels que la décolonisation mentale, la critique des élites postcoloniales, la violence structurelle et la solidarité anticoloniale. Ces notions seront mises en relation avec les défis institutionnels et politiques rencontrés par la CEEAC. Une grille d'analyse thématique sera élaborée pour faciliter le croisement entre les thèses fanoniennes et les réalités régionales.

Ensuite, la revue de la littérature permettra d'élargir le cadre théorique à travers l'étude de sources secondaires : rapports officiels de la CEEAC (notamment le Rapport annuel 2023), travaux académiques comme ceux de Jean-François Bayart (L'État en Afrique, 1996) ou de Pierre Ngangue, ainsi que des analyses historiques sur le colonialisme français et belge. Cette étape visera à comprendre comment les logiques coloniales de division (« divide and rule ») se prolongent dans les relations interétatiques actuelles.

Par la suite, une étude de cas approfondira la réflexion à travers des exemples concrets tels que la crise centrafricaine, la guerre en RDC. Ces cas illustreront la persistance des fractures postcoloniales, les faiblesses institutionnelles et les enjeux de sécurité régionale (ex. Boko Haram). L'objectif sera d'évaluer la pertinence des propositions fanoniennes pour renforcer la solidarité et la gouvernance au sein de la région. De plus, des entretiens semi-directifs avec des experts en relations internationales et des acteurs de la CEEAC seront menés, si les conditions le permettent. Ces échanges permettront de confronter la théorie à la pratique, à travers des questions sur l'influence persistante des héritages coloniaux et la reproduction éventuelle des logiques de domination par les élites actuelles.

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Enfin, l'approche analytique reposera sur une triangulation des données théoriques, institutionnelles et empiriques afin d'assurer la fiabilité des résultats. Une comparaison entre les discours officiels de la CEEAC et les réalités observées sur le terrain permettra d'identifier les écarts et d'envisager des solutions inspirées de Fanon. Les résultats seront présentés sous forme de tableaux ou schémas illustrant les liens entre défis régionaux et réponses fanoniennes possibles.

Cette méthodologie vise à produire une étude rigoureuse, cohérente et innovante, mobilisant la pensée décoloniale de Frantz Fanon comme outil d'interprétation et de transformation des dynamiques d'intégration régionale en Afrique centrale.

INTERET DU SUJET

L'intérêt de ce sujet réside dans sa double portée théorique et pratique, à la croisée de la pensée décoloniale et des dynamiques contemporaines d'intégration régionale en Afrique centrale. En s'appuyant sur les analyses de Frantz Fanon, ce travail propose une relecture critique des défis auxquels fait face la Communauté économique des États de l'Afrique centrale (CEEAC), à travers les prismes de la décolonisation, de la construction nationale et de la gouvernance postcoloniale. L'étude ambitionne ainsi de combler un vide dans la recherche académique en reliant la pensée politique et philosophique fanonienne à la réalité institutionnelle africaine, souvent marquée par des tensions entre héritages coloniaux, intérêts nationaux et aspirations panafricaines.

D'un point de vue scientifique, ce mémoire se distingue par son approche interdisciplinaire, mêlant philosophie politique, géostratégie et relations internationales. Alors que la plupart des études sur la CEEAC se concentrent sur des analyses institutionnelles ou économiques, cette recherche propose une lecture innovante en intégrant les dimensions psychologiques, identitaires et historiques de la décolonisation. En mobilisant les concepts de Fanon tels que la violence structurelle, la critique des élites postcoloniales ou la solidarité anticoloniale, elle ouvre une réflexion sur les conditions d'une véritable autonomie régionale, fondée sur la conscience collective et la refondation des structures politiques africaines.

Sur le plan géostratégique, l'intégration en Afrique centrale constitue un enjeu majeur pour la stabilité du continent. Les conflits transfrontaliers, la gestion des ressources stratégiques (notamment pétrolières) et l'influence persistante des acteurs extérieurs traduisent une

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dépendance structurelle héritée de la colonisation. Or, les analyses de Fanon sur les rapports de domination et les mécanismes du néocolonialisme offrent une grille de lecture précieuse pour comprendre les rivalités internes et les failles de la coopération régionale. Ce sujet permet ainsi de questionner les rapports de pouvoir à l'intérieur de la CEEAC tout en soulignant les défis de souveraineté collective face aux intérêts géopolitiques mondiaux.

Sur le plan diplomatique, la recherche met en évidence la fragilité des négociations et des alliances régionales, souvent affaiblies par la méfiance entre États et les héritages historiques du découpage colonial. En s'inspirant de la pensée fanonienne, ce mémoire aspire à identifier des mécanismes de solidarité régionale et des pratiques diplomatiques renouvelées, capables de dépasser les logiques de méfiance et de rivalité. L'objectif est d'envisager une diplomatie africaine autonome, fondée sur la coopération, la confiance mutuelle et la conscience panafricaine.

L'intérêt de ce sujet se justifie aussi par son ancrage dans la formation en Géostratégie et Diplomatie, qui vise à comprendre les relations internationales, les rapports de force et les mécanismes de coopération entre États. Ce mémoire s'inscrit pleinement dans cette perspective en articulant une réflexion critique sur les structures de pouvoir régionales et les possibilités d'émancipation collective. Il propose ainsi une contribution originale à la fois académique et pratique, susceptible d'alimenter les politiques d'intégration de la CEEAC et, plus largement, la construction d'une Afrique centrale unie, souveraine et solidaire.

REVUE DE LITTERATURE

Afin de situer cette recherche dans son cadre scientifique et d'en préciser la portée théorique, il est essentiel d'examiner les principaux travaux portant sur l'intégration régionale en Afrique centrale et la pensée de Frantz Fanon. Cette revue de la littérature s'articule autour d'un double axe : d'une part, les analyses institutionnelles, politiques et géostratégiques relatives à la Communauté économique des États de l'Afrique centrale (CEEAC) ; et d'autre part, les réflexions décoloniales issues des oeuvres majeures de Fanon sur la libération, la construction nationale et la solidarité panafricaine. En complément, d'autres auteurs tels que Kako Nubukpo, Amzat Boukari-Yabara, Bertrand Badie, Kwame Nkrumah ou bien d'autres seront mobilisés afin d'enrichir la réflexion et de proposer une lecture plurielle des dynamiques postcoloniales. En croisant ces différentes perspectives, cette revue vise à mettre en lumière les

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apports, les limites et les zones d'ombre de la recherche existante, tout en démontrant la pertinence d'une approche fanonienne pour repenser les fondements et les perspectives de l'intégration régionale en Afrique centrale.

Comme l'évoque Felwin Sarr dans son ouvrage Afrotopia « Les intellectuelle africains ont abondamment écrit et penser les dynamiques sociopolitiques du continent, et cela depuis fort longtemps »21. Ces derniers ont écrit sur le dynamique pouvoir, la liberté, les mécanismes de coopération international, l'Etat de droit, des textes juridique et théologique ayant un caractère critique et réflexif. Ainsi nous devront estimer que les contours d'une intégration régionale doivent être saisi à travers le discours propre à l'Afrique.

L'étude de l'intégration régionale en Afrique centrale a suscité de nombreuses réflexions dans la littérature scientifique, institutionnelle et politique. Plusieurs auteurs, à l'instar de Frantz Fanon, Kwame Nkrumah ou encore Bertrand Badie, ont proposé des grilles d'analyse permettant de comprendre les dynamiques postcoloniales et les freins structurels à la coopération entre États africains. Dans Les Damnés de la Terre, Fanon met en évidence le poids du colonialisme dans la fragmentation du continent et l'aliénation des élites nationales, soulignant que la décolonisation n'est pas seulement politique mais aussi psychologique et structurelle.22 Cette perspective offre une lecture pertinente des difficultés d'union régionale au sein de la Communauté économique des États de l'Afrique centrale (CEEAC), où la logique des États-nations héritée de la colonisation demeure un obstacle majeur à la construction d'une identité régionale partagée.

Kwame Nkrumah, dans Le néocolonialisme : dernier stade de l'impérialisme, analyse la dépendance économique persistante des États africains envers les puissances étrangères. 23Cette dépendance structurelle, illustrée par la forte influence des multinationales et des bailleurs internationaux dans les politiques économiques des États membres de la CEEAC, explique en partie l'incapacité de la région à bâtir une intégration fondée sur l'autonomie stratégique. Ces idées rejoignent celles d'Ahmzat Boukary, dont l'ouvrage Africa Unite revisite la pensée panafricaniste en insistant sur la nécessité d'une unité fondée sur des valeurs culturelles et civilisationnelles africaines24. Boukary met en avant une conception militante du

21 Felwin Sarr,Afrotopia 2023. P.37

22 Frantz Fanon, Les Damnés de la Terre, Paris, La Découverte, 2002, p. 45.

23 Kwame Nkrumah, Le néocolonialisme : dernier stade de l'impérialisme, Présence Africaine, Paris, 1965, p. 78.

24 Ahmzat Boukary, Africa Unite, Éditions Afrocentric, Dakar, 2018, p. 112.

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panafricanisme, non pas comme simple idéal politique, mais comme une dynamique concrète de libération collective face à la domination économique et culturelle.

Comme nous l'avion mentionner dans l'introduction, cette importation institutionnelle expliquerait la faiblesse des institutions régionales comme la CEEAC, incapables d'imposer une légitimité endogène et de répondre efficacement aux défis sécuritaires et économiques.

Les travaux de Jean-François Bayart, notamment L'État en Afrique. La politique du ventre (1996), décrivent la manière dont les logiques clientélistes et néo patrimoniales minent la coopération régionale25, cette approche rejoint celle de Bertrand Badie dans L'État importé (1992),26. Ces analyses permettent de situer les difficultés de la CEEAC dans une continuité historique : la reproduction de structures étatiques importées et la fragilité des institutions démocratiques.

Les travaux de Maurice Kamto apportent également une perspective juridique à cette problématique : dans un article publié dans l'Annuaire français de droit international (1987), il critique le « classicisme institutionnel » de la CEEAC et sa précipitation dans la recherche d'acquis symboliques 27. Cette analyse met en lumière le décalage entre les ambitions affichées par les États et leur incapacité à opérationnaliser des politiques régionales cohérentes.

Les rapports institutionnels confirment ces constats. Le Rapport sur l'intégration régionale en Afrique de la Commission économique pour l'Afrique (CEA) révèle que l'Afrique centrale demeure la région là moins intégrée du continent, notamment en raison du manque d'infrastructures, de la faiblesse du commerce intra-régional et de la persistance des barrières non tarifaires.28 De même, un rapport conjoint de la Banque africaine de développement (BAD) et de la CEEAC (2021) pointe la multiplicité des appartenances institutionnelles des États

25 Jean-François Bayart, L'État en Afrique. La politique du ventre, Paris, Fayard, 1996, p. 212.

26 Bertrand Badie, L'État importé, Paris, Fayard, 1992, p. 98.

27 Maurice Kamto, « La CEEAC et les perspectives d'intégration en Afrique centrale », Annuaire français de droit international, vol. 33, 1987, p. 424.

28 Commission économique pour l'Afrique (CEA), Rapport sur l'intégration régionale en Afrique, Addis-Abeba, 2019. https://www.mfw4a.org/fr/publication/indice-dintegration-regionale-enafrique2019#:~:text=La%20deuxi%C3%A8me%20%C3%A9dition%20du%20Rapport%20de%20l'Indice,des %20%C3%A9conomies%20plus%20r%C3%A9silientes%20%C3%A0%20travers%20l'int%C3%A9gration.

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(CEEAC, CEMAC, CENSAD, etc.), qui engendre des chevauchements normatifs et une dilution des priorités régionales.29

Les études récentes de la COPAC (Coalition des Organisations de la Société Civile pour la Paix et la Prévention des Conflits en Afrique centrale) confirment la persistance de tensions structurelles dans la région. Son Rapport sécuritaire 2024-2025 et plan d'action 2025-2026 souligne que « la paix en Afrique centrale reste précaire, menacée par la prolifération des conflits transfrontaliers et par l'instrumentalisation politique des divisions communautaires ».30 Ces rapports offrent une base empirique précieuse pour relier les théories fanoniennes sur la violence structurelle à la réalité géopolitique actuelle.

Plusieurs chercheurs contemporains, tels que Pierre Ngangue et Francis Akindès, insistent sur la nécessité de revaloriser la coopération intra-africaine et de repenser les institutions régionales à travers une approche plus endogène 31. Cette orientation rejoint l'esprit de Fanon, qui appelait à un « humanisme nouveau » capable de libérer les peuples du double joug de la domination coloniale et de la dépendance économique. Dans cette perspective, la littérature sur la CEEAC et la pensée décoloniale convergent vers une même interrogation : comment refonder les bases de l'unité régionale sur une conscience historique, politique et identitaire commune ?

En définitive, la littérature existante converge vers un constat commun : l'intégration régionale en Afrique centrale ne peut se réduire à une simple coopération économique ou sécuritaire. Elle suppose une refondation intellectuelle et politique inspirée par des penseurs comme Fanon, Nkrumah et Boukary, mais aussi une réforme institutionnelle profonde comme le suggèrent Kamto et Badie. À travers cette diversité de contributions théoriques, juridiques et empiriques la présente recherche se situe à l'intersection de la pensée critique africaine et de l'analyse

29 Banque africaine de développement (BAD) & CEEAC, État de l'intégration régionale en Afrique centrale, Rapport 2021. https://www.afdb.org/fr/news-and-events/press-releases/afrique-centrale-la-banque-africaine-de-developpement-et-la-ceeac-evaluent-le-processus-dintegration-regionale-et-la-performance-du-portefeuille regional47986#:~:text=Il%20faudrait%20donc%20r%C3%A9duire%20les,accroissement%20de%2035%25%20 depuis%202018. Consulté le 23/01/2025 à 18h

30 COPAC, Rapport sécuritaire 2024-2025 et plan d'action 2025-2026 :
https://journalintegration.com/index.php/2025/08/21/paix-et-stabilite-en-afrique-centrale-la-copac-rend-son-rapport-securitaire-2024-2025-et-son-plan-daction-2025-2026/? Consulté le 23/01/2025 à 18h

31 Pierre Ngangue, « Gouvernance et intégration en Afrique centrale : défis et perspectives », Revue africaine de sciences politiques, vol. 12, n°2, 2022, p. 54 ; Francis Akindès, Penser la coopération africaine autrement, Dakar, Codesria, 2021, p. 73.

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géostratégique contemporaine. Elle ambitionne de combler un vide dans la littérature en articulant les enseignements de la décolonisation intellectuelle et politique aux défis actuels de la CEEAC, tout en s'appuyant sur des rapports institutionnels récents pour ancrer la réflexion dans la réalité du continent.

ANNONCE DU PLAN

Notre travail de recherche s'articulera autour de deux grandes parties visant à explorer les fondements, les défis et les perspectives de l'intégration régionale en Afrique centrale. La première partie, intitulée « Les fondements structurels, philosophiques et idéologiques de l'intégration en Afrique centrale », se concentre sur l'analyse historique et structurelle de la Communauté Économique des États de l'Afrique Centrale (CEEAC), ainsi que sur les bases théoriques et idéologiques qui pourraient soutenir une intégration véritablement africaine. Nous étudierons d'abord la genèse, l'évolution et les contraintes institutionnelles de la CEEAC, avant de nous pencher sur la pensée de Frantz Fanon et les idéaux panafricanistes en tant que moteur potentiel d'une intégration authentique. La deuxième partie, « Les perspectives stratégiques de l'intégration régionale en Afrique centrale », envisagera les leviers géostratégiques et les dynamiques nécessaires pour une transformation durable et souveraine de la région. Elle abordera les stratégies de renforcement institutionnel, la dimension géopolitique régionale, et enfin proposera une refondation panafricaniste et souveraine de la CEEAC à travers des réformes politiques, éducatives et diplomatiques.

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PREMIÈRE PARTIE : LES

FONDEMENTS STRUCTURELS,

 

PHILOSOPHIQUES ET

IDÉOLOGIQUES DE

L'INTÉGRATION EN AFRIQUE

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PREMIÈRE PARTIE : LES FONDEMENTS STRUCTURELS, PHILOSOPHIQUES ET IDÉOLOGIQUES DE L'INTÉGRATION EN AFRIQUE CENTRALE

L'intégration régionale en Afrique centrale ne saurait être comprise sans une analyse approfondie de ses fondements structurels, philosophiques et idéologiques. En effet, au-delà des mécanismes institutionnels et économiques mis en place, l'intégration africaine repose sur une vision de civilisation et un projet politique de libération collective. L'Afrique centrale, marquée par une histoire coloniale complexe et des héritages étatiques souvent importés, se trouve à la croisée des chemins entre une intégration institutionnelle inachevée et la quête d'une unité fondée sur les valeurs africaines de solidarité et d'autodétermination. Comprendre cette dynamique suppose donc d'examiner à la fois les limites structurelles de la Communauté Économique des États de l'Afrique Centrale (CEEAC) et les fondements idéologiques qui devraient inspirer un modèle d'intégration authentiquement africain, ancré dans la pensée des idéaux du panafricanisme. Ainsi, cette première partie s'articule autour de deux grands chapitres.

Le premier chapitre met en lumière les bases institutionnelles et structurelles de la CEEAC, en retraçant son évolution historique, ses missions et ses politiques, tout en mettant en exergue les défis persistants qui freinent son efficacité régionale. Le second chapitre, quant à lui, explore les fondements philosophiques et idéologiques de l'intégration africaine à travers la pensée fanonienne et le panafricanisme, en montrant comment ces courants de pensée offrent une alternative intellectuelle et politique capable de refonder l'unité africaine sur des valeurs de souveraineté, de dignité et de solidarité.

CHAPITRE 1 : L'INTEGRATION REGIONALE EN AFRIQUE CENTRALE ET LES LIMITES STRUCTURELLES DE LA CEEAC

L'intégration régionale en Afrique centrale s'inscrit dans un contexte historique et institutionnel complexe, marqué par la volonté des États de surmonter les fragmentations héritées de la colonisation et de construire un espace économique et politique cohérent. La Communauté Économique des États de l'Afrique Centrale (CEEAC), créée en 1983, représente le principal

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cadre de cette ambition régionale. Elle vise à promouvoir la coopération économique, politique et sécuritaire entre les pays membres afin de renforcer leur développement collectif. Cependant, malgré des objectifs ambitieux et une architecture institutionnelle relativement complète, la CEEAC peine à atteindre une véritable efficacité intégratrice. Ses limites résident aussi bien dans la diversité structurelle de ses États membres que dans les contraintes économiques, politiques et géopolitiques qui freinent la réalisation d'une union solide et autonome. L'étude de cette dynamique permet ainsi de comprendre les tensions entre l'idéal d'unité africaine et la réalité des mécanismes régionaux encore dépendants des logiques extérieures et des intérêts nationaux divergents. Ce premier chapitre s'organise autour de deux grandes sections.

La première section retrace la genèse et l'évolution de la CEEAC, en présentant les origines de la coopération régionale en Afrique centrale, l'historique et les structures de l'organisation, ainsi que les principales politiques d'intégration économique, politique et sécuritaire mises en oeuvre depuis sa création. La deuxième section, quant à elle, s'intéresse aux défis et contraintes auxquels la CEEAC est confrontée, en analysant notamment l'hétérogénéité politique des États membres, la dépendance économique vis-à-vis de l'extérieur et les faiblesses de la gouvernance régionale, autant de facteurs qui entravent la consolidation d'une intégration africaine efficace et souveraine.

Section 1 : Genèse et évolution de la CEEAC

La question de la gouvernance constitue un enjeu central dans le processus d'intégration régionale en Afrique. Dans l'un de ses rapports, la Commission des Nations Unies pour l'Afrique soulignait avec justesse que « la mauvaise gouvernance, lorsqu'elle est mal exercée ou mal assumée, constitue un facteur de risque de guerres civiles et de crises, alors qu'une gouvernance démocratique favorise la consolidation durable de la paix et de la stabilité. (...) Les crises ont le pouvoir d'anéantir en un laps de temps les acquis de plusieurs années de coopération ou de développement ».32 Ces propos mettent en lumière la place déterminante que

32 Commission économique des Nations Unies pour l'Afrique (bureau sous régional des Nations Unies pour l'Afrique centrale), Rapport sur les Economies en Afrique Centrale :La réhabilitation des pays en post-conflit,2009 https://archive.uneca.org/sites/default/files/PublicationFiles/economies_afrique_centrale_2009.pdf#:~:text=*%2 0LES%20%C3%89CONOMIES.%20*%20DE%20L'AFRIQUE%20CENTRALE.%20*%202009. Consulté le 12/02/2025 a 15h34

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les organisations internationales accordent à la gouvernance dans la construction d'espaces régionaux viables et durables. En Afrique centrale, cette relation entre gouvernance, stabilité et développement apparaît avec une acuité particulière. L'instabilité politique et institutionnelle, nourrie par des crises récurrentes, freine la mise en oeuvre d'une intégration régionale solide et cohérente. Consciente de ces défis, la Communauté Économique des États de l'Afrique Centrale (CEEAC) a vu le jour dans la perspective de renforcer la coopération entre les pays de la sous-région, afin de consolider la paix, stimuler le développement économique et promouvoir une gouvernance collective plus efficace.

La présente section revient ainsi sur la genèse et l'évolution de la CEEAC, en retraçant les origines de la coopération régionale en Afrique centrale, l'historique de l'organisation, ainsi que ses missions, structures et principales politiques d'intégration mises en oeuvre depuis sa création en 1983.

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