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Frantz Fanon et l'intégration régionale en Afrique Centrale: défis et perspectives de la CEEAC


par Vinny-Toussaint Dark Nkouma Emane
ISM Dakar - Master sciences politiques et relations internationales: option diplomatie et geostrategie 2024
  

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Paragraphe 1 : Origines de la coopération régionale en Afrique centrale

Au lendemain des indépendances, l'Afrique se caractérisait par la coexistence de plus de quarante États souverains, présentant des disparités profondes en matière de population, de superficie et de ressources économiques. Dans ce contexte de fragmentation politique et économique, une forte aspiration à l'unité africaine s'est progressivement affirmée parmi les dirigeants du continent. Cette volonté d'unité s'est d'abord traduite par la formation de regroupements politiques à vocation continentale, inspirés par des affinités idéologiques distinctes, tels que le groupe de Casablanca et le groupe de Monrovia33.

Le rapprochement de ces deux courants a conduit, en 1963, à la signature de la Charte d'Addis-Abeba, acte fondateur de l'Organisation de l'Unité Africaine (OUA)34. Cet événement marquait un tournant historique en semblant ouvrir la voie à la réalisation du rêve panafricain d'unité

33 Le groupe de Casablanca est issu de la conférence qui s'est tenue en cette ville le 7 janvier 1 961 et concrétisée par la signature de la charte de Casablanca au Caire le 5 mai 1961 par cinq Etats, le Maroc, le Mali, la Guinée, le Ghana et la République arabe unie, charte proclamant une politique de non-alignement. Le groupe de Monrovia est issu de la conférence tenue en cette ville le 12 mai 1961 et unissait les pays africains désireux de conserver des rapports avec l'Occident.

34 Makinda, Samuel M. & Okumu, F. Wafula (2007). L'Union africaine : Défis de la mondialisation, de la sécurité et de la gouvernance

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politique. Cependant, l'expérience a rapidement montré les difficultés majeures auxquelles se heurtait la création d'un véritable ensemble politique africain unifié. Les divergences idéologiques, les intérêts nationaux et la fragilité institutionnelle des jeunes États indépendants ont limité la portée de cette ambition initiale.

Face à ces contraintes, les États africains ont progressivement privilégié des formes de rapprochement plus restreintes, axées principalement sur la coopération économique régionale. Celle-ci visait à favoriser l'intégration des économies nationales au sein d'espaces géographiques cohérents, afin de mutualiser les ressources, harmoniser les politiques de développement et réduire les effets du sous-développement. L'objectif était de constituer, à terme, de véritables marchés communs régionaux, conçus comme étapes préparatoires vers l'unité africaine globale.

C'est dans cette logique qu'ont vu le jour plusieurs organisations interétatiques régionales, dotées de traités instituant des cadres d'action communs sur la base de la juxtaposition des territoires nationaux. Ce modèle d'intégration territoriale, bien qu'ambitieux, s'est toutefois heurté à de nombreuses difficultés : inadéquation des moyens financiers et institutionnels, manque de coordination entre les politiques nationales, et déséquilibres économiques persistants entre États membres. Ces limites structurelles ont souvent conduit à des tensions internes et à des crises institutionnelles, révélant que les obstacles rencontrés au sein des organisations régionales n'étaient, en réalité, que la traduction politico-institutionnelle de problèmes économiques non résolus.35

A- Cadres institutionnels de l'intégration économique

Pour concrétiser le projet d'intégration économique progressive, les États africains ont adopté deux grands modèles institutionnels inspirés d'expériences réussies observées ailleurs dans le monde. Le premier est le modèle sectoriel, représenté par l'Union douanière, dont l'objectif principal est d'unifier les tarifs douaniers appliqués vis-à-vis des pays tiers. Cette formule, en harmonisant les droits de douane et en facilitant les échanges intra-régionaux, constitue un instrument efficace de rapprochement économique entre États.

35 Intégration territoriale et conflits institutionnels en Afrique Laï Kamara Revue Tiers Monde Année 1970 44 pp. 701-732 : https://www.persee.fr/doc/tiers 0040-7356 1970 num 11 44 1728 . Consulté le 12/03/2025 a 16h32

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Le second est le modèle global, incarné par le marché commun, qui vise la suppression graduelle des restrictions aux mouvements des biens, des services, des capitaux et des personnes au sein d'un même espace régional.

C'est dans cette perspective qu'a été instituée, le 8 décembre 1964 à Brazzaville, l'Union Douanière et Économique de l'Afrique Centrale (UDEAC), par un traité signé entre le Gabon, le Congo (Brazzaville), la République Centrafricaine, le Tchad et la République Fédérale du Cameroun. L'UDEAC succédait à l'ancienne Union Douanière Équatoriale, créée en 1961 et regroupant initialement les quatre premiers États.36 Ces pays partageaient déjà, depuis la période coloniale, une certaine forme d'intégration économique dans le cadre de l'Afrique Équatoriale Française (AEF), notamment à travers une administration douanière commune et la gestion conjointe de certains services publics.

Cependant, la répartition inégale des recettes au sein de la Fédération souvent au profit des colonies les plus défavorisées et dépourvues de façade maritime a engendré des tensions internes qui ont conduit à son éclatement au moment des indépendances. Conscients néanmoins de la faiblesse de leurs économies nationales et de la nécessité de maintenir une coopération régionale, les États concernés ont choisi de renouveler ce cadre sous la forme d'une Union douanière rénovée, intégrant progressivement le Cameroun et donnant naissance à l'UDEAC. Plus qu'une simple union douanière, l'UDEAC visait à créer un groupement économique sous-régional destiné à servir de base à un futur marché commun africain. L'Union, dotée de la personnalité juridique (article 23), reposait sur une structure institutionnelle articulée autour de trois organes principaux :

Le Conseil des Chefs d'État, organe décisionnel suprême statuant à l'unanimité (articles 3 et 10), ce qui limitait la dimension supranationale de l'organisation ;

Le Comité de direction, composé de deux représentants par État membre le ministre des Finances et un ministre chargé du développement chargé de la coordination des politiques économiques (article 11) ;

Le Secrétariat général, organe administratif permanent assurant la continuité des travaux de l'Union.

36 Intégration territoriale et conflits institutionnels en Afrique Laï Kamara Revue Tiers Monde Année 1970 44 pp. 701-732 : https://www.persee.fr/doc/tiers 0040-7356 1970 num 11 44 1728 . Consulté le 12/03/2025 a 16h32

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L'UDEAC constituait un territoire douanier unique, à l'intérieur duquel la libre circulation des personnes, des biens, des services et des capitaux était garantie (article 27). Tous les droits d'entrée étaient abolis entre les États membres, à l'exception de certaines productions industrielles soumises à une taxe unique redistribuée entre les États producteurs et consommateurs (articles 59 et 61). Un tarif extérieur commun était également adopté pour les échanges avec le reste du monde, accompagné d'une taxe complémentaire à l'importation dont les taux pouvaient varier selon les pays.

Enfin, la solidarité économique et financière entre les États membres se traduisait par divers mécanismes d'harmonisation et de compensation. Ces mesures concernaient notamment les fiscalités intérieures (article 42), la planification du développement (article 48), les politiques de transport et la coordination industrielle (Titre III). L'ensemble visait à réduire les déséquilibres entre les économies nationales et à poser les bases d'une intégration économique plus cohérente et durable dans la sous-région.37

B- De la coopération économique à l'intégration régionale en Afrique centrale

L'histoire de la coopération régionale en Afrique centrale s'inscrit dans la continuité des efforts africains en faveur de l'unité et du développement collectif. Dès les indépendances, les dirigeants du continent ont pris conscience de la nécessité d'unir leurs économies pour mieux surmonter les fragilités héritées de la colonisation. L'adoption de la Charte d'Addis-Abeba le 25 mai 1963, qui donna naissance à l'Organisation de l'Unité Africaine (OUA), symbolisa cette volonté d'unité continentale, en jetant les bases institutionnelles d'une coopération fondée sur la solidarité et l'intégration progressive des États africains38.

Dans cette dynamique, l'Afrique centrale a été parmi les premières régions du continent à tenter une intégration économique structurée. La création, en 1964 à Brazzaville, de l'Union Douanière et Économique de l'Afrique Centrale (UDEAC), marqua une étape essentielle dans

37 https://cemac-osidimbea.jimdofree.com/udeac/ Consulté le 15/03/2025 à 10H54

38 Organisation de l'Unité Africaine, Charte d'Addis-Abeba, 25 mai 1963. https://www.peaceau.org/uploads/charte-de-l-oua-fr.pdf Consulté le 15/03/2025 a 20h

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cette trajectoire39. Elle constitua le premier cadre institutionnel d'intégration régionale en Afrique centrale, et surtout, le socle fondateur de la CEMAC.

En effet, la Communauté Économique et Monétaire de l'Afrique Centrale (CEMAC), instituée par le Traité de N'Djamena du 16 mars 1994, se présenta comme la continuité modernisée de l'UDEAC40. Regroupant les mêmes États membres, auxquels s'ajouta la Guinée équatoriale, elle visait à renforcer les acquis économiques tout en dotant la région d'institutions plus cohérentes et adaptées aux exigences de la mondialisation. La CEMAC repose sur deux piliers : l'Union Économique de l'Afrique Centrale (UEAC) et l'Union Monétaire de l'Afrique Centrale (UMAC), cette dernière placée sous la supervision de la BEAC.

Toutefois, comme le souligne Bertrand Badie, cette évolution s'est souvent opérée dans un cadre institutionnel largement inspiré des modèles européens, traduisant une certaine dépendance structurelle des États africains vis-à-vis de paradigmes extérieurs41. Ce constat met en lumière la difficulté persistante de concevoir une intégration fondée sur les réalités endogènes du continent, où les logiques économiques et politiques locales demeurent fragmentées.

C'est dans ce contexte qu'émergea la Communauté Économique des États de l'Afrique Centrale (CEEAC), créée le 18 octobre 1983 à Libreville et opérationnelle à partir de 198542. Conçue comme une organisation régionale à vocation plus large, elle devait englober aussi bien les États membres de la CEMAC que d'autres pays d'Afrique centrale (Angola, RDC, Rwanda, Burundi, São Tomé-et-Príncipe). Son objectif principal était de renforcer la coopération économique et politique à l'échelle de la sous-région, conformément à la Charte de Lagos de 1980, qui prônait la création de communautés régionales comme fondement de la future Communauté Économique Africaine.43

39 Traité instituant l'Union Douanière et Économique de l'Afrique Centrale, Brazzaville, 8 décembre 1964. https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/PDF/?uri=URISERV:1965_0048_SEC_1965_1464_package . Consulté le 15/03/2025 à 23h

40 Traité instituant la Communauté Économique et Monétaire de l'Afrique Centrale, N'Djamena, 16 mars 1994. https://www.beac.int/wp-content/uploads/2016/11/TrCemac-rev.pdf . Consulté le 15/03/2025 a 23h

41 Badie, Bertrand, L'État importé, Paris, Fayard, 1992, p. 221.

42 Traité instituant la Communauté Économique des États de l'Afrique Centrale, Libreville, 18 octobre 1983. https://faolex.fao.org/docs/pdf/mul-210749.pdf . Consulté le 21/03/2025 à 12h

43 Organisation de l'Unité Africaine, Charte de Lagos, 1980. https://au.int/sites/default/files/treaties/37636-treaty-TREATY ESTABLISHING THE African Economic Community French.pdf Consulté le 21/03/2025 à 12h

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Ainsi, l'intégration régionale en Afrique centrale est le fruit d'un long processus, débutant avec les premiers accords douaniers des années 1960 et évoluant vers des structures économiques et politiques plus ambitieuses dans les décennies suivantes. Si les organisations telles que l'UDEAC, la CEMAC et la CEEAC traduisent une continuité institutionnelle, elles témoignent également des limites structurelles et des tensions politiques qui accompagnent la quête d'unité dans un espace historiquement morcelé.

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