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Frantz Fanon et l'intégration régionale en Afrique Centrale: défis et perspectives de la CEEAC


par Vinny-Toussaint Dark Nkouma Emane
ISM Dakar - Master sciences politiques et relations internationales: option diplomatie et geostrategie 2024
  

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A- Portée politique et sociale de la décolonisation identitaire

La décolonisation identitaire est un processus central dans la construction d'une unité régionale décomplexée en Afrique centrale. Cette dynamique dépasse les simples indépendances politiques obtenues dans la seconde moitié du 20e siècle pour s'inscrire dans une mutation profonde des identités collectives et des rapports sociaux. Felwine Sarr, dans son ouvrage Afrotopia, insiste sur le fait que la décolonisation doit avant tout libérer les esprits et repenser le rapport au monde à travers une affirmation renouvelée des identités africaines425. Il souligne que cette démarche fondatrice constitue un levier essentiel pour la création d'un espace

425 Felwine Sarr, Afrotopia, Philippe Rey, 2016. https://www.philomag.com/articles/felwine-sarr-heinz-wismann-le-pluriel-et-luniversel

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politique et social commun, fondé sur la reconnaissance des diversités tout en posant les bases d'une souveraineté collective.

Politiquement, la décolonisation identitaire remet en question le modèle d'État-nation hérité du colonialisme, qui a tranché les territoires sans considération pour les identités ethniques et culturelles locales. Frédéric Mambenga-Ylagou montre que cette coupure historique a fragmenté les peuples et miné la cohésion politique en Afrique centrale426. La CEEAC, dans ce contexte, se positionne comme un cadre d'intégration régionale où la prise en compte de cette diversité s'avère cruciale pour favoriser un dialogue politique transparent et inclusif427. Ainsi, la décolonisation à la fois politique et identitaire doit encourager la construction d'une souveraineté partagée, conciliant les réalités locales et régionales.

Sur le plan social, la valorisation des cultures ancestrales, longtemps marginalisées dans les systèmes éducatifs, participe à la décolonisation identitaire428. Cette valorisation s'appuie notamment sur la promotion des langues nationales et des savoirs endogènes qui renforcent le sentiment d'appartenance collective et une redéfinition du « vivre-ensemble »429. L'éducation occupe ainsi une place centrale dans cette dynamique, via la refonte des programmes scolaires qui intègrent les références culturelles et historiques propres à la région. La mémoire collective joue également un rôle clé dans cette décolonisation. Le travail de reconnaissance des violences passées, la commémoration des résistances et la restitution des biens culturels alimentent un sentiment d'identification régional renforcé. Les pratiques culturelles, telles que les arts, la musique et les festivals, deviennent autant d'espaces de reconquête identitaire et de partage oeuvrant à l'unité sociale en Afrique centrale.

Cependant, les facteurs contemporains freinent encore le processus. La persistance des conflits ethniques et la faiblesse des institutions politiques renforcent la méfiance intercommunautaire. La CEEAC doit composer avec ces tensions tout en travaillant à un cadre institutionnel flexible,

426 Frédéric Mambenga-Ylagou, Représentations et identité culturelle en Afrique centrale, GERFLINT, 2017. https://gerflint.fr/

427 Felwine Sarr, « Sénégal : L'Afrique n'est toujours pas décolonisée », Jeune Afrique, 2016. https://www.jeuneafrique.com/mag/307679

428 UNESCO, Rapport sur éducation et patrimoine en Afrique, 2023.
https://unesdoc.unesco.org/ark:/48223/pf0000372345

429 Magatte Diouf, La société civile africaine et la décolonisation, Journal of African Affairs, 2022.

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qui reconnaisse la multiplicité des identités comme une force potentielle. Le défi réside dans la création d'un espace politique dans lequel se conjuguent diversité culturelle et volonté d'unité.

À cette complexité s'ajoute la problématique des influences néocoloniales, économiques et culturelles, qui limitent la pleine autonomie des États et des sociétés d'Afrique centrale. La souveraineté réelle ne peut s'établir que par la maîtrise par les peuples eux-mêmes de leurs ressources, de leurs savoirs et de leurs institutions. La décolonisation identitaire devient alors un combat politique pour défendre ces prérogatives.

La jeunesse, souvent désignée comme moteur du changement en Afrique, occupe une place centrale dans ce processus. Elle incarne une force de renouvellement dans l'appropriation des identités, mêlant traditions et modernités, contestant les élites anciennes et proposant une gouvernance plus démocratique et inclusive. Les mouvements culturels et associatifs dans la région traduisent cette aspiration à un collectif régional différent, plus humain et solidaire.

L'intégration régionale menée par la CEEAC offre un cadre institutionnel à ce renouveau identitaire, mais elle doit nécessairement s'adapter à ces réalités sociales. La réforme des organes décisionnels intègre désormais davantage la diversité des langues et cultures afin d'assurer une représentativité plus large et légitime. Par ailleurs, la décolonisation identitaire se traduit aussi par une conscience accrue des équilibres environnementaux et de la gestion durable des ressources. Le retour aux modes traditionnels de gestion des forêts et des territoires communautaires offre un socle pour une région durable soucieuse de son avenir collectif.

Néanmoins, la coexistence de récits historiques divergents, ainsi que les compétences limitées des États pour gérer ces questions, posent encore des défis majeurs à la décolonisation sociale. Le chantier reste ouvert, demandant une volonté politique renforcée et un engagement citoyen plus vaste. Cette décolonisation identitaire se manifeste également par la construction d'une citoyenneté régionale fondée sur le respect mutuel, la reconnaissance de la pluralité et la coopération. Cette citoyenneté nourrit l'idée d'un espace politique où les différences sont une richesse et non une faiblesse.

Enfin, ce processus remet en question les modèles occidentaux de gouvernance et affirme l'importance des savoirs et pratiques africains pour répondre aux enjeux spécifiques de la région. La reconquête identitaire passe par la pensée critique et la revalorisation des expériences endogènes. La portée politique et sociale de la décolonisation identitaire en Afrique centrale est un levier fondamental pour la construction d'une unité régionale décomplexée. Elle pose les bases d'une souveraineté régionale renouvelée, garante de la stabilité, de la démocratie et de la

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paix. La CEEAC, en intégrant ces dimensions, joue un rôle essentiel dans ce processus, mais le chemin reste semé d'embûches qui exigent une volonté collective renouvelée.

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