![]() |
Frantz Fanon et l'intégration régionale en Afrique Centrale: défis et perspectives de la CEEACpar Vinny-Toussaint Dark Nkouma Emane ISM Dakar - Master sciences politiques et relations internationales: option diplomatie et geostrategie 2024 |
Section 2 : Perspectives stratégiques et diplomatiquesCette section se propose d'analyser d'abord les enjeux liés aux réformes institutionnelles et au rôle crucial du leadership dans la CEEAC. Nous examinerons les problèmes actuels qui affectent les institutions régionales ainsi que les solutions envisageables pour une gouvernance plus intégrée et dynamique. Nous mettrons également en lumière l'importance d'un leadership transformationnel, capable d'assurer la cohérence et l'élan nécessaires à la progression du processus d'intégration. Ensuite, la réflexion portera sur l'éducation politique comme facteur d'unification des sociétés de la région, en lien avec la construction d'une conscience collective. Nous aborderons enfin le rôle de la diplomatie panafricaine, qui constitue un vecteur stratégique de solidarité et de coopération renforcée, en phase avec les idéaux panafricains qui sous-tendent toute démarche d'intégration en Afrique. Paragraphe 1 : Réformes institutionnelles et leadership transformationnel Ce paragraphe analysera d'abord les principaux problèmes rencontrés par les institutions de la CEEAC ainsi que les solutions envisageables pour renforcer leur fonctionnement et leur 150 légitimité. Nous étudierons ensuite l'importance d'un leadership vigoureux, doté d'une vision claire et d'une capacité d'action décisive, afin de mener le processus d'intégration à son terme. Ce double regard, institutionnel et leadership, permet de comprendre les conditions indispensables pour faire face aux défis actuels et initier un réel renouveau politique au sein de la région. A- Problèmes et solutions dans les institutions de la CEEAC et des Etats Membres Les institutions en Afrique centrale rencontrent des défis structurels profonds qui freinent la construction d'une intégration régionale effective. Cette région est marquée par une faible institutionnalisation des États, affectant directement la capacité des organisations régionales à fonctionner de manière efficiente. Le constat est partagé par de nombreux experts : les États de la région peinent à remplir leurs missions régaliennes, notamment la maîtrise des frontières, le maintien de l'ordre et la sécurité, en raison des conflits politiques récurrents et de l'instabilité chronique dans plusieurs pays434. Ces difficultés s'amplifient en raison de problématiques socio-économiques persistantes, d'inégalités sociales, de clivages ethniques et d'un déficit d'identité régionale, fragilisant ainsi les bases mêmes de l'intégration435. Les institutions régionales héritent de ces vulnérabilités, avec des structures souvent peu adaptées aux enjeux contemporains et un pouvoir limité face aux réalités nationales tumultueuses436. Un problème majeur réside dans le financement des institutions et la mobilisation des ressources. La faible contribution des États membres dans les budgets régionaux affaiblit la capacité de ces organisations à mener leurs missions. En effet, des rapports récents démontrent que le budget de fonctionnement de plusieurs institutions régionales, notamment celles chargées de la paix et du développement, est souvent en deçà des besoins opérationnels437. Cette situation se traduit par des difficultés à lancer ou achever des projets structurants et à déployer 434 Popups.uliege.be, « Cas de la CEMAC et de la CEEAC », Université de Liège, 2023. https://popups.uliege.be/2593-9483/index.php?id=316&lang=nl 435 Ibid. 436 https://africacenter.org/fr/spotlight/difficultes-reformer-union-africaine/ 437 Ecomatin.net, « Faible contribution des États à la CEEAC », 2025. https://ecomatin.net/confrontee-a-une-faible-contribution-des-etats-la-ceeac-resserre-son-budget-2025 151 efficacement des forces régionales face aux crises humanitaires et sécuritaires438. Cette sous-finance est aggravée par la prolifération des instances parfois redondantes et mal coordonnées, notamment la coexistence de la CEEAC et de la CEMAC, provoquant des chevauchements de compétences et une dilution des efforts. La longévité au pouvoir de certains chefs d'État dans la région est aussi une dimension politique qui affecte les institutions. Des présidents en fonction depuis plusieurs décennies, tels que Paul Biya au Cameroun, en poste depuis 1982 et réélu pour un huitième mandat en 2025439, ou encore Faustin-Archange Touadéra en République centrafricaine, sont emblématiques de ce phénomène440. Ces mandats prolongés, souvent permises par des révisions constitutionnelles qui contournent les limites démocratiques, freinent le renouvellement politique et peuvent entretenir des pratiques institutionnelles rigides et peu propices à l'innovation441. Cette situation a des répercussions directes sur la gouvernance régionale, ralentissant la mise en oeuvre des réformes indispensables, comme l'a souligné le Président Félix Tshisekedi lors d'un récent sommet où il a insisté sur la nécessité d'un « leadership renouvelé capable d'impulser un changement profond »442. Pour répondre à ces défis, plusieurs propositions de réformes institutionnelles ont été avancées. Elles insistent sur la modernisation des organes régionaux, l'harmonisation des compétences entre institutions, et surtout sur une meilleure mobilisation des ressources financières à travers des contributions plus régulières et l'appui de partenaires internationaux443. La transformation de certaines structures centralisées en commissions plus opérationnelles permettrait d'accroître 438 Africa24tv.com, « Crises humanitaires en Afrique centrale », 2025. https://africa24tv.com/afrique-crises-et-catastrophes-naturelles-a-lorigine-des-besoins-humanitaires-dans-la-ceeac 439 Le Brief.ma, « Paul Biya réélu au Cameroun », 2025. https://www.lebrief.ma/afrique/paul-biya-reelu-a-92-ans-pour-un-huitieme-mandat-au-cameroun-100128013/ 440 Africanews.com, « Touadéra candidat pour un troisième mandat », 2025. https://fr.africanews.com/2025/10/03/election-presidentielle-en-centrafrique-le-president-touadera-depose-sa-candidature// 441 Africacenter.org, « Contournement des limites de mandats en Afrique », 2020. https://africacenter.org/wp-content/uploads/2024/11/En-Afrique-le-contournement-des-limites-de-mandats-et-les-putschs.pdf 442 Discours présidentiel, sommet régional CEEAC, Malabo. 443 Plan stratégique indicatif à moyen terme, CEEAC, 2021-2025. https://ceeac-eccas.org/document/plan-strategique-indicatif-a-moyen-terme-2021-2025-de-la-communaute-economique-des-etats-de-lafrique-centrale-ceeac/ 152 la réactivité et la coordination des politiques régionales444. De même, la rationalisation des institutions régionales, notamment via une meilleure articulation entre la CEEAC et la CEMAC, vise à réduire les chevauchements et optimiser les moyens445. Le renforcement des capacités humaines, notamment par la formation ciblée et le maintien des cadres qualifiés, constitue un facteur clé pour relever les défis administratifs et techniques présents446. Un changement qualitatif du leadership politique au niveau régional est indispensable pour dynamiser les réformes. Les experts préconisent un leadership transformationnel capable d'asseoir une vision collective et solidaire, dépassant les intérêts étatiques immédiats pour porter une dynamique d'intégration plus efficace447. Le développement du Conseil de paix et de sécurité régional, ainsi que la coopération avec les partenaires internationaux dans la gestion des crises, sont des exemples concrets de ces stratégies448. La réussite de ces réformes repose aussi sur la capacité à garantir la transparence, à encourager la responsabilisation des acteurs et à renforcer la légitimité des institutions auprès des populations locales449. Ces mesures contribueront à inscrire la région vers une stabilité durable, à condition d'être soutenues par un engagement politique sincère et une mobilisation accrue des ressources. B- L'importance d'un leadership fort pour le changementUn leadership fort est une condition sine qua non pour engendrer le changement profond et durable dont l'Afrique centrale a besoin. Dans une région marquée par de nombreuses crises sécuritaires, sociales et économiques, l'efficacité des institutions dépend largement de la qualité 444 Communiqué final XXIV CCEG CEEAC, 2024. https://ceeac-eccas.org/2024/03/12/communique-final-xxiveme-cceg-de-la-ceeac/ 445 Rapport de rationalisation des CER, Union Africaine,
2022. 446 Site officiel CEEAC, formation et développement des capacités. https://ceeac-eccas.org/2025/02/28/renforcement-des-capacites-des-fonctionnaires-et-agents-de-la-ceeac/ 447 Déclaration du sommet exceptionnel, Malabo, 2025. https://ceeac-eccas.org/2025/02/07/vieme-session-extraordinaire-de-la-conference-des-chefs-detat-et-de-gouvernement-de-la-ceeac/ 448 Union Africaine, Conseil de paix et sécurité, 2023. https://www.peaceau.org/fr/article/187 449 Banque mondiale, rapport CPIA Afrique, 2025. https://www.banquemondiale.org/fr/news/press-release/2025/07/09/building-trust-through-effective-service-delivery-in-africa 153 du leadership politique et administratif. Frantz Fanon, dans son ouvrage majeur Les Damnés de la Terre, souligne que la spontanéité des masses populaires, bien que source de grandeur potentielle, est aussi susceptible de faiblesses graves sans un leadership conscient, organisé et visionnaire capable de canaliser cet élan. Cette idée révèle que sans cadre dirigeant lucide et engagé, les mouvements sociaux peuvent se dissiper ou être détournés, privant ainsi la population de la transformation réelle qu'elle espère. Cet enseignement de Fanon est fondamental pour comprendre les enjeux du leadership en Afrique centrale où les élites doivent porter une vision claire tout en étant proches des aspirations populaires450. Par ailleurs, le concept d' "appréhension de soi" développé par Wole Soyinka vient enrichir cette réflexion. Pour Soyinka, un leadership fort s'appuie sur une conscience profonde de son rôle historique et une capacité à se confronter à ses faiblesses et contradictions dans un processus d'amélioration constante451. En Afrique centrale, où le passé colonial et postcolonial a laissé des traces profondes sur les systèmes politiques, l'aptitude des dirigeants à s'autoévaluer et à se renouveler est un facteur clé pour dépasser les blocages institutionnels. Cette introspection est nécessaire pour éviter les pièges de l'autoritarisme et pour promouvoir un leadership qui valorise la participation, l'inclusion et la justice sociale. Le constat est cependant alarmant quant à la longévité au pouvoir de certains chefs d'État dans la région, souvent au détriment des processus démocratiques et de la régénération du leadership. Paul Biya, président du Cameroun depuis plus de 40 ans et réélu en 2025 pour un huitième mandat, incarne cette résistance au changement institutionnel452. De même, Faustin-Archange Touadéra en République centrafricaine a récemment obtenu un troisième mandat contesté après la suppression des limites constitutionnelles aux mandats présidentiels453. Cette permanence prolongée freine l'émergence d'une nouvelle classe dirigeante capable de porter l'innovation politique, économique et sociale et contribue à l'enracinement de formes de gouvernance qui peuvent nourrir la corruption, la division et la faible efficacité administrative. Dans cette optique, Fanon avertit contre le risque que « l'élite dirigeante, au lieu de libérer, reproduise les structures d'oppression » si elle n'évolue pas en conscience et en responsabilité454. 450 Frantz Fanon, Les Damnés de la Terre, chapitre « Grandeur et faiblesses de la spontanéité », 1961. 451 Etinne Galle « La vision du monde yoruba dans la pensée critique de Wole Soyinka, l'Afrique littéraire, n86, 1990, p. 84. Cite par Bernard Mouralis, L'Europe, L'Afrique et la folie, Présence africaine, 1993. 452 Le Brief, « Paul Biya réélu pour un huitième mandat », octobre 2025. 453 Africanews, « Touadéra candidat pour un troisième mandat », juillet 2025. 454 Fanon, op. cit. 154 En leadership fort en Afrique centrale ne peut être uniquement une question de durée au pouvoir ou de concentration du pouvoir exécutif. Il s'agit surtout d'un leadership éclairé, capable de conjuguer conscience historique, introspection critique (comme le souligne Soyinka) et mobilisation organisée des forces populaires (à la manière évoquée par Fanon). Ce leadership doit encourager le renouvellement des élites, la transparence, la responsabilisation, et s'ancrer dans un projet politique définissant clairement une vision collective d'avenir pour l'Afrique centrale. Ces conditions sont indispensables pour permettre aux institutions régionales et nationales de jouer pleinement leur rôle dans la réduction des inégalités, la promotion de la paix, et la construction d'un développement économique inclusif et durable. La responsabilité est grande, mais les potentialités de transformation existent, portées par des acteurs politiques, sociaux et intellectuels engagés qui sauront relever le défi du changement. |
|