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L'alternance politique au Sénégal : 1980-2000

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par Adrien THOUVENEL-AVENAS
Université Sorbonne Paris IV - Master 2 2007
  

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5. Le déracinement du baobab :

5.1. Les candidats et la campagne du premier tour :

Il y a huit candidats pour les élections présidentielles de 2000 : Abdou Diouf pour le PS (65 ans), Abdoulaye Wade pour le PDS (74 ans), Moustapha Niasse pour l'AFP (61 ans), Djibo Kâ pour l'URD (52 ans), Iba der Thiam pour le CDP (63 ans), Ousseynou Fall pour le Parti Républicain du Sénégal (53 ans), Cheikh Abdoulaye Dièye du Front pour le Socialisme et la Démocratie / Benno Jubel (62 ans) et Mademba Sock (49 ans). Pour présenter leur projet au peuple sénégalais, ils bénéficient tous de 5 minutes quotidiennes à la télévision. La campagne électorale est également suivie par les radios et les journaux, qui sont invités à traiter équitablement l'information au cours des trois semaines de campagne.

Tous les candidats sont des hommes, Marième Wane Ly, la seule femme en lice durant la précampagne, ayant décidé de se retirer faute de moyens financiers. On note aussi l'absence de quelques personnalités de l'opposition pour cette élection : Landing Savané, Abdoulaye Bathily, Madior Diouf. Ceci s'explique par la constitution d'une très large coalition autour du nom du chantre du sopi, Alternance 2000, qui rassemble l'ADN, And Jëf, la LD-MPT, le MSU de Mamadou Dia, le PDS, le PIT, l'UDF et l'UPS. Moustapha Niasse forme également un large rassemblement, la coalition de l'espoir 2000, qui regroupe huit partis dont le l'AFP, le RND et l'Alliance Jëf Jël.

On distingue comme pour les législatives de 1998 deux catégories de candidats : les historiques, présents sur la scène politique depuis le début des années 1980 et les néophytes, entrés depuis peu en politique, profitant des bons scores réalisés par leur formation lors des précédentes législatives. Ces nouveaux candidats sont au nombre de trois : Ousseynou Fall, Cheikh Abdoulaye Dièye et Mademba Sock.

Ousseynou Fall, officiellement journaliste, est le petit-fils d'un marabout relativement connu au Sénégal, Cheikh Ibra Fall 121 . Sa candidature reflète la politisation de la "génération des petits-fils" (sous-entendu petit-fils de fondateur de confrérie), la défiance des jeunes religieux à l'égard du pouvoir socialiste et l'émergence de thèmes religieux dans la vie politique sénégalaise. L'appellation de son parti - le Parti Républicain du Sénégal - est donc un leurre, puisque la référence à la République n'est utilisée que pour contourner la loi sénégalaise qui interdit depuis l'ère senghorienne la formation de parti à caractère religieux ou ethnique 122.

120 Diop-Diouf-Diaw, "Le baobab a été déraciné : L 'alternance au Sénégal", pp.1 58, PoA 78, juin 2000.

121 Sheldon Gellar, "Pluralisme ou jacobinisme : quelle démocratie pour le Sénégal ?" dans Momar-Coumba Diop, Le Sénégal contemporain, Paris, Karthala, 2002.

122 On constate que Moustapha Sy, fondateur des Moustarchidines, utilise le même procédé pour pouvoir fonder sa formation politique. Il la nomme le Parti de l'Unité Républicaine (PUR). Sheldon Gellar, "Pluralisme ou

Tout naturellement, Fall critique durant sa campagne la laïcité de l'Etat et appelle à un retour aux valeurs enseignées par Amadou Bamba : "pour construire ce pays, il faut s'appuyer sur la pensée économique de Cheikh Amadou Bamba qui est ma référence (...) elle se résume en deux notions : travail et dévotion à Dieu" 123 . Il n'est pas le seul à tenir de tels propos. Cheikh Abdoulaye Dièye, élu député du FSDRJ en 1998, souhaite également un retour aux valeurs musulmanes : "pour que le Sénégal aujourd'hui puisse enclencher son processus de développement et sortir de l'impasse, il faut que les gens retournent vers la religion" 124 . Ces deux candidats, en axant leur campagne sur des thèmes uniquement religieux, ont bien du mal à capter l'attention des électeurs, comme l'atteste l'échec de certains de leurs rassemblements, comme celui de Dièye à Kaolack, qui ne dure que... treize minutes 125.

La candidature de Mademba Sock est plus atypique. Syndicaliste réputé au Sénégal, à la tête du Syndicat Unique des Travailleurs de l'Electricité (SUTELEC) et de l'Union Nationale des Syndicats Autonomes du Sénégal (UNSAS), il s'est fait connaître en s'opposant à la privatisation de la Société Nationale d'Electricité (SUTELEC) en 1998. Malgré ses actions plus ou moins controversées - il prive durant l'hivernage 1998 le Sénégal d'électricité pendant soixante-douze heures 126 - il bénéficie du soutien de l'opposition suite à son arrestation pour "sabotage des installations de l'entreprise et trouble à l'ordre public". Il passe plusieurs mois en prison et à sa sortie, il entre dans le terrain politique pour faire tomber l'instigateur de sa peine... Abdou Diouf.

"Abdou Diouf a trahi nos intérêts nationaux, laissé se développer la corruption, la criminalité financière, le détournement des deniers publics, l'accaparement du patrimoine foncier par une véritable oligarchie" 127.

Sans parti politique, Sock se présente en tant que candidat libre après avoir recueilli 10 000 signatures en sa faveur. Il se joint au FRTE et comme l'ensemble de ses camarades, il milite pour la chute du Président sortant. Son programme est flou, populiste et teinté de marxisme. Sans gros moyens financiers, le syndicaliste se contente d'une campagne de proximité, en rencontrant des groupes d'électeurs en petits comités.

Parmi les candidats dits historiques, seul Iba der Thiam vise uniquement une certaine tranche de l'électorat sénégalais. Comme en 1993, Iba der Thiam s'adresse avant tout aux paysans et aux musulmans. A l'instar de Dièye et de Fall, il adopte "un discours à forte connotation religieuse et culturaliste" 128 , qui propose entre autre la création d'un conseil national islamique. Il est toutefois condamné à un certain anonymat durant la campagne. Il n'arrive pas à détourner l'attention des médias, portée sur les quatre "présidentiables" : Kâ, Niasse, Wade et Diouf.

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Djibo Kâ 129 . Malgré sa rupture prématurée avec l'Alliance Jëf-Jël, l'ancien ministre socialiste représente plus de 13 % de l'électorat sénégalais. Comme on l'a vu précédemment, il mène des opérations d'envergure avec Abdoulaye Wade contre le PS et Diouf, acquérant ainsi une

jacobinisme : quelle démocratie pour le Sénégal ? " dans Momar-Coumba Diop, Le Sénégal contemporain, Paris, Karthala, 2002.

123 "Ousseynou Fall à Louga : mener lutte la contre la pauvreté ", Le Soleil, 21 février 2000.

124 Le Soleil, 9 février 2000.

125 "Campagne à deux vitesses", Le Soleil, 9 février 2000.

126 Voir Le Soleil du 31 juillet et 2-3 août 1998.

127 Ousmane Sall, "Syndicaliste et rancunier", Jeune Afrique, 27 juillet 1999.

128 Diop-Diouf-Diaw, "Le baobab a été déraciné : L 'alternance au Sénégal", pp.158, PoA 78, juin 2000. 129 Francois Kpatindé, "Où s'arrêtera Djibo Kâ ? ", Jeune Afrique, 1 er juin 1999.

certaine "respectabilité" au sein de l'opposition. Sûr de ses chances, il effectue en mai 1999 une grande tournée en Occident qui l'amène à rencontrer des personnalités influentes de la vie politique française comme Fernand Wibaux, conseiller officieux de l'Élysée pour les Affaires africaines, et Guy Labertit 130 . Il n'hésite pas alors à déclarer : "notre objectif (pour l'URD) : devenir, avant la fin de l'année, la première formation politique du pays" 131.

Cet élan est brisé le 16 juin 1999 avec l'émergence de Moustapha Niasse. En effet, si les deux hommes ont le même passé, le même profil, le même discours et les mêmes ambitions, Niasse est plus populaire et a de plus gros soutiens politiques, religieux et financiers. De ce fait, Kâ a bien du mal à se démarquer de son ancien camarade socialiste et à se faire entendre par Abdoulaye Wade, plus intéressé dorénavant par la formation d'une alliance PDS-AFP.

De plus, le Bloc Républicain pour le Changement (BRC), bâti en 1998 pour soutenir le fondateur de l'URD lors des présidentielles de 2000, se disloque : la LD/MPT rejoint le PDS, le BCG s'allie à Diouf et le RND joue la carte Niasse. Dépourvu de ses soutiens, Djibo Kâ ne peut compter à présent que sur la mobilisation de la communauté peul pour l'emmener au palais présidentiel. Il tente néanmoins au cours des trois semaines de campagne de convaincre d'autres électeurs. Il prône le changement via l'URD et condamne la corruption, le présidentialisme à outrance, le chômage, l'omnipotence socialiste etc... mais n'apporte pas de véritables solutions alternatives, comme le montre l'une de ses interventions :

"40 % des Sénégalais sont frappés par le chômage qui est vécu au quotidien dans chaque famille. On n 'indique pas la voie par un acte administratif. Il faut une politique économique volontariste, de la confiance et une administration efficace. En un mot, il faut faire exactement le contraire de ce que fait le gouvernement de Mamadou Lamine Loum" 132.

Moustapha Niasse dispose d'un programme moins évasif. Il désire la révision de la Constitution pour garantir la séparation des pouvoirs et un régime parlementaire. Il reprend également au cours de sa campagne des thèmes déjà mentionnés le 16 juin 1999 : lutte contre la corruption, assainissement des finances de l'Etat, relance de l'emploi industriel et agricole, relance d'un secteur privé "à l'abandon", fin de la dépendance vis-à-vis des aides extérieures etc. Il met aussi en avant sa sagesse, sa compétence dans les affaires et son incorruptibilité pour se démarquer de Wade, jugé imprévisible et arriviste par certains contemporains. L'ancien ministre des Affaires Etrangères essaie donc d'attirer à lui les déçus du wadisme.

Toutefois, Abdoulaye Wade détient touj ours le titre honorifique de chef de l'opposition et semble le mieux placer pour contrecarrer la réélection d'Abdou Diouf. Mis à mal après 1998 par la percée de Djibo Kâ, le fondateur du PDS a réussi à reprendre la tête du front antidioufiste en mett ant en avant sa légitimité historique. Sa démonstration de force lors de son retour d'exil a fini de convaincre Savané, Bathily et Dansokho. Pour eux, Wade est l'homme par qui peut et doit venir l'alternance politique.

Ces soutiens sont décisifs puisque les alliés du PDS représentent, si on se base sur les scores des précédentes législatives, 9,68 % de l'électorat sénégalais. Ils assurent donc à Wade une quasi-certaine seconde place pour le premier tour du scrutin de février 2000. Ceci pousse Abdoulaye Wade à bâtir un programme électoral consensuel, qui fait la part belle aux réformes institutionnelles. Ainsi, l'ancien ministre d'Etat promet l'établissement d'un régime parlementaire fort, la suppression du coûteux Sénat, une profonde réforme judiciaire pour garantir la séparation des pouvoirs, la création d'une véritable CENI indépendante, un audit

130 "Djibo Ka voyage...", Jeune Afrique, 1 juin 1999.

131 Francois Kpatindé, "Où s'arrêtera Djibo Kâ ? ", Jeune Afrique, 1 er juin 1999.

132 Assou Massou, "Huit candidats, deux programmes", Jeune Afrique, 8 janvier 2000.

des finances de l'Etat etc. En somme, Abdoulaye Wade annonce en cas d'élection qu'il tournera la page socialiste pour bâtir une démocratie nouvelle, juste et non-partisane.

Les différences idéologiques importantes entre les membres de la coalition alternance 2000 n'offrent pas la possibilité à Wade de formuler des promesses claires pour ce qui est de l'économie. Il annonce toutefois en cas d'élection la mise en place de mesures d'urgences en faveur du secteur de la pêche, de l'agriculture, de l'éducation, de la santé et de l'emploi 133.

On note que les programmes de trois grands candidats de l'opposition, Wade-Niasse-Kâ, convergent pour ce qui est des réformes institutionnelles à entreprendre. Le FRTE a permis ce rapprochement des idées qui doit garantir, quelque ce soit le vainqueur, la réalisation du changement. Cette entente préalable explique pourquoi au cours de la campagne, les trois candidats évitent soigneusement de s'attaquer. Ils concentrent leurs diatribes sur le bilan de leur adversaire commun.

Face à cette alliance, Abdou Diouf défend à la fois son bilan mais présente aussi son projet de changement. Tout comme ses opposants, il préconise la création d'un Sénégal nouveau, plus juste et plus démocratique, comme l'atteste son slogan de campagne concocté par Jacques Séguéla : "Ensemble, changeons le Sénégal". Il annonce dans son programme la mise en place d'un pacte de croissance et de solidarité, la relance de la concertation nationale, le maintien de l'effort de libéralisation économique et l'approfondissement de la régionalisation 134. Constatant l'aspiration générale à des changements institutionnels, il s'engage également en fin de campagne à faire un referendum pour instaurer un régime parlementaire 135.

En désirant récupérer le thème du changement, Diouf s'attire les railleries d'Abdoulaye Wade, bien décidé à conserver la paternité du sopi. Pour contrer la stratégie présidentielle, Wade prend des accents populistes et clame être le candidat du peuple. Il déclare : "et même s 'il veut faire du sopi, il n'a qu'à m'imiter, moi qui n'a ni garde rapprochée, encore moins de gendarmes et de policiers"

Revendiquant être protégé par le peuple, et non par des policiers, Wade s'appuie sur sa popularité dans les zones urbaines pour mener sa campagne. Il instaure les "marches bleues" qui drainent des milliers de personnes. En traversant lentement chaque localité qu'il visite, à bord d'une Mercedes bleue décapotable, toujours habillé en costume de ville, le candidat PDS établit un contact direct avec les habitants. Son allure particulièrement soignée et occidentalisée, qui rompt avec le boubou normalement de rigueur pendant les élections, a pour but de séduire une jeunesse sénégalaise qui rêve d'Amérique et d'Europe. De surcroît, il profite du soutien de Landing Savané et Abdoulaye Bathily - relativement populaires auprès des étudiants - pour se rendre à l'université Cheikh Anta Diop, lieu pourtant réputé hostile aux gouvernants. Il renforce par cette visite symbolique son image de candidat des jeunes 136.

A l'inverse, Abdou Diouf conserve le boubou et multiplie les gros rassemblements. Il faut dire que l'électorat dioufiste, surtout rural et clientéliste, n'est pas le même que celui de son concurrent. Néanmoins, le Président sortant tente de rallier la jeunesse à son programme en s'assurant le soutien de quelques personnalités populaires auprès des jeunes. Par exemple, Diouf s'affiche à la une du Soleil le 14 février 2000 en compagnie Mohamed Nado "Tyson", star incontestée de la lutte sénégalaise. Il obtient d'autres appuis de sportifs, tels que

133 Anne Marchand et Philippe Daguerre, "Le défi historique de la gauche", Nouvel Afrique-Asie, février 2000.

134 "Le Sénégal à l'heure du changement dans la continuité ou la rupture", Le Monde, 27 février 2000.

135 "Abdou Diouf propose un référendum sur le régime constitutionnel", Le Soleil, 24 février 2000.

136 "Abdoulaye Wade aux étudiants : votre mobilisation me remplit de joie", Le Soleil, 14 février 2000.

Mamadou Thiam, expatrié en France et champion d'Europe de boxe, et Fode Ndao, ancien champion d'Afrique de karaté 137.

Les derniers jours de campagne sont tendus. Abdoulaye Wade réitère son appel à l'armée et critique le "bilan taché de sang" d'Abdou Diouf à la tête de l'Etat. Il fait ici référence aux multiples conflits - Casamance, Gambie, Guinée-Bissau, Mauritanie etc. - qui ont jalonné les vingt années de présidence dioufiste 138. Il se désolidarise ainsi de la politique extérieure menée par Diouf, chose qu'il avait rarement osé faire auparavant. Il dénonce aussi la nonprésence d'observateurs internationaux durant la campagne. Il juge que leur simple présence le jour du scrutin n'est pas suffisante, ce qui lui fait dire : "l'observateur du seul scrutin est un alibi au service des dictateurs" 139.

Malgré ces attaques, Abdou Diouf ne répond pas aux provocations wadistes, contrairement à 1988. Pour son dernier rassemblement dakarois, au stade Iba Mar Diop, le candidat socialiste s'affiche en compagnie de sa famille et de ses principaux soutiens : Ousmane Tanor Dieng, qui a mené une campagne parallèle dans les petites localités sénégalaises ; Mamadou Diop, maire de Dakar ; Madia Diop, secrétaire général du syndicat CNTS ; Ousmane Ngom ; Mahjmout Diop ; Jean-Paul Dias ; Aminata Tall et des membres des Moustarchidines. Il rappelle à cette occasion qu'il est prêt au changement et garde un optimiste certain en prévoyant sa victoire au premier tour avec un peu plus de 53 % des voix.

Les autres grands candidats finissent eux-aussi leur campagne à Dakar 140, excepté Djibo Kâ, qui choisit son fief de Linguère. Abdoulaye Wade, entouré de Landing Savané, Amath Dansokho et... Alain Madelin, promet le sopi tout comme Niasse, certain que le second tour désiré par l'opposition est inéluctable. Les premiers résultats du scrutin confirment rapidement les dires des opposants.

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"Il y a des temps ou l'on doit dispenser son mépris qu'avec économie à cause du grand nombre de nécessiteux"   Chateaubriand