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L'alternance politique au Sénégal : 1980-2000


par Adrien THOUVENEL-AVENAS
Université Sorbonne Paris IV - Master 2 2007
  

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5.2. Les résultats du premier tour :

Le scrutin du 27 février 2000 voit les Sénégalais se rendre en nombre dans les 8 728 bureaux de vote prévus pour ces élections 141. En effet, on compte 450 000 électeurs supplémentaires par rapport aux législatives de 1998. L'élection présidentielle confirme donc être "la reine des élections", la seule qui intéresse véritablement l'électorat sénégalais.

137 Voir Le Soleil du 13, 14 et 25 février 2000.

138 Le Soleil, 23 février 2000.

139 Le Soleil, 27 février 2000.

140 Ceci est tout à fait logique, car la région dakaroise concentre à elle seule 26 % du corps électoral sénégalais. Voir Le Soleil, 25 février 2000.

141 On ne peut pas parler toutefois de vote massif, une large part de la population sénégalaise n'ayant pas pris part à l'élection, comme le souligne Jeune Afrique le 7 mars 2000 : "entre 1993 et 2000, le corps électoral est passé de 2,55 millions à 2,74 millions de personnes, soit une progression de 7,5 %, alors que la population du Sénégal s'est simultanément accrue de 22 % (de 7,7 millions à 9,4 millions)". Samir Gharbi, "D'un scrutin l'autre", Jeune Afrique, 7 mars 2000.

- Electeurs inscrits : 2 741 840

- Votants : 1 694 828 (61,8 1 % de participation)

- Bulletins blancs : 23 385

- Suffrages exprimés : 1 671 443

- Abdou Diouf (PS) : 690 886 soit 41,33 %

- Abdoulaye Wade (PDS) : 517 642 soit 30,97 %

- Moustapha Niasse (AFP) : 280 085 soit 16,76 %

- Djibo Kâ (URD) : 118 487 soit 7,09 %

- Iba Der Thiam (CDP /Garab-Gi) : 20 133 soit 1,20 %

- Ousseynou Fall (PRS) : 18 676 soit 1,12 %

- Cheikh Abdoulaye Dièye (FSDRJ) : 16 216 soit 0,97 %

- Mademba Sock : 9 318 soit 0,56 %

Abdou Diouf est donc invité à disputer un second tour. Nonobstant sa confortable avance sur

ses concurrents, il n'a pas réussi à endiguer le déclin socialiste déjà constaté en 1998. En sept ans, il a perdu 66 425 électeurs, alors que dans le même temps, le nombre de votants a augmenté de 29 % 142 . Néanmoins, à la vue des résultats du premier tour, le candidat Diouf

conserve de réelles chances d'être reconduit à la tête de l'Etat.

Sur les 31 départements que compte le pays, Abdou Diouf arrive en tête dans 22 départements. Il gagne 8 régions sur 10, dépassant même les 50 % dans les régions de Saint-Louis, Tambacounda, Louga et Fatick 143 . Toutefois, contrairement à 1993 - où Abdou Diouf

totalisait plus de 75 % des voix dans ses bastions électoraux - ces "greniers à voix" ne

permettent plus au Président d'avoir une avance décisive sur ses opposants, Diouf enregistrant son meilleur pourcentage dans son fief régional de Louga avec "seulement" 55,39 % des voix.

Plus grave, Abdou Diouf fait un score relativement inquiétant dans la région de Dakar, puisqu'il n'obtient que... 23,88 % des voix, soit un écart considérable de 226 417 voix entre lui

et le trio Wade-Niasse-Kâ. Plus étonnant, Diouf fait un mauvais score dans la région de Ziguinchor : il est d'ailleurs battu par le candidat libéral (38,50 % contre 40,65 %). Le cessez-

le-feu de décembre 1999 n'a donc pas eu les retombées électorales souhaitées, la population casamançaise ayant retenu de la présidence dioufiste les années de malheur et de souffrance.

Enfin, malgré les nombreux petits ndiguel en sa faveur, Abdou Diouf n'obtient pas la majorité absolue dans les régions à forte influence maraboutique. Cependant, que ce soit à Thiès,

Kaolack ou Diourbel, Diouf a une confortable avance sur son second, oscillant entre 11 et 16 points 144.

A l'instar de son rival, Abdoudalye Wade ne profite pas, ou peu, de la forte participation du 27

février, puisqu'il ne gagne que 100 000 voix par rapport à la précédente présidentielle. Cette augmentation de son électorat peut même être considérée comme factice car on peut

légitimement considérer que cet afflux de voix est surtout du au ralliement de Savané et Bathily, qui "pèsent" à eux deux environ... 110 000 voix 145 . Grâce à ses deux soutiens, Wade

est un "confortable" deuxième, qui dispose d'un écart de plus de 230 000 voix sur son poursuivant Niasse.

Comme à son habitude depuis 1988, le candidat PDS fait ses meilleurs résultats régionaux à Dakar, 47,63 %, et à Ziguinchor, 40,65 %. Il obtient d'ailleurs presque la moitié de ses voix

142 Samir Gharbi, "D'un scrutin l'autre", Jeune Afrique, 7 mars 2000.

143 Le Soleil, 3 mars 2000.

144 Dans la région de Thiès, Diouf fait 46,05 %, Wade 34,65 % ; dans la région de Diourbel, Diouf obtient 46,9 8 %, Wade 30,38 % et dans la région de Kaolack, Diouf a 44,74 % des voix, Niasse 33,43 %. Ces chiffres sont similaires au niveau départemental. Voir Le Soleil, 3 mars 2000.

145 Pour cette déduction, on s'appuie sur les scores faits aux législatives de 1998 par les deux partis : 60 673 pour And Jëf et 48 097 pour la LD/MPT.

dans ces deux régions : 247 993 voix sur 517 642 146 . Wade confirme qu'il est le candidat de la contestation, des gens qui ont le plus souffert de la dégradation des conditions de vie pendant les vingt-années de présidence dioufiste, c'est à dire les jeunes, les populations urbaines et les casamançais. Il remporte ainsi les trois départements dakarois, deux départements casamançais, le département de Thiès et le département de Kolda .

Les résultats de Wade révèlent aussi le manque d'assise du leader libéral dans de très nombreuses régions rurales : il ne dépasse pas les 20 % dans 4 régions 147 . Pour gagner, Wade doit donc composer impérativement avec Moustapha Niasse et Djibo Kâ.

Le fondateur de l'AFP enregistre ses meilleurs résultats dans la région de Kaolack (33,43 %), en remportant les départements de Kaolack et de Nioro juste devant Abdou Diouf. Il recueille également un grand de voix dans la région de Dakar - 93 216 - totalisant 20,23 % des suffrages. Il contribue donc au très mauvais résultat enregistré par Diouf dans la capitale.

Dans les bastions socialistes, Niasse recueille des scores très variables. Là où Diouf est particulièrement bien implanté, Niasse ne dépasse jamais les 10 % : 8,35 % à Saint-Louis ; 9,21 % à Tambacounda et 7,12 % à Louga. Par contre, dans les localités où Niasse à une grande influence, essentiellement religieuse et familiale, le candidat de l'AFP altère considérablement le réservoir de voix dioufiste : 3 3,43 % à Kaolack (fief religieux de la confrérie niassène) et 24,54 % à Fatick (région frontalière de Kaolack).

L'ancien ministre d'Etat constitue dorénavant "une troisième voie", incarnée auparavant par l'URD, qui s'est vu dépossédée de son statut de trublion de la vie politique sénégalaise 148. Niasse ne fait que se substituer à son ancien camarade socialiste, grâce à sa plus grande notoriété et ses meilleures relations à l'intérieur du pays.

On ne peut donc pas dissocier l'électorat des deux dissidents socialistes. Si le répertoire des "allégeances primordiales" (famille, ethnie, religion, région) 149 diffère selon les deux candidats, leurs électeurs ont néanmoins à peu près le même profil : ils sont généralement d'anciens socialistes, ils aspirent au changement (soit des institutions, soit des hommes à la tête de l'Etat) et ne se reconnaissent pas, ou plus, dans la bipolarisation politique Diouf-Wade.

Leur candidature a donc apporté un souffle nouveau à cette campagne présidentielle. Ils ont su ramener à la politique des gens autrefois désabusés par les promesses et les choix du duo Diouf-Wade. C'est pourquoi Moustapha Niasse et Djibo Kâ ont été les principaux bénéficiaires de la forte participation. Il n'est pas anodin de constater que le score cumulé des deux candidats, environ 400 000 électeurs, correspond pratiquement à l'augmentation du nombre d'électeurs entre 1993 et 2000, soit 382 674 personnes. Ils contestent de ce fait à Wade le thème du sopi et empêchent Diouf d'être reconduit à la présidence dès le 27 février. N'étant pas qualifiés pour le second tour, il leur revient de décider si le Sénégal va connaître une véritable alternance politique ou simplement un changement dans la continuité. Sollicités par les deux finalistes dès l'annonce des résultats officiels, Moustapha Niasse et Djibo Kâ sont au centre de toutes les convoitises : ce sont les arbitres incontestables du second tour qui s'annonce.

146 La région de Dakar pèse à elle-seule 219 481 voix.

147 Abdoulaye Wade fait : 19,48 % à Saint-Louis ; 13,81 % à Kaolack ; 18,43 % à Louga et 15,75 à Fatick. On peut rajouter à ces résultats celui de Tambacounda, où il obtient 23,03 %. Si on cumule les scores enregistrés par le candidat PDS dans ces cinq régions, Abdoulaye Wade a un déficit de 212 204 voix par rapport à Abdou Diouf.

148 En effet, si Djibo Kâ acquiert 15,36 % des suffrages dans son fief de Linguère, il ne dépasse pas les 6 % dans sept régions.

149 Antoine Tine, Du multiple à l'un et vice-versa ? Essai sur le multipartisme au Sénégal (1974-1996), Institut d'études politiques de Paris, 20 p., 1996.

Ceci n'est pas le cas des quatre autres candidats, qui totalisent seulement 3,85 % des voix. La tentative du trio Iba Der Thiam-Dièye-Fall d'amener la religion au coeur du débat politique a donc échoué. Comme l'ont écrit Momar-Comba Diop, Mamadou Diouf et Aminata Diaw, ces résultats "indiquent que les Sénégalais, ayant recouvré une citoyenneté, n 'ont prêté leur attention qu 'aux propos qui avaient un rapport direct avec leurs préoccupations quotidiennes : manger, se soigner, s'éduquer et se former, trouver du travail". Les craintes d'une "islamisation du débat politique", évoquées notamment suite aux violences moustarchidines de 1994, semblent devoir être dissipées, le peuple sénégalais différenciant bel et bien le religieux du politique 150.

L'annonce d'un second tour provoque une onde de choc à travers tout le pays. Pour la première fois depuis cinquante ans, l'alternance politique est à portée demain. Le PS apparaît groggy et cherche des victimes expiatoires, tout en tentant de faire revenir dans le giron socialiste les dissidents Kâ et Niasse. Abdoulaye Wade, en dépit de son retard conséquent sur le Président sortant, adopte une attitude calme et consensuelle pour garantir la solidité du front anti-dioufiste, seul moyen pour lui d'as surer la victoire du camp de l'alternance.

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