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Philosophie et Poésie

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par Benoit ROUILLER
UFR de Philosophie, Université de Rennes 1 - Master de Recherche 2006
  

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3. Hölderlin ou la quadrature du poème

La présence du poème, si elle est contestable, sert de garde-fou au déploiement d'une parole qui se veut authentique. À partir de 1936, date à laquelle est prononcée la conférence Hölderlin et l'essence de la poésie (Hölderlin und das Wesen der Dichtung), Heidegger engagera un dialogue ininterrompu avec les poètes. Dans ses écrits, Hölderlin est qualifié de « poète des poètes » du fait de son animation poétique. Il a le don de « poématiser », de dire en poète ce en quoi consiste la poésie elle-même : « La poésie de Hölderlin est animée par la détermination poétique de poétiser expressément l'essence de la poésie »231(*). Pourtant, Heidegger ne souhaite pas découvrir un concept universel et « indifférent » de poésie. L' « essence » de la poésie à laquelle il s'attache dépasse le seuil de l'abstraction sur la poésie en général. Pour la dévoiler, il prend appui sur les hymnes et les élégies, les oeuvres tardives du poète. Ces dernières sont douées d'une dynamique et d'un ressort unique. Ainsi, elles ne se laissent pas confondre dans une indifférenciation plus abstraite. Elles « contraignent à la décision ». Les comprendre nécessite de se positionner soi-même dans le champ de leur impulsion. L'essence de la poésie ne se dévoile qu'à cette condition. Elle suppose de comprendre la nature unique et simple de ce que dit le poète (das gedicht).

L'avant-propos au recueil d'éclaircissements sur la poésie d'Hölderlin (Erlauterungen zu Hölderlins Dichtung) met toutefois en garde le lecteur : « Peut-être que tout éclaircissement de ces poèmes est chute de neige sur la cloche »232(*). Cette explication repose sur une « quête » plus que sur un donné. Elle suppose de découvrir « la vérité » de la poésie, indépendamment de sa diversité sensible ou de sa généralité abstraite. Finalement, elle doit « se briser » pour revenir à la « pure présence » du poème, nouvellement compris dans une synthèse implicite. Subséquemment, la discussion (Erörterung) avec le poème n'est pas une simple explication. Elle indique un espace de rassemblement choisi où convergent les éléments du poème. Le philosophe y est « attentif » à ce site (Ort) qui serait susceptible de rassembler les éléments du poème, comme la pointe contient à elle seule l'éclat d'une lance. « Comme lieu de recueil, le site ramène à soi, maintient en garde ce qu'il ramène »233(*). La pensée du site imprègne donc la discussion avec le poète. Il « délivre » le poème et, par l'exercice d'une force certaine, dévoile ce qu'il a d'essentiel dans cinq paroles.

La première clé pour accéder à l'essence de la poésie regarde l'activité du poète. Dans la correspondance d'Hölderlin des années 1789-1800, elle se définit volontiers comme « l'occupation la plus innocente de toute »234(*). Le poète semble agir loin du monde et de son tumulte. Hölderlin fait dire à Hypérion, héros de son roman : « Mieux vaut se faire abeille, pensais-je, et bâtir sa maison dans l'innocence, que régner avec les maîtres du monde, hurler avec les loups, gouverner les nations... »235(*). La parole poétique y est semblable à une libre donation. Elle n'engage pas à première vue celui qui la reçoit à faire don de même valeur, d'une valeur d'échange réciproque. Bien au contraire, elle souhaite dispenser à l'homme un « repos vivant », un recueillement ou une unité retrouvés dans l'accord des « particularités vivantes » de chaque individu. Cependant, la poésie, dans son « innocence », n'est pas privée d'efficace. Elle prend la mesure de ce qui a été déployé et occulté chez l'homme, notamment dans l'une de ses aventures. Elle a le souci des sentiments qui, jusqu'à présent ont été occultés. Le poète y maintient une perspective sur le monde qui, autrement, n'existerait pas ou plus. Cette perspective n'est pas celle des droits et des devoirs de chacun. Elle n'est pas celle de la philosophie ou de la politique. Elle est poétique en ce qu'elle recrée un lien avec ce qui a été perdu. Elle donne à voir un « tout vivant » d'individus partageant les mêmes joies et les mêmes peines. Tout être-là est invité à s'y projeter, bien qu'il n'en soit pas l'instigateur ni même le bénéficiaire immédiat.

La seconde parole à propos de la poésie est qu'elle dispose du langage non seulement comme d'une chose extrêmement précieuse, mais tout à la fois dangereuse236(*). Reliant ce qui est disjoint et ce qui a été occulté, le poète réactive « la voix » du peuple. Il court alors le risque de s'exalter dans un langage qui « l'assiège » et « l'enflamme ». En même temps qu'il « relève » l'étant par l'originalité de sa visée, il l'« abuse » et le contraint à lui servir de fond. Le peuple reste toutefois seul juge de sa parole. Le poète doit donc devenir compréhensible pour faire signe aux siens. Il doit abandonner une part de ce qui est énigmatique dans la parole pour la rendre saisissable et utile aux mortels : « Il faut d'abord que le fruit devienne plus commun, qu'il prenne un caractère plus quotidien ; alors il devient le bien des mortels »237(*). La poésie est désormais une chose sérieuse et non plus un jeu oisif, un simple divertissement. Elle appartient à une « réalité historiale » et constitue une détermination de plus dans l'histoire de l'Occident. Pour Adorno, cependant, la parole de Heidegger persiste dans un « jargon de l'authenticité »238(*). Pathologique, elle cherche avant tout l'effet, pour subjuguer, fasciner et imposer finalement le silence autour d'elle. Elle est un poème qui aurait substitué à la technique poétique une fausse sobriété. L'avant-gardisme d'Heidegger occulte, selon lui, les normes de la pensée discursive, à commencer par la logique : L'attitude « méditative » nie toute possibilité d'évaluer ses résultats. Par un exercice sophistique, la raison y est discréditée comme inapte à saisir, dans ses catégories, ce que le poème a d'original. En outre, l'idée d'un langage parlant ressemble à s'y méprendre à une résurgence de l'« idéalisme ». La mystique du langage et de l'authenticité (Sprachmystiker) voudrait en effet de l'être qu'il soit lui-même parlant, sans plus d'objet ni de sujet. L'autorité de l'argument y serait toutefois remplacé, de fait, par l'argument d'autorité, par la violence ou le « sacrifice essentiel »239(*).

Il est donc nécessaire de revenir, dans un troisième temps, sur la « parole essentielle » qui se crée dans le poème. Hölderlin dit alors que les mortels sont, à proprement parler, « un dialogue ». Ce n'est pas dans la communication qu'ils se révèlent eux-mêmes un dialogue, mais dans l'entente autour de ce que la parole (Gespräche) a d'essentiel. Ils sont eux-mêmes dans le rassemblement en l'unité, rassemblement indiqué par le préfixe (Ge-). Heidegger écrit : « Là où doit être un dialogue, la parole essentielle doit rester relative à l'Un et au Même»240(*). La parole du poète relie dans un tout ceux qui se trouvent à ses côtés. Or Heidegger précise : « Un dialogue, nous le sommes depuis le temps où `il y a le temps' »241(*). Ce dialogue est davantage rendu possible dans l'histoire que dans un monde intelligible d'idées. C'est un dialogue extérieur, une réunion dans l'être historial de l'homme. « Être un dialogue » et « être dans l'histoire » reviennent ici au même. Ils forment un tout en « temps de détresse ». Le poète nomme ou baptise ainsi les dieux, lesquels sont également en porte-à-faux avec le non-être : « La parole qui nomme les dieux est toujours une réponse à cette interpellation »242(*). D'une part, il collecte les traces éparpillées ou confondues du divin sur terre. Il se soumet donc aux impératifs que suppose une telle collecte. D'autre part, il aménage un lieu où le sacré serait rendu disponible et sauvegardé. Il se doit d'interpréter ces traces comme autant de témoignages d'un système complet de la nature. C'est ainsi que le monde homérique redouble les divinités élémentaires d'une distinction entre les Hommes et les dieux243(*). De la même manière, Schelling parle d'un « jointement du ciel et de la terre »244(*) qui, avec Hölderlin, prend le sens d'une « communauté de destin » engageant à son tour les mortels245(*). À cette occasion, le poète réunit les siens en faisant se replier le divin sur terre.

Conformément au dernier vers de Souvenir (Andenken), la poésie d'Hölderlin annonce que les poètes fondent « ce qui demeure »246(*). Ils ont le devoir de nommer les dieux et les choses mortelles, de réinventer l'étant dans sa totalité. Heidegger écrit que : « la poésie est la fondation instauratrice de l'Etre par la parole »247(*). Les poètes doivent instaurer, enraciner et légitimer l'être. C'est à eux de créer le simple et la mesure, le fondement de l'étant. Le compliqué et la démesure, mais encore l'abîme et l'être ne viennent qu'après. La parole du poète est « souveraine », davantage que le « réel » ou l'être-là tel qu'il se rapporte habituellement à l'étant. L'être-là doit recourir à l'oeuvre historiale du poète pour y trouver son assise. C'est de la poésie que dépend son avenir. À propos du temps de l'élaboration d'un produit, Bergson écrit qu'il « retarde » et dure. Le poète a la possibilité de composer avec un langage habituellement déchu et de préciser sa visée. « La réalisation apporte avec elle un imprévisible rien qui change tout »248(*). Une seconde approche, explicative cette fois et non plus productive, attribue ensuite une origine à cela qui a été produit. L'oeuvre accomplie et démystifiée peut s'expliquer au moyen de causes et d'effets. L'historien ou le philosophe ont ainsi l'intelligence pour comprendre la rhétorique du poète, l'instauration d'un nouvel ordre du monde. La réalité de la poésie est qu'elle appartient toujours à une époque, quoiqu'elle la devance par de nouvelles croyances et des mythes.

Dans le dernier vers, extrait du poème En bleu adorable, la poésie annonce que l'habitat est par essence poétique. Il se situe plus en amont des mérites que l'homme gagne à cultiver la terre ou bâtir des maisons. Il détermine l'ancrage à partir duquel l'être-là se projette, dans un « entre-deux » de la terre et du ciel. Heidegger écrit : «c'est en premier lieu et uniquement dans cet entre-deux que se décide qui est l'homme et où est établi son être-là »249(*). Le poète accomplit cette « décision » où va se situer essentiellement l'être-là. Tel Cratyle dans le dialogue de Platon, il établit un lien entre les mots et ce qu'ils signifient. Par l'intermédiaire des formes dialectales de la langue, il dévoile leur essence plus que d'antiques conventions. En outre, sa maîtrise du langage lui permet de dévoiler son projet sous un jour favorable. Hölderlin écrit dans le poème Comme au jour de fête: « Lui-même, et tendre au peuple / Le don céleste enveloppé dans l'Hymne »250(*). Ce qui est « céleste » dans le poème et comme jeté en hors de lui y est également enveloppé ou ramassé. D'un aspect plaisant, l'hymne aspire à donner corps à son peuple, à s'en faire le plus strict destin. Elle anticipe le réel plus qu'elle ne rivalise avec lui dans le poème et le rêve. « Mais c'est tout au contraire ce que le poète dit et ce qu'il assume d'être qui est réel »251(*).

Le cinquième et dernier vers d'Hölderlin, s'il ressemble aux quatre autres, est donc essentiel. Il rassemble la totalité de l'étant dans le Quadriparti (Geviert). À ce sujet, J.-F. Mattéi écrit, contre Beda Allemann et la primauté constante du poète sur le philosophe : «Heidegger lui-même ne reconnaît d'analogie entre le Geviert et la quaternité hölderlinienne que dans la mesure où celle-ci insiste sur le centre - l'unité cinquième - qui n'est aucun des quatre»252(*).  Heidegger y est moins l'épigone ou l'interprète du poète que le penseur de l'être et de l'événement. Il entr'aperçoit l'« unité cinquième » ou « quintessence du poème » qui n'avait pas été nommée jusqu'ici. Il parle ouvertement des multiples éléments qui composent l'étant, mais il évoque également l'endroit où ils se réunissent, dans le poème. Avec Heidegger, la philosophie entretient la poésie de son unité ou de sa non excentricité. À la croisée des chemins, entre l'Orient et l'Occident, le poème réunit la totalité de ce qui est dans un lieu unique et simple, Terre Sainte de tous les croyants. Dans la conférence « Bâtir, habiter, penser », un leitmotiv indique l'absence et corrélativement l'attente d'un tel site : « Lorsque nous disons `la terre' [ou, séparément, le ciel, les divins, les mortels] nous pensons déjà les trois autres avec lui ; pourtant nous ne considérons pas la simplicité des Quatre »253(*). Or, pour que cet site soit habitable, il nécessite d'être aménagée. Heidegger écrit : « le trait fondamental de l'habitation est le ménagement (das Schonen) »254(*). Il entend poursuivre l'aménagement entrepris par les poètes, cette fondation de l'être par la parole. Cette fois, la fondation va réunir ceci ou ceux qui ont été dispersés aux quatre vents. Elle va aménager la terre et de façon « positive » dans l'« entre deux » de la nature et de la grâce. Elle va faire un pas de plus pour déterminer les limites du « temple » où les mortels profanes vont devoir cohabiter et dialoguer.

* 231 M. Heidegger, Approches de Hölderlin, «Hölderlin et l'essence de la poésie», op. cit., p. 43.

* 232 M. Heidegger, Approches de Hölderlin, «Avant-Propos», op. cit., p. 8.

* 233 M. Heidegger, Acheminement vers la parole, «La parole dans l'élément du poème» trad. fr. J. Beaufret, Paris, Gallimard, 1976, p. 41

* 234 M. Heidegger, «Hölderlin et l'essence de la poésie», op. cit., I, p. 43.

* 235 Hölderlin, Hypérion ou l'Ermite de Grèce, Premier livre, trad. fr. P. Jaccottet, Paris, Gallimard, 1965, p. 91.

* 236 M. Heidegger, «Hölderlin et l'essence de la poésie», op. cit., II, p. 46.

* 237 Ibid., II, p. 47.

* 238 Th. W. Adorno, Jargon de l'authenticité. De l'idéologie allemande, trad. fr. E. Escoubas, Payot, 1989.

* 239 M. Heidegger, «L'origine de l'oeuvre d'art», op. cit., p. 69.

* 240 M. Heidegger, «Hölderlin et l'essence de la poésie», op. cit., III, p. 49.

* 241 Ibid., III, p. 50.

* 242 Ibid., III, p. 51.

* 243 W. F. Otto, Les dieux de la Grèce, trad. fr. C. Grimbert et A. Morgant, Paris, Payot, 1993.

* 244 M. Heidegger, Schelling, trad. fr. J.-f. Courtine, Paris, Gallimard, 1977, p. 54.

* 245 M. Heidegger, Approches de Hölderlin, «Terre et Ciel de Hölderlin», op. cit., p. 222.

* 246 Hölderlin, Hymnes et autres poèmes, «Souvenir», trad. fr. B. Pautrat, Paris, Payot et Rivages, 2004.

* 247 M. Heidegger, «Hölderlin et l'essence de la poésie», op. cit., IV, p. 52.

* 248 H. Bergson, La pensée et le mouvant, III, «Le possible et le réel», Paris, Puf, 1999, p. 99.

* 249 M. Heidegger, «Hölderlin et l'essence de la poésie», op. cit., V, p. 59.

* 250 Ibid., p. 56.

* 251 Ibid., p. 57.

* 252 J.-F. Mattéi, L'ordre du monde. Platon, Nietzsche, Heidegger, Chap. VII, Paris, Puf, 1989, p.190.

* 253 M. Heidegger, Essais et Conférences, «Bâtir, Habiter, Penser»(1951), op. cit., p. 176-177.

* 254 Ibid., p. 177.

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