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L'histoire oubliée des Tirailleurs sénégalais de la Seconde Guerre mondiale


par Moulaye AIDARA
IEP Aix-Marseille et UMR 5609 ESID CNRS ( Montpellier III) - DEA histoire militaire, sécurité et défense 2000
  

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Vous mes frères obscurs, personne ne vous nomme

On promet cinq cent mille de vos enfants à la gloire des futurs morts,

On les remercie d'avance, futurs morts obscurs »27(*)

Espérons que cette humble contribution à la mémoire des Tirailleurs sénégalais apporte quelques lumières sur leur sacrifice et pose quelques fleurs sur leur tombe.

INTRODUCTION :

« Les citations de troupes coloniales, de troupes indigènes devrait-on dire, pourraient être multipliées tant fut glorieuse leur participation à la Première Guerre mondiale28(*) ».

Les troupes coloniales de la Deuxième Guerre mondiale méritent certainement les mêmes éloges. La plus grande France, celle des colonies, a toujours répondu à l'Appel de la Métropole. Dans la douleur, souvent sans les honneurs qu'ils méritent.

L'expression « Troupes coloniales » désignait au départ les vieux corps d'infanterie de marine composés de métropolitains et les unités de Tirailleurs recrutés parmi les autochtones des nouvelles colonies de la IIIème République. C'est à partir de juillet 1900 que ces troupes vont recevoir un statut définitif. Les unités indigènes d'Afrique du Nord n'étaient pas comprises dans cette dénomination. Elles faisaient partie de l'Armée d'Afrique. Le seul lien entre les unités indigènes d'Afrique noire et d'Afrique du Nord c'est qu'ils étaient « sujets » et non « citoyens » français.

Avec la mission Marchand et la conquête du Soudan français, les noirs d'Afrique avaient prouvé leur valeur militaire et leur loyauté : « Musulmans ou animistes, buveurs ou sobres mais ni chrétiens, ni intellectuels : de bonnes brutes solides, voilà l'idéal tirailleur » disait Marchand en parlant des troupes noires. Mangin quant à lui, donne en 1910-1911 ses propres conseils sur « les races d'Afrique Occidentale Française 29(*)», conseils entachés de préjugés mais pour la connaissance des peuples colonisés par la France.

Dans les années 1905, le service militaire est ramené de 2 à 5 ans. Le projet de conscription de Messimy des Algériens musulmans déchaîne les passions. En 1910, Charles Mangin élabore sa théorie de « la force noire ». Mais jusqu'en 1912, l'effort conjugué des socialistes, des colons, des militaires métropolitains limite ce grand projet. On considérait tout au plus que les colonies pouvaient servir de réserve en cas de conflit majeur contre l'Allemagne. 30 000 hommes seulement étaient alors sous les drapeaux en Algérie et en AOF avant la Grande Guerre.

Cependant, à partir du mois d'août 1914, les contingents coloniaux débarquent à Marseille, Sète et Bordeaux, d'Afrique du Nord d'abord puis du Sénégal. Cet effort soudain de recrutement va créer des révoltes un peu partout en Afrique. Le gouverneur Van Vollenhoven se décide contre cette levée poussant Clemenceau à nommer Blaise Diagne (seul député noir du Sénégal) commissaire de la République. Ce fait majeur suffit à faire baisser les tensions et les recrutements allaient atteindre jusqu'à 63 000 hommes en AOF et s'élargir à l ' AEF.

Ainsi, de la mobilisation à 1918, 163 602 personnes sont incorporées en AOF, 17 910 en AEF soit un total pour l'Afrique noire de 181 51230(*). Marc Michel recense un total de 189 000 hommes pour l'AOF et l ' AEF31(*).

Par ailleurs, en fonction des régions de l'AOF, les recrutements étaient plus ou moins élevés : peut-être tenait-on compte des conseils de Mangin sur les races guerrières ? En tout cas, 20 591 personnes sont recrutées au Sénégal ( 1,75 % de la population), 2044 en Mauritanie ( 0,94 %), 30 685 au Soudan et au Niger (1,35 %), 22 270 en Côte d'Ivoire (1,47%) et 10 223 au Dahomey (1,21%)32(*). 134 077 d'entre eux vont se battre en Europe et en Afrique du Nord. Notons que l'effort de l'Afrique du Nord est tout aussi considérable : 294 000 tunisiens, marocains et algériens participent à cette guerre. Au total, 480 000 indigènes sont recrutés en AOF/AEF. Cet effort est considérable par rapport aux 30 000 hommes d'avant-guerre. Cependant, seulement 5740 « citoyens » des Quatre Communes sont incorporés et 5400 d'entre eux viennent en Europe. D'ailleurs, tous citoyens confondus ( créoles et AOF), ils ne sont que 51 556 à être incorporés33(*). La plupart des hommes de ces unités indigènes étaient donc « sujets » français.

Par ailleurs, les stéréotypes guident en partie l'emploi de ces troupes indigènes. Si les indochinois sont affectés en grande partie dans les usines d'armement et d'aviation ( ils sont réputés être de bons ouvriers), les Malgaches sont nombreux dans les services de santé et dans l'artillerie. Les noirs et les arabes furent donc les combattants par excellence.

Peu adaptés à la guerre de tranchées, mal entraînés, ces hommes qui « bien souvent, n'avaient jamais tiré un coup de fusil avant d'arriver au front », allaient pourtant prouver leur bravoure malgré les rigueurs du climat européen. Les troupes coloniales se battent en Champagne en 1915, à la Somme en 1916, dans l'Aisne en 1917, à Villers-Cotterêts en 1918. Ils combattent aussi à Verdun et surtout à Reims en 1918. Le prix du sang est lourd pour les troupes noires à la fin de la guerre.

Blaise Diagne accuse alors la France d'avoir utilisé les noirs des colonies comme « chair à canon » En effet, même si les pertes sénégalaises sont inférieures à celles des fantassins métropolitains ( 22,4% et 24%), la comparaison avec les pertes algériennes ( 15,1%) , malgaches et indochinois ( 11,2%) prouve que le député sénégalais n'a pas tout à fait tort. Il faut dire que Mangin considérait déjà dans son livre que les noirs ne connaissaient pas la peur parce qu'ils avaient un système nerveux plus dense (sic !) ; L'état-major français a certainement tenue compte de ces conseils car les troupes noires étaient très souvent en première ligne. Par ailleurs, l'appel de la Turquie au « Jihad » explique peut-être le peu d'enthousiasme des Algériens à partir de 191534(*). Les troupes noires, bien que composées en majorité de musulmans ne furent pas très influencées par cet appel à la guerre sainte. Elles se comportent en véritables troupes d'assaut, ce qui explique aussi les lourdes pertes. Les troupes noires sont d'une fidélité incompréhensible.

89 Bataillons combattants et 3 Bataillons de dépôt participent à cette guerre. Parmi les régiments, seuls deux portaient le titre de RTS : le 8ème et le 12ème RTS35(*). On compte aussi les 1er et 2ème RMC ( Régiment Mixte Colonial) et le régiment sénégalais Lavenir. Tout le reste était des Bataillons ( du 1er au 98ème Bataillons) Le 1er RTS est décoré de la Légion d'Honneur, de 4 citations à l'ordre de l'armée, fourragère croix de guerre 1914-1918, fourragère médaille militaire36(*).

Les pertes des troupes noires durant la Grande Guerre sont de 29 229 pour l'AOF/AEF et 35 601 blessés37(*). Marc Michel retient 30 000 morts et disparus sénégalais soit 22,4% des effectifs.

Il s'avéra après la guerre que Van Vollenhoven avait raison. En effet, celle-ci changea profondément les indigènes qui l'ont vécue en Europe. Les noirs, par la voix de Blaise Diagne, manifestent à partir de 1918 leur désir de changement et d'assimilation. Ils s'expriment grâce à la littérature et des voix s'élèvent contre le colonisateur français. Pendant ce temps et durant l'occupation de la Ruhr, les Allemands développent leur théorie de la « honte noire » qu'Hitler utilisera par la suite comme propagande contre les soldats noirs.

Les recrutements baissent mais restent quand même plus élevés que pendant les années d'avant-guerre. Ainsi en 1922, 14865 hommes de troupes sénégalais ( AOF) et 4704 ( AEF) étaient basés dans les colonies. En Métropole, ils n'étaient que 4495. Ils sont cependant 10 022 dans le Levant et 10 512 au Maroc, 4803 en Algérie-Tunisie38(*). Pendant cette période, les TS sont en partie utilisés pour la garde des colonies ( Levant, Afrique du Nord) ; Ils sont les plus nombreux à se trouver en dehors de leurs colonies d'origine ( 31 000 en 1922).

Dès 1934, l'éventualité d'une nouvelle guerre contre l'Allemagne se pose. Le maire de Fréjus se plaint de l'augmentation du nombre de demandes de pension de femmes de Tirailleurs39(*) dans sa commune.

En 1937, La guerre contre l'Allemagne devint une évidence. Les Français anticipent cette option et à la déclaration de guerre, six RTS se trouvent déjà en Métropole : Le 12ème à la Rochelle, le 14ème à Mont de Marsan, le 4ème et le 8ème RTS à Toulon, le 16ème à Montauban et le 24ème RTS à Perpignan. Ces RTS sont cependant consignés :  « En aucun cas, les militaires indigènes ne sont autorisés à revêtir la tenue bourgeoise 40(*)» Les Tirailleurs présents en Métropole n'avaient donc pas toute liberté.

Huit RTS sont stationnés en Afrique du Nord tandis que le 17ème RTS est à Damas. Dans les colonies et surtout en AOF, le 1er et le 7ème RTS sont à Saint-louis et Dakar, le 2ème RTS et plusieurs Bataillons s'occupent du Soudan français et de la Mauritanie.

A la mobilisation de 1939, l'armée française avait à sa disposition 75000 noirs ( 30000 en AOF, 8000 en AEF, 4500 en côte des Somalis41(*)) ; Ils vont prendre une part active pendant la campagne de 1939/40, formés en unités mixtes avec des régiments blancs. Ainsi du 15 mai au 11 juin, les 1ère et 6ème DIC arrêtent l'ennemi dans l'Aisne et l'Argonne avant de manoeuvrer en retraite sur les Vosges où elles subissent le sort de la ligne Maginot. Les 4ème, 5ème et 7ème DIC participent à la défense sur la Somme ; elles sont en grande partie anéanties lors de l'offensive allemande le 5 juin. D'autres éléments se distinguent dans la région de Lyon et de l'Isère ( 25ème RTS42(*)), en Normandie et dans la région de la Loire ( 27ème et 28ème RICMS).

Le 12ème et le 14ème RTS qui font partie de la 1ère DIC ainsi que le 24ème RTS ( 4ème DIC) se retrouvent, à cause de leurs positions, immédiatement dans les combats.

A la suite de l'Armistice, l'AEF se rallie à De Gaulle et parvient à mettre sur pied dès l'hiver 1940/41, trois bataillons de marche prêts à partir et trois autres à l'instruction. A la fin de 1944, 15 bataillons y avaient été mis sur pied et 15 000 africains recrutés.

Aussitôt après le débarquement allié en Afrique du Nord, l'AOF ( où la Métropole avait replié le maximum de cadres) apporte ses forces et forme deux divisions ( 9ème et 10ème DIC) équipées en AFN avec du matériels américains. La 10ème DIC est dissoute par la suite faute d'armement. Deux grandes divisions subsistent : la 9ème DIC (d'origine AOF) et la 1ère DFL ( d'origine AEF) ; Elles s'illustrent à l'île d'Elbe, en Italie, au débarquement de Provence d'août 1944.

De 1938 à 1945, l'AOF fournit 3530 originaires et 140 000 Tirailleurs43(*). Le 1er juin 1940, 122 000 TS sont mobilisés en AOF mais sont présents dans les colonies et 15 000 en AEF.

Les pertes coloniales pendant la campagne de 1939/40 ne sont connues qu'à partir de 1942. Au total, 4439 sont tués ; 21 505 sont faits prisonniers et on compte 10 049 disparus ( ?)44(*). En fait, les sources sur les pertes sénégalaises sont très rarement concordantes. Une autre source retient 24 000 tués et 49 500 prisonniers. Par rapport au 140 000 africains mobilisés entre 1938 et 1945, cela fait environ 17,4 % des effectifs mobilisés. Il faut prendre ce pourcentage avec beaucoup de précaution et le gonfler un peu d'au moins deux points car une tendance à l'intégration des troupes coloniales dans l'ensemble de l'armée française est notée à partir de 1942.

« Depuis des années, vous avez quitté vos villages. Vous avez erré à travers l'Empire, vous avez parcouru la Corse et presque traversé la France. En toute circonstance, vous vous êtes montrés loyaux et fidèles.

Vous avez supporté les privations, vous avez accepté sans réserve un long et dur entraînement. Vous avez enfin livré, en grands soldats des combats victorieux, vous avez notamment conquis l'île d'Elbe et participé à la libération de la France.

C'est vous qui, le 17juin 1944 vous êtes les premiers lancés à l'assaut avec une ardeur admirable. Votre bataillon, après un débarquement de vive force, qualifié des plus difficiles, a enlevé de haute lutte la plage de Marina di Campo et assure, en coupant dès le premier jour l'île d'Elbe en deux, le succès de l'opération.

Vous avez participé à la réduction des forts de la presqu'île de Sicile et jusqu'à ce jour encore, vous avez lutté sans défaillance contre l'ennemi 45(*)»

« Ainsi ont disparu de magnifiques unités qui, pas un seul instant, n'ont cessé de combattre, harcelés continuellement dans leurs étapes, et qui ne connurent d'arrêt que pour faire feu à l'ennemi46(*) »

Les éloges sur les TS de la Seconde Guerre mondiale pourraient être multipliés. Comme les tirailleurs qui les ont précédés lors de la Grande Guerre, ils ont répondu avec courage à l'appel de la Métropole. C'est la raison pour laquelle nous allons partir à la quête de leur épopée avant que ce ne soit trop tard car : « un vieillard qui meurt, c' est comme une bibliothèque qui brûle47(*) ».

* 27 L. S. Senghor,  Aux tirailleurs sénégalais morts pour la France. Voir le poème complet en annexe.

* 28 Marc Michel, « Les troupes coloniales arrivent », Les collections de l'Histoire, n° 11 HS, avril 2001

* 29 CHETOM :15H30/D5.

* 30 CHETOM : 15H134 : militaires indigènes pendant la guerre de 1914-1918, effectifs fournis et pertes subies.

* 31 Marc Michel, Les troupes..., op. cit. p 77.

* 32 Marc Michel, Le recrutement des Tirailleurs sénégalais en AOF pendant la Première Guerre mondiale, essai de bilan statistique. CHETOM : 15H30/ D1.

* 33 CHETOM  15H134 : indigènes ayant participé à la guerre/ III Créoles des vieilles colonies.

* 34 Plusieurs désertions d'Algériens suivirent l'appel à la guerre sainte de la Turquie.

* 35 CHETOM 15H 134/ fiche 4 : Unités indigènes ayant participé à la guerre de 1914-1918.

* 36 CHETOM 15H134/ fiche 7 : Inscriptions et citations concernant les drapeaux des RTS pour la guerre 14-18.

* 37 CHETOM 15H314.

* 38 SHAT 9n268 : Situation générale des troupes coloniales en 1922.

* 39 SHAT 9n270/ D12 : Lettre du 25 octobre 1934.

* 40 SHAT 9n270/ D12 : Circulaire sur les permissions N° 1 022- 1/8

* 41 CHETOM 15H142/D2 : Les sénégalais pendant la guerre 1939-1945

* 42 voir Julien Fargettas, Le massacre..., op. cit.

* 43 ibid.

* 44 CHETOM 15H142/D2 : Pertes sénégalaises durant la guerre 39/45.

* 45 CHETOM 15H154 : Ordre du jour n°5/ PC du 13 octobre 1944, le général Magnan, commandant la 9ème DIC.

* 46 SHAT 9n268 : Note sur la participation des troupes coloniales à la campagne de 1939/40

* 47 Paroles d'Amadou Hampaté Bâ.

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