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Apéritif et sociabilité. Etude de la consommation ritualisée et traditionnelle de l'alcool

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par Anaàs Gayot
Université d'Aix-en-Provence - Master 1 d'anthropologie sociale et culturelle 2007
  

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1 - La sobriété et le bon goût

Le moment de l'apéritif n'échappe pas aux règles de savoir-vivre. Celles-ci, nous explique Dominique Picard, ne reposent pas seulement sur la sobriété mais "sur tout un jeu de valeurs comme l'amabilité, la finesse, la modestie, la distinction, la propreté, la modération, la dignité, la sobriété, le sens de la justice..."114(*).

Qu'il s'agisse de Jean-Anthelme Brillat-Savarin, d'Emmanuel Kant ou de Dominique Picard, tous, dans la description des attitudes à adopter en société, condamnent l'ébriété. Les aphorismes de Jean-Anthelme Brillat-Savarin sont explicites. L'un d'entre eux : "Ceux qui s'ingurgitent et s'enivrent ne savent ni boire ni manger"115(*), dénonce l'avidité et la voracité. Pour ce grand gastronome du XVIIIe siècle, l'art et la manière de boire et de manger sont des valeurs primordiales au fondement de la vie en société, de la civilité. Le goût en fait partie. Apprécier la saveur des aliments relève autant de la connaissance des usages du monde que les règles de politesse. Le bon goût (quel qu'il soit) s'associe aux bonnes manières et s'ajuste ainsi à la sociabilité.

2 - Les règles de la conversation

Les rencontres autour d'un repas ou d'un verre n'ont pas seulement pour objet la "satisfaction physique" mais le "plaisir social dont chaque individu doit sembler n'être que le véhicule" écrit Emmanuel Kant116(*). La sociabilité autour de la table amène indubitablement à des manières de se tenir, à la normalisation et à des règles de conversation. En tant qu'élément de culture, la conversation, précise Dominique Picard, demeure l'activité noble qui symbolise la convivialité à laquelle il est bon de participer. Emmanuel Kant approfondit la réflexion. Il prescrit la discrétion dans un groupe de convives. Il considère que l'aspect privé et intime de la réunion autour de la table instaure la confiance, la franchise et la confidentialité. Il n'empêche qu'il est incorrect pour un convive de rester silencieux. Celui-ci met mal à l'aise. Un convive qui garde la mesure, nous explique le philosophe, "représente un observateur qui fait attention aux fautes des autres". Puisque la boisson "délie la parole", la suspicion pourrait se jeter sur le silencieux117(*).

3 - Entre savoir-vivre et rituel

L'apéritif, en tant que réunion d'un groupe de convives autour d'un objet (boisson), répond aux mêmes exigences du savoir-vivre au cours d'un repas ou d'une réception. Il n'est pas étrange qu'un bon nombre d'ouvrages parle de "rite" de l'apéritif comme ils parlent de "rite" de table ou "rite de repas". Comme dans de nombreux sujets anthropologiques dans lesquels on s'intéresse à une pratique codifiée et répétitive, la question du "rituel" se pose. Les manuels de cuisine ou de savoir-vivre utilisent ce terme de la même manière qu'il a pu être banalisé dans le langage courant. Claude Rivière invoque les "rites profanes"118(*) pour qualifier les règles constituant les normes culturelles alimentaires dans le savoir-vivre. Contrairement aux idées de René Clarisse, qui cherche à démontrer que l'apéritif est un rituel social119(*), comme Sylvie Fainzang, on préfèrera parler de "pratiques ritualisées". Bien que la question soit intéressante, je m'arrêterai à ce constat. Selon moi, notre objet d'étude n'entre pas dans ce champ. Néanmoins, ce raisonnement sur les règles du savoir-vivre et le "rite", me conduisent à me demander si cette ritualisation des manières de table fonde le savoir-vivre, ou bien est-ce le savoir-vivre qui fonde les pratiques ritualisées ?

Des sources ethnographiques aux sources analytiques de l'anthropologie de l'alimentation, le sujet de l'apéritif est abordé de façon plus ou moins légère. C'est une littérature qui touche de plus prés la coutume, dans le fond comme dans la forme. L'apéritif est décrit comme une boisson et analysé comme une pratique sociale et culturelle. Il est tantôt un produit à vendre et vanté, tantôt un moment à partager confiné par des normes à respecter.

Cette seconde partie est riche de renseignements. L'histoire et l'anthropologie de l'alimentation orientent la réflexion au-delà de l'aspect spirituel et festives des boissons fermentées. L'apéritif est avant tout une nourriture, intégré au régime alimentaire français. L'histoire de l'alimentation nous informe sur l'évolution d'une pratique émergeante au sein du repas, lui-même en perpétuel mouvement. On remarque que le long processus du changement des manières de table remanie le statut de l'apéritif. Sa charge thérapeutique a quasiment disparu et il est essentiellement devenu un moment convivial où l'on apprécie de boire une boisson. On peut se demander si les progrès de la médecine moderne n'ont pas eu, également, un effet direct sur la représentation de ce moment privilégié. La bibliographie explorée traite la question de façon diverse et propose de nombreuses perspectives. La valorisation de la pratique en est une. Elle passe par la connaissance des produits consommés et de règles propres à l'alcoolisation et à la sociabilité autour de la table.

* 114 _ PICARD, Dominique. 2003. Politesse, savoir-vivre et relations sociales. Paris : PUF, p. 74.

* 115 _ BRILLAT-SAVARIN, Jean-Anthelme. 1982. Physiologie du goût. Paris : Flammarion, p. 19.

* 116 _ KANT, Emmanuel. 1979. Anthropologie d'un point de vue pragmatique. Traduit par Michel Foucault. Paris : Librairie philosophique J. Brin, p. 129.

* 117 _ KANT, Emmanuel. 1979. Ibid., p. 50.

* 118 _ RIVIÈRE, Claude. 1995. Op. Cit., Paris : PUF.

* 119 _ CLARISSE, René. 1986. Op. Cit.

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