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Apéritif et sociabilité. Etude de la consommation ritualisée et traditionnelle de l'alcool

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par Anaàs Gayot
Université d'Aix-en-Provence - Master 1 d'anthropologie sociale et culturelle 2007
  

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b- Le boire viril

Les manières de boire et le choix des boissons répondent également à des normes précises selon son appartenances sexuelles. Il est encore fréquent d'associer l'alcool à la virilité. Cette vision du boire exclut totalement les femmes et privilégie les corporations masculines. Ainsi, dans le bourg de Scrignac, les femmes ne sont pas admises dans les bars, excepté à l'occasion des fêtes patronales, explique Patrick Le Guirriec. D'ailleurs la rue et les alimentations, où elles se rencontrent pour faire leurs achats et discuter, sont des espaces dans lesquels les hommes ne préfèrent pas s'attarder. Par contre, la mairie, le garage et le bistrot sont les lieux de l'activité masculine par excellence. On y discute politique ou travail, c'est pourquoi les femmes n'ont rien à y faire. De plus, une consommatrice pourrait facilement être accusée de négliger son foyer, alors qu'un homme qui ne fréquente pas le bistrot est condamné à l'"isolement social"144(*).

Cette forme de machisme liant alcool et virilité est encore plus marquant dans certains corps professionnels. Des enquêtes établies par Robert Chapuis, dans des villes de France, en 1989, démontrent cette réalité. "Boire de l'alcool, c'est d'abord être un homme, passer avec succès une sorte de brevet de virilité, épreuve d'initiation supplémentaire proposée au jeune lors de son 1er emploi". Ce constat, d'après le sociologue, est une réalité pour 20% des hommes interrogés145(*). Cet aspect viril est également décrit par Jean-Pierre Castellain. Le travail dure et physique des dockers s'accompagne systématiquement d'alcool, lui conférant ainsi des attributs virils et fraternels.

Il est aussi question d'honneur dans ces manières de boire, qui constitue de ce fait une épreuve puisqu'il s'agit de boire beaucoup mais "comme un homme", c'est-à-dire ne pas mettre en scène une ivresse corporelle décadente146(*). Les "compétitions à boire" symbolisent cette quasi obligation de boire toujours plus. Elles sont un moyen de prouver sa force, de mieux connaître son compagnon de boisson et soi-même, par la maîtrise de son corps et de son caractère.

c- Le carcan du boire féminin

Si cette sociabilité masculine est socialement valorisée et renforce l'identité virile, il en est autrement pour les femmes. Elles sont d'ailleurs le plus souvent exclues des bars, de ces métiers dures et des compétitions à boire. Cependant, bien que l'on ne parlera pas de corporation féminine dans le boire, les femmes aussi participent aux festivités alcoolisées.

On dit de la femme ivre qu'elle perd sa vertu. Elle est ainsi plus dénoncée socialement que l'homme ivre. Le boire modéré et le savoir-boire s'exprime et prend forme peut-être davantage à travers le boire féminin. Les femmes, analyse Véronique Nahoum-Grappe, se doivent alors de boire des boissons légères, douces et sucrées "comme elle(s)". L'exemple du vin de Champagne est explicite : ses bulles, sa distinction, son aspect précieux et ses effets légèrement euphoriques conviennent parfaitement à notre imaginaire de la femme qui boit avec distinction selon des codes qui ne la dénigrent pas. Contrairement à la "pocharde", la "poissarde", la "buveuse" ou "l'ivrognesse" qui ne s'accorde pas avec la représentation de la femme épouse, mère nourricière et gardienne du foyer dont les femmes ont du mal à se défaire.147(*)

Comme la dégustation de vin à table, le moment de l'apéritif correspond à ce type de boire modéré et distingué féminin. Par ses normes, ses codes et ses convenances, il intègre parfaitement les femmes dans le jeu de l'échange et de la convivialité mais à certaines conditions. Le neuropsychiatre Jean Rainaut repère ces différences sexuelles suscitées par les normes de l'alcoolisation. La consommation des boissons alcooliques répond à des normes de quantité, de lieu, de fréquence, de vitesse, de qualité, ou de manière de consommer. Il est préférable pour les femmes de boire au cours du repas, dans les espaces privés, accompagnée par un ou plusieurs hommes, sans boire successivement des verres d'un trait, préférant le kir au pastis, assises à une table plutôt que debout au comptoir, etc.148(*).

Les règles de la distinction sexuelle en matière d'alcoolisation tendent à s'amoindrir. Les interdits, en termes de représentation, sont également moins rigides. Pourtant, ces "quelques idées reçues" caractérisent le boire féminin, qui est cantonné dans les préjugés plus profondément que le boire masculin. De ce fait, pour reprendre le raisonnement ironique de Véronique Nahoum-Grappe, si la belle femme ne boit pas, l'homme fort doit savoir boire. On peut se demander pourquoi ces clichés perdurent ? N'est-ce pas par la complaisance d'une certaine complémentarité dans des jeux de rôle féminins et masculins ?

* 144 _ LE GUIRRIEC, Patrick. 1990. Op. Cit., p.151.

* 145 _ CHAPUIS, Robert. 1989. L'alcool, un mode d'adaptation social ? Paris : L'Harmattan, p. 80.

* 146 _ NAHOUM-GRAPPE, Véronique. 1991. La culture de l'ivresse : Essai de phénoménologie historique, Paris : Quai Voltaire, p. 115.

* 147 _ NAHOUM-GRAPPE, Véronique. 1991. Ibid., p. 126 - 138.

* 148 _ RAINAUT, Jean. 2000. « La femme et l'alcool, quelques idées reçues ». In C. Bernand (dir.) : Désirs d'ivresse : alcool, rites et dérives. Paris : Autrement, p. 184.

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