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Apéritif et sociabilité. Etude de la consommation ritualisée et traditionnelle de l'alcool

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par Anaàs Gayot
Université d'Aix-en-Provence - Master 1 d'anthropologie sociale et culturelle 2007
  

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b- Les normes de l'ivresse

Le "savoir social particulier du boire"182(*), nous rappelle Véronique Nahoum-Grappe, s'organise naturellement autour de règles, de représentations et de significations. Malgré la relative tolérance face à l'ivresse, des moments appropriés pour s'enivrer sont préconisés : le moment de l'apéritif en est un, à la fin d'un repas de fête et le moment le plus opportun reste le soir. Une ivresse qui n'est pas à sa place fait "sale", "désordre", elle "souille", au sens où l'anthropologue Mary Douglas l'entend. L'ivresse doit être en harmonies avec les pratiques sociales183(*). De la même manière, l'ivresse n'est pas recommandée aux femmes. Bien que celles-ci prennent leur place lors des festivités, leur statut est différent. D'ailleurs, le savoir-boire est une "louange virile"184(*) dans le sens où il s'agit autant de savoir "tenir l'alcool", c'est-à-dire savoir boire beaucoup, que de contrôler l'excès et la manière d'être ivre. La déchéance est une "défaite identitaire" pour l'homme mais encore plus pour la femme. A ce propos, Emmanuel Kant, dans Anthropologie d'un point de vue pragmatique, consacre un passage de son oeuvre à l'ivresse. Il évoque "l'insouciance et la témérité " que procure l'ivresse et que "les femmes, les gens d'Église, et les Juifs" ne doivent pas atteindre ou ne pas laisser paraître puisqu'ils sont "dans un état d'infériorité civique". Le regard de la communauté sur les valeurs qu'ils inspirent ne leur permet pas cette relâche que produit l'alcool185(*).

Le regard philosophique d'Emmanuel Kant nous apprend beaucoup sur la psychologie du buveur et sur les effets des boissons. Il distingue "l'ivresse taciturne" provoquée le plus souvent par la bière. C'est une ivresse qui a quelque chose de honteux puisqu'elle ne favorise pas les relations sociales et la discussion. Alors que celle due au vin, entraîne la joie et le bavardage. Le philosophe expose un certain nombre de règles et manières de se tenir, telle que la maîtrise de soi, et en explique les raisons. Celles des règles du savoir-recevoir exigent que les invités repartent repus et satisfaits. La sobriété est souvent peu probable, néanmoins la maîtrise de soi prouve un respect à l'égard du groupe avec qui on a bu et une estime de soi186(*). Véronique Nahoum-Grappe ajoute que le spectacle de l'ivresse perturbe le jeu des définitions sociales, qu'elles soient sexuelles, identitaires, culturelles ou hiérarchiques.

c- L'apprentissage de l'ivresse

L'expérience de l'ivresse est, pour la société occidentale, une épreuve qui s'apprend entre paires. Si la famille initie le jeune adolescent, et dans certains milieux socioculturels l'enfant, autour de pratiques traditionnelles, on initie plutôt au goût et à une consommation modérée. Mais cette première approche avec l'alcool n'est qu'une introduction avant que le jeune ne devienne adulte. L'analyse de Robert Chapuis187(*) clarifie cet apprentissage naturel et valorisé dans les familles. Il met en avant le concept d"alcoolisation" et l'héritage culturel dans lequel grandit chaque petit français. Selon le sociologue, la transmission des pratiques alcooliques joue un rôle prépondérant dans la perception que l'on a de la "réalité-alcool". L'acte de boire ensemble est associé au temps fort de la convivialité sociale et familiale. En dehors du contexte familial, le jeune adolescent expérimente les états d'ivresse. Il s'éloigne ainsi des valeurs enseignées. Dans l'étude des manières de boire des étudiants de Jacqueline Freyssiney-Dominjon et Anne-Catherine Wagner, l'adolescent de 13 et 17 ans découvre l'alcool et l'ivresse. Cette découverte, pour le jeune adulte, est une pratique structurante de la sociabilité188(*). La période étudiante est un moment propice aux expériences d'ivresses. Aussi, l'apéritif familial ne suffit plus à assouvir le "désir d'expérimentation des choses de la vie adulte"189(*).

Il apparaît clairement que ce sont les effets de l'alcool qui intriguent les jeunes pratiquants et non son goût. La consommation de boissons alcoolisées est-elle un moyen d'échapper à la réalité, comme le suggère Robert Chapuis, ou une motivation exclusivement sociale, comme le soulignent Jacqueline Freyssiney-Dominjon et Anne-Catherine Wagner ?

* 182 _ NAHOUM-GRAPPE, Véronique. 1991. Ibid., p. 93.

* 183 _ NAHOUM-GRAPPE, Véronique. 1991. Ibid., p. 98.

* 184 _ NAHOUM-GRAPPE, Véronique. 1991. Ibid., p. 118.

* 185 _ KANT, Emmanuel. 1979. Anthropologie d'un point de vue pragmatique. Traduit par Michel Foucault. Paris : Librairie philosophique J. Brin, p. 49.

* 186 _ KANT, Emmanuel. 1979. Ibid.

* 187 _ CHAPUIS, Robert. 1989. Op. Cit.

* 188 _ FREYSSINEY-DOMINJON, Jacqueline, WAGNER, Anne-Catherine. 2003. L'alcool en fête : Manière de boire de la nouvelle jeunesse étudiante. Paris : L'Harmattan, p. 7.

* 189 _ FREYSSINEY-DOMINJON, Jacqueline, WAGNER, Anne-Catherine. 2003. Ibid., p. 47.

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