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Les jeunes mahorais et comoriens à  la Réunion : Stratégies d'adaptation et moyens de communication

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par Jean Kraemer
Université de la Réunion - Master Sciences et techniques de l'Information et la Communication 2012
  

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PARTIE III - ETUDE DE TERRAIN

Nous tenterons de déterminer si le cas des Mahoro-Comoriens de la Réunion est celui d'immigrants destinés à s'intégrer définitivement ou simples migrants venus offrir à leurs enfants la possibilité d'accéder à de meilleures conditions de vie de retour dans leur île, grâce à de plus grandes possibilités d'études.

La recherche tentera aussi de mettre en lumière la différence entre les souhaits des parents, parfois confrontés à des contextes plus difficiles que ce qu'ils escomptaient, et ceux des enfants dont les projets d'avenir ne recoupent pas nécessairement ceux des ascendants.

En allant plus avant, nous étudierons les pratiques de communication des jeunes mahoro-comoriens et leur rôle dans leurs stratégies d'insertion dans la société créole, leur logique identitaire et leurs éventuels projets de retour.

Chapitre 1- LES JEUNES MAHORO-COMORIENS à LA REUNION

1. Les mobiles de la migration

La Réunion, « C'est le rêve américain, c'est quitter la misère, ceux qui viennent doivent ensuite aider la famille restée là-bas » (Samia)

Loin d'être un exil contraint comme cela a généralement été le cas dans l'histoire de la Réunion, ou dans d'autres contextes pour échapper à des conflits ou des dictatures, la migration mahoro-comorienne est plutôt un choix d'opportunité. A la Réunion, ce sont le différentiel de niveau de vie, les possibilités d'études ou d'aides sociales qui attirent les migrants. C'est ce qui ressort de l'étude du CESER (citée) et nous est confirmé par les jeunes participants à la recherche.

Ceux-ci ajoutent une attente d'assistance des proches restés « au pays » par les migrants, telle que décrite par les études sur les migrations en Europe.

Nous pouvons donc conclure que les migrants mahoro-comoriens de la Réunion ont sensiblement les mêmes motivations que ceux de Métropole, que leurs enfants connaissent et intègrent au cours de leur éducation.

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Izati, d'origine mahoraise et comorienne, résume la situation qu'elle observe en ces mots : « Les Comoriens (non français) voudraient venir pour obtenir de meilleures conditions de vie, les mahorais viennent pour faire des études et repartir. » Nous retiendrons son assertion comme hypothèse de recherche, et la confronterons aux autres informations afin de répondre à notre question d'ouverture : migration ou immigration ?

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2. Sentiments d'appartenance et identité

« Je suis né quelque part, Laissez-moi ce repère,

Ou je perds la mémoire» Maxime Le Forestier 1987

Le premier élément qu'on ne peut manquer de remarquer est la notable similitude dans les analyses de leur situation faites par les jeunes participants, qu'ils soient Mahorais ou Comoriens, élèves de lycée ou étudiants de BTS ou à l'Université, adolescents ou jeunes adultes, qu'ils aient 16 ou 21 ans.

Leur sensibilité et leurs projets peuvent diverger, mais le ressenti et le discours montrent un degré de maturité et de réflexion similaire et important, ainsi qu'une envie d'écoute et de pouvoir s'exprimer sur ce sujet qui leur tient naturellement à coeur.

Tous sont persuadés, c'est par ailleurs le discours officiel, que si les Créoles apprennent à connaître ces populations ils arriveront à les apprécier et que les frictions disparaîtront ; mais qu'en l'état actuel des choses, un diagnostic plutôt négatif mais un discours plutôt optimiste semble être la dominante. Tout ne serait-il alors que manque de communication ?

2.1. Identité et sentiment d'appartenance : plutôt Mahorais ou Comorien que Créole

Les jeunes participants d'origine comorienne sont nés à la Réunion, les originaires de Mayotte sont nés à la Réunion ou à Mayotte (un en Métropole), ou encore arrivés pendant leur petite enfance. Tous les participants ont été scolarisés à la Réunion, pour la plupart depuis l'école primaire. Mais aucun ne s'identifie comme Créole, comme en témoigne Izati qui annonce des origines « Comorienne, Mahoraise, un peu Malgache », née à la Réunion, elle se considère « d'abord Mahoraise ».

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2.2. Des origines souvent plurielles, mais unicité d'identité

Ils indiquent des origines parfois combinées, Mahorais-Comorien, Mahorais-Malgache ou Comorien-Malgache, parfois même les trois, représentant ainsi les flux d'immigration les plus récents à la Réunion.

Aucun de nos participants n'est issu d'une origine mixte avec des créoles ou des métropolitains. Cette dernière situation constitue des cas atypiques, plus proches des « Zoreils » en termes de mode de vie.

Interrogés sur leurs sentiments d'appartenance prioritaire, la plupart se déclare surtout Mahorais ou Comorien selon le cas. Quelques uns se sentent surtout ou aussi Français, cela semble correspondre à un niveau de CSP supérieur à la moyenne du groupe, parfois à une arrivée en provenance de Métropole,

Quelques uns encore, les moins enracinés, se revendiquent comme Mohamed « Malgache, Mahorais, ou plutôt Mahorais avant Malgache. Je suis né en France (métropolitaine) » et se considère « un peu tout cela » (Mahorais, Comorien, Créole, Français), sans vraie préférence annoncée. Eux forment des projets d'avenir incluant une plus grande mobilité.

Même ceux qui se considèrent intégrés, aucun ne se déclare Créole, y compris les natifs de la Réunion. « Je suis né à la Réunion, déjà intégré » affirme Madi, qui se sent pourtant « Comorien d'abord »

Ces déclarations sont à mettre en lien avec les observations réalisées pour les jeunes immigrants de métropole, souvent peu identifiés à la population majoritaire mais ressentant un lien profond avec le pays d'accueil et sa culture, phénomène qui n'apparaît pas dans les déclarations des jeunes participants à notre étude pour la Réunion.

La revendication identitaire nationale française par contre est clairement affirmée, souvent pour revendiquer une égalité de droits et de traitements ; c'est également le cas en Métropole pour les accédants à la nationalité.

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2.3. Mahorais, Comorien : des cultures et des pratiques distinctes

Les Réunionnais voient souvent en eux un groupe homogène par la pratique islamique, les tenues vestimentaires, la langue « exotique » et les regroupent dans le vocable abusif de « Comores », ou « ban' Comores » locution qui ajoute une distance supplémentaire (« ban' » ou « bana » en créole désignant les autres, ceux dont on ne souhaite pas faire partie) (FRANCK Marc, 2011).

Ils sont pourtant généralement conscients que les Mahorais sont de nationalité française, contrairement aux Comoriens. La récente départementalisation (31 mars 2011), suivie de mouvements sociaux contre la vie chère, dont la presse réunionnaise s'est largement fait l'écho, a ramené les Mahorais sur le devant de la scène publique.

La plupart des jeunes participants perçoivent des différences entre Comoriens et Mahorais, les réponses sont très variées, certains ne voient qu'une divergence linguistique (voir partie I) d'autres identifient des différences culturelles ou dans le mode de vie. Les deux groupes sociaux ont une dynamique distincte (voir pratiques associatives), un jeune se reconnaît le plus souvent comme faisant partie de l'une ou l'autre et pas des deux.

« Les Mahorais et les Comoriens s'entendent mais restent chacun dans son groupe. » (Izati) La question de la différence, très subjective, a suscité des réactions parfois affectives :

« La culture est proche mais il n'y a pas toujours d'entente » « les Comoriens en général n'aiment pas trop les Mahorais » dit Salima, qui trouve que « Les Comoriens sont toujours là à faire leurs petites manies, ils se font remarquer, les Mahorais sont tranquilles »

« Mayotte avant décolonisation avait déjà une culture différente » explique Fatima

Salima pense aussi que « Les Mahorais n'aiment pas les « petits » comoriens « petits voleurs » c'est leur image à Mayotte, cette image vient ici » ; « Les Comoriens sont des immigrés à Mayotte »

La précision de la nationalité ne peut manquer d'apparaître : « Les Comoriens ne sont pas français au départ, ils le deviennent par mariage » (Fatima)

Les préjugés existent de part et d'autre :

Samia (Comorienne) explique que « Depuis petite, dans mon éducation, on me dit que les Mahorais ne sont pas bien » « Heureusement que je ne suis pas Mahoraise » « Personne ne le

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dit, tout le monde dit que tout va bien, mais on ne s'entend pas depuis longtemps » « Ils se la pètent depuis qu'ils sont Français ».

« Ils sont vantards, ils se moquent » renchérit Mariama (Comorienne)

Deux groupes distincts par l'histoire, confrontés à un même environnement d'accueil qui les amalgame et les stigmatise. Avec le temps et l'interconnaissance par le milieu scolaire, l'obligation commune de s'intégrer plus ou moins durablement, les différences deviennent plus relatives, dans une plus grande tolérance mutuelle, comme on peut l'observer entre jeunes d'origine africaine en Métropole.

A propos des amies mahoraises : « il y a Mahorais et "Mahorais" » (dessinant des guillements avec les doigts aux côtés de sa tête) « tout le monde n'est pas pareil, c'est la plupart » dit Samia ; « la différence est plus forte pour les anciens, nous on ne sait même pas trop d'où ça vient » « on a quand même des amies mahoraises » pondère Mariama. Il convient en effet de ne pas noircir le tableau, l'entente est cordiale et les passages nombreux, à l'intérieur des familles, comme entre amis. Pour Ibrahim, « Depuis petit, j'ai des copains comoriens, je vais chez eux, ils viennent à la maison, pour nous ça ne fait pas de différence ».

Dans ce contexte de différences ressenties, d'amalgame et de réticence perçue de la part des Réunionnais, il existe à la fois une fraternité de migrants et une certaine rivalité entre les membres de ces deux communautés, jusque dans leur pays d'accueil.

Samia, pour sa part, trouve qu'« On n'est pas si différents avec les Malgaches, bof pas trop ». Le rapport de rivalité est moins présent, les relations plus faciles entre « cousins » (Mahorais et Malgaches, ou Comoriens et Malgaches) qu'entre « frères et soeurs » de l'archipel.

Quand ils ont des origines à la fois mahoraises et comoriennes, ils s'identifient mahorais plutôt que comoriens. Plus de proximité avec le pays d'accueil, plus facile d'y penser des projets de retour, des contacts plus faciles donc des liens plus forts avec la famille en territoire français ; il est possible d'établir plusieurs hypothèses, la réalité pourrait être une combinaison de ces éléments.

Le quatrième foyer d'échange Indocéanique, l`Île Maurice est très distinct culturellement et socialement, on observe peu de corrélations avec ce groupe. Par ailleurs si les Malgaches sont discrets dans l'espace public médiatique, les Mauriciens de la Réunion en sont presque absents. Une partie de l'explication peut venir du fait que les Mauriciens et Malgaches présents à la

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Réunion sont généralement plus diplômés, et surreprésentés dans la catégorie des commerçants et chefs d'entreprise (INSEE 2011), ce qui ne prête pas au même type de rivalités et de jalousies.

Les jeunes mahorais et comoriens sont ainsi victimes de caractérisations qui les regroupent pour les discriminer. En cela la situation est proche de celle des immigrés maghrébins, sub-sahariens et turcs de Métropole. Par contre, ils ne sont pas amalgamés sous un vocable commun d' « immigrés », mais identifiés par leur archipel d'origine. Moins globalisants, les lieux communs à leur encontre sont ainsi moins éloignés de la réalité et moins stigmatisants que ceux que subissent les migrants métropolitains.

De manière plus dynamique, on observe la revendication d'une identité arabe (« beur ») transnationale, ainsi que d'une identité africaine, voire « black » par les sub-sahariens qui dépassent leurs différences arrivés dans le pays d'accueil, en réaction aux difficultés ressenties. Une telle démarche n'apparaît pas chez les jeunes Mahoro-Comoriens qui ne se réclament pas d'une même communauté, mais chacun de l'identité spécifique de son origine, ou de son choix en cas d'origines plurielles. Ils se reconnaissent « black », mais si cela constitue parfois un signe identitaire, ce n'est pas une revendication culturelle.

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3. Ressenti des relations avec les créoles réunionnais

Les relations entre les jeunes créoles et leurs homologues mahoro-comoriens ne sont pas conflictuelles. Les études et travaux cités en première partie montrent que la fréquentation et la connaissance apportent sinon l'entente, du moins la tolérance.

Il semble en effet que les réactions les plus hostiles soient plutôt l'affaire des adultes : discrimination plus forte envers les parents, stigmatisation des comportements délictuels (réels ou supposés) des jeunes viennent plutôt des créoles adultes, plus intolérants quand ils n'ont pas travaillé ou étudié avec les derniers immigrants.

Ce phénomène est logiquement assez proche de ce qu'on observe en Métropole envers les immigrants africains. La différence pourrait se situer dans le fait qu'on peut observer plus de comportements xénophobes de la part des jeunes en Métropole, par le fait de la ségrégation géographique, qui limite voire empêche le brassage scolaire et favorise les regroupements communautaires.

3.1. Ressenti de la perception des Mahorais et Comoriens par les Créoles

De manière générale, les jeunes mahoro-comoriens se sentent mal perçus et mal acceptés par les Créoles ; même si certains relativisent en disant que cela dépend des gens, le ressenti est globalement négatif.

Ils nous voient « Comme des gens qui n'ont pas de valeur, qui sont inférieurs à eux » dit Amina « D'un mauvais oeil, la plupart d'entre eux sont réticents envers nous » confirme Ida

Fatima précise que « Certains (Créoles) les perçoivent comme étant des étrangers, des animaux, des sauvages ; et d'autres comme leurs frère, soeur »

« En général, ça va, c'est « normal », parfois ils sont racistes» ; «Ça dépend du quartier : dans le bas de la ville, il y a beaucoup de mahorais, ça va » explique Samia ;

Ce n'est pas le cas de Mariama « Dans mon quartier, il n'y a presque que des créoles, c'est moins sympa ; on a des réflexions : retourne ton pays... ».

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Les individus se font discrets face aux groupes, un migrant isolé est la cible de critiques plus fortes qu'un ensemble perçu comme unitaire face à un petit nombre d'individus, même quand ceux-ci font partie de la population majoritaire.

Certains garçons, particulièrement ceux nés à la Réunion semblent mieux intégrés et précisent qu'en ce qui les concerne « Ça dépend des personnes, mais je crois qu'ils me perçoivent comme une bonne personne » estime Madi ; « Certains Créoles sont racistes, mais le plus souvent ils sont gentils avec nous » trouve Ibrahim

Pour abusif qu'il soit, le terme de « racisme » est évoqué par plusieurs participants : « Pour les racistes, pas de noirs dans leur « nation », sur leur territoire » précise Mariama

Laymia s'étonne « Parce qu'à la Réunion, ils ne sont pas « noirs », même s'ils viennent d'Afrique, ils sont cafres mais pas noirs, c'est n'importe quoi !»

Les Mahorais et Comoriens sont les seuls à la Réunion à se revendiquer « noirs » : les Créoles, quelle que soit leur origine, les Malgaches ont souvent du mal à s'identifier comme noirs, bien que ce qualificatif leur serait attribué en Métropole ou aux USA.

On peut certainement y déceler un malaise lié à la douloureuse histoire de l'esclavage, encore présente dans les esprits et dans les discours, et la difficulté de se reconnaître des racines ethniques africaines.

Il serait légitime de se demander si une partie du rejet ressenti par les Mahoro-Comoriens, plus que par les autres groupes indocéaniques, ne pourrait pas trouver une part d'explication dans ce fait. Trop proches des Réunionnais, et trop proches aussi de l'Afrique. On peut formuler l'hypothèse que leur présence et leur origine assumée rappelle aux Créoles une filiation historique qu'ils estiment dévalorisante. Cela expliquerait les qualificatifs évoqués de « sauvages », « inférieurs » «animaux ».

Le fondement de l'hostilité ressentie peut aussi se trouver dans les graves difficultés économiques (emplois, logements) que subissent les Réunionnais, particulièrement les plus défavorisés, et pour lesquelles ils voient dans les Mahoro-Comoriens des concurrents supplémentaires.

La Réunion applique une politique de « préférence régionale » en termes d'emploi, officielle ou détournée, qui veut que les Réunionnais soient embauchés préférentiellement à un allogène, particulièrement à un Métropolitain. Au delà de ce côté institutionnel souvent remis en cause

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dans le principe d'égalité républicaine et contesté dans son application réelle, les Mahoro-Comoriens éprouvent un sentiment de discrimination comparable à celui vécu par les immigrés africains en Métropole.

Citons le cas d'une jeune fille mahoraise, Izati, cherchant un stage : la première réponse est positive, puis à la demande de son identité, elle donne son prénom, correspondant aussi bien à une occidentale qu'à une musulmane. Pas de problème jusque-là. A l'annonce ensuite de son patronyme, clairement musulman, on ne prenait plus de stagiaires.

Elle évoque le même cas pour son père répondant à une offre d'emploi : le nom prononcé, il n'y avait plus de poste disponible.

A la Réunion, comme en Métropole, les comportements racistes sont clairement condamnés, mais la xénophobie (sous couvert de préférence régionale) parfois légitimée en privé au nom des difficultés éprouvées par la population locale.

Nous pouvons conclure que les Mahoro-Comoriens jeunes ou adultes subissent et éprouvent une réelle discrimination à l'embauche, à l'instar des immigrés de Métropole. Dans tous les cas, si les intéressés estiment subir des discriminations, les plaintes officielles n'entrent pas dans les intentions des migrants, persuadés que de telles démarches ne peuvent aboutir.

3.2. Perception des attentes envers les jeunes Mahorais-Comoriens

Les jeunes mahorais et comoriens ne savent pas toujours trop ce que les Réunionnais attendent d'eux « Franchement, je ne sais pas » (Ida), peut être « Rien de spécial » se dit Ibrahim.

« D'arrêter de parler leur langue » (mahorais ou comorien), pense Amina ; « ils ne comprennent pas la langue mahoraise, ça les ennuie » ajoute Kaycha

« Certains attendent que l'on parte car on les envahit » (Fatima) ; « De partir » (Laymia)

Ils ont aussi l'impression que les Réunionnais les caractérisent comme délinquants, le terme est employé par plusieurs participants (garçons) « les Réunionnais attendent moins de délinquance de la part des Comoriens » Madi (Comorien)

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Contrairement aux travaux réalisés en Métropole, on n'observe pas de revendication ouverte, ni de violence verbale exprimée ou latente chez les participants à l'étude ; mais pas non plus de ressenti négatif face à l'institution scolaire ou administrative, qui sont perçues comme des alliés et des moyens de surmonter les difficultés.

Actuellement, la discrimination est vécue par les jeunes migrants de la Réunion comme une affaire d'individus, pas d'institutions. Cela peut expliquer que le sentiment de rébellion face à un ressenti d'injustice de traitement généralisé qu'expriment les jeunes maghrébins ne se retrouve pas chez les jeunes mahoro-comoriens.

3.3. Différence identitaire affichée par les adultes plus que par les jeunes

La créolisation des immigrants à la Réunion s'est généralement faite dans la discrétion. Victimes opprimées en situation de soumission ou de menace vitale pour les esclaves apportés d'Afrique, Indiens Malbars engagés volontaires (migrants qui auraient du repartir et ne l'ont pas pu), Chinois et Malgaches se sont fondus dans le creuset réunionnais en évitant d'attirer l'attention.

Ils ne sont apparus dans l'espace public et revendiqué une identité que bien des générations plus tard, à l'approche des années 2000, lorsque leur intégration n'était plus contestable. Pourtant ces manifestations identitaires sont encore parfois réprouvées par certains Créoles.

Le cas des Mahoro-Comoriens est différent. Les femmes assument d'afficher leur différence par le port du costume traditionnels (le saluva) et du masque de beauté (le m'zindzano). Les hommes ne portent pas de signes distinctifs ostensibles à l'exception des tenues adaptées à la pratique religieuse, le cas échéant (le Kandzou, tunique, et le Koffia, couvre chef musulman).

Les jeunes mahoro-comoriens de la Réunion ont, eux, adopté à part de rares exceptions, un style plus proche de celui de leur environnement, les garçons s'habillent comme les autres jeunes réunionnais. Certaines jeunes filles également ; mais le plus souvent elles portent une tenue plus sobre et classique, complétée par un foulard sur les cheveux ou un tissage, plus rarement des rajouts de tresses à l'africaine, coiffure que les créoles ne portent pas.

Ces éléments vestimentaires, et de faibles différences phénotypiques, suffisent néanmoins pour les identifier et les singulariser, « Ils nous identifient par notre apparence physique et se comportent de manière raciste et discriminatoire » déplore Ali, étudiant comorien.

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Les manifestations traditionnelles, et tout particulièrement les danses se tiennent dans des lieux publics dont l'utilisation est accordée par la collectivité. Ces célébrations attirent la curiosité de quelques voisins créoles qui viennent voir ce qui se passe dans leur quartier, et s'en retournent sans un mot ni prise de contact. Pour ces manifestations identitaires, l'indifférence affichée peut cacher une réprobation silencieuse perceptible dans certaines attitudes, bien qu'on n'en trouve pas de signes dans l'espace public médiatique réunionnais.

Les adultes arrivants, et particulièrement les femmes, assument leur différence aussi par l'utilisation de leur langue entre eux, même en public. Cela non plus n'est pas toujours apprécié par les autochtones, comme l'avaient signalé les participants à notre étude, ci-dessus. Les jeunes, plus prudents, évitent généralement de se singulariser ainsi.

A la Réunion comme en métropole, ce sont les différences visibles et audibles qui constituent le critère d'identification et de discrimination. Cela peut en partie expliquer la meilleure intégration annoncée par les garçons, ce qui n'est pas le cas en Métropole.

3.4. Attentes des jeunes mahorais-comoriens

Ce que les jeunes attendent de la Réunion ? Certains jeunes mahoro-comoriens natifs de la Réunion considèrent cette question absurde « Quelle attente ? Je suis née là ! » s'étonne Samia. Elle prend son sens cependant pour les jeunes immigrants, l'espoir est de « S'intégrer plus facilement pour les personnes qui ne sont pas nées à la Réunion » (Madi).

La situation ne semble pas aussi simple pour les autres participants, natifs ou non, qui se vivent généralement étrangers à la société créole : « Qu'elle soit plus accueillante, plus gentille avec eux » (Amina). Les jeunes «attendent une meilleure intégration, que les portes s'ouvrent à eux » Fatima ; « Qu'ils soient mieux intégrés, plus acceptés » ajoute Kaycha

D'autres, comme Karima sont plus pragmatiques, attendent de la Réunion qu'elle soit un « lieu où l'on peut avoir une éducation bien, et facilité d'y accéder » ; un « plus large choix d'études » dit Saïd ; et de manière générale « de meilleures études, et une meilleure vie » renchérit Ibrahim.

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3.5. Attentes perçues des adultes mahorais-comoriens

Le différentiel de choix et de niveau d'études possible entre les îles de l'archipel des Comores et la Réunion est souvent annoncé comme la première motivation de migration, avant l'amélioration des conditions de vie. « Une meilleure vie pour eux, et de meilleures chances d'études pour leurs enfants » (Kaycha). Les jeunes participants en sont conscients et ont l'intention de répondre aux attentes des parents en la matière.

Le discours qu'ils relaient de la part de leurs parents est donc semblable à celui des immigrés en Métropole en termes de raisons de migrer. Ils expriment aussi une attente de reconnaissance de leur statut de citoyens français, à égalité avec les Réunionnais, « qu'ils arrêtent leurs préjugés » (Ida), « un peu plus de reconnaissance et aussi le respect » (Mohamed).

Un peu désabusés sur leurs possibilités d'intégration réelle, les migrants reportent donc leurs espoirs sur la réussite de leurs enfants. Cette attente, quasi-unanimement perçue par les jeunes interrogés se traduit donc plus précisément par une attente forte de réussite scolaire.

Contrairement à de nombreux jeunes créoles, et immigrés métropolitains, qui adoptent parfois un discours de défiance et de dévalorisation face à l'école, les Mahoro-Comoriens de la Réunion, jeunes comme adultes placent là leurs espoirs de promotion sociale.

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4. Un mode de vie duel, entre créole et traditionnel

4.1. Intégration-repli identitaire : une alternative combinatoire

Face à un environnement social perçu comme hostile, l'alternative est double, s'intégrer et perdre tout ou partie de sa culture et son identité, ou effectuer un repli défensif sur sa communauté d'origine présente dans le pays d'immigration.

Il n'en reste pas moins que vouloir vivre de manière totalement identitaire serait artificiel et certainement illusoire pour un migrant en général, et pour des jeunes de deuxième génération encore plus. De même que prétendre trancher ses racines reviendrait à perdre son identité sans gagner une autre légitimité pour autant, donc tout aussi impossible.

Toutes les solutions et stratégies se trouvent nécessairement dans des combinaisons inscrites entre ces deux extrêmes.

L'obligation de scolarisation des enfants, à laquelle les Mahoro-Comoriens n'ont nulle intention de se soustraire, constitue ici comme en Métropole la première étape de l'intégration sociale et culturelle, et plus spécifiquement de leur créolisation.

Tous les participants de l'étude (avec une seule exception) ont déclaré avoir un mode de vie à la fois identitaire et créole, « un peu les deux » dans une logique de créolisation qui les intègre mais ne semble pas pour l'instant influencer le mode de vie créole.

Cela nous permet de confirmer l'hypothèse de départ, les jeunes mahorais et comoriens font le choix de s'intégrer, fût-ce temporairement, tout en conservant leur culture. Ce dernier point est toutefois moins prononcé pour les Comoriens, comme nous pourrons le constater dans les prochaines parties.

4.2. Les réseaux affinitaires de proximité

Les jeunes mahoro-comoriens, comme tous les adolescents du monde accordent une grande importance à leurs réseaux amicaux. A la Réunion, ils se trouvent en interaction permanente dans le cadre scolaire, ainsi que dans leur quartier avec des membres de la population majoritaire comme avec ceux de leur groupe originaire.

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Aucune discrimination scolaire n'existe sur l'île et la ségrégation géographique n'est liée qu'aux possibilités de logement et particulièrement d'attribution de logements sociaux. Elle dépend donc uniquement des conditions sociales, et non de l'origine. Si les identités de quartier sont assez marquées à la Réunion, cela concerne beaucoup moins les jeunes mahoro-comoriens pour qui cette identification de proximité locale a moins d'importance que leur identité communautaire.

Pour la plupart des jeunes mahoro-comoriens le réseau affinitaire de proximité (par opposition au réseau numérique, que nous étudierons plus loin) comprend des amis de mêmes origines, mais aussi des jeunes créoles. Certains estiment avoir plutôt des amis identitaires, les autres que leur réseau amical est équilibré entre les deux groupes. Izati explique ainsi que ses ami(e)s sont « plutôt des Mahorais ou des Comoriens, mais aussi des Créoles, et des Malgaches » (les ethnies allogènes correspondant à ses origines).

Certains indiquent le détail des groupes ethniques créoles qu'ils fréquentent « Arabe, Malbar, Malgache, Chinois » (Ousseni), laissant entendre que Comoriens et Mahorais n'étaient finalement que des composantes parmi d'autres de la mosaïque réunionnaise.

Quelques filles néanmoins affirment n'avoir « pas de Créoles » parmi leurs amis (Salima) et rester dans le réseau identitaire. Dans l'autre sens, aucun ne déclare être isolé des jeunes de son origine.

Le constat que l'on peut établir en milieu scolaire est que les conversations informelles peuvent être en réseau identitaire ou mélangé ; par contre les groupes de travail seront préférentiellement identitaires, ce qui ne favorise pas le brassage intégratif.

Dans le cas où un jeune mahoro-comorien, se retrouve seul représentant de son origine dans une classe, il peut être mis(e) à l'écart et éventuellement « adopté » par quelques camarades locaux compatissants. Ce cas est plus fréquent pour les jeunes filles, les garçons intégrant souvent un groupe par des intérêts communs, généralement le sport. (Il ne s'agit pas ici des réponses des jeunes étudiés mais d'observations personnelles croisées avec celles d'autres enseignants).

En termes de loisirs aussi, les garçons se mélangent plus que les filles, pour rejoindre des pratiques sportives souvent intégratrices. Quelques-uns font partie de groupes multiethniques, suivant une passion : groupe musical ou jeu vidéo en réseau (pratique détaillée plus avant).

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Hors de l'école, les jeunes filles se retrouvent plutôt en groupe identitaire, pour des pratiques associatives traditionnelles, notamment la danse, ou pour faire du « shopping ». Certaines, moins favorisées précisent comme Mariama et Samia « sorties en ville » (rires) shopping ? « non, il faut des sous, plutôt on zone... »

Parfois ils organisent des sorties pour visiter l'île entre garçons et filles le week-end, en louant un bus ; évènements festifs qu'ils partageront encore ensuite dans les réseaux sociaux numériques.

Les pratiques mixtes sont communautaires, ce qui peut s'expliquer par le contexte traditionnel et islamique de l'éducation, encouragées par les souhaits endogamiques des parents, que nous détaillerons ci-dessous.

De manière générale, on peut considérer que les pratiques des garçons sont plus intégratrices que celles des filles, par le sport essentiellement (c'est vrai également pour les filles pratiquant des sports de compétition).

4.3. Les associations et pratiques de loisirs

Les garçons sont plus présents dans les associations sportives, notamment scolaires que les filles. Quand les uns et les autres adhèrent à des clubs de sport, leur intégration y est souvent plus facile que dans d'autres contextes, la constitution des équipes et des sélections tient plus aux qualités physiques et relationnelles de chacun qu'à son groupe social ou ethnique d'origine. C'est naturellement pour les sportifs (et sportives) que les associations constituent un vecteur d'intégration sociale.

Les jeunes mahoro-comoriens adhérent néanmoins assez peu à des structures associatives non scolaires. Les pratiques sportives des garçons peuvent notamment se dérouler de manière informelle sur les équipements sportifs en libre pratique de leur quartier, qui peuvent constituer des « espaces publics » de pratique sportive, mais rassemblent souvent des habitués, « recrutés » en fonction de leurs qualités et de leur assiduité. Ces rencontres régulières, pour être informelles n'en constituent pas moins des facteurs de créolisation.

Quand les jeunes filles mahoro-comoriennes font partie d'un groupe constitué, c'est d'une structure identitaire : amicale d'étudiants mahorais ou comoriens, selon le cas ; ou encore association culturelle destinée à transmettre la culture et notamment la pratique des danses traditionnelles. Logiquement, elles trouvent aux associations un intérêt de maintien de la culture

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et des traditions, ainsi qu'un moyen de se retrouver entre jeunes de même origine. Ces activités permettent d'abord « de maintenir la culture et les traditions, et de mieux se retrouver entre soi», c'est notamment le cas pour Izati.

Certains jeunes mahoro-comoriens participent à des manifestations de danses et musiques urbaines : battles (concours ou duels) de slam, de hip-hop, où leur origine ethnique ne semble pas constituer un handicap : « les participants et les spectateurs sont tous black ».

Dans cette explication donnée par une jeune mahoraise dont le groupe s'entraînait dans un espace public aux danses urbaines d'inspiration africaine en vue d'un « battle », on constate que la sensibilité ethnique est plus importante pour les jeunes migrants que pour leurs concurrents créoles. Dans le discours de ceux-ci, la participation des Mahoro-Comoriens ne pose pas de problème ; ils estiment que « c'est très brassé » et trouvent cela normal.

Cette pratique commune, artistique et sportive, urbaine, populaire et jeune, perçue comme un élément de culture « mondiale », permet à chaque groupe de se présenter sans discrimination, mais sans vraiment atténuer les différences identitaires.

Le mouvement associatif ne constitue donc pas pour la plupart d'entre eux un facteur d'intégration, mais suit plutôt une logique communautaire. Ici comme en Métropole seuls les sportifs, les artistes (musiciens, danseurs, dessinateurs...) non identitaires, et les individus isolés y trouvent un moyen de se rapprocher de la population majoritaire.

4.4. Des traditions toujours importantes

Les jeunes mahoro-comoriens considèrent le fait de garder les traditions identitaires comme important ou très important, la différence en ce domaine semble être le niveau de lien gardé avec la famille restée au pays et l'île d'origine, notamment par les communications, et éventuellement les voyages.

Certaines traditions semblent pourtant partagées : le pique-nique dominical créole ressemble au « voulé » mahorais. Les emplacements aménagés sur le front de mer dionysien (Parc des Tamarins) devant désormais se partager selon une localisation précise : les Mahoro-Comoriens occupant aux heures de pique-nique l'extrême le plus proche de la Jamaïque (et donc de la déchetterie), à côté du parking d'accès, en s'appropriant ainsi un espace que les Créoles leur

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laissent. Cette partie de l'espace ainsi communautarisé perd donc son caractère public au profit du groupe utilisateur.

4.5. Pratique religieuse : un Islam non porteur de discriminations

La religion musulmane constitue une part importante de leur mode de vie, de l'organisation de leur temps. A la Réunion comme à Mayotte, le Fundi (référent religieux) est présent pour toutes les grandes occasions de la communauté. La religion, en effet « C'est très important », c'est un élément qui permet de garder la tradition, explique Izati

L'islam est peu ostensible chez les jeunes participants, comme dans leurs familles, les signes extérieurs tels que la burqa (interdite dans les établissements scolaires) ou le jilbab (tenue islamique intégrale) visibles dans le centre-ville de Saint Denis sont plutôt le fait des familles commerçantes Z'arabes.

A la Réunion comme ailleurs, plusieurs obédiences « Sunnites, Chiites (très minoritaires) » coexistent dans la pratique islamique ; les jeunes participants affirment ne pas éprouver de différenciations à leur encontre au sein de la communauté musulmane locale.

Leur pratique de la religion islamique en tant que telle ne semble pas faire l'objet de discriminations, ni auprès de la population majoritaire, ni auprès des autres musulmans.

4.6. Un respect des traditions annoncé comme choisi et non subi

Si la culture d'origine influence « un peu » le comportement vestimentaire des jeunes filles, le fait de connaître et maintenir les traditions est revendiqué comme un choix personnel, tout en signalant que cela fait plaisir aux parents et à l'entourage.

Cela montre que si une certaine pression existe certainement en la matière, elle n'est pas vécue (ou signalée) comme une contrainte, mais recueille leur adhésion. A une confidence près : « L'école coranique, pfouu ! », dans laquelle nous ne verrons pas de remise en cause, mais une simple réflexion d'adolescente, révélatrice néanmoins d'un discours qui s'autonomise.

Les jeunes participants se trouvent à un âge où les choix préconisés se transforment en choix personnels, avec une remise en cause possible de certains aspects de leur éducation.

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5. Pratiques et usages linguistiques

5.1. Des pratiques adaptatives, différenciées selon la situation

Comme nous l'avons montré dans la première partie, les jeunes migrants pratiquent très généralement leurs langues d'origine ainsi que la langue d'accueil. C'est également le cas à la Réunion. Le semi-linguisme remarqué et déploré en collège par Pascale Prax-Dubois (2009) a été surmonté avec succès par les jeunes interviewés, élèves de lycée, natifs ou devenus francophones. La Réunion présente également la particularité d'un bilinguisme français-créole auquel sont soumis les jeunes mahoro-comoriens dès leur plus jeune âge ou leur arrivée.

Cette situation est résumée par Ibrahim, qui constate que les langues de communication avec ses amis sont « la langue qu'ils parlent : créole, avec mes amis réunionnais, mahorais avec mes parents » ; « Dans ma classe (de BTS) il n'y a que des créoles, je parle donc créole, dans la cour je retrouve parfois des amis avec qui je parle mahorais » « le créole est de plus en plus présent, on le parle à la maison entre frères » « les parents aiment bien qu'on parle français, cela leur permet de pratiquer (eux parlent plutôt le mahorais) »

Les parents profitent de l'intégration linguistique des enfants en français pour l'apprendre par rétro-socialisation, comme cela a été observé également en Métropole. Les enfants servent parfois d'interprète auprès des tiers, souvent plus simplement en famille, dans les situations quotidiennes « quand on regarde les feuilletons avec ma mère, si elle ne comprend pas quelque chose, on traduit » dit encore Ibrahim.

5.2. Le créole, première langue de communication affinitaire

Les trois quarts des jeunes participants déclarent parler le créole avec leurs amis, la majorité présente cette langue comme prioritaire dans ces échanges. Ils confirment que sa pratique est bien le sésame de leur acceptation par les Créoles.

Un quart des jeunes interrogés néanmoins, d'origine mahoraise, indique ne pas pratiquer le créole. Même si cela ne traduit pas automatiquement une volonté de non-intégration à la société

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réunionnaise, leurs projets d'avenir se situent « hors département ». Certains d'entre eux déclarent n'avoir pas d'amis créoles.

Ce n'est pas le cas des originaires des Comores, systématiquement créolophones. On peut supposer que la moins bonne transmission de la langue dans leur cas correspond à une arrivée généralement plus ancienne des parents, une difficulté plus grande à maintenir des liens proches avec leur île et leur pays d'origine, ainsi que des espoirs de retours peu nourris (voir §7, Avenir)

Si les Réunionnais les identifient comme des immigrés, dans le même sens que les Africains de Métropole, les pratiques linguistiques sont différentes, pas de langage propre utilisé en public (contrairement au "verlan" ou à l'arabe "ménager" des jeunes immigrants des banlieues françaises), pas d'expressions qui s'ajouteraient au langage vernaculaire des cours scolaires chez les jeunes mahoro-comoriens. L'intégration des jeunes Mahoro-Comoriens à la Réunion ne constitue pas un apport linguistique pour le créole, et ne semble pas devoir le faire dans le proche avenir.

5.3. La langue d'origine, préférence familiale et identitaire, à l'épreuve de l'environnement

La transmission linguistique est forte, particulièrement au sein des familles mahoraises. La langue identitaire, mahorais, comorien, parfois malgache (langues parlées à Mayotte, voir préambule) est utilisée quotidiennement par la plupart des jeunes interrogés. Ils y trouvent un élément de maintien des traditions au plan familial comme affinitaire.

Ceux qui se reconnaissent des origines duelles parlent souvent les deux langues, en famille et en fonction des origines de leurs amis ou de leur entourage. Le lieu de naissance ne semble pas avoir d'incidence non plus sur la pratique linguistique, mais plutôt l'intensité des liens identitaires.

Signe possible d'une certaine diminution du lien linguistique, certains participants, comme Ida déclarent parler « le créole avec mes frères et soeurs », situation de plus en plus fréquemment observée dans les familles. Dans des groupes communautaires aux origines linguistiques différentes, la langue réunionnaise est celle qui permet le lien en constituant le dénominateur commun.

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La langue vernaculaire est ainsi souvent associée au français et/ou aux idiomes identitaires dans les conversations avec l'entourage, sous l'influence de l'environnement local, signe possible d'une créolisation linguistique.

Ce phénomène est proche de celui observé chez les jeunes immigrants en métropole, mais n'entraîne pas à la Réunion la création d'un langage identitaire spécifique à la deuxième génération.

Chez certaines familles comoriennes, la transmission de la langue identitaire semble plus problématique. Les parents de Samia « Aimeraient bien nous apprendre le comorien, mais ce n'est pas évident ». Situation similaire chez Mariama « ma mère nous parle comorien de temps en temps, elle aimerait bien qu'on lui réponde en comorien, mais nous c'est surtout créole et français ». Un élément de plus qui indique que les jeunes comoriens malgré une différence identitaire un peu plus marquée avec la Réunion, s'intègrent plus.

Deux participants seulement, dont Saïd, né à Mayotte, disent ne communiquer qu'en « français partout et tout le temps ». Cette pratique restrictive est à mettre en relation avec un moindre attachement aux origines, et des projets hors Réunion.

Cela montre la relation intime entre la pratique linguistique et les liens avec les groupes sociaux auxquels les jeunes sont confrontés. La pratique du créole traduit une volonté, ou du moins une acceptation, de s'intégrer localement, fût-ce temporairement ; la langue identitaire étant surtout le support d'une socialisation communautaire. Dans ce cas le point commun devient logiquement la pratique du français.

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5.4. Les autres pratiques linguistiques

Au mahorais, comorien, malgache parlés avec l'entourage, le créole avec l'environnement social, le français scolaire et administratif, s'ajoutent souvent l'arabe religieux, puis les langues vivantes (rarement des langues mortes ou orientales) « anglais, espagnol en cours » (Ousseni), parfois allemand.

Plurilingues par nécessité, les jeunes migrants peuvent montrer un potentiel d'acquisition des langues étrangères « reçues » signalé en Métropole par Stéphanie Condon et Corinne Régnard (2010).

A la Réunion, le niveau scolaire et les filières de formation suivies limitent l'acquisition des langues étrangères. Les Sections Européennes ou de Langues Orientales (SELO), bilingues, même quand elles leur sont ouvertes, ne les attirent guère, peut être par crainte d'y essuyer un échec.

Ils se dirigent ainsi très rarement vers des études de spécialité linguistique. Lucidité ou sous-estimation de leurs capacités, leurs ambitions scolaires sont limitées autant dans l'apprentissage des langues étrangères que dans les choix de filières.

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6. L'avenir par l'école

6.1. L'école facteur d'intégration

L'école « républicaine » est certainement comme dans la plupart des lieux de migration, le premier moyen d'intégration des jeunes mahoro-comoriens. Pas de quartiers identitaires à la Réunion, mais un brassage scolaire avec la population locale, particulièrement dans les quartiers défavorisés, qui accueillent les migrants.

Cette différenciation par quartiers s'estompe avec l'arrivée au lycée qui regroupe des quartiers hétérogènes, parfois l'ensemble des jeunes d'une classe d'âge de la ville. Pour les élèves orientés en lycée professionnel (LP), le recrutement correspond ici comme ailleurs aux catégories défavorisées, sans distinction de population majoritaire ou immigrée.

6.2. Les projets d'avenir : d'abord réussir des études

Les jeunes participants pensent que pour les adultes mahoro-comoriens de la Réunion «l'école est une chance, que les parents n'ont pas eue, ils ont du quitter l'école tôt pour aider leurs parents» « Ils veulent qu'on réussisse parce qu'eux n'ont pas pu » estime Samia, et de préciser que « Ce n'est pas toujours dit clairement mais c'est pour les aider ensuite là-bas ».

Issus pour la plupart de milieux socioprofessionnels modestes, leur maîtrise du français est satisfaisante, comparable à celui des autres jeunes de leur entourage scolaire, suffisante pour s'insérer scolairement même si l'étude du CR-CSUR (voir Problématique, chapitre 2, §2) indique leur forte représentation parmi les apprenants en difficulté.

De manière générale, s'ils ne sont pas orientés dans les voies professionnelles (LP) leur niveau scolaire les conduit plus vers des classes d'enseignement technologique que générales. C'est le cas le plus fréquent pour les jeunes issus des catégories socioprofessionnelles (CSP) moins favorisées, à la Réunion comme en Métropole.

Ces filières débouchent plutôt sur des formations supérieures courtes de type BTS (Brevet de Technicien Supérieur) que sur un accès direct aux formations universitaires, où leur taux d'échec est très important (de l'ordre de 4% de réussite, chiffres de l'Université de la Réunion 2011).

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La moitié des jeunes mahoro-comoriens projette de poursuivre au delà, et le BTS constitue alors un détour nécessaire pour accéder à des formations de niveau supérieur.

Cela montre qu'ils ont bien intégré la nécessité d'une poursuite d'études après le baccalauréat pour obtenir une insertion professionnelle satisfaisante à la Réunion, comme en Métropole.

Ils sont peut-être plus lucides que les autres jeunes réunionnais sur le fait que le manque de diplômes conduit à des parcours de précarité et d'emplois aidés, comme l'a indiqué N. Roinsard (2007). Les jeunes mahoro-comoriens ne disposent généralement pas des réseaux et appuis institutionnels pour accéder à ces emplois, qui relèvent souvent d'une attribution affinitaire.

Logiquement, ils ne se dirigent pas vers la fonction publique territoriale, qui joue sur une logique de « préférence régionale » au bénéfice des originaires. Ceux qui annoncent des projets d'accès à la fonction publique d'Etat : « Aller à l'armée de terre » (Mohamed), sont également ceux comme Salima, qui envisagent leur avenir à l'extérieur de la Réunion « pouvoir intégrer l'école de Police » assumant le principe des affectations nationales.

Ils sont arrivés à un âge où les projets sont déjà teintés de pragmatisme, les directions envisagées sont cohérentes avec leur orientation scolaire ; ayant compris que la liberté n'est pas absolue mais signifie effectuer des choix parmi les alternatives possibles.

Ils ne tiennent pas, contrairement à de nombreux jeunes créoles et aux immigrés de métropole un discours désabusé ou négatif sur l'école, comptant au contraire sur elle pour réaliser leurs projets d'avenir. Salima estime que les Mahoro-Comoriens veulent « bien pouvoir travailler (à l'école) et avoir un bon métier plus tard ». Cette position communément annoncée ne se traduit néanmoins pas toujours par un investissement scolaire et des résultats suffisants.

6.3. Des projets localisés : retour aux sources ou migration secondaire plutôt qu'enracinement

Les deux tiers des participants mahorais indiquent leur intention de faire leur vie d'adulte à Mayotte plutôt qu'ailleurs. Pour « reprendre l'entreprise de mon père » dit Amina ; « Afin de participer au développement de mon île f...] j'aime mon pays » déclare Ida ; « Là-bas, je me sens chez moi, sans être jugée ni critiquée » estime Fatima qui explique qu'elle n'a « pas de problème avec le mode de vie réunionnais, c'est plutôt mes racines, ça va aller, on vit très bien là-bas » ; Ibrahim précise « toute ma famille se trouve là-bas ».

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Pour certains, le projet de « retour aux sources », tel que l'exprime Kaycha, est un rêve partagé avec des membres de la famille immigrée en Métropole ; elle précise que « Ce sera très enrichissant pour nous et nous avons tant de choses à construire à Mayotte ».

Cette vision est celle des jeunes qui ont gardé le contact et les liens les plus proches. Elle n'est pas partagée par tous « C'est mon origine, mais pas mon projet ; chez moi, c'est ici, ma mère veut y retourner, moi je n'irai pas » dit Salima qui ne veut pas rester à la Réunion pour autant et envisage plutôt de poursuivre ses études et sa vie en Métropole.

Près des deux tiers des participants envisagent également leur avenir en Métropole. Ceux qui annoncent des projets uniquement métropolitains sont ceux qui se sentent « un peu de tout », ou simplement français. Les autres la voient comme une alternative possible.

« En Métropole j'ai plus de chances d'avoir un emploi, car y'a beaucoup de choix par rapport à la Réunion » dit Salima. C'est aussi la possibilité de « découvrir de nouveaux horizons » pour Mohamed (né en Métropole), dans un « pays plus développé » pour Ousseni ; « plus facile pour communiquer et pour réussir » selon Madi ; une « plus large étendue de choix » qui attire Saïd. Certains de leurs projets sportifs, d'études ou professionnels ne peuvent en effet se réaliser qu'en Métropole.

Leurs arguments sont fondés, mais on peut néanmoins se demander si, pour nombre d'entre eux, la vision de la Métropole, comme celle de l'île d'origine ne sont pas un peu idéalisées.

Qu'ils soient natifs ou pas de la Réunion, aucun n'indique qu'il souhaite y réaliser ses rêves d'avenir plutôt qu'ailleurs. Pour un quart des participants, la Réunion apparaît dans le discours, mais simplement comme une alternative avec la métropole ou leur île. Que leurs projets d'éloignement se concrétisent ou non, cela montre en tout état de cause que les jeunes Mahoro-Comoriens ne considèrent pas leur intégration comme satisfaisante et épanouissante.

Aucun des jeunes participants n'envisage de projet sur les Comores, même les originaires. Cela constitue également une différence entre les jeunes mahorais et comoriens. Des familles établies à la Réunion depuis plus longtemps, un plus fort différentiel de niveau de vie peuvent expliquer ces choix.

Dans tous les cas leur projet est français, personne parmi eux ne signale d'intention d'aller s'établir à l'étranger.

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6.4. Une décision autonome

La majorité des participants estiment comme Amina que leurs projets ne sont pas influencés par leurs parents, mais relèvent d'un « choix personnel » ; « Personne ne m'influence » indique Saïd ; « Au contraire, ils acceptent mes choix et appuient mes décisions » explique Fatima.

Ils considèrent qu'en règle générale, les parents les soutiennent dans leur projet, leur action consiste à « m'aider à le réaliser » précise Amina. Salima affirme que « Les parents sont là pour t'encourager et non t'influencer à faire ce que t'as pas envie de faire »

D'autres reconnaissent que certains choix peuvent être « un peu » influencés, Kaycha, qui souhaitait devenir architecte a embrassé la carrière juridique suivant le conseil de sa mère ; Mariama, élève en Terminale précise que « ma mère préférerait que je reste encore 2 ans à la Réunion » et qu'elle préparera un BTS sur place avant de partir.

Enfin, quelques uns ont un avenir tracé pour eux par leurs parents : « Là bas aussi, je suis chez moi, ma famille est bien établie, ça va » indique Fatima. Pour Ibrahim, cela va plus loin : « mes parents ont déjà construit des maisons pour nous » à Mayotte, dit-il.

Un discours pas très différent au final de celui des jeunes réunionnais ou métropolitains, entre souhaits de liberté, contraintes matérielles et conseils parentaux, plutôt de bon sens et apparemment exempts de déterminisme.

On peut se demander si une telle autonomie de décision serait possible dans le contexte plus traditionnel et contraignant de leurs îles d'origine, présentant à la fois moins d'opportunités et peut-être moins de latitude individuelle.

Comme ailleurs leurs projets d'adultes ne vont pas sans un petit pincement affectif, notamment pour les filles, partir ailleurs que dans son île implique de quitter le milieu familial : « je ne sais pas si je pourrais quitter mes parents, ils me manqueraient trop ! » réalise Karima la Mahoraise, tout comme Samia la Comorienne, interrogées à des moments différents.

Migrants ou non, ces adolescent(e)s sont à la fois aventureux, plus certainement que leurs homologues réunionnais, mais tout aussi sensibles et fragiles.

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7. Les relations familiales à la Réunion

7.1. Des familles étendues, très présentes, garantes de la tradition

Les familles des migrants mahoro-comoriens sont souvent nombreuses à la Réunion. Le foyer ne se limite pas à la famille nucléaire, mais s'élargit souvent à la famille étendue. Ibrahim indique « j'ai un cousin qui est venu faire des études à la fac, il habite chez nous ». Chez Salima ils sont quatre enfants, plus 3 cousins. La mère, seule adulte, doit s'occuper d'une maisonnée de huit personnes : « On les a récupérés ici : 2 cousines et leur frère, leur mère est à Mayotte, paralysée, et ma mère ne travaille pas ». La notion de « cousin » doit parfois être prise dans un sens élargi, il ne s'agit pas toujours de cousins issus de germains.

Lors des entretiens, quand les participants ont évoqué ces cas de familles monoparentales où seule la mère est présente, on sent derrière les discours la référence à la culture traditionnelle : il est important d'avoir un homme pour diriger la maison « « Cela change beaucoup : s'il n'y a pas de mari, le grand frère assure le rôle de papa et grand frère » explique Fatima, Salima renchérit : « j'ai des conflits fréquents avec ma mère, ce serait différent s'il y avait un frère », « tu as de la chance d'avoir tes deux parents avec toi ».

Faute de père, c'est parfois l'entourage familial élargi qui assure une assistance de contrôle et d'éducation, une pression sociale communautaire. « Les Mahorais sont solidaires entre eux, c'est naturel et nécessaire » signale Fatima. Cette solidarité s'exerce plus volontiers entre membres d'une même famille, d'un même village d'origine « le village c'est la famille », avec une certaine méfiance envers ceux qu'on ne connaît pas, ceux de l'extérieur : à la Réunion, comme à Mayotte « c'est dur, si tu ne connais pas déjà un groupe de Mahorais, tu ne vas pas aller vers eux » « ce n'est pas des clans, c'est la famille » précise Salima. Une logique qui dénote un mode de fonctionnement encore traditionnel.

Ce n'est pas le cas de tous les jeunes, on peut considérer que plus la famille est moderne, c'est à dire professionnellement intégrée et proche des standards occidentaux en termes d'habitat, moins la famille élargie est nécessaire et prégnante.

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7.2. Les femmes dans l'immigration

Faire des études dit Mariama (Comorienne) « C'est aussi pour éviter aux filles de devoir se marier par intérêt » « Même ici à la Réunion, cela peut arriver » Mariages arrangés, mariages d'intérêt (familial ?) les choses ne sont pas dites clairement, mais il semble que la venue à la Réunion peut constituer pour les jeunes mahoro-comoriennes l'opportunité d'une émancipation qu'une société plus traditionnelle, où les rôles sociaux sont plus figés, ne permet que dans une moindre mesure.

« Je voudrais me marier, mais mes parents me disent qu'il vaut mieux que je termine mes études et que je trouve du travail d'abord » : cette déclaration d'Izati (Mahoro-Comorienne) montre que les parents migrants évoluent eux-aussi vers une plus grande autonomie des femmes dans la société.

Rappelons que si la société mahoraise est matrilinéaire, et par certains aspects matriarcale (le mari peut être rejeté en cas de faute), la tradition musulmane impose néanmoins aux femmes une certaine soumission et un rôle domestique souvent prépondérant. Actuellement le taux d'emploi des femmes mahoro-comoriennes à la Réunion est très faible, la plupart devant se contenter de ressources issues des aides sociales (données INSEE).

7.3. Endogamie et amitiés identitaires

Kaycha constate que sa « famille en métropole a fait sa vie avec des gens de métropole ». Sa mère préfèrerait qu'elle soit avec un Mahorais, avec qui elle aurait « plus de choses à partager ». A commencer par la religion, importante, mais « plus pour les parents que pour les jeunes » « Eux sont plus partagés : certains pensent que faire sa vie avec un créole, pourquoi pas, mais il devra faire la démarche de s'intégrer avec les Mahorais » (c'est à dire se convertir à l'Islam).

Effectivement, la famille veille : « Mes parents trouvent que je suis trop jeune pour avoir un mec », constate Samia, 18 ans, et « quand ce sera le moment (ouuh, dans longtemps...) ils n'imagineraient pas autre chose qu'un Comorien !»

« Les Créoles et les Mahorais ne sont pas si différents » dit Kaycha comme un espoir.

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Ces différences leur semblent pourtant parfois irréductibles : Samia pense que dans le regard des créoles « on sera toujours des Comoriens ou Mahorais, pas des Créoles» ; « même si on est nées ici » renchérit Mariama « Nos enfants non plus ne seront pas créoles ». Et dans le cas où elle épouserait un Créole « ouf ! là c'est mes parents qui ne pourraient pas l'imaginer ! »

Vision plus traditionnelle ou stratégie défensive face à l'hostilité ressentie, l'endogamie est fortement préconisée par les parents mahoro-comoriens à la Réunion. C'est moins vrai pour les jeunes qui affichent une plus grande ouverture, à l'exemple de leurs familles en Métropole.

Les « flirts » entre élèves dans les établissements scolaires, fréquents en lycée chez les jeunes de la population majoritaire, ne s'observent pas chez les Mahoro-Comoriens.

Les liens amicaux, forts, peu nombreux chez les filles sont identitaires ; plus nombreux, plus diffus et ouverts pour les garçons. Ce dernier élément correspond au modèle décrit en Métropole par Dominique Pasquier (op. cité, 2005).

7.4. Entre conformité et conformation :

« Normalement (la tradition et la religion) c'est important, mais les jeunes d'aujourd'hui ne respectent plus rien, quoi » remarque Salima, qui note néanmoins que « ça dépend des jeunes, certains plus, d'autres moins, même à Mayotte ».

Loin du pays d'origine, des évolutions qui semblent naturelles quand on les vit au jour le jour font l'objet de réticences et de réprobation, comme si le pays devait rester un sanctuaire de l'identité. « Même le ramadan, il y a des gens qui ne le font pas ; même à Mayotte, certains jeunes ne le font pas ! » précise encore Salima, choquée.

S'il est un refrain maintes fois repris dans tous les groupes sociaux, la perte des valeurs traditionnelles acquiert une acuité particulière chez les migrants qui craignent dans cette évolution une perte de leur culture et leurs repères identitaires.

Il est vrai que les évolutions de la société d'origine déformées par le prisme du temps et de la distance ne sont pas toujours perçues clairement par les émigrés, qui sont parfois tentés de se réfugier dans une tradition idéalisée et moins évolutive que les cultures présentes ou passées auxquelles ils se référent.

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Les jeunes mahoro-comoriens ne font naturellement pas exception. Leur évolution comme celle des autres jeunes migrants est impulsée par l'exemple et la pression de leur environnement. Entre conformité au modèle identitaire de l'entourage et une nécessaire conformation au mode de vie de la société d'accueil, ils doivent s'arranger, négocier, trouver des voies de structuration de leur identité.

« Les parents sont toujours là, hein », précise Salima ; malgré cela « les jeunes s'en foutent, ils veulent faire comme les autres ». Fatima constate ainsi que « Quand les jeunes arrivent ils ne respectent plus les coutumes. »

Les jeunes mahoro-comoriens pensent que ces évolutions ne se font « Pas par pression sociale, mais par choix ». A la différence des sociétés traditionnelles, la force des groupes modernes est de laisser croire aux jeunes qu'ils s'y conforment par choix individuel et non par déterminisme social (Pasquier D. 2005 op. cité)

On peut en conclure qu'à l'instar de la société réunionnaise les familles mahoro-comoriennes sont en cours d'évolution entre tradition et modernité, et s'aménagent eux-aussi une « modernité réunionnaise » Watin, M. (2002) hybride entre passé et avenir. Pourtant leur cas est particulier dans l'histoire des créoles réunionnais.

7.5. Une créolisation non obligée, (donc) partielle

La France s'est construite au fil du temps et des immigrations, en intégrant des gens que la population majoritaire ne pensait pas pouvoir acculturer. La Réunion est une mosaïque de peuples disparates à l'origine, réunis par la créolité, du fait que leur intégration était inéluctable, qu'ils n'avaient pas d'autre choix possible.

L'immigration des Mahoro-Comoriens en terre réunionnaise n'est pas subie comme l'a été celle des groupes ethniques précédents, la douleur et la contrainte inhérents à la créolisation appartiennent aux générations passées, à une histoire et une mémoire qu'ils ne partagent pas.

Les jeunes mahorais ne se sentent pas prisonniers de leur pays d'accueil, pas arrivés au bout de leur parcours spatial. Par rapport aux créoles et aux immigrés métropolitains, ils doivent intégrer la dimension supplémentaire d'être des migrants, de se trouver en transition entre une culture identitaire traditionnelle et un projet de retour vers Mayotte ou d'émigration secondaire vers la Métropole.

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Dans les immigrations récentes les problématiques semblent comporter des paramètres différents. Si certains migrants sont venus s'implanter, par choix ou par manque d'alternative, d'autres ne sont « que » des migrants, des passagers des vents de l'histoire ou des chasseurs d'opportunités. Leur intégration ne peut être que partielle, avec réserves, imparfaite dans le sens d'inachevée et destinée à le rester. C'est l'esprit dans lequel se trouvent les jeunes mahorais de la Réunion.

Si on considère la créolisation comme une fusion qui n'exclut pas le maintien de racines identitaires, la démarche des jeunes mahorais n'étant pas fusionnelle, n'est pas une vraie créolisation ; leurs racines identitaires sont et resteront certainement prépondérantes par rapport à leur identité réunionnaise.

Ne se considérant pas vraiment comme des immigrants à la Réunion, mais plutôt des migrants, leur créolisation est inconclusive. Un Créole est Créole avant d'être Français, les participants mahorais resteront tels plutôt que de se sentir Créoles.

Si leurs projets de mobilité ultérieure se concrétisent, ils ne seront créolisés que de manière transitoire et ne s'en réclameront certainement pas sur leur lieu d'implantation finale. Cela pourrait rester vrai pour leur génération même s'ils devaient finalement rester à la Réunion.

Cette analyse est certainement moins vraie pour les jeunes Comoriens. Leur créolisation semble finalement plus évidente. Eux n'envisagent pas de retour, ils n'ont pour alternatives que rester à la Réunion et se créoliser, fusionner en négociant leur part d'identité originelle et leur part d'acculturation, ou sinon partir pour la Métropole où leur identité française viendra de la Réunion.

7.6. Des migrants plutôt que des immigrants ?

Les jeunes mahoro-comoriens semblent être des migrants plutôt que des immigrants à la Réunion. Au delà des intentions affichées par les jeunes participants et des discours parentaux sous-jacents, cette conclusion est étayée par les mouvements migratoires observés entre les deux îles : un solde migratoire négatif, signe de retours constaté par l'INSEE dans la Revue «Économie de La Réunion» N° 136 - mai 2010 :

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« La migration [...] qui prenait de l'ampleur entre 1990 et 1999 s'est brutalement inversée. Il y a maintenant plus de départs que d'arrivées et le solde est négatif de 1700 personnes avec Mayotte. Le courant migratoire mahorais reste assez équilibré selon le sexe, mais se caractérise par des sorties nettes principalement parmi les jeunes âgés de 15 à 34 ans (- 1200) »

« Pour les Mahorais, la pyramide des âges se caractérise par un effondrement des effectifs au-delà de 20 ans, notamment pour les hommes mais aussi pour les femmes. Il semble que la plupart des migrants mahorais présents en 1999 ont quitté La Réunion, soit pour retourner à Mayotte, soit pour aller en métropole. » Les projets d'avenir annoncés par les participants s'inscrivent ainsi dans la continuité des observations statistiques.

Il semble que cette analyse peut s'appliquer également pour les parents Mahorais, du moins en termes d'intentions. C'est certainement beaucoup moins vrai pour les Comoriens, qui n'envisagent pas de retour ; la migration secondaire vers la Métropole étant plutôt le fait des jeunes, moins liés par la proximité géographique.

Ces conclusions confirmeraient l'avis d'Izati, (exprimé au §1) sur la dynamique de migration des adultes Mahorais, d'immigration des parents Comoriens. Par contre, les jeunes Comoriens s'inscriraient comme les Mahorais dans une logique migratoire.

Les étudiants comoriens, venus jeunes adultes pour la durée de leurs études, semblent suivre une dynamique différente « Beaucoup de comoriens viennent ici pour leurs études, aux Comores le choix est moindre et il est avantageux d'avoir un diplôme français, c'est valorisé » explique Ali.

Pour les Comoriens les équivalences de diplôme ne sont pas automatiques ni totales, il faut souvent repasser des matières pour intégrer le cursus. Les étudiants comoriens se retrouvent souvent en difficulté. Leur objectif est d'éviter l'échec ; s'ils n'y arrivent pas à la Réunion, ils vont tenter de réussir en métropole. Ali précise qu' « Ils ne peuvent pas revenir en situation d'échec, le retour doit se faire avec des éléments de réussite ». Une analyse partagée par certains étudiants africains en Métropole.

Les espoirs et les coûts très importants que leur formation outre-mer implique, font qu'ils peuvent parfois se retrouver « piégés », immigrants malgré eux, le temps de pouvoir afficher une réussite qui leur permette de retourner dans leur pays la tête haute, parfois définitivement émigrés.

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Munis de cette clé d'analyse, commune à de nombreux migrants, il semblerait risqué de considérer que les déclarations des jeunes participants se réaliseront toujours. Le retour est un objectif mais aussi un mythe pour de nombreux immigrés, dans la plupart des pays ; l'entourage attend que le migrant revienne en vainqueur.

Or à la Réunion, les immigrants mahoro-comoriens sont généralement peu diplômés, moins que la moyenne de la population mahoraise, il leur est d'autant plus difficile de réussir dans l'environnement réunionnais fortement marqué par le chômage et peu enclin à insérer les derniers allogènes.

Le retour des parents ne se concrétisera donc pas toujours, et avec lui celui des enfants « je ne suis pas sûre de pouvoir quitter mes parents » réalise Ida, « en fait, je ne sais pas trop ce que je vais faire ni où aller quand j'aurai fini mes études ».

Les jeunes, on l'a noté, se disent moins endogamiques que les parents : « il est encore trop tôt, mais le jour où je leur présenterai quelqu'un, ils penseront que le plus important c'est que je sois heureuse » dit encore Ida. Or les ménages mixtes ne s'établissent généralement pas dans le pays d'émigration.

Que pouvons-nous en conclure, si ce n'est que l'intention de reprendre la migration est dans la tête des jeunes Mahoro-Comoriens, mais que leur créolisation est en cours.

Qu'ils s'établissent « ici ou là-bas » ou encore en Métropole, leur identité sera façonnée par leur vie réunionnaise, créolisés même s'ils ne s'en réclament pas.

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Chapitre 2 - LES JEUNES MAHORO-COMORIENS et les COMMUNICATIONS (télécommunications, TIC)

1. Maintenir les relations avec le pays ou la culture d'origine

Des relations régulières, une solidarité avec les proches restés au pays, un maintien des liens qui permet le retour : les relations avec les proches restés au pays sont une constante de la plupart des migrants, dans les pays occidentaux.

Sur ce point les mahoro-comoriens de la Réunion, « immigrés de l'intérieur » ou d'un pays voisin ne dérogent pas à la règle.

1.1. Les télécommunications :

Comme nous l'avons vu, les taux d'équipement en postes fixes et mobiles sont importants à la Réunion et notamment chez les mahoro-comoriens.

1.1.1. Le téléphone fixe

Le téléphone fixe est certainement la pratique privilégiée, chaque foyer ou presque est équipé d'un poste familial, appareil communautaire à la Réunion comme au pays, souvent à la disposition de la famille étendue. Faute d'études spécifiques sur les Mahorais et Comoriens, nous nous contenterons du panorama dressé par les jeunes participants à la recherche, et l'étude IPSOS citée.

La famille dispose d'un abonnement illimité vers Mayotte, ou à défaut utilise des cartes prépayées. Vers les Comores, où ce type d'abonnement n'existe pas, la solution carte est nécessaire pour limiter et contrôler les coûts d'appel.

Samia présente la situation commune à la plupart des familles : « les parents appellent souvent (tous les jours ou presque), ils sont toujours en contact. S'il se passe quelque chose ils peuvent réagir immédiatement ». Les appels se font sur le poste fixe avec une carte prépayée, ou avec le mobile. On appelle la maison familiale, « les cousins se déplacent s'ils veulent nous parler ».

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Les appels sont généralement sortants, « ils nous bippent s'ils veulent qu'on rappelle », rarement entrants « ils appellent parfois, surtout s'il y a un problème : santé de la grand-mère, ou besoin d'envoyer de l'argent » constate Ibrahim.

Comme en Métropole, les migrants sont considérés par la famille originelle comme des privilégiés ayant réussi là où eux ne le peuvent pas. Ils ont donc « naturellement » un devoir de solidarité même quand leurs conditions de vie sont précaires.

A la Réunion comme ailleurs, les émigrés doivent donner une image de réussite et de générosité correspondant à la représentation que la famille se fait du pays d'immigration et des opportunités dont on bénéficie. Si la Réunion « c'est l'Amérique » (Samia), on attend un peu des Mahoro-Comoriens « Réunionnais » qu'ils se comportent en « oncles d'Amérique »

1.1.2. Le téléphone portable :

Chacun, adulte ou enfant dispose généralement de son portable personnel, suivant les moyens de la famille, ils peuvent disposer d'un abonnement leur permettant d'appeler Mayotte en illimité, ou seulement de recharges.

« Quand on est nombreux, c'est difficile de payer un abonnement pour chacun ; au besoin on utilise le téléphone des parents (même le mobile) » « Pour payer, les jeunes font des petits boulots (tressage des cheveux...), ou s'ils ont une bourse (étudiants en BTS), ils payent eux mêmes. » raconte Salima, et Fatima précise « Si les parents sont aisés, ils payent ».

Parfois la famille mutualise un portable ou une puce pour appeler la famille. Chez Ibrahim, les jeunes utilisent le portable destiné aux appels à Mayotte quand ils en ont besoin : «celui qui veut appeler le prend »

Les jeunes qui en ont la possibilité entretiennent des contacts réguliers avec les proches restés au pays, principalement avec les jeunes, par des appels sortants ou entrants, par des sms selon les habitudes et les moyens de chacun.

Des pratiques peu différentes de celles des immigrants métropolitains, dans la mesure où ils ont gardé leurs liens originels.

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1.1.3. Les communications numériques

Les communications par Internet (skype par exemple) sont difficiles avec les pays d'origine : Cela implique la possession d'un ordinateur et d'un accès au Net « A Mayotte ils sont équipés, mais c'est du très bas débit, connexion très lente » « bas de gamme » il faut« 1 heure pour afficher la page (de la messagerie) là bas, pas de haut débit » dit Fatima.

Quant aux Comores « Internet ne passe que sur Moroni, donc pour facebook ou msn, ce n'est qu'avec ceux qui habitent la capitale » explique Samia.

Le moyen de communication utilisé dépend ainsi du lieu et du correspondant « l'ordinateur c'est les modernes plus que les anciens, les jeunes plutôt que les parents » « avec la France, on communique par Internet, avec Mayotte, on téléphone » dit Salima.

Certains appels se font par plaisir, mais « Avec les gens de la génération des parents, c'est plus difficile ; ils nous font la morale : travailler à l'école, préparer notre avenir... Nous on communique plutôt par blagues (entre jeunes) » explique Ibrahim, « (les anciens) on les appelle pour avoir des nouvelles, pour les occasions importantes ».

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1.2. Les autres moyens de maintien de la communication

D'après les témoignages des jeunes participants, le courrier postal n'est plus utilisé, tout comme les envois de cassettes enregistrées, si tant est qu'il y en ait eu. Il est effectivement plus facile, plus rapide et plus interactif de téléphoner, d'envoyer des textos ou des courriels quand les réseaux le permettent.

Les envois de colis ne passent pas non plus par la poste ou les opérateurs privés, coûteux, mais plutôt par la voie affinitaire : parents ou amis se rendant au pays les emportent dans leurs bagages.

1.3. Les déplacements :

La fréquence des voyages vers le pays d'origine est très différente d'une famille à l'autre, certains jeunes s'y rendent régulièrement en vacances, d'autres rarement, voire jamais. Il semble difficile d'établir une corrélation entre les séjours effectués et les projets de retour ou non. Ceux-ci semblent s'intégrer dans une logique plus globale de maintien des liens affectifs avec la famille d'origine et à travers elle, avec le pays. Les voyages n'en constituant qu'un élément. Dans un certain nombre de familles, ce sont plutôt les parents qui rendent visite à la famille restée sur leur île, notamment en cas d'affaires à gérer ou de problèmes de santé chez les ascendants.

Comme nous l'avons signalé, les Mahoro-Comoriens à la Réunion accueillent chez elles les membres de la famille habitant au pays qui viennent à la Réunion, temporairement ou plus durablement. L'attribution de logements sociaux est généralement longue et difficile, le recours à la famille locale s'impose. Cela fait partie de la solidarité envers la famille originelle au prix parfois de conditions d'habitation difficiles. Il s'agit ici encore d'un point de rapprochement avec la plupart des migrants.

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2. Les pratiques médiatiques

2.1. Information et distraction : priorité à la télévision

Premier média d'information des jeunes mahoro-comoriens, ils se disent tous téléspectateurs réguliers, plus ou moins grands consommateurs. Plus de la moitié d'entre eux suit le journal télévisé (JT) mahorais et/ou comorien sur les chaînes à abonnement. Une majorité suit le JT réunionnais et/ou national, et souvent les deux.

Les JT sont regardés ensemble, Fatima ajoute que « C'est un moyen de communication pour les familles ».

Cela occupe une partie importante de leur temps de téléspectateur, en moyenne trois heures et demie quotidiennes en semaine ; le double, sept heures par jour déclarées le week-end. On regarde « beaucoup, la Tv est allumée en permanence, donc tu es obligée de regarder » dit Samia, « et le week-end on regarde encore plus, on a plus de temps ».

Les autres programmes suivis par les filles sont principalement les séries et « telenovelas », « on ne les rate jamais, si elles tombent en même temps, on enregistre ! » souvent en compagnie de la mère pour qui télévision et radio peuvent permettre de mieux connaître une langue et une culture qui leur sont parfois encore étrangers, ce qui n'est pas le cas des jeunes « quand elle ne comprend pas bien le français, on lui traduit » explique Ibrahim.

Cela peut-aussi être l'occasion de faire passer des éléments de culture ou des valeurs aux enfants « elle aime bien Bollywood, les rôles sociaux sont clairs, les filles savent se tenir, les gens sont bien élevés... ça correspond aux normes musulmanes » précise encore Ibrahim.

Les garçons se disent plus attirés par les reportages, les films et le sport.

Cette information est à rapprocher des chiffres nettement inférieurs donnés par les jeunes créoles : un sur huit seulement regarde le JT ; ils suivent des émissions pendant une heure et demie et quatre heures et demie respectivement, avec une préférence annoncée pour les reportages et la téléréalité, qui ne semble pas attirer les Mahoro-Comoriens.

On peut donc considérer que les jeunes Mahoro-Comoriens sont mieux informés et sur ce point plus ouverts que leurs homologues Créoles.

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2.2. Les autres médias : sous-utilisation

2.2.1. Sous-consommation de radio, distraction ou information

Les jeunes Mahoro-Comoriens dans leur majorité ne sont pas des auditeurs réguliers. Ceux qui le sont annoncent une heure et quart d'écoute quotidienne en moyenne en semaine, deux heures et quart le week-end. Dans le même temps, les jeunes créoles sont des auditeurs fidèles dans cinq cas sur six et annoncent des durées d'écoute de deux heures et demie et cinq heures respectivement.

Ecouter la radio ? « C'est rare, parfois, si on n'a rien à faire », plutôt NRJ (ou autres chaînes à public jeune) « Ah, et freedom-dom-dom en voiture avec les parents ! » l'avis de Mariama et Samia est représentatif de celui de leurs camarades ; « radio la-di, la-fe » (radio ragots, en créole) précisent-elles encore en riant.

Freedom est écoutée par les jeunes Mahoro-Comoriens deux fois plus souvent qu'NRJ, quand les jeunes créoles donnent leur préférence à NRJ ou Exo-FM deux fois plus souvent qu'à Freedom.

Radio Freedom est la radio « créole » emblématique de la Réunion, elle propose des émissions et services de proximité, des actualités locales « chaudes » en direct, avec une forte interactivité des auditeurs, en termes d'information locale (trafic routier, mouvements sociaux...) et d'opinion. Cet émetteur populaire, véritable espace public pour les auditeurs et précieux en cas de perturbations, est le préféré des réunionnais (40% des auditeurs, soit 4 fois plus que les suivantes -Mesure Métridom décembre 2011).

L'intérêt de la radio pour les participants mahoro-comoriens est principalement de se distraire. Elle n'a pas pour eux de visée intégrative ni même informative, ce dernier rôle étant plutôt dévolu à la télévision, parfois à Internet.

Ils ne se sentent pas concernés par les mouvements sociaux réunionnais « ça ne changera rien (pour nous) » estiment Salima et Fatima. Kaycha précise qu'elle ne suit guère les informations à la radio que « quand il y a des évènements » (à Mayotte) et dans ce cas, écoute Freedom.

Il existait une radio mahoraise (Radio Mayotte Jeunesse - RMJ) à la Réunion avant la réattribution des fréquences en novembre 2011, mais elle n'émet plus depuis cette date, signe de la fragilité des médias identitaires, sur l'île comme en Métropole.

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Aucun des jeunes interrogés, mahorais, comorien ou créole ne participe aux émissions de radio ni de télévision par des votes ou des contacts, considérant qu'il y a « arnaque » (Madi), qu'« on y perd toutes ses unités » (Izati).

L'une des participantes est fière d'avoir été le sujet d'un reportage : « une fois j'ai été interviewée par Télé Comores, avec mon association » dit Mariama. Il faut effectivement que le média aille à la rencontre des jeunes Mahoro-Comoriens, comme de leurs parents pour qu'il y ait interactivité. Cela ne fait manifestement pas partie de leur culture identitaire, ni en tant que jeunes.

2.2.2. Pas de presse quotidienne, peu ou pas de presse magazine 2.2.2.1. La presse quotidienne régionale (PQR)

Elle est représentée à la Réunion par trois titres dont deux généralistes (le JIR -Journal de l'Île de la Réunion-, et le Quotidien) ainsi que Témoignages, organe d'informations générales du PCR-Parti Communiste Réunionnais).

Aucun des jeunes mahoro-comoriens participant à la recherche ne lit la PQR, ou très exceptionnellement. Les nouvelles locales ne concernent généralement pas leur communauté et ils ne se sentent pas très concernés par les autres nouvelles locales.

Cette pratique diffère de celle des jeunes créoles. Un tiers d'entre eux affirme lire la PQR réunionnaise chaque semaine (fréquence corrélée à celle des suppléments TV ou magazine femme), ou plus souvent. Les deux tiers néanmoins avouent ne consulter la PQR que rarement ou jamais « le journal, c'est pour les vieux » (résultats obtenus auprès de la classe « témoin » réunionnaise en avril 2012, voir méthodologie)

Une participante, étudiante à l'Université, signale être abonnée à un journal mahorais en ligne « Zaleo » (newsletter zaleo.mayottehebdo.com/ - Mayotte)

2.2.2.2. Les magazines

Les jeunes mahoro-comoriens ne sont pas des lecteurs de magazines, aucun d'entre eux ne consomme de presse nationale ou internationale, pas plus que de leur île d'origine. Rares sont ceux qui consultent les magazines locaux, les seuls titres cités sont des magazines de programmes télévisuels. Plusieurs précisent qu'ils en lisaient « avant ».

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Aucun ne cite de presse féminine ou « people ». Salima et Fatima précisent « J'en ai déjà vu un », « Moi c'est quand je vais chez le médecin ».

Cela constitue encore une différence par rapport à leurs camarades créoles (classe « témoin ») qui sont majoritairement lecteurs de magazines télévisuels ou féminins locaux (souvent en supplément hebdomadaire de la PQR) ; un tiers d'entre eux dit lire également la presse magazine nationale et internationale, particulièrement la presse féminine ou « people ».

2.2.3. Affichages communautaires, événementiels, discrets et peu fréquents

S'ils sont nombreux à penser qu'il conviendrait de mieux faire connaître leur culture, force est de constater la discrétion qui caractérise leurs évènementiels : les galas de danses traditionnelles ne sont pas médiatisés, connus seulement de la communauté et de rares invités ; les rares opérations relationnelles des associations d'étudiants ne sont annoncées que par quelques affichettes placées sur le campus. Il existe une fédération des associations mahoraises à la Réunion (SORODA), devenue « Fédération des Associations Mahoraises Actives de la Réunion (FAMAR) », le 16 avril 2012 (déclaration en Préfecture de Saint Denis), mais ses actions sont assez peu médiatisées.

2.3. Des pratiques médiatiques spécifiques

En termes de pratiques médiatiques, on peut dire que les jeunes Mahorais et Comoriens sont peu adeptes de l'imprimé mais se comportent en téléspectateurs réguliers et intéressés, pour son intérêt informatif, culturel et distrayant, mais aussi en tant que moyen de partager des instants en famille.

La radio vient en relais de ces rôles, mais très en retrait.

Aucune interactivité de la part des Mahorais comme des Comoriens. Ils ne prennent ni la plume ni la parole et n'interviennent aucunement dans l'espace public médiatique, sauf parfois en tant que sujet de société, comme l'ont indiqué les recherches citées en première partie.

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Il n'existe pas, ou plus de médias identitaires pour eux à la Réunion, qui ne peuvent donc pas remplir de fonction communautaire, rôle dévolu aux associations.

Même si les technologies numériques leur permettent d'accéder aux informations de leurs îles d'origine, elles ne sont pas utilisées pour une démarche volontaire d'engagement : pas de souhait exprimé de participer à distance ou dans l'avenir à la vie publique de leur communauté d'origine.

Les fonctions intégratrices des médias sont plus intéressantes : apprentissage de la langue, bain culturel créole, français et global, elles constituent des possibilités d'apprentissage de la langue française et créole dans une moindre mesure ; ainsi qu'un moteur d'évolution de leurs conceptions sociales, en les accoutumant à d'autres modes de vie et de pensée.

Cette dernière analyse est surtout vraie pour les parents, elle donne en cela un rôle d'initiateur, de prescripteur (en termes d'équipements), parfois d'interprète « on traduit, on leur explique les feuilletons » (Ibrahim). L'enfant devenu médiateur entre ses parents et la société d'accueil sur le plan linguistique et parfois culturel, acteur d'une rétrosocialisation observée aussi en Métropole, peut ainsi s'émanciper et devenir un interlocuteur et non plus simplement un apprenant des traditions établies, ce qui fait évoluer les relations familiales.

Par contrecoup, cela facilite leur intégration dans la société créole où les jeunes ont désormais des possibilités d'expression et de prescription importantes.

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3. Les usages des TIC par les jeunes Mahoro-Comoriens

L'équipement en ordinateurs portables (programme Plan Ordinateur Portable -POP- de la Région Réunion depuis 2010) des lycéens en classe de seconde (lycée général, technologique ou professionnel) a permis aux jeunes d'accéder à un équipement personnel, hors du contrôle direct des parents. Ici comme ailleurs, les jeunes sont souvent les initiateurs des parents aux TIC.

3.1. Des appartenances complémentaires

Les technologies numériques peuvent servir à favoriser l'acquisition de l'information, de la culture ou être utilisées en tant que moyen de contact.

Les jeunes Mahoro-Comoriens s'informent en priorité par la télévision, acquièrent et enrichissent leur culture par l'école sur le plan didactique, et par le réseau identitaire en termes de tradition et de religion. Ils utilisent donc les TIC d'abord pour communiquer. Pour eux les technologies numériques représentent surtout du lien.

Comme nous l'avons montré, les réseaux amicaux des jeunes mahoro-comoriens sont composés suivant leur logique affinitaire : d'abord la famille, les groupes identitaires, mais aussi les jeunes créoles. Pour leurs interactions sociales, ils utilisent les moyens habituels des adolescents occidentaux.

Avant même de recourir aux moyens de communication téléphoniques ou numériques, leur premier mode de communication est le contact direct, évoqué par tous les participants. Cet élément, qui peut sembler une évidence, montre simplement que les contacts de proximité sont prépondérants par rapport aux relations à distance. Cela est normal pour des adolescents, pour qui l'influence de leurs pairs, et particulièrement des groupes d'appartenance de proximité est prépondérant.

Dans le cas des jeunes mahoro-comoriens, ces groupes s'inscrivent dans le contexte relationnel du quartier dans lequel ils habitent, dont l'importance a été signalée par M. Watin (op. cité), mais dans une moindre mesure que les jeunes créoles.

Cette intégration géographique est généralement renforcée par le contexte scolaire (qui peut devenir distinct du quartier à partir du lycée).

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Le troisième groupe de référence et d'amitié est constitué par les groupes identitaires. Nous avons noté que les groupes identitaires sont dans la plupart des cas reconstitués en milieu scolaire et associatif au delà des quartiers d'habitation.

Une triple allégeance donc pour ces jeunes, qui se traduit dans leurs contacts téléphoniques et numériques.

Les jeunes mahoro-comoriens disposent et utilisent avec aisance d'un ensemble de moyens de communication complémentaires

3.2. Le téléphone portable

Le portable est l'outil de communication de proximité privilégié entre jeunes, appareil personnel, parfois financé par le jeune lui-même qui suit de près sa consommation quand il n'a pas la chance de disposer d'un abonnement illimité. Tous les jeunes participants affirment en avoir un, parfois plusieurs.

La très grande majorité (quatre sur cinq) des jeunes mahoro-comoriens possèdent un portable de type smartphone (ordiphone ou téléphone intelligent), capable de se connecter à Internet, plusieurs disposent également d'un poste classique sans écran tactile. Les proportions sont les mêmes (80%) pour les jeunes créoles d'origines sociales comparables (classe « témoin »).

La messagerie texto (sms) est souvent prépondérante : plus rapide, plus discrète, plus économique, à la Réunion comme en métropole. Les jeunes réunionnais de toutes origines sont adeptes des abonnements « sms illimités » à coût modéré que les opérateurs leur destinent. Ces messages établissent un lien quasi-permanent avec les amis et la famille, bien que certains parents n'ont pas adopté la pratique du texto. Certaines envoient également des mms (sms avec fichier image).

La plupart des jeunes téléphonent également à leurs réseaux affinitaires, quelques filles précisent néanmoins comme Mariama et Samia que c'est « pour finir le crédit ». Rappelons que les portables sont parfois aussi employés pour appeler Mayotte.

Les ordiphones ne sont utilisés pour accéder à Internet que par la moitié des jeunes Mahoro-Comoriens qui en disposent, alors que la proportion est des trois quarts pour les jeunes créoles. Ces connexions se font presque toujours pour rejoindre les réseaux sociaux numériques et non

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pour effectuer des recherches (un sur quatre), alors que c'est le cas de la majorité des jeunes Créoles (près de 6 sur 10 dans le groupe « témoin »). Ce qui semble indiquer pour les Mahoro-Comoriens une moins bonne maîtrise de l'outil, ou une moindre aisance dans son utilisation.

Dans la plupart des cas, les participants ne considèrent pas les portables comme des outils d'insertion, mais simplement de communication, faisant ainsi la distinction entre contact et intégration. Quelques filles notent cependant que cela permet d' « être enfin joignable ! » Samia, et d'être « comme eux » Fatima, faisant ainsi remarquer que ne pas l'avoir rend les relations plus difficiles.

En ce qui concerne le maintien des racines et de la culture, leur analyse est similaire mais ils considèrent que la possibilité de contacter la famille à l'extérieur de la Réunion permet de maintenir le lien.

Simple communication ou lien intégratif, le même outil utilisé avec des correspondants différents trouve sa différence dans l'intensité affective du contact. Une manière comme une autre de préciser que si leur vie est actuellement ici, leur coeur est plutôt là-bas.

3.3. Internet

3.3.1. Des modes de connexion multiples

Les jeunes mahoro-comoriens participants sont tous sont des internautes, presque tous ont un ordinateur portable avec lequel ils se connectent, la plupart (quatre fois sur cinq) se connectent également depuis le poste familial. Tous utilisent plusieurs modes de connexion, en comprenant aussi les accès par téléphone et chez les membres de leur entourage.

Ces usages ne tiennent pas compte des connexions au lycée ou à l'Université, réservées au travail scolaire. Ces utilisations ne sont pas citées spontanément, ce qui montre que pour ces jeunes, l'accès à la toile numérique est avant tout une pratique relationnelle et ludique.

Nous avons signalé que les parents s'équipaient en informatique et en accès pour permettre la formation et la réussite scolaire des jeunes ; il est manifeste que ceux-ci en ont détourné l'usage.

Les observations effectuées sur les classes technologiques réunionnaises montrent que les élèves ont une très bonne dextérité dans leurs pratiques habituelles (réseaux sociaux, téléchargements de musiques, de jeux suivant les individus), mais que les recherches scolaires s'avèrent

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laborieuses, peu rigoureuses et peu réfléchies, signe de leur moindre pratique et surtout du moindre intérêt qu'ils y accordent. Ce dernier point étant valable pour les jeunes, immigrés comme créoles.

3.3.2. Les réseaux sociaux virtuels

Tous les participants utilisent les réseaux sociaux numériques, et tout particulièrement Facebook. En fonction de leurs contraintes, notamment scolaires et centres d'intérêt, le degré d'activité est très variable d'un participant et d'une période à l'autre. Certains y sont simplement présents et surtout observateurs, d'autres très actifs, particulièrement les filles.

3.3.2.1. Les « amis » Facebook

Il ne nous a pas été possible de réaliser une étude spécifique sur les usages, mais nous pouvons constater que les réseaux amicaux sont étendus, au delà d'une centaine d'amis, si ce n'est pas le cas des participantes, quelques filles parmi leurs connaissances comptent plus de 1000 amis.

Rappelons que sur Facebook il suffit à un abonné de le proposer à un autre, connu ou inconnu, pour devenir son ami, si celui-ci manifeste son acceptation par un simple clic de souris. Cela n'implique aucune obligation en termes de contacts ou d'échanges de communication, mais un accès aux informations personnelles des amis.

Le nombre d'amis n'est pas directement corrélé avec l'intensité de l'activité, quelques participantes (et encore plus certaines de leurs connaissances) semblent être des collectionneuses de contacts, gage peut-être de popularité, mais n'interviennent guère ; d'autres à l'inverse telles que Amina et Ida ont un réseau plus resserré mais publient régulièrement des messages, des états d'âme, des photos.

Les réseaux amicaux des jeunes mahoro-comoriens sont principalement identitaires, en premier lieu locaux, puis avec le pays d'origine, enfin en Métropole et plus marginalement à l'étranger.

Les amis créoles sont principalement issus des contacts scolaires actuels ou passés, les échanges de messages consultables affichés sur les « murs » s'effectuent avec les deux groupes sans différenciation.

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3.3.2.2. Des identités plus ou moins masquées

Les noms employés pour s'identifier sont souvent des pseudonymes construits à partir de leur prénom et/ou patronyme, ou d'une caractéristique ethnique, comportementale ou physique qu'ils mettent en avant.

Ces identifiants (il est difficile de les citer sans briser l'anonymat des participants), souvent à base d'anglais évoquent les « pidgin » ou créoles anglophones dans une logique de globalisation culturelle (évocation de personnalités ou de légendes urbaines).

On note un recours fréquent au doublement (ou plus) des voyelles (plus souvent des j ou des e pour les filles, des o ou des a pour les garçons, ce qui féminise ou masculinise le terme) ; dans les pseudonymes, mais aussi parfois dans les textes des messages des filles.

Il convient de remarquer qu'aucune ambigüité n'existe sur le genre des uns et des autres, chacun restant dans des attitudes classiques, communes à la société créole et mahoro-comorienne (garçons virils et séducteurs, filles charmeuses et tendres, dépositaires de l'esprit de famille).

3.3.2.3. Les langages employés

Les langages utilisés lors de ces échanges en affichage sont principalement de type sms, à base de français, avec une présence régulière de termes créoles ou mahoro-comoriens en fonction des cibles de destinataires.

On retrouve ainsi la double inscription culturelle, ancrage identitaire et créolisation, mais avec une prééminence du français. Cette pratique diffère encore de celle des jeunes créoles qui utilisent plus volontiers leur langue vernaculaire pour les échanges informels.

Le ton général des échanges est celui d'une convivialité qui n'exclut pas les taquineries. En particulier, les attaques portent sur une surexposition, ou une activité ludique ou festive non partagée avec l'ami qui réagit à ce manque de convivialité. A l'inverse, les compliments sont assez nombreux et généreux, parfois dithyrambiques, les qualificatifs relevant des champs lexicaux de « princesse », « merveille », ou autres « superman » sont fréquents, souvent auto-attribués sans que cela gène.

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3.3.2.4. L'iconographie

Les images consultables publiées par les jeunes filles, et au premier titre leur « photo du profil », comportent des photographies identitaires, famille, activités communautaires, souvent en costumes traditionnels.

Dans une moindre mesure, elles publient aussi des images symboliques, fleurs, petits animaux, peluches évoquant la tendresse avec des messages moraux ou philosophiques, comme de nombreuses adolescentes de toutes origines.

Plus rarement, elles se « mettent en scène » dans une logique de séduction qui reste néanmoins toujours dans les limites de l'acceptable par leurs référents culturels.

Les garçons présentent plutôt des clichés d'activités associatives ou de groupes d'amis en situation.

Les deux complètent leur identité visuelle sur le réseau par des images qui affirment les éléments d'identité qu'ils souhaitent mettre en avant : selon le cas, force ou virilité, séduction, ainsi que des marques commerciales de référence, des marqueurs culturels de leurs origines ; avec une dose d'humour et d'autodérision.

Le réseau virtuel se situe dans un espace entre la fantaisie et la réalité, dans une sorte de jeu de rôle où seule la cohérence est requise. Ces observations sont naturellement valables pour les jeunes mahoro-comoriens de la Réunion, mais peuvent certainement être étendues aux jeunes créoles et rencontrées chez les jeunes immigrés en Métropole.

Le réseau social donne également accès à des jeux auxquels certaines filles recourent en période de moindre activité, particulièrement jeux sociaux (villes ou familles virtuelles).

Les diffusions de clips vidéos musicaux ou humoristiques sont moins fréquentes, et notamment beaucoup moins que parmi les jeunes créoles.

3.3.2.5. Usages et stratégies personnelles

On peut considérer que les jeunes mahoro-comoriens utilisent Facebook pour s'identifier, s'ancrer, s'affirmer en tant qu'individus et membres de leurs groupes d'appartenance. Les

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interactions de ce réseau ont ainsi un effet structurant pour l'identité des jeunes participants sur le plan de la personnalité comme sur le plan social. En cela ils sont naturellement complémentaires des autres modes de contact, directs et téléphoniques.

Les forums de discussion, les t'chat attirent moins de la moitié des participants. Ceux qui interviennent le font généralement sur des sites identitaires mahorais ou comoriens, localisés dans ces îles ou en Métropole, ou sur les pages facebook identitaires.

Aux composantes identitaires près, les pratiques de communication entre pairs des jeunes mahoro-comoriens ne diffèrent guère de celles des créoles, mis à part le fait qu'ils semblent un peu moins à l'aise avec l'outil en tant que tel.

3.3.3. La messagerie sur Internet

Les messageries Internet sont utilisées par les deux tiers des jeunes participants. Certains types de communications, notamment scolaires ou professionnelles (démarchage de stages), certains messages plus « sérieux », ou devant être accompagnés de pièces jointes, sont effectués par courriel.

On aura compris qu'il ne s'agit pas d'une pratique habituelle ou prioritaire chez eux mais simplement un complément utile quand les autres moyens de communication (directe, sms, appel sur le portable, facebook, dans l'ordre d'utilisation) ont atteint leurs limites. Cette pratique souvent impulsée par les enseignants, ne diffère pas non plus de celles observées auprès de leurs homonymes créoles.

3.3.4. Les jeux en réseau

Les jeux vidéo en ligne et plus particulièrement en réseau ne sont pas une pratique courante chez les adolescents mahoro-comoriens. Un seul participant se déclare pratiquant de jeux en réseau, en interaction avec des joueurs de toutes origines dans le monde. Son cas est connu et signalé comme une exception par les autres jeunes de sa communauté. Les autres garçons étant plutôt utilisateurs de consoles individuelles.

Les filles se disent généralement peu intéressées par les jeux vidéo. De leur côté, la moitié des jeunes créoles (logiquement garçons plus que filles) se disent adeptes des jeux en réseau.

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3.3.5. Sites identitaires, pas diasporiques

Nous avons indiqué que les sites identitaires des migrants sont souvent éphémères, c'est également le cas de ceux des Mahorais comme des Comoriens. Situés dans les îles d'origine, à la Réunion ou en Métropole, leur succès et leur durée sont très variables, en fonction de l'intérêt de leur contenu et leur capacité à rassembler.

Claire Scopsi (op. cité) définit comme diasporiques les sites « produits par des communautés transnationales depuis un des lieux de dispersion, s'organisant autour d'un ou de plusieurs éléments culturels partagés (langue, religion, appartenance ethnique), s'adressant explicitement aux membres de la communauté dispersés dans le monde par la migration et éventuellement à la population restée dans le homeland en contribuant à la conscience du lien identitaire, à son affirmation publique et à sa concrétisation par des actions de revendication, de représentation ou de développement économique et culturel au profit de ses membres. »

Parmi ceux que nous avons pu consulter, sites, blogs ou pages Facebook, aucun ne peut revendiquer légitimement l'appellation de diasporique.

Citons le cas de « Comores online » ( http://www.comores-online.com/accueil.htm), parfois donné en exemple, qui a toujours été en ligne, mais n'est plus qu'un guide des activités aux Comores, émettant depuis ce pays et se présentant comme un « portail », ce qui ne représente pas l'esprit diasporique.

Inversement, comme nous l'avons vu en première partie, d'autres sites localisés dans les pays d'accueil proposent des activités communautaires ou intégratives aux originaires sur leurs lieux d'immigration.

Les sites localisés à Mayotte ou aux Comores proposent avant tout des informations locales, rediffusant le contenu d'autres médias et voulant faire mieux connaître le pays aux originaires comme aux visiteurs.

Certains, tels que « Mayotte online » ( http://www.mayotte-online.com/) comportent des espaces de discussion. « Entre mahorais (du monde) on se rencontre, on peut faire connaissance, savoir comment eux vivent, si c'est différent, on peut discuter » explique Fatima. Plus informatif que diasporique, il se contente de relayer des informations locales sans intervenir autrement sur ou pour les membres de la communauté mahoraise à l'extérieur de l'île.

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Ces sites ne sont en fait ni intégratifs, ni vraiment identitaires. Par ailleurs, si on conçoit la diaspora comme une dynamique non seulement de partage identitaire mais de création et d'évolution culturelle, ce n'est pas le cas des sites actuels.

D'autres, comme c'est le cas des groupes sur Facebook se contentent d'évoquer des éléments de culture commune et proposent des échanges entre les sympathisants, « les groupes sur Facebook t'invitent, tu peux en faire partie » explique Fatima. Des « amis » qui finalement n'ont pas grand chose à se dire après avoir adhéré et appuyé sur l'icône « j'aime ».

Ce n'est donc pas là que les jeunes mahorais ou comoriens trouvent le lien qu'ils recherchent, tout au plus quelques interactions superficielles.

Un autre élément qui permet d'affirmer que ces sites ne sont pas ceux d'une diaspora est l'absence d'un projet commun de retour. Il leur manque également la volonté d'intervenir économiquement, politiquement ou sur le plan social dans le pays d'origine.

De tels projets ne semblent pas correspondre aux souhaits exprimés par les Mahorais et Comoriens expatriés qui sont plutôt d'ordre individuel ou familial. Cela explique certainement aussi l'absence de sites diasporiques.

3.3.6. Utilisateurs, pas interacteurs

Les jeunes mahoro-comoriens de la Réunion se comportent plus en spectateurs qu'en acteurs sur le net, ils n'utilisent pas les possibilités du web 2.0., ne cherchent guère d'interactivité autre qu'avec leurs pairs et leurs proches.

Contrairement à d'autres immigrants, ils ne portent pas de projet politique ou social localement ni au pays. Leurs parcours et projets sont personnels ou familiaux.

Cela peut peut-être s'expliquer par le fait qu'ils se sentent en transition vers un pays originel idéalisé, ou vers une Métropole perçue à nouveau comme une terre d'opportunités individuelles, ce qui leur retire aussi l'envie de revendiquer et d'agir à la Réunion.

En ce sens encore ils se rapprochent des jeunes créoles, critiques mais peu revendicatifs, intéressés par les évolutions sociales mais sans se sentir partie prenante, peu ou pas concernés par la politique ; finalement plus consommateurs qu'acteurs.

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