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Les personnages burlesques dans les productions Pixar

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par Laurent Baudry
Université Paris 1 - Master 1 2010
  

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I.2.3/ Mobilité et immobilité

« Pour le dire en une formule, le vivant s'inscrit dans l'ordre du mouvement (le mouvement étant la possibilité de bouger ou non); les figurines, elles, relèvent du mouvant : elles sont condamnées à être mues continuellement, à être bougées sans cesse pour dissimuler l'inertie totale qui les fige. La vie c'est le mouvement, l'illusion de vie, c'est le mouvant. »1

L'art de l'animation ne se résumerait donc pas à sa simple définition étymologique : donner la vie, mais il s'agirait en réalité de donner l'illusion de la vie. Chez Pixar, malgré l'utilisation exclusive de l'image de synthèse, John Lasseter et ses collègues ne se focalisent pas sur la reproduction fidèle de la réalité. Comme le rappelait Laurent Roth à l'occasion de la sortie de Toy Story :

« Toute la réflexion de Lasseter au sujet de l'animation des jouets du film travaille sur la limite subtile à trouver entre l'humanisation à tout crin de la marionnette (croire au jouet comme s'il

était vivant) et sa fatale immobilité d'objet intrinsèquement inerte (le jouet n'est jamais qu'un objet mort). »2

C'est justement sur cette dualité entre le mobile et l'inerte que repose Toy Story. Premier long métrage du studio, le film reprend l'idée de Tin Toy, à la différence près que les jouets ne bougent qu'en l'absence des humains. Ce principe n'est pas neuf, puisque Paul Grimault le prenait déjà comme base pour Le Petit Soldat (1947). Mais pour Lasseter, les images générées par ordinateur souffrent plus de l'immobilité que les autres techniques d'animation3. Le défi du studio était donc double. Il s'agissait de faire oublier l'aspect inédit des images en donnant l'impression que les jouets (objets inertes par définition) étaient vivants. Pour ce faire, l'équipe du film prend le parti de travailler d'abord sur la matérialité des corps à animer4, puis de s'appuyer sur cette matérialité pour développer l'aspect psychologique des personnages. Car les héros de Toy Story sont avant tout des personnages pensants, à l'image de Félix le Chat que son créateur, Otto Messmer5 avait élaboré après avoir étudié les premières comédies de Charlie Chaplin :

1 Dick TOMASOVIC, Le corps en abîme, Sur la figurine et le cinéma d'animation, Rouge Profond, 2006, p.30.

2 Laurent ROTH, L'enfant et les sortilèges, Cahiers du Cinéma n°501, avril 1996, p.12.

3 John LASSETER, « Viewpoint », Animation Magazine, mars-avril 1994, p.45.

4 Dans le documentaire de Leslie Iwerks, The Pixar Story (2007), Lasseter rapporte que les premières recherches pour Toy Story consistèrent à acheter des jouets existants pour mieux cerner la matière, la flexibilité, l'amplitude des mouvements de chaque personnage potentiel.

5 Otto Messmer (1892-1983) est un animateur américain auteur de très nombreux dessins animés. Son imagination et son sens de la mise en scène du personnage dessiné firent le succès de Félix le Chat dont il est le créateur.

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« Les connaissances qu'il avait ainsi acquises du geste, du mime, de l'expression et du langage corporel lui permirent de donner à Félix un style de mouvement unique. Tandis que les autres personnages de dessins animés de l'époque se contentèrent de se déplacer à l'écran, Félix, lui, semblait réfléchir avant d'agir [...] »1

Réfléchir avant d'agir, c'est bien sur ce point que les personnages de Toy Story construisent leur crédibilité de figurines vivantes. En effet, la première séquence du film montre Andy, un petit garçon, s'amusant dans sa chambre avec ses jouets : une poupée-cowboy ventriloque, un dinosaure en plastique, ou encore un cochon-tirelire. Mais dès que l'enfant sort de la pièce, ses jouets s'animent littéralement : ils regardent autour d'eux, se parlent et, déjà, le caractère de chacun commence à se dessiner. Le spectateur comprend alors que ces personnages constituent une véritable communauté qui mène une double-vie : elle remplit sa fonction première en tant que divertissement inerte d'Andy, et elle prend vie devant le public. Celui-ci, initié au secret des jouets, les considère donc davantage comme des personnages simulant leur immobilité, que comme des êtres sans vie dont la capacité à se mouvoir ne serait qu' artificielle.

Woody, le cowboy et héros principal de la trilogie Toy Story, est un exemple des plus éloquents concernant ces allers et retours entre l'inertie et la mobilité. Ainsi, lorsqu'il se retrouve dans la chambre de Sid, le voisin teigneux d'Andy, Woody subit une séance de torture pour le moins inhabituelle : Sid, jouant les interrogateurs sadique, place une loupe entre les rayons du soleil et le front en plastique du héros (annexe 3). La lente brûlure laisse déjà apparaître une légère fumée quand Sid est appelé par sa mère et se précipite au rez-de-chaussée. Dès que la porte claque, Woody bondit en laissant échapper le cri de douleur qu'il retenait jusqu'alors. C'est par ce genre de séquences que le personnage gagne en crédibilité puisque même les plans qui trahissent son statut d'objet inerte ne sont là que pour souligner la force vitale contenue par ce même objet. Toy Story 2 ne déroge pas à la règle et pousse le vice encore plus loin en mettant Woody dans une situation des plus désagréables. Quand Geri, le restaurateur de jouets, vient réparer le cowboy, ce dernier doit prendre sa pose habituelle, les yeux grands ouverts, tandis qu'un très gros plan montre un énorme coton-tige s'approchant dangereusement de la pupille de Woody pour enfin la frotter lentement, délicatement, minutieusement. Encore une fois, ce plan met en relief l'épreuve subie par le jouet, mais il instille au spectateur, crispé sur son fauteuil, une

1 Charles SOLOMON, Les pionniers du dessin animé américain, Paris, Dreamland, 1996, p.66.

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impression dérangeante, car il en appelle à un réflexe naturel d'identification au personnage. Ce genre de plan, assez rare au cinéma de par l'inconfort qu'il produit (à l'image du plan de l'oeil coupé par un rasoir dans Un chien andalou1), est néanmoins exploité avec Jim Carrey, grand héritier de Jerry Lewis. Dans Yes Man (Peyton Reed, 2008), son personnage fait un cauchemar dans lequel il est figé sur son canapé, les yeux et la bouche ouverts. C'est alors qu'une mouche vient se poser sur son oeil gauche, sans que celui-ci ne réagisse (annexe 4). La même gêne physique se fait alors sentir, mais l'homme ne bougera pas, pour la bonne raison que ses amis rentrent chez lui, et constatent négligemment sa mort ! Là encore, l'immobilité s'oppose au vivant. Et, comme pour se jouer de cette état morbide, les héros de Toy Story décident de dévoiler leur secret à Sid. Mais la mise en scène qu'il choisissent pour effrayer leur bourreau est calquée sur le réveil de morts vivants. Des jouets sortent de terre en boitant, d'autres rampent, etc. Sid, paniqué par cette incroyable découverte, s'enfuit d'ailleurs en criant : « Les jouets sont vivants! ».

Pourtant, de nombreux personnages comiques choisissent l'inertie comme moyen d'éviter la mort ou, du moins, les problèmes. Ainsi, quand Keaton se réfugie sous une bâche pour échapper à la police, c'est pour se retrouver sur la statue fraîchement inaugurée d'un cheval blanc. Keaton doit alors rester de marbre pour ne pas dévoiler cette ruse improvisée et ce, malgré que la monture cède lentement sous le poids de son cavalier.2 Chaplin n'est pas en reste lorsqu'il s'improvise pied de lampe en se cachant sous un abat-jour3, ou quand il se déguise en arbre pour sauver ses frères d'armes.4

Ces exemples sont à la fois l'illustration d'une fixité faisant office d'ultime refuge (surtout quand l'abri initial est détruit par un chien ravageur, annexe 5), mais sont également la preuve que le personnage animé, tout comme le personnage burlesque, peut se fondre dans le décor avec une facilité déconcertante, à l'image des rats qui se cachent sur les dalles noires du carrelage de la cuisine de Ratatouille (Brad Bird, 2007) (annexe 6). L'immobilité est donc une alternative à la disparition du corps. Alors que l'essentiel de son pouvoir de divertissement se fonde sur le geste, sur la capacité à se mouvoir, le personnage Pixar opte souvent pour une inertie qui se veut salvatrice, et qui, paradoxalement, lui assure de rester au premier plan de l'action.

1 Luis Bunuel, 1929.

2 The Goat (1921), Buster Keaton et Mal St. Clair.

3 The Adventurer (1917), Charlie Chaplin.

4 Shoulder Arms (1918), Charlie Chaplin.

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