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Quel avenir pour la presse quotidienne nationale française ?


par Marc LEIBA
Ecole Supérieure de commerce de Reims - Master in Management 2006
  

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3.3.3 Quelle présence sur Internet ?

Si les quotidiens ne peuvent plus faire l'économie de leur présence sur Internet, les interrogations demeurent au sujet du mode de présence et des modèles économiques, car le passage au numérique n'est pas un prolongement naturel du papier, c'est tout simplement une autre forme de presse. Média révolutionnaire, Internet abat les frontières traditionnelles entre le journaliste et son audience, et entre lui-même et les autres médias qui piochent de l'information sur la toile. Il brise également le monopole de l'écrit et celui du synchronisme de l'écoute, en permettant à l'internaute de déclencher des flux d'informations audiovisuelles à la carte. On voit alors ressurgir la vieille crainte que le nouveau média ne chasse l'autre. C'est faire peu de cas de la revalorisation de l'écrit engendrée par le Web, de la récupération de l'image et du son, et du formidable gain de temps en matière de réactivité face à l'information. Présent sur le Web, un quotidien devient bicéphale avec d'un côté un média chaud qu'est Internet pour relayer des informations brutes (sous formes de dépêches) lorsque l'actualité l'exige. De l'autre, un média d'analyse, le quotidien papier, qui s'appuie sur le recul pour produire des commentaires qui décryptent les faits.

En outre, la présence sur la toile permet de dégager des synergies fondamentales avec la version papier. L'avantage principal du quotidien en ligne est qu'il autorise une complémentarité des publics. En effet, Le Monde Interactif98(*) évoque des différences de profils nettes entre les lecteurs traditionnels et les internautes. Schématiquement, l'audience du papier est âgée de 45 ans et plus tandis que l'audience du site est plus jeune, plus rompue à l'utilisation du net. Les moments de lecture varient également d'un support à l'autre : le site enregistre ses pics d'affluence entre 09H00 et 12H00 tandis que le quotidien papier se lit le soir à Paris et le lendemain matin en province. Et, si d'aventure la sortie du quotidien était empêchée en raison de mouvements sociaux, le site Internet n'enregistre pas un supplément d'audience, ce qui prouve que les publics diffèrent. Serge Guérin99(*) évoque pour sa part un chiffre édifiant : 85 % des lecteurs ne consultent pas le site, et réciproquement, 85 % des internautes n'achètent pas la version papier. Exister sur Internet, du point de vue d'un quotidien, c'est donc tenter de rassembler une audience dispersée sur l'ensemble de la vaste toile d'araignée mondiale. La même démarche fut mise en oeuvre lorsque les premières grandes radios nationales réagirent devant l'arrivée d'une nébuleuse de radios libres. C'est ainsi qu'Europe 1 a créé Europe 2, que RTL a créé RTL 2, etc. Les grandes stations de radio ont donc senti le vent tourner et ont réagi avec finesse en ciblant un autre public et en récupérant une audience radicalement différente. Car l'enjeu est de taille, la répartition du gâteau publicitaire évolue et une entreprise qui propose des contenus médiatiques ne peut pas se permettre de passer à côté.

Point de risque de cannibalisation donc, mais un autre écueil se profile, celui de la multiplication des sources d'informations et notamment des blogs, dont la crédibilité reste très souvent apocryphe. Selon une étude publiée par le cabinet de recherche Pew Internet & American Life100(*), un nouveau blog est créé toutes les 5,8 secondes aux Etats-Unis. Fin 2004, 32 millions d'américains soit 27 % des internautes déclaraient consulter les blogs. En France, un sondage réalisé par Médiamétrie101(*) révèle que 3.197.000 personnes auraient déjà créé un blog, soit 12 % des internautes, tandis que quatre millions d'internautes auraient déjà posté un commentaire sur un blog. Mais selon Serge Guérin, « les idées individuelles n'intéressent que leurs émetteurs. Les blogs, cinq millions en France sont un phénomène de société indéniable. Mais combien sont actifs et quelle est leur audience ? De plus, la multitude des opinions ne produit pas nécessairement une bonne opinion ».

Soit, mais qu'en est-il de la concurrence des grands portails d'informations tels que Yahoo, Google ou MSN ? Que peuvent les sites rattachés à un quotidien contre des portails qui drainent une audience phénoménale et utilisent des algorithmes pour confectionner un bouquet de nouvelles qui s'adaptent au goût de l'internaute ? La réponse tient en deux éléments. Tout d'abord, cette nouvelle forme de presse engendre beaucoup de confusion, car l'information est livrée en kit à monter soi même, personnalisable à l'envi. Le journaliste doit donc hiérarchiser les informations pour leur donner du sens. C'est ce que dit Dominique Wolton102(*) lorsqu'il écrit « La communication directe sans intermédiaire n'est qu'une performance technique. Cela flatte les rêves de liberté individuelle. Mais c'est illusoire. Si le Net permet d'avoir accès à une foule d'information, personne n'est un citoyen mondial intéressé par la totalité du monde. Et plus il y a d'informations, plus on a besoin d'intermédiaires - journalistes, documentalistes etc. - qui traitent, organisent, hiérarchisent. On n'a pas envie de se transformer tous les matins en rédacteur en chef ».  Le second point fort des quotidiens traditionnels réside dans la valeur ajoutée des contenus produits par des journalistes. Celle-ci est indispensable pour attirer l'audience et faire souscrire un maximum d'internautes à des abonnements en ligne, ce qui nous amène à la question des modèles économiques.

Manifestement, il n'existe pas de modèle économique miracle. Aux Etats-Unis, seul le Wall Street Journal est parvenu à imposer le modèle du tout payant, comme Les Echos en France qui commercialise la majorité des contenus de son site. Rien d'étonnant à cela, car ce sont des quotidiens haut de gamme positionnés sur l'information économique et financière. Les informations contenues dans ces quotidiens sont moins faciles d'accès pour le grand public et les analyses sont enrichies de nombreuses données factuelles. L'affaire est plus délicate en revanche pour les quotidiens d'informations générales. Le modèle économique payant a bien vite été abandonné, faute d'atteindre un nombre d'abonnés suffisants. En effet, pourquoi payer une information accessible gratuitement dans d'autres médias ? C'est un modèle économique mixte, où une partie seulement des contenus est gratuite, qui a été choisi par les quotidiens payants, les gratuits conservant leur logique d'entière gratuité même sur Internet.

Le Monde Interactif développe de son côté un modèle économique original et innovant. Ses ressources reposent à 40 % sur la publicité, à 40 % sur les abonnements et à 20 % sur la vente de contenus spécialisés à destination des entreprises. Le site Internet, premier site d'information français en terme d'audience, compte environ 40 000 abonnés, grâce aux contenus à forte valeur ajouté qu'il propose. Ce sont par exemple des synthèses thématiques en rapport avec l'actualité, des contenus multimédias, la consultation illimitée des archives, l'envoi de newsletters reprenant les principaux titres, des alertes en temps réel en cas d'actualité chaude, la possibilité de réagir aux articles, l'accès aux dépêches des plus grandes agences d'informations, la capacité de lire le El País du jour, etc. Et, dernière innovation en date, la parution quotidienne du Monde en version électronique reprenant la même pagination que le papier, avec possibilité de zoom, de recherche par mots-clés, de téléchargement et d'impression. Le rendu est impressionnant. Filiale autonome du quotidien employant 55 personnes, Le Monde Interactif a atteint l'équilibre en 2004 et en 2005 où il dégageait un bénéfice net de 200.000 €.

La présence sur le net est donc capitale, certains semblent avoir trouvé leur voie et réaliser un bénéfice, après plusieurs années de grosses pertes, mais d'autres paraissent plus hésitants. Ainsi, Libération qui annonçait en fanfare l'arrivée du bimédia a du se raviser. La formule n'a pas convaincu et des conflits sociaux ont pu éclore avec des journalistes peu désireux de travailler sur Internet, puisque les rédactions sont fusionnées. Mais cela n'empêche pas Libération de travailler à l'élaboration d'une Webradio.

* 98 Voir l'entretien avec Joachim Mizigar, responsable communication du Monde Interactif.

* 99 Voir entretien.

* 100 Citée dans l'édition du Journal du Net du 10/01/05.

* 101 Cité dans l'édition du Journal du Net du 05/06/06.

* 102 D.Wolton, Internet et après ?, 2000, cité par B.Patino et JF.Fogel.

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