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Les mythes fondateurs de l'A.P.R.A: Témoignages et production historiographique

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par Daniel Iglesias
Université Paris VII-Denis Diderot - Maîtrise d'Histoire 2004
  

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Université Paris VII-Denis Diderot

U.F.R. Géographie, Histoire, Sciences de la société (GHSS)

Les mythes fondateurs de l'A.P.R.A :

Témoignages et production historiographique

Daniel Iglesias

Mémoire de Maîtrise d'Histoire

Réalisé sous la direction de :

Pr. Zacarias Moutoukias

Année universitaire 2004-2005

A Nathalie, pour ton soutien, ton amour, ton amitié, et toutes les indénombrables choses que tu m'as données, et qui m'ont permit de réaliser ce mémoire

Ici habite Manongo Aquí descansa Manongo

De pure race latine De pura raza latina

Son grand-père émigra de Chine Su abuelo emigró de China

Sa mère vint du Congo Su madre vino del Congo

Manuel Gonzalez Prada, Grafitos, Paris, 1937, p.175

(Inscription sur la porte de la maison d'un étudiant péruvien dans le Quartier latin, à Paris)

SOMMAIRE

INTRODUCTION

I) LA CONSTRUCTION JOURNALISTIQUE D'UNE FILIATION (1926-1929)

A) L'ÉMERGENCE D'UNE CONTESTATION JOURNALISTIQUE FACE À UN RÉGIME AUTORITAIRE (1919-1926)

1) De l'illusion à l'autoritarisme

a. Les paradoxes d'un système népotique

b. L'instauration d'un Etat policier

2) La montée en puissance de la presse contestataire

a. Le rôle de la presse dans la Réforme universitaire de 1920

b. De l'expansion à la persécution

B) LE TEMPS DE LA COLLABORATION ENTRE L'AMAUTA ET L'A.P.R.A

1) Une revue politique progressiste

a. La recherche d'une régénérescence par la culture

b. Le renouveau nationaliste

2) Le travail de présentation des origines

a. La défense des signes précurseurs du renouveau

b. La sacralisation de Gónzalez Prada

II) L'ÉMERGENCE D'UNE HISTORIOGRAPHIE DE « L'ÂGE D'OR »

A) UNE NÉCESSAIRE RÉPONSE STRUCTURÉE EN TEMPS DE CRISE (1969)

1) L'A.P.R.A à l'épreuve du Pérou de Velasco

a. Une tradition de rapports conflictuels entre l'Armée et l'APRA

b. La réappropriation du programme apriste par le gouvernement militaire

2) La prise de distance avec le marxisme péruvien

a. Le problème du rapprochement par le passé

b. Le symbolisme politique de la rupture avec Mariátegui

B) UNE RESTRUCTURATION AUTOUR DE LA PURETÉ DES ORIGINES

1) La mise en valeur des luttes du passé

a. La Réforme universitaire péruvienne

b. Le leadership dans la lutte contre la dictature de Leguía

2) La sacralisation de Haya de la Torre

a. Le culte du héros

b. La figure du chef

c. La figure de la victime

III) LA CONSOLIDATION DU DISCOURS APOLOGÉTIQUE SUR LES ORIGINES (1975-1981)

A) L'HEURE DU BILAN ET DU CHANGEMENT

1) Le temps de la restructuration dans un pays en crise (1975-1980)

a. Le désengagement politique progressif des forces armées péruviennes

b. La mise en place d'une Assemblée Constituante

2) La recomposition de la gauche péruvienne

a. Le débat autour des origines de la gauche péruvienne

b. La question de l'expérience réformiste de Velasco

B) UNE SACRALISATION EN GUISE DE CHARISME OBJECTIVÉ

1) Le travail de finition de la symbolique populaire apriste

a. Les mythes fondateurs de l'A.P.R.A

b. La défense de la qualité d'héritier légitime de González Prada

c. Le raffermissement de la culture de la singularité

2) La recherche d'une assise populaire durable pour la figure d'Haya de la Torre

a. La mythification de la victoire lors de la lutte pour la Journée de Huit heures

b. Le développement d'une culture du chef intemporel

CONCLUSION

La place de l'activité discursive dans la vie politique a été de tout temps, une donnée incontournable dans la construction d'une légitimité et dans la modification éventuelle des rapports de forces. Les hommes politiques, les partis structurés, voire tous les acteurs de l'univers politique en ont fait une ressource de pouvoir, dont l'objectif premier est de peser sur une société en véhiculant un message, une idée ou un imaginaire. Les discours politiques sont difficilement repérables à première vue comme tels, faute de critères internes permettant de les classer en « politiques » ou « non politiques », « ne serait-ce que parce que les discours les moins politiques par leur contenu peuvent produire des effets évidents (à commencer par la dépolitisation) »1(*). La première difficulté réside donc, pour celui qui se prête à l'étude d'un ou plusieurs discours politiques, dans l'extrême plasticité et multiplicité de l'objet. Car les discours politiques englobent des discours publics, de la propagande, des programmes électoraux, des motions de congrès, bref, l'ensemble de la production émanant des différents acteurs de la vie politique.

Les témoignages d'hommes politiques et la production historiographique peuvent être qualifiés de discours politiques, par la nature de leurs auteurs, les informations politiques qu'elles contiennent, voire l'incessant flux d'idées politiques qu'elles peuvent véhiculer. Ils sont une autre forme de communication politique que celle inclue dans les corpus classiques, et gardent des mécanismes qui les rendent parfois indépendants des critiques que subissent les autres discours publics, souvent stigmatisés pour leurs lourdeurs formelles ou leurs caractères mensongers. Dans le cas étudié, nous nous pencherons sur les témoignages des principaux leaders de l'Alliance Populaire Révolutionnaire Américaine (APRA), ainsi que sur la production historiographique officielle de ce parti politique péruvien. Notre étude cherche à proposer une interprétation de la portée, tant politique que publique, de la déformation, voire de l'utilisation de l'histoire par l'APRA. De ce fait, notre travail se veut un éclaircissement du recours à l'histoire par ce parti politique, et des motifs politiques qui l'ont conduit à agir de la sorte. Il s'efforce de montrer, suivant les différentes façons de réfléchir à l'usage politique du passé qu'examinent Jacques Revel et François Hartog dans Les usages politiques du passé, comment des discours historiques sont susceptibles de devenir pour des raisons politiques, un élément de propagande politique. Cette question demeure, à notre sens, d'autant plus significative pour le cas apriste, qu'il n'existe aucune historiographie sur l'APRA qui ne s'émancipe de la tutelle du parti ou qui ne soit l'oeuvre d'une campagne politique à son encontre. Car à l'exception du livre de l'historien américain Peter Klaren, Formación de las Haciendas Azucareras y los origenes del APRA, l'historiographie non-apriste et non partisane sur l'APRA demeure un champ vide. Renforcé par la monopolisation de l'écriture sur les origines par les historiens apristes, ce vide contraint donc l'historien à se pencher sur « des interprétations simplificatrices et impropres »2(*), et à suivre des démarches comme celle de l'historien français Raoul Giradet. Ces dernières en effet, ambitionnent expliquer une historiographie engagée à partir du contexte, en tissant des ponts permanents entre les voix discursives et un contexte politique plus large, dans le but de rompre avec la résultante des « passions politiques et religieuses mal cantonnées par l'absence de tradition scientifique »3(*).

L'examen de ces discours embrasse une expérience discursive qui s'est bâtie au cours de trois grandes étapes de la vie politique de l'APRA (ses débuts à partir de 1926, sa plus grave période de crise à la fin des années 1960, et sa fin en tant qu'aprisme historique à partir de 1975). Elle vise à comprendre l'évolution du discours et de ses modalités sur une longue période, afin de vérifier la corrélation entre le contexte politique et la production littéraire, tout comme l'évolution des positionnements stratégiques de l'APRA. Le discours étudié ici est présenté en trois grands ensembles, que nous avons sélectionnés en fonction du lien indissoluble entre le travail d'écriture et les mutations politiques et sociales. Les témoignages et la production historiographique regroupent, dès lors, des données de trois périodes distinctes, que nous avons classées, hiérarchisées, et présentées de manière chronologique.

Ces témoignages sont le principal recueil de textes du leader historique de l'APRA, Víctor Raúl Haya de la Torre (Testimonio y mensaje, Obras Completas de 1977), les Mémoires de l'historien et universitaire Luis Alberto Sanchez (Testimonio personal de 1969), celle de l'indigéniste Luis Varcarcel (Memorias), les impressions du leader syndical Julio Rocha, et pour finir, les souvenirs de l'historien péruvien Jorge Basadre (La vida y la historia), qui bien que n'étant pas apriste, nous livre des informations vitales, de par sa qualité de témoin, pour comprendre le pourquoi de ces écrits sur les origines du parti.

La production historiographique quant à elle, comprend tout le travail historiographique formulé par les membres du parti à ses débuts dans les années vingt, et à sa fin comme « aprisme historique » à partir de 1975. Cette historiographie s'ouvre avec le travail de présentation des origines effectué par les apristes dans les pages de la revue Amauta dès 1926, au temps de la collaboration entre les partisans de Haya de la Torre et ceux de José Carlos Mariátegui. Ce qui correspond à tous les articles publiés par le magazine sur les origines et les thématiques développées par l'aprisme, alors que celui-ci ne s'était pas encore consolidé en parti politique structuré. Pour ce qui est de la période 1975-1980, cette historiographie regroupe des écrits jugés officiels par le parti, et qui correspondent aux formulations classiques de l'APRA sur ses origines en ce qui concerne le parcours historique de son chef (Sanchez Luis Alberto, Víctor Raúl Haya de la Torre o el político), les luttes politiques (Murillo Percy, Historia del APRA 1919-1945; Sanchez Luis Alberto, Apuntes para una biógrafia del APRA, Los primeros pasos 1923-1931; Villanueva Valencia Victor, El Apra en busca del poder 1930-1940, Villanueva Valencia Victor, El Apra y el ejercito) ou encore la formulation des actes fondateurs de l'APRA comme la Révolution mexicaine, la Réforme universitaire de Cordoba, et les luttes étudiantes contre Leguía.

Prétendre analyser un discours politique, cela ne signifie pas uniquement délimiter les frontières d'un objet dans le temps et dans l'espace, ou encore choisir les corpus les plus accessibles, c'est, avant tout, proposer un angle d'attaque pour mieux en saisir la portée et l'intérêt historique. Tout discours politique ne peut, par nature, s'émanciper de la réalité dans laquelle il s'insère. Plus généralement, ce dernier condense parfois les logiques sociales, les angoisses, ou tout simplement l'état d'esprit qui préside à leur production et à leur réception. Dans cette recherche de pertinence, il convient de proposer une approche analytique qui saisisse le discours politique dans son rapport à son temps de production. Il s'agit en effet d'essayer de dresser des ponts entre les logiques textuelles et le réel, plutôt que de penser le discours comme un tout indépendant de son contexte de naissance, ce qui nous amène à opter pour une approche qui présente, dans un premier temps, le contexte politique et social, et dans un second, le discours lui-même. Cette démarche repose sur l'idée qu'une production discursive émanant d'un parti politique reste avant tout une manifestation sociale ou plus précisément un incessant flux d'idées qui irrigue le champ et la vie sociale d'un pays. Voilà pourquoi nous consacrons la moitié de l'explication discursive de chacune des trois parties chronologiques, au travail de recentrage historique à partir des témoignages eux-mêmes et de travaux historiographiques sur ces périodes. Par ailleurs, nous revenons également en introduction de chacune des parties, sur l'historique de ces discours politiques, en essayant, chaque fois ,d'en souligner leur portée, en vue d'une meilleure compréhension des liens pouvant exister entre une production séparée dans le temps. Notre but est de tisser les liens entre les débuts du travail historiographique de l'aprisme « primitif » de 1926 et la naissance d'une historiographie officielle dans les Mémoires de Luis Alberto Sanchez en 1969, puis entre cette dernière et le corpus de témoignages apparus suite à l'avènement de la junte militaire présidée par Morales Bermudez en 1975.

Présentation historique des luttes du parti, de l'oeuvre politique de son leader charismatique Víctor Raúl Haya de la Torre, entreprise de légitimation ou de filiation, ces sources n'en restent pas moins l'expression, sinon le vecteur d'une pensée dominante et structurée. Crée en mai 1924, par Víctor Raúl Haya de la Torre alors en exil au Mexique, ce mouvement à vocation continentale apparut dès ses débuts comme une synthèse de plusieurs courants. Comme le souligne Pierre Vayssière, l'aprisme prétendait, « se situer au carrefour de l'idiosyncrasie américaine et de l'ouvriérisme européen ; son idéologie complexe était condensée dans un slogan : `'Contre l'impérialisme, pour l'Unité politique de l'Amérique latine, pour la réalisation de la Justice sociale !'' »4(*). L'APRA devînt dès lors l'un des principaux animateurs de la scène politique péruvienne et latino-américaine, développant au passage un programme attaqué par la IIIe Internationale et les Partis communistes de México et de la Havane. Lancé en 1936 par son « caudillo », dans son célèbre ouvrage L'anti-impérialisme et l'APRA (El Anti-imperialismo y el APRA), ce programme, en effet, proposait cinq points directeurs (lutte anti-impérialiste, nationalisation des terres et solidarité des classes opprimées, unité continentale, internationalisation du canal de Panamá) qui allaient, par la suite, forger durablement l'image et l'imaginaire politique autour du parti. Ce dernier se voulait avant tout social, plus encore porteur d'un espoir de justice sociale. L'indigénisme et l'agrarisme hérité de la Révolution mexicaine prirent ainsi une place centrale dans cette nouvelle réflexion politique que l'on commençait déjà à connaître sous le nom d'« hayatorisme ».

Ainsi conçu, l'aprisme, dont la donnée fondamentale restait à ses débuts l'internationalisme prolétarien mais sans lutte de classes, cherchait à s'ouvrir vers l'extérieur. Haya de la Torre croyait fermement à la possibilité d'étendre l'idéal apriste en créant plusieurs mouvements analogues partout sur le continent latino-américain. Uni autour d'un nationalisme continental pour mieux se prévaloir contre les attaques portées par l'impérialisme « yankee », la mission première du parti était de concevoir et de diffuser, une révolution culturelle à l'échelle du continent. Mais, très vite interdit à partir de 1932, puis pourchassé suite à l'assassinat du président Sanchez Cerro le 30 avril 1933, l'APRA ne dépassa jamais la sphère péruvienne. Reste que, même si cette Internationale ne pu jamais se réaliser, il convient cependant d'affirmer qu'il a existé une famille de partis apristes qui créèrent entre eux une chaîne de solidarité. Cet ensemble éphémère, réussit cependant à réunir le Mouvement National Révolutionnaire bolivien, l'Action Démocratique du Venezuela, le Parti Colorado en Uruguay, les Febreristas au Paraguay, le parti de la Libération nationale au Costa Rica, et même le futur parti révolutionnaire dominicain de Juan Bosch et le parti du gouverneur Muñoz Marin à Porto Rico. Ces affinités donnèrent même naissance à la revue politique Combat (Combate), publiée à San José de Costa Rica.

Aux cours des décennies suivantes, l'APRA fut interdit puis réapparut éphémèrement. Cette oscillation nourrit progressivement l'hostilité croissante de l'armée et de la droite péruvienne à son encontre. Au point que ces derniers agitèrent à plusieurs reprises la peur de l'aprisme pour légitimer des coups d'Etat, voire de très sévères purges dans l'armée. Cette situation renforça dès lors la position de victime du parti. Il dut dès lors penser à sa survie et faire face à la censure et aux persécutions, tout en continuant à se forger une identité depuis l'exil. Les principaux chefs en exil s'efforcèrent d'entretenir la mémoire des luttes des années 1920-1930. Ils forgèrent ainsi une sociabilité politique autour de symboles et d'un imaginaire collectif dont la personne de Haya de la Torre en signifiait la grandeur. La question de la consolidation identitaire était d'autant plus importante que l'APRA ne réussissait jamais à prendre le pouvoir du vivant de Haya de la Torre. Contraints de s'allier, au risque de voir s'instaurer un nouveau coup d'Etat, comme en 19455(*) ou en 19566(*), ou bien , vaincu électoralement par la coalition Action Populaire-Démocratie Chrétienne, menée par Fernando Belaunde Terry en 1963, le parti ne put jamais véritablement gouverner, voire se maintenir dans l'appareil exécutif. Les expériences de 1945 et de 1956 qui virent des coups d'Etat militaires se substituer aux régimes démocratiquement élus, témoignèrent même de la vigueur de l'anti-aprisme des forces armées, et de la peur que suscitait encore pour certains la secte7(*). L'espoir de gagner les élections, et de voir Haya de la Torre devenir président du Pérou après plusieurs tentatives, s'estompa après le coup d'Etat militaire de Velasco Alvarado et l'avènement de la « Révolution péruvienne ». Bien qu'il ne réussît jamais à prendre le pouvoir sous la direction de son leader et fondateur historique, l'histoire de l'APRA n'en reste pas moins l'une des données structurelles les plus importantes et les plus illustratives de l'histoire politique contemporaine péruvienne. Car, malgré une absence de commandement institutionnelle, le parti réussit à se doter d'une base militante solide, de fiefs électoraux imprenables, ainsi que d'une symbolique populaire inébranlable qui demeure encore jusqu'à nos jours. Ce fut alors grâce au travail de construction identitaire, à ses alliances à l'étranger ou encore à son potentiel de mobilisation sociale que le parti put survivre puis s'instaurer définitivement sur le paysage politique local. Tributaire d'une évolution idéologique, sans pour autant s'écarter des fondements de l'hayatorisme, l'APRA réussit finalement à prendre le pouvoir en 1985 en la personne de Alan García Perez. Ce dernier, en effet, l'emporta au premier tour des élections présidentielles contre le candidat marxiste Barrantes (Gauche Unie, Izquierda Unida).

Plusieurs facteurs peuvent à l'évidence expliquer la survie de l'aprisme jusqu'à la victoire de Alan García, mais tel n'est point notre propos. Mais, ce qui est indéniable, c'est que la recherche identitaire ou plus encore la réponse à la question « Qu'est-ce l'aprisme ? »8(*), ont été l'un des points de réflexion autour desquels s'est construit le parti. Poussé par les évènements ou tout simplement sensible à l'évolution de la pensée marxiste au 20ème siècle, l'APRA a su progressivement répondre à cette question. Haya de la Torre lui-même en guida l'évolution, infléchissant progressivement sa radicalité politique au regard des mutations socio-économiques que connaissait la société péruvienne. Au-delà de la réponse apportée, il y a la manière, plus spécifiquement le moyen ou les moyens d'y répondre. L'APRA commença son travail de production historiographique sur ses origines dans les pages de la revue Amauta deux ans à peine après la naissance de celle-ci Soucieux de se faire connaître dans leurs pays d'origines, les fondateurs de l'APRA en exil, Haya de la Torre en particulier, commencèrent dès lors à articuler leur travail de séduction, autour des origines politiques et intellectuelles du mouvement émergent. La nécessité de se justifier, de construire une légitimité, de présenter un tout actif et décidé, va devenir par la suite un des leitmotivs de l'aprisme. Cette nécessité va s'accroître après le coup d'Etat de 1968, qui va plonger le parti dans ses années les plus sombres. Puis elle va se prolonger après 1975, grâce au retour progressif de la démocratie au Pérou, faisant du modèle historiographique lancé en 1926, un modèle d'écriture historique adaptable à un autre genre littéraire : les mémoires.

Quels éléments a-t-on donc utilisé pour faire exister une expérience collective vouée au service d'une cause nationale et continentale ?

Dans quelle mesure la nécessité de construire une image de parti cohérente, gratifiante, enracinée, tournée vers l'avenir, mobilise-t-elle des ressources offertes par le passé ?

De quelle manière a-t-on mis en avant la trajectoire d'un leader politique censé incarner non seulement les luttes de son pays mais également celles d'un continent ?

De quelle manière a-t-on mises en évidence des preuves sur lesquelles étayer la légitimité de Haya de la Torre en tant que leader politique péruvien ?

Indépendamment de ces questions, cette construction historiographique sur plusieurs années témoigne également de la complexité idéologique de l'APRA. Elle est non seulement la manifestation d'un usage politique du passé, mais surtout l'expression d'un certain type de discours populiste. Ce dernier point est ce qui fait, à nos yeux, la singularité de ce parti. Il découle d'un caractère populiste omniprésent, dans la mesure où, le discours que nous nous proposons d' examiner ne s'appuie pas tant sur une idéologie ou une doctrine, mais plutôt sur une manière de faire ressentir et de présenter le passé. Du fait de la nature du populisme comme mouvement politique, du recours à l'imaginaire politique national ou simplement de la convergence du discours vers la personne de Haya de la Torre, ces discours traduisent même une volonté politique de prolonger la communication du parti en utilisant les avantages offerts par les mémoires et l'histoire. Cette question prend tout son sens, si l'on tient compte du contexte politique et social dans lequel il s'insère. Car, comme le souligne Raoul Girardet, toute production historiographique, aussi déformée ou partielle soit-elle, n'en garde pas moins un lien étroit avec le réel. Elle fournit même selon ce dernier, « un certain nombre de clés pour la compréhension du présent, une grille à travers laquelle semble s'ordonner le chaos déconcertant des faits et des évènements »9(*). Voilà pourquoi, nous considérons que nous ne pouvons dissocier l'histoire du discours sur les origines de l'APRA et l'histoire politique péruvienne contemporaine. Outre que ce dualisme en figure une explication plus concrète du discours lui-même, il nous fournit par ailleurs des éléments pour discuter le vrai sens politique à leur accorder. D'après ces éléments donc, dans quelle mesure l'ensemble de ces discours sur les origines sont-ils fondateurs d'un double mythe populiste ? Mais encore, dans quelle mesure sont -ils ce que Girardet définit comme des signes « révélateurs de quelques-unes des crises les plus profondes et les plus constantes propres à un certain type de culture et de civilisation. »10(*) ?

Replaçant en permanence notre étude discursive dans son contexte de production, nous examinerons par conséquent,le caractère représentatif, tant au niveau politique que social, de chacune de nos sources. Nous y retracerons avec précision la corrélation entre la volonté de communiquer autour des origines de l'APRA, et l'histoire du parti, et du Pérou. Nous procéderons alors de manière chronologique, analysant dans une première partie, le contexte, et l'éclosion d'une historiographie sur les origines, née dans les pages de la revue Amauta. Prolongeant notre approche historiographique, nous reviendrons dans une seconde partie, sur les Mémoires de Luis Alberto Sanchez, en l'insérant davantage dans l'histoire de l'APRA. Puis dans une troisième partie, nous insisterons sur la consolidation de ce travail de présentation des origines de l'APRA et du parcours politique de Haya de la Torre, tout en revenant brièvement sur le contexte politique péruvien.

I) La construction journalistique d'une filiation (1926-1929)

Très proche des idées du Front des Travailleurs Manuels Intellectuels11(*), fondé en 1923 par Víctor Raúl Haya de la Torre, la revue Amauta publia dès sa naissance en 1926, l'ensemble de l'historiographie sur les origines produites par les cadres de l'APRA. Son directeur, José Carlos Mariategui, n'hésitait pas à déclarer que le magazine pouvait offrir aux apristes une renommée si grande, qu'il figurait la phase de définition des idées avant-gardistes proposées par Haya de la Torre. Amauta servit de relais dans l'opinion publique péruvienne pour ce mouvement fondé à peine deux ans auparavant, tout comme il contribua à entretenir l'esprit de sacrifice que cultivaient les apristes en exil. En effet, ces derniers, expulsés en 1923 alors qu'ils étaient étudiants, se servirent du journal pour continuer à peser sur la vie politique de leur pays d'origine, quant bien même ils étaient contraints à l'exil à Paris, au Mexique (pour Haya de la Torre) et en Argentine (pour Manuel Seoane et Manuel Cox). Une crise éclata finalement en 1928, suite à des désaccords politiques portant sur la question du marxisme, ce qui profilait déjà la rupture irrémédiable de 1930.

Reste qu'à ses débuts, la revue Amauta se plaçait effectivement sur le même terrain rénovateur que l'APRA, dont elle divulguait les communiqués, les symboles12(*) et en magnifiait les origines, à tel point que ce fut dans ses colonnes que se fondèrent les mythes mobilisateurs que l'on retrouve dans toute l'historiographie apriste. C'est ainsi que se créa progressivement durant deux ans, à travers des publications intermittentes, tout un ensemble de références autour desquelles va être fondé en 1930, le Parti Apriste Péruvien ou PAP. Différents articles de Haya de la Torre, de Manuel Seoane, de Carlos Manuel Cox, d'Antenor Orrego, illustrèrent alors le caractère novateur de l'aprisme, et en soulignèrent ses composantes nationalistes et culturelles. La culture péruvienne et latino-américaine fut introduite sous une connotation politique, car les proches de Haya de la Torre estimaient que la rénovation de l'esprit demeurait une arme aussi puissante que le glaive dans tout processus révolutionnaire. La revue publia pour cela des articles touchant à l'histoire, et à la « péruanité » dans une optique purement nationaliste, où émergeait d'ores et déjà l'idée que, le chemin du changement commençait par une revalorisation du patrimoine historique et culturel national et continental, véritable barrière face à la menace impérialiste.

A) L'émergence d'une contestation journalistique face à un régime autoritaire (1919-1930)

1) De l'illusion à l'autoritarisme : le régime d'Augusto B. Leguía

Le bilan des « Onze ans » (Oncenio) a toujours donné lieu à de multiples interprétations, entre ceux qui voit en Leguía, le modernisateur qui permit au Pérou d'entrer dans la modernité, et d'autres au contraire, qui soulignent plutôt (c'est le cas des apristes, de l'ensemble de la gauche péruvienne depuis 1930, et des principaux intellectuels péruviens) son penchant autoritaire et népotique. Déjà en 1930, l'intellectuel catholique conservateur, Víctor Andres Belaunde dénonçait dans son essai, La realidad nacional, le caractère tyrannique du nouveau président élu en 1919, et qui se maintît au pouvoir en 1924 au détriment de la Constitution et des dispositions institutionnelles. Cet intellectuel et diplomate voyait dans cette victoire électorale, un recul sensible pour la vie politique de son pays, tant elle statuait selon lui, une trahison à la patrie que le président cultiva durant son mandat13(*). D'autres comme par exemple, Jorge Basadre, alors étudiant à San Marcos, se souviennent de cette période comme un temps obscur et contestataire, où Leguía faisait tout pour se maintenir au pouvoir, y compris utiliser la répression policière contre ses opposants14(*). Ces lectures très critiques, contrastent avec la vision qu'entretiennent les partisans d'un régime fort dans le pays, et qui défendent le fait que, La Nouvelle Patrie15(*) marqua partiellement la fin de l'oligarchie politique16(*), tout comme elle permit l'émergence sur la scène politique des classes moyennes liméniennes et provinciales autour de la figure du caudillo charismatique ou encore la naissance du « Pérou moderne »17(*). Reste qu'au-delà de ces débats sur les bienfaits du léguiisme, les promesses électorales non tenues de Leguía (l'instauration d'une République décentralisée, libérale, et parlementaire) entraînèrent des contestations sociales dans le pays, spécialement dans les milieux universitaires et ouvriers. Progressivement, le « Maître de la Jeunesse »18(*), même s'il mit fin à la « République aristocratique »19(*), inaugura un nouveau caudillisme dans le pays. C'est d'ailleurs justement, ce que dénonce dans leurs écrits postérieurs à cette période, l'ensemble des acteurs s'étant opposé au régime.

a) Un système népotique

Malgré les critiques lancées contre lui, la victoire de Leguia aux élections présidentielles de 1919, au détriment du candidat civiliste, Antero Aspíllaga, n'est en rien contestée. Même Víctor Andrés Belaunde, pourtant l'ennemi juré du caudillo Leguía, estimait que cette victoire était légitime, et répondait correctement aux impératifs juridiques20(*). Ce succès exprimait la volonté d'un large front populaire, où se mêlait diverses sensibilités jusque là écartées du pouvoir, mais dont le coeur était dominé par des représentants des classes moyennes et des étudiants réformistes. Très vite, le président élu se dit prêt à moderniser le pays, et à tout faire pour le sortir de l'immobilisme en place. Il dota le Pérou d'une nouvelle Constitution plus parlementaire, et prôna un renforcement de la stabilité politique en limitant le mandat présidentiel à cinq ans non renouvelable. Face aux pressions exercées par les intellectuels de la Sierra (proches des mouvements indigénistes et de la Réforme universitaire péruvienne de 1920), il afficha une volonté de protéger le statut de l'indien.

Cependant, comme le dénonçaient ses détracteurs, son gouvernement mena progressivement une politique économique nettement orientée vers le capital américain. Selon l'historien et homme politique péruvien de centre-gauche, Franklin Pease, cette politique permit alors à l'Etat et au président, d'asseoir leur domination sur l'économie nationale, et de mettre en place un système dont la famille de ce dernier en fut la première récompensée21(*). Pour Belaunde d'ailleurs, la famille de Leguía était si favorisée de la pénétration des entreprises nord-américaines et anglaises, qu'elle s'enrichissait à tel point qu'elle pouvait se permettre de se payer les places vacantes dans les deux assemblées, ce qui avait transformé progressivement ces lieux en des temples où « Fraude, corruption et clientélisme n'auront jamais été aussi florissant »22(*). Décriée avec force par Belaunde23(*), cette gestion de l'économie péruvienne par La Patria Nueva révélait pour celui-ci, une volonté du chef de l'Etat d'utiliser les ressources nationales à son profit. Elle traduisait même une politique qui offrait aux entreprises étrangères des enclaves agricoles et minières sur le sol péruvien. Critiquée comme la manifestation d'une corruption généralisée et institutionnalisée, cette ouverture de l'économie péruvienne aux capitaux étrangers était en ce sens perçue comme un moyen pour le président Leguia d'assouvir les appétits de sa famille24(*). Cette corruption était telle, selon Victor Andres Belaunde, qu'elle souillait le pays au point de lui ôter son identité, son honneur, ne lui laissant finalement qu'une dette en forte augmentation et les caisses de l'Etat vide25(*) .

Cette situation de corruption généralisée ne restait pas moins paradoxale. Car elle voyait également Leguia prendre des mesures sociales comme la Loi de Huit Heures de travail quotidien, le salaire minimum, et la mise en place d'un programme d'éduction primaire pour les quartiers ouvriers dans Lima. Mais malgré ces avancées sociales notables, le clientélisme continuait à nourrir de plus en plus les mécontentements dans le pays. Assurer la sécurité devînt dès lors un impératif pour Leguía, lui qui déclarait que cette question demeurait un des leitmotivs de son action gouvernementale : « Je suis venu non seulement pour liquider le vieil ordre établi, mais également pour freiner les progrès du communisme dont l'avènement prématuré aurait des conséquences désastreuses sur notre société »26(*). Car les mécontentements ne manquaient pas, surtout parmi les classes laborieuses, les étudiants, et les ouvriers, qui commençaient à se restructurer à partir de 1924, et à mener des manifestations contre « ce qui n'avait jamais eu lieu au Pérou, la réélection d'un Président, pour ce qui avait été nécessaire de changer la Carte politique, ce dont le gouvernement lui-même se chargea de faire dès 1920 »27(*)

b) L'instauration d'un Etat policier 

Le renforcement autoritaire du régime d'Augusto B. Leguía ne toucha pas immédiatement la population péruvienne. Cette dernière en effet, bien qu'elle condamnait « les emprisonnements, les attaques contre la presse, la main mise sur le pouvoir judiciaires »28(*), n'exprimait guère son rejet de manière publique, et semblait parfois indifférente à la donne politique. Elle était en somme endormie selon les termes de Víctor Andres Belaunde, par une amélioration sensible des conditions de vie suite à un contexte international favorable aux exportations péruviennes, ce qui avait fait doubler les entrées du fisc, et permit une régression du chômage. Mais un évènement majeur vînt entériner la rupture irrémédiable entre le président et des forces sociales qui, dans leur grande majorité, lui apportèrent tout leur soutien lors des élections présidentielles de 1919. Comme le confirment des témoignages, comme celui de l'indigéniste Luis Valcarcel ou de l'historien Basadre, le revirement de la politique sécuritaire de Leguia intervînt suite aux manifestations du 23 mai 1923 contre la consécration du Pérou au Sacré-Coeur, perçue par ouvriers et étudiants comme « un artifice politique et réactionnaire »29(*). Ce qui fut le premier signe politique fort de tous les opposants à Leguía, vit alors se dresser des manifestants farouchement convaincus d'une ruse de celui-ci pour garder le pouvoir, et pour favoriser sa réélection présidentielle. Ce qui commença comme une timide manifestation des forces anti-cléricales très largement minoritaires (francs-maçons, protestants, anti-catholiques se réclamant de la loi française de Séparation entre l'Eglise et l'Etat de 1905) se transforma soudainement en grand rassemblement des forces d'opposition. Ce rejet contre ce que certains considéraient comme une légitimation de l'autoritarisme en place, fit même apparaître des contestations dans le propre camp présidentiel. L'archevêque Clemente Palma, pourtant député et fervent léguiiste, se déclarait par exemple contre cette mesure au nom du libéralisme en matière religieuse. L'article que ce dernier publia dans la presse locale, poussa les étudiants de l'Université San Marcos à se joindre à la fronde contre cette prise de décision en matière religieuse. Jusque-là endormis depuis la fin mitigée du mouvement réformiste, les étudiants réapparurent divisés sur la scène politique. Néanmoins, l'évènement ralluma la flamme revendicatrice exprimée lors de la Réforme péruvienne de 1920, ce qui fit dire à Belaunde que : « son centre est à nouveau l'Université »30(*). Certains étudiants de tendance civiliste dénonçaient la mesure au nom de la rupture avec la tradition romaine de l'Eglise péruvienne. D'autres, se réclamant de la jeunesse de gauche y voyait le signe d'un renforcement de l'autoritarisme. Ces mouvements se rallièrent enfin en un seul bloc qui manifesta le 23 mai 1923, ce qui donna lieu à des graves incidents avec la police, qui se conclurent par la mort d'un ouvrier et d'un étudiant, alors que du côté, de la police, on comptait également des morts et des blessés. Finalement nous livre Luis Valcarcel, cet évènement « alluma la mèche de la contestation contre Leguia, qui dès lors du recourir aux persécutions pour se défaire de ses opposants qui étaient de plus en plus nombreux »31(*).

Or malgré cette insistance sur le caractère anti-tyrannique (anti-Leguia) des évènements du 23 mai 1923 chez Basadre ou chez Víctor Andres Belaunde, l'historiographie apriste quant à elle ne retient de cet épisode que l'extrême violence avec laquelle les policiers s'en prirent aux étudiants, et surtout à leur leader Haya de la Torre. Pour Luis Alberto Sanchez, le jeune leader étudiant Haya de la Torre fut d'ailleurs la principale cible des forces de l'ordre dans le cortège, au point qu'« un soldat se précipita contre le groupe dans lequel se trouvait Haya »32(*). Luis Alberto Sanchez, acteur et témoin direct de ces journées, revînt par exemple dans ses Mémoires, sur la participation des futurs apristes aux évènements, la décrivant sous le prisme d'une dramaturgie guerrière. Il y montrait une scène où tous les éléments extériorisaient une connotation sanguinaire, et un esprit de sacrifice et de courage de la part d'hommes qui résistèrent même si « en partant la police laissait de nombreux blessés, et deux morts : l'ouvrier Salomón Ponce et l'étudiant Alarcón Vidalón »33(*). Il peignait un tableau où il exposait le dualisme d'une scène, qui voyait des ouvriers et des étudiants sans défense subir les foudres d'une force capable d'envoyer « une groupe de policiers fermer le pas aux étudiants et ouvriers, alors qu'un autre les attaquait par derrière »34(*). Ceci créait ainsi une martyrologie autour de cet épisode, renforçant dès lors l'esprit de sacrifice qui était l'une des qualités innées du bon apriste. D'un autre côté, cette vision dotait l'APRA d'un statut encore plus nationaliste, puisqu'il décrivait l'attachement éternel de ses hommes aux valeurs nationales, et leur volonté de sauvegarder l'intégrité et de l'indépendance religieuse du Pérou, au moment même où le pays passait de plus en plus sous tutelle extérieure. Elle montrait pour finir leur amour à la nation ou plutôt aux fondements de la nation, dans un pays où n'existant pas de séparation entre l'Eglise et l'Etat, la religion demeurait l'un des piliers de la citoyenneté, et de l'esprit national, chose que comme le démontrait Victor Andres Belaunde, le président Leguía ne cessa de souiller durant ses onze ans de gouvernance sans partage.

Contraint de réagir contre la montée des mécontentements (surtout après son choix de 1924, de briguer un second mandat présidentiel qui lui était constitutionnellement interdit) Leguia décida de persécuter ses adversaires. L'indigéniste Luis Valcarcel raconte à cet égard dans ses Mémoires, qu'il fut lui-même victime de cette violence d'Etat en 1927, date à laquelle il fut capturé puis envoyé à l'île San Lorenzo35(*) accusé de complot contre le président. Cette répression poussa d'autres à l'exil. Ce fut par exemple le cas du leader de la Fédération des Etudiants Péruviens, Víctor Raúl Haya de la Torre, que l'on accusa de promouvoir le désordre et l'anarchie parmi la jeunesse péruvienne, et qui du s'enfuir au Mexique en 1923, là où il fonda un an après l'APRA. Pourtant, et malgré cette répression et l'existence de la censure, une opposition journalistique, née dès la prise de pouvoir de Leguia, continua à exister. Elle réussit non seulement à se maintenir, mais également à devenir progressivement, un moyen de se socialiser politiquement. C'est notamment grâce à ces premiers points de ralliements, que va naître quelques années après, la revue Amauta. Ce maintien d'une opposition journalistique n'est pas pour conclure, sans lien avec l'émergence de l'Université San Marcos sur la scène contestataire, puis sa résistance face à un contexte devenu progressivement de plus répressif.

* 1 Le Bart Christian, Le discours politique, Paris, PUF, 1998, coll. « Que sais-je ? », p.5-6

* 2 Revel Jacques Hartog François (sous la dir.), Les usages politiques du passé, Paris, Editions de l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, 2001, coll. « Enquête », p.8

* 3 Ibid, p.13

* 4 Haya de la Torre, El anti-imperialismo y el APRA, Obras Completas, Lima, Ed Juan Mejia, 1977.

* 5 En 1945 se produit au Pérou un grand mouvement en faveur de la démocratie et des libertés publiques dont l'expression politique fut le Front Démocratique National. L'APRA, proscrit en 1932 revînt à la légalité en 1945 comme Parti du Peuple. Une très large partie de l'opinion, un vrai Front composée de mouvements politiques, porta José Luis Bustamante-Rivero au pouvoir qui l'emporta lors des élections contre le général Eloy G. Urreta. » Tamayo Herrera José, Nuevo Compendio de Historia del Perú, Lima, Centro de Estudios País y Región, 1995, 352 p.

* 6 « Des élections libres furent célébrées en 1956. Manuel Prado-Ugarteche fut élu grâce au soutien de l'APRA. Un régime nouveau, `'convivencia'', se mit en place. On restitua les libertés démocratiques, on revînt aux institutions de la Constitution de 1933, et on légalisa tous les partis politiques. », Ibid, 357p.

* 7 Nom donné par le journal liménien El Comercio au parti suite à l'assassinat de son directeur Antonio Miró Quesada et de son épouse en 1935, par des militants apristes.

* 8 « Qué es el APRA ? », du nom d'un article signé par le poète communiste Julio Antonio Mella et paru dans la revue Amauta en 1932. (Julio Antonio Mella, « Qué es el APRA ? », Amauta, Année V, n° 32, août-Septembre 1930, p. 24-37

* 9 Girardet Raoul, Mythes et mythologies politiques, Paris, Seuil, 1986, p.13.

* 10 Ibid, p. 207

* 11 « José Carlos était complètement d'accord avec les grandes lignes du Front Unique des Travailleurs Manuels et Intellectuels. Il prétendait même incorporer tous ce qui n'étaient pas des civilistes ou c'est à dire, des oligarques farouches et fascistes. », Sanchez Luis Alberto, Testimonio personal. Memorias de un peruano del siglo 20, Lima, Ed. Villasán, 1969, p.306

* 12 Voir annexes p. 1

* 13 « Le régime de Leguía s'instaura sous le signe d'une véritable trahison à la patrie. Il cherchait à détourner la conscience collective de la pondération de ce crime, par le recours aux plus audacieuses promesses, et à la plus répugante comédie réformatrice. », Belaunde Víctor Andres, La realidad nacional, Lima, Editorial Horizonte, 1991 [1930], p.178-179

* 14 « Les affrontements entre les jeunes et la police, extrêmement fréquents depuis 1923, augmentèrent en 1924, au moment de la succession à la présidence de la République », Basadre Jorge, La vida y la historia, Lima, Sin Edit, 1981, p.254

* 15 Autre nom donné au régime de Leguia pour signifier sa volonté de rompre avec la tradition oligarchique en place qui se manifestait politiquement, socialement, économiquement et culturellement

* 16 L'oligarchie domina la vie politique nationale (1899-1919) grâce à son organe hégémonique le Parti Civiliste. Leguia lui-même arriva au pouvoir en 1908 grâce aux civilistes qui voyait en lui un financier capable de développer une économie nationale très frappée par la crise mondial de 1907.

* 17 « L'Oncenio fut une époque crucial dans l'histoire national au 20ème siècle, car elle permit l'émergence du Pérou moderne et la gestation de mouvements vraiment rénovateurs dans les tripes de la Patria Nueva »,

Tamayo Herrera José, op. cit., 326p.

* 18 Leguía joua un rôle très important à faveur des étudiants péruviens du mouvement de la Réforme universitaire à tel point qu'on le, surnommait « El maestro de la juventud ». Cette union avec les étudiants contribua par ailleurs largement à sa victoire électorale de 1919.

* 19 Tamayo Herrera José, op.cit., p.312.

* 20 « Difficile d'énoncer un jugement sur les élections de 1919, il semble, néanmoins, que, dans le cadre des conventions légales, Leguía obtînt la majorité. », Belaunde Víctor Andres, op. cit., p.178

* 21 « Un des fils du président devînt d'un jour à l'autre grand officier aéronautique. Des proches du chef de l'Etat dirigeaient le Congrès, d'autres étaient haut placés dans les ministères ou dans les hautes fonctions administratives. », Pease Franklin, Historia contemporánea del Perú, Mexico, Fondo De Cultura Económica, 1995, p.167

* 22 Bullick Lucie, Pouvoir militaire et société au Pérou au XIXe et XXe siècle, Paris, Publications de la Sorbonne, 1999, p.77

* 23 « La gestion économique de la dictature fut critiqué par beaucoup de mes compagnons d'exil, principalement par les patriotiques campagnes du journal La República [La République], dirigé par Felipe Barreda et Laos. », Belaunde Víctor Andres, op. cit., p.178

* 24 « Dans sa nécessité d'argent, non seulement pour les services de l'Etat, dont les paiements étaient en retard, mais pour satisfaire les appétits de sa famille et à petit feu, ce qui rejoignait la fatal agonie du régime ; le gouvernement, dans le comble de la démence et du crime, pensait attribuer définitivement les réserves pétrolières du Pérou à une entreprise étrangère. », Belaunde Víctor Andres, op. cit., p.197

* 25 « Les centenaires se fêtaient avec un faste byzantin, et en triste contraste avec la misère de notre peuple. Dans des actes de générosités sans pareil, on offrit des palais aux délégations étrangères, afin d'offrir aux anciens propriétaires des prix élevés. Ne suffit le duplication de la rente, on augmenta la dette externe, laissant ainsi à sec le crédit national. », Belaunde Víctor Andres, op. cit., p.196

* 26 Manuel A. Campuñay, Leguía : vida y obra del constructor del Perú, Lima, 1952, p.151

* 27 Basadre Jorge, op. cit., p.255

* 28 Belaunde Víctor Andres, op.cit., p.196

* 29 Sanchez Luis Alberto, Víctor Raúl Haya de la Torre o el político. Crónica de una vida sin tregua, Lima, Enrique Delgado Valenzuela, 1979 [1933], p.86

* 30 Belaunde Víctor Andres, op.cit., p.202

* 31 Valcárcel Luis, Memorias, Lima, IEP, 1981, p.225

* 32 Sanchez Luis Alberto, Testimonio personal. Memorias de un peruano del siglo 20, op.cit., p.87

* 33 Sanchez Luis Alberto, op.cit., p.87

* 34 Sanchez Luis Alberto, op.cit., p.87

* 35 Minuscule île face au port de Callao, où traditionnellement sont envoyés les prisonniers politiques péruviens.

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