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L'utilité chez Hegel et Heidegger

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par Christophe Premat
Université Paris I - Mémoire de philosophie 1998
  

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Avertissement au lecteur

Pour la présente étude comparative, je signale que j'ai travaillé principalement sur la traduction de la Phénoménologie de l'Esprit faite par Jean Hippolyte en 1941 et sur la traduction d'Être et Temps effectuée par Rudolf Boehm et Alphonse De Waehlens. Je n'ai cependant pas hésité à consulter le texte original et à confronter certaines traductions : ces comparaisons seront explicitement indiquées au fil de l'étude. Par ailleurs, je me suis efforcé de ne citer et de ne commenter que des textes et des ouvrages de Hegel et de Heidegger. Mais j'ai travaillé également sur des critiques et la liste détaillée de ces ouvrages se situe à la fin de l'étude, dans une bibliographie classée. De plus, ayant étudié certains textes allemands dans les oeuvres complètes des deux auteurs, le lecteur pourra consulter avec profit un glossaire établi à la fin de ce mémoire.

Index des abréviations

Pour les notes de bas de page, j'ai utilisé des abréviations pour certains ouvrages qui étaient souvent cités ou des ouvrages dont le titre était assez long. Voici les titres originaux de ceux-ci. Je n'ai pas abusé de ces abréviations pour ne pas troubler le confort intellectuel du lecteur.

G.W.F HEGEL, Première philosophie de l'Esprit (Prem. phil. de l'Esprit), Trad. Franç. Guy PLANTY-BONJOUR, éditions PUF, coll. Épiméthée, Paris, 1969.

G.W.F HEGEL, Phénoménologie de l'Esprit (Phéno.), Trad. Franç. Jean HIPPOLYTE, éditions Aubier, Paris, 1939-1941.

G.W.F HEGEL, Leçons sur l'histoire de la philosophie (Leç. sur l'Hist. de la philo.), Trad. Franç. Pierre GARNIRON, éditions VRIN, Paris, 1985.

Martin HEIDEGGER, Être et Temps (SuZ), Trad. Franç. Rudolf BOEHM et Alphonse DE WAEHLENS, éditions Gallimard, Paris, 1964.

Martin HEIDEGGER, Essais et conférences (Ess. et Conf.), Trad. Franç. André PRÉAU, éditions Gallimard, coll. TEL, Paris, 1958.

Introduction

Il n'est pas sans difficultés d'aborder un sujet à la fois aussi large et aussi précis que celui de l'utilité. En effet, l'homme se trouve, dans son existence, d'emblée confronté à son monde environnant et aux choses. Son premier souci est d'user de ces choses, de les utiliser en vue de son propre intérêt. Cet usage n'est pas forcément lié à un instinct de survie et de conservation, il se manifeste plutôt comme le rapport fondamental de l'homme au monde. On pourrait définir simplement l'utilité de la manière suivante : celle-ci désigne tout usage qui est ou peut être avantageux à quelqu'un ou à une société donnée ; elle a donc un rapport à la satisfaction d'un besoin mais tout le problème est de savoir si l'utilité ne constitue que l'écho de ce besoin.

C'est à travers deux philosophes allemands très différents que nous pouvons arriver à développer un certain nombre d'aspects sur ce concept éminemment problématique. Hegel, grand philosophe allemand de la fin du XVIIIe siècle et du début du XIXe siècle, choisit de la considérer sous un aspect strictement conceptuel : l'utilité est un concept déterminé qui intervient à une époque précise et qui participe du développement concret de l'Esprit qui veut se poser comme Esprit. Elle possède donc une place et une fonction particulières dans le système hégélien et c'est de cette dernière qu'il faut partir si nous voulons tirer quelque profit de ce concept. En revanche, le philosophe allemand du XXe siècle, Martin Heidegger, adopte plusieurs angles pour appréhender l'utilité : d'abord, il la saisit de manière transversale à travers le concept d'ustensilité qui régit ontologiquement le rapport de l'homme à l'utilité. Ainsi, l'utilité jouerait un rôle précis dans un complexe référentiel institué par l'ustensilité ; il faudra évidemment définir avec précision ce rapport ainsi que le concept de l'ustensilité. L'autre angle d'attaque demeure celui de la technique où l'utilité joue un rôle central et spécifique. Heidegger opère une critique radicale de l'ampleur du développement technique au XXe siècle. L'homme se soumet de plus en plus à un règne abstrait de l'utilité qui gère tous les rapports sociaux et le contact avec la nature. L'utilité technique a tendance à trahir le projet ontologique de l'ustensilité, elle implique la systématisation d'une utilisation et transforme l'usage en une usure indéfinie. La société de l'utilité est alors l'institution d'une généralisation du mode de l'utiliser. Les conséquences en sont une dégradation et un appauvrissement de l'essence humaine. Il est donc nécessaire d'étudier ces deux aspects pour comprendre l'origine de la notion d'utilité chez Heidegger.

L'utilité s'avère un concept complexe, aux multiples facettes, et qui touche à la fois la vie de l'homme et son existence d'où on ne peut le réduire à la satisfaction d'un simple besoin. Tout notre travail consiste à définir chez Hegel et Heidegger l'utilité dans toutes ses manifestations phénoménales et à comprendre ce qu'elle implique philosophiquement. Nous tenterons de cerner ses origines et son essence pour déterminer clairement sa provenance et son enracinement. Il existe peut-être un décalage entre l'essence de l'utilité et l'utilité elle-même et c'est ce décalage que la philosophie tend à dénoncer. L'utilitarisme désignerait une forme de l'utilité qui exploiterait ce décalage : il se formerait sur un fond d'humanisme qui risque de se retourner contre l'essence humaine et c'est pourquoi la philosophie doit résolument se constituer en un antiutilitarisme.

En étudiant précisément ses caractéristiques et ses diverses figures phénoménales, nous pouvons prendre conscience de l'ambivalence de ce concept ou de cette notion puisqu'il s'agit d'une notion chez Heidegger. Alors que pour ce dernier, l'utilité dans sa configuration technique, semble être rivée aux besoins vitaux, Hegel, grâce à une réflexion économique sur le travail qui n'est pas présente chez Heidegger, a montré que l'utilité cultivait les besoins de l'homme en transformant leur immédiateté en une véritable médiation. Hegel a beaucoup réfléchi sur les conditions d'apparition de notre société moderne et il tente de saisir l'essence de la société civile fondée sur l'utilité ; dans ce type de société, l'utilité crée de nouveaux besoins et permet d'articuler entre eux ces besoins. Elle développe et complique indéfiniment le rapport entre l'Universel et le singulier ce qui explique aussi sa fragilité. Ce concept est alors saisi de manière positive même si Hegel ne manque pas d'indiquer ses limites : l'utilité motive la série des rapports sociaux et des rapports de l'homme à la nature. L'homme vit cette utilité plutôt qu'il ne la saisit effectivement et le rôle de la philosophie est de restituer les médiations concrètes qui façonnent la société humaine. Mais ceci ne demeure qu'un aspect de l'utilité car celle-ci se présente comme un Janus c'est-à-dire une figure double qui ne peut jamais être saisissable en tant que telle. Elle peut même devenir une illusion : je crois utiliser une chose ou quelqu'un alors que je suis utilisé par elle ou par lui. C'est certainement dans ce renversement des rapports qu'on peut mieux appréhender ce concept ou cette notion suivant que l'on adopte une optique hégélienne ou heideggérienne. Hegel et Heidegger décrivent à leur manière ce renversement des rapports, l'un étant dialectique et l'autre ontologique c'est-à-dire concernant les rapports de l'homme à l'Être.

En fin de compte, on ne peut pas en rester au niveau de l'utilité et il faut pour cela absolument envisager les modalités d'un dépassement d'une utilité qui a tendance à s'égarer dans le piège utilitaire. Si la philosophie veut lutter contre le développement de cet aspect négatif de l'utilité qu'est l'utilité utilitaire, il faut qu'elle redéfinisse l'utilité elle-même et montrer que celle-ci ne s'achève pas forcément dans un utilitarisme qui comprimerait et supprimerait toute différence. Or, c'est ici que divergent sensiblement Hegel et Heidegger : alors que la pharmacie de l'utilité réside dans la philosophie pour Hegel, Heidegger la suspecte d'être contaminée par l'utilité utilitaire du fait même que l'utilité est un concept qui s'enracine dans la métaphysique occidentale. Pour lui, toute philosophie aboutit à une philosophie de l'utilité tandis que Hegel envisage plutôt une véritable utilité, celle de la philosophie qui permettrait d'éviter ces dérives utilitaires. Cette véritable utilité qu'est l'utilité de la philosophie répond à un besoin de l'existence humaine. Nous pouvons déjà indiquer une réponse à la question posée au début de cette introduction : l'utilité n'est pas simplement un écho au besoin, elle est une réponse à l'appel de l'existence et de l'existant qu'est l'homme. Il faudra définir précisément ce besoin et le différencier des autres. Hegel redéfinit l'utilité qu'il opposerait à un utilitarisme plat et ravageur. Heidegger semble en accord avec cette idée mais il envisage ce dépassement hors de la philosophie ; il faudrait se doter d'une nouvelle pensée qui comble les lacunes de la philosophie. C'est bien au coeur de l'époque utilitaire que le besoin de la pensée, qu'elle soit philosophique ou non, se fait plus pressant. L'intérêt de cette réflexion réside surtout dans le fait qu'elle mettra en lumière, sur un point précis, toutes les différences d'approche entre Hegel et Heidegger, l'un persévérant dans un optimisme philosophique et l'autre délaissant ce domaine et ouvrant un chemin à une méditation dont on ne sait pas la destination.

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