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Technique et esthétique des photographies de la 7ème édition du festival de la photographie contemporaine de Bamako

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par Mélanie BEREHOUC
Université Paris III Sorbonne nouvelle - Master 1 conception et direction de projets culturels 2009
  

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B) La photographie de studio : création d'un nouveau code africain

Donnant suite à la partie précédente, nous allons analyser l'évolution du langage artistique de la photographie, c'est-à-dire, tenter de définir les « habitus » techniques et esthétiques des photographes, au travers les photographies de studio, puisqu'elles sont le reflet du nouvel espace social et économique africain. Notre difficulté sera de devoir écarter la force des préjugés ethnocentriques qui en matière de « styles indigènes » ont longtemps dirigé les jugements en tant que « discours maître », invention exclusive de la modernité occidentale dominante. Dans ce sens, nous allons tenter de comprendre le « divorce » entre le code esthétique occidental et celui des africains.

L'une des principales caractéristiques de la photographie africaine est qu'elle est doublement esthétique (vue comme une technique et une production d'objet qui contre cette vision ethnocentriste dominante. En effet, au lieu de construire des commentaires en rapport à cet art, l'interprétation s'est tournée vers une forme de discours qui a servi ses propres buts doctrinaires. Nous devons donc rechercher ce style, ce nouveau code qui nous servira de base pour pouvoir appréhender les nouvelles formes contemporaines de la photographie.

Comme nous l'avons vu, c'est à partir des années 40 que les africains vont créer les studios photo. Grâce à eux, l'Afrique va être en mesure de s'approprier son propre regard, même si formellement ce regard reste indiscutablement marqué par des canons esthétiques hérités de la tradition occidentale.

Néanmoins, ce qui va changer radicalement, c'est la relation entre le photographe et son modèle. Tous deux vont se tenir sur le pied d'égalité et sont unis par des destins et des histoires similaires. À partir de ce moment là, il n'y a plus de rapport de soumission ou d'esclavage. En s'appropriant la photographie, et plus particulièrement la pratique du portrait, ils vont commencer à développer de nouvelles techniques et perpétuer un ensemble de codes quasi universels.

La photographie de studio a imposé de nouvelles tendances esthétiques avec une mise en forme déterminée, des objets symboliques, un décor défini et une pose étudiée.

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Dans un studio, l'espace recomposé est déterminé par une fonction du système symbolique et historique. En effet, le choix du cadrage, qui correspond à la délimitation de la représentation visuelle, symbolise l'expression d'une notion et d'un discours iconologique. L'organisation de l'espace des signes est intimement liée aux normes instituant techniquement le beau, au style pictural recherché. Derrière ce fait anodin, se cache une normalisation esthétique. Par conséquent, le sujet est considéré comme catégorie sociale de l'action et de représentation.

La norme photographique veut que le sujet soit présenté au milieu. Cette normalisation reflète l'orientation originelle du regard collectif vers la singularité de l'Homme Nouveau en exhibant ses attributs les plus valorisants. L'ordre social, en instituant la singularité du sujet, impose une certaine fixation de l'attention sur l'homme ou les événements. Tout ceci correspond aussi à la recherche d'équilibre que l'Afrique ancienne avait imposé.

D'un point de vue technique, le carré devient une norme contemporaine :

- le fait de placer le personnage au centre résulte du fait que tout doit être proportionnel,

- ceci provoque une nouvelle interprétation classique des formules dominantes dans l'ordre social,

- aujourd'hui ces codes persistent : photographies de mariage, carte d'identité, baptême qui marquent toutes les photographies « officielles » des moments de la vie liés à la religion, la croyance et aux événements.

Ce carré représente le théâtre de la réorganisation et du rangement que nous nommons « composition », où s'expriment les canons de la normalité photographique locale. À l'intérieur du cadre, les objets traduisent un ordre qui doit faire référence au beau. Toute cette composition vise une perception finale d'ordre des objets représentés mais doit s'achever sur le jeu d'ombre et de lumière qui donne des nuances esthétiques. Tous les studiotistes exposent un style « nettiste » pour éliminer les « sur » ou « sous » expositions refusant ainsi d'aller au bout des possibilités de l'appareil photo.

Ils doivent absolument :

- rester en accord avec la vison naturelle donc ils privilégient la netteté, - éviter les positions anarchiques.

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A contrario, les anciens préfèrent tirer le noir et blanc car selon eux, l'image serait plus proche de la vérité. De plus, cela correspond à leur socialisation professionnelle.

Afin d'illustrer nos propos, nous proposons d'analyser plus en détails, une photographie de Seydou Keita8 qui est le premier photographe reconnu par les européens.

Seydou Keita, Trois femmes avec un poste de radio, CA, 1960.

Sur cette photographie, nous pouvons constater que les trois femmes sont au milieu de la scène, et l'une est placée au centre des deux autres. La femme qui se trouve au centre, semble être plus importante au niveau social que les deux autres. Elle porte une robe qui semble plus occidentale que de tradition africaine. De plus, on notera la présence de

8 Bamako, Mali 1923 - Bamako, Mali 2001

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colliers et d'une montre, symbole européen. Les deux autres femmes sont assises de part et autre de la table où est posé un poste de radio. Ces deux femmes sont habillées avec les mêmes robes, de tradition africaine, et portent également des colliers. Au niveau du décor, les trois femmes posent devant une teinture en arabesque.

Les positions des trois femmes nous révèlent qu'elles appartiennent à un certain niveau social, certainement assez aisé et en relation avec l'Europe. La femme du centre est plus importante que les deux autres. Le photographe a matérialisé cette supériorité par sa position face aux autres femmes, ses habits et ses accessoires. Il faut savoir que la position que va avoir le sujet (derrière, aux extrémités, devant ou au milieu de la scène) reflète les positions acquises dans l'ordre social.

Le photographe de studio va traduire les couches sociales avec des techniques de mise en place esthétique. Il demandera au client de se « transformer » c'est à dire qu'il va lui proposer un certain type de vêtements afin de poser en nouveau personnage. C'est cette théâtralisation qui montre l'ordonnance sociale.

Les objets sont aussi symboliques. Le poste de radio montre qu'elles appartiennent à une classe aisée. La montre également fait partie des objets symboliques que les africains reconnaissent comme étant marque d'une puissance sociale. Cette photographie nous offre un exemple d'une volonté d'immortaliser l'image sociale de ces femmes.

***

Nous pouvons constater que les photographes africains ont, très vite, cherché à se démarquer des règles de représentations des Européens. Le travail des photographes (geste, préparation de la photo, etc.) est le résultat de leur propre vision du monde. À ce sujet, Jean-Bernard Ouédraogo cite Francastel dans son ouvrage9 « ce qui crée chaque époque, ce n'est pas la représentation de l'espace, mais l'espace lui-même, c'est à dire la vision que les hommes ont du monde à un moment donnée ». Effectivement, les techniques et la recherche

9 Jean-Bernard Ouédraogo, 2002.

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esthétique des photographies durant toutes ces années, révèlent un lien indissociable entre l'économie du pays et la société en pleine mutation.

La photographie de studio va connaître un grand succès auprès des Africains, durant quelques années et aujourd'hui, elle est encore pratiquée dans certains pays où la population est moins touchée par la modernité.

Cependant, depuis environ vingt ans, l'Afrique est rentrée dans une nouvelle phase de la photographie que nous pouvons nommer « la période bamakoise ». En effet, une nouvelle génération de photographes va faire disparaître cette tradition du portrait, en cassant les habitus des studiotistes. Là où les photographes des années 40 vont s'arrêter dans la recherche technique et esthétique de leur appareil photo, ces nouveaux artistes vont apprendre à exploiter toutes les possibilités qu'offre une photographie : accentuation du flou, décentrage, photo en noir et blanc ou couleur, création de l'irréel, etc.

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