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Dynamique des réseaux et des systèmes de communication des migrants sénégalais en France

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par Moda GUEYE
Université Michel de Montaigne Bordeaux 3 - Doctorat de géographie 2010
  

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Chapitre 10. Migrants, TIC et mondialisation

« Vue d'Afrique, si la mondialisation est le processus historique d'extension progressive du capitalisme, elle n'a rien de nouveau, puisque l'histoire n'a été que mondialisation173 », souligne Annie Chéneau-Loquay. Cependant, la mondialisation de l'époque contemporaine met également l'accent sur l'interdépendance croissante et la complexité des échanges à l'échelle planétaire entre les États dans le domaine économique en particulier, mais aussi dans les domaines social, culturel et politique. Elle désigne cette phase consacrant le triomphe supposé du système capitaliste sur le système communiste. Dans un monde considéré désormais sans frontières, en quelque sorte comme un village planétaire où les interdépendances sont en augmentation croissante (C. Withol de Wenden, 2009), le capitalisme ou l'économie de marché s'impose partout comme modèle dominant. Cependant, à peine la victoire consommée, le libéralisme montre à son tour des signes extrêmement alarmants d'essoufflement, notamment dans les pays industrialisés. La mondialisation peut donc être considérée comme une étape de l'histoire de l'humanité après la période de la guerre froide et la division du monde en deux grands blocs, la phase de l'histoire de l'humanité qui va peut être marquée la désintégration ou la fin des territoires dont parle le politologue Bertrand Badie (1995). Elle se caractérise aussi par une accélération des innovations technologiques dans le domaine des télécommunications, une diminution des coûts de transport, une prédominance des firmes multinationales ou transnationales et une mobilité accrue des individus. Pour Bertrand Badie, la révolution technique a joué un rôle fondamental dans l'avènement de la mondialisation, avec la contraction ou la suppression de la distance par les progrès de la communication. Dans cette nouvelle phase de la mondialisation, « l'information et le savoir deviendraient les forces motrices de la croissance au détriment du travail et même du capital » (A. Chéneau-Loquay, 2004). Telle qu'elle fonctionne actuellement, elle met plutôt en avant la concurrence et prône par ailleurs une plus grande ouverture des frontières afin de faciliter les mouvements de capitaux et les déplacements d'une certaine élite, notamment financière et scientifique. Face à cette situation, les pays riches mettent en place un ensemble de mesures facilitant la mobilité internationale des cerveaux ou des

173 Chéneau-Loquay, A (Dir.). Mondialisation et technologies de la communication en Afrique. Karthala-MSHA, 2004.

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compétences. C'est ce qui fait dire à Marie Poinsot (2008) que « la mondialisation suscite de nouvelles formes de migrations internationales ».

Pour les pays pauvres comme le Sénégal, la mondialisation correspond à une période marquée par un contexte local caractérisé, d'une manière générale, par une crise économique extrêmement aiguë. Le Sénégal fait d'ailleurs partie depuis l'année 2000 du groupe peu flatteur des "Pays Moins Avancés" (PMA). La paupérisation s'est généralisée sur l'ensemble du territoire national et touche plus de la moitié de la population. Assurer seulement la dépense quotidienne relève d'un véritable casse-tête pour de nombreux chefs de ménage. D'où la recrudescence du phénomène "Gorgoorlou" qui est l'archétype même de la « débrouillardise à la sénégalaise ». La migration est alors considérée comme la seule alternative possible face à la crise multiforme à laquelle les Sénégalais sont confrontés. Pour bon nombre de Sénégalais, candidats à la migration, les pays riches du Nord en particulier représentent des niches, des gisements d'emplois inépuisables. Ils sont dans ce cas persuadés que l'amélioration de leurs conditions de vie ainsi que celle de leurs familles passent forcément par l'accès à ces pays quel que soit par ailleurs le prix à payer. La recherche d'un emploi et de meilleures conditions d'existence ajoutée à une volonté insatiable d'enrichissement et de réussite ont entraîné le départ et l'installation de nombreux Sénégalais dans des pays de plus en plus divers et de plus en plus éloignés.

Les mutations profondes enregistrées dans le domaine des technologies de l'information et de la communication constituent un des faits marquants de la mondialisation de l'époque contemporaine. La manière dont circule l'information à l'échelle du monde se fait à une vitesse sans précédent avec notamment l'avènement et la démocratisation de l'accès à la téléphonie mobile et à Internet en particulier. D'aucuns n'hésitent d'ailleurs pas à dire que désormais l'information circule à la vitesse de la lumière. Paradoxalement au moment où la mondialisation incite à la suppression des barrières douanières pour une meilleure circulation des capitaux, des biens et des services, on assiste, dans les pays riches, à un renforcement des politiques de migration.

La migration internationale sénégalaise a atteint aujourd'hui une dimension quasi planétaire. Le champ migratoire sénégalais s'étend désormais à l'échelle intercontinentale. La migration a pris actuellement une ampleur démesurée dans la

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société sénégalaise. De la même manière que Michel Bruneau (1995) l'a observé pour le système migratoire turc, on peut dire que « la multipolarité et l'interpolarité des relations à l'intérieur du champ migratoire sénégalais, la structuration en réseaux et la circulation migratoire militent en faveur de la reconnaissance d'un espace transnational sénégalais »174. Aussi, il est fondamental que les autorités sénégalaises prennent réellement conscience des enjeux de cet espace transnational sénégalais en construction et aussi se donnent les moyens, les capacités d'influencer ou de contrôler, par-delà le territoire national, ces ressources et ces personnes (J. Césari, 1999).

Dans le pays de départ, on assiste à une floraison des candidats à la migration internationale sur l'ensemble du territoire national. La population sénégalaise dans sa globalité est maintenant concernée par le phénomène migratoire : citadins et ruraux, femmes, hommes, jeunes, analphabètes, instruits et diplômés, chômeurs, travailleurs peu formés, cadres formés et compétents. Pour beaucoup de jeunes, la migration représente une possibilité d'autonomisation et aussi une sorte d'échappatoire à la forte pression sociale. Ils sont alors prêts à emprunter des parcours et des trajets parfois chaotiques ou extrêmement risqués. Cependant, la plupart du temps, les familles sont mobilisées dans la recherche des moyens et des ressources permettant de financer le voyage de leurs enfants. La migration dans ce cas est un projet collectif dans la mesure où tout le groupe familial participe à travers l'argent économisé depuis de longues années, la vente ou la mise en gage d'un titre foncier, la vente des bijoux, du bétail... Ce qui fait que l'on ne migre pas seulement pour soi, mais on migre également pour sa famille, son groupe ethnique pour certains (c'est le cas pour les ressortissants de la région du Fleuve, les Soninkés, les Toucouleurs, les Sarakholés). La migration devient en quelque sorte un investissement que le migrant doit rentabiliser impérativement par une réussite économique.

Au début, les migrants venaient exclusivement des zones rurales. Très rapidement, les zones urbaines sont devenues de grandes pourvoyeuses de migrants. L'exode rural a par ailleurs créé une situation de macrocéphalie au Sénégal, avec Dakar qui concentre l'essentiel de la population et des activités économiques. De plus en plus les flux migratoires du milieu rural se dirigent directement vers les pays étrangers. Abdou Salam Fall souligne d'ailleurs que certains « migrants ne se souviennent de la capitale que la

174 Nous voulons mettre ici en parallèle ces aspects similaires concernant les migrations turques et sénégalaises. Cette remarque de Michel Bruneau sur la migration turque pouvait donc parfaitement s'appliquer à la migration sénégalaise.

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nuit qu'ils y ont passée la veille de prendre l'avion ». Il ajoute que selon l'EMUS (Enquête Migration et Urbanisation 1993) « l'exode rural des hommes au Sénégal est dirigé à 70% vers l'étranger »175.

De nos jours, il ne se passe presque pas un seul jour sans que la presse ou les médias sénégalais n'évoquent dans leurs colonnes des faits divers liés à la migration. L'envie de quitter le pays natal pour le mirage des eldorados occidentaux conduit certains à prendre des risques et s'exposer à des dangers aux conséquences dramatiques, rien que pour contourner les mesures de plus en plus drastiques prises par les pays occidentaux qui ne veulent pas « la misère du monde » à leurs portes. Les candidats au voyage sont prêts à débourser des sommes énormes pour obtenir un visa. Un marché du visa s'est même créé au Sénégal. Cette manne que représentent des candidats à l'émigration prêts à débourser une forte somme d'argent a attiré dans son sillage des responsables de l'administration, de nombreux politiciens, des commerçants, des marabouts, des artistes. De nombreuses personnes se sont enrichies dans la profession de « dénicheurs de visa ».

Aujourd'hui, partir, quitter le pays est la chose la mieux partagée au Sénégal. Emigrer est devenu l'ambition de quasiment tous les Sénégalais. Pour beaucoup, la devise c'est « Partir ou mourir » que l'on peut aussi traduire par cette formule devenue célèbre « Barça ou Barzakh ». D'où également la multiplicité des lieux d'installation des flux de migrants sénégalais répartis aux quatre coins de la planète.

10.1 Dans les principaux pays de destination

Les sénégalais sont connus et réputés pour leur mobilité et leur dispersion extrêmes. Ce sont de grands voyageurs que l'on rencontre dans presque toutes les grandes villes et les métropoles économiques du monde. Les Sénégalais se sont d'abord établis dans les pays proches frontaliers, les pays contigus tels que la Gambie, le Mali, la Mauritanie, la Guinée Conakry et la Guinée Bissau, puis dans certains pays naguère prospères de l'Afrique, notamment la Côte d'Ivoire et le Gabon. Ensuite, ils ont essaimé à peu près dans toutes les régions de l'Afrique qui présentaient des opportunités et des possibilités

175 FALL, Abdou Salam. Enjeux et défis de la migration internationale de travail ouest-africaine. BIT : Genève, 2002. Disponible sur :

http://www.ilo.org/public/english/protection/migrant/download/imp/imp62f.pdf

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d'y exercer des activités de commerce, en particulier le Cameroun, le Congo Brazzaville, l'Angola, et aujourd'hui l'Afrique du Sud. Une forte communauté sénégalaise s'est implantée en Côte d'Ivoire durant la période du "miracle ivoirien" sous la présidence de Félix Houphouët-Boigny, symbolisé dans les années 1970 par une remarquable réussite économique avec des productions records enregistrés au niveau de la filière cacao et par une stabilité politique. Mais à la mort du "Vieux" en 1993, les élites politiques ivoiriennes se sont mises à s'entre-déchirer. En développant le concept fallacieux d' « ivoirité », certains hommes politiques ivoiriens ont fini par installer le chaos et la division entre les soi-disant « ivoiriens de souche » et les « étrangers ». Dès lors, on a assisté à une vague de xénophobie et d'exactions sans précédent dans ce pays traditionnellement d'accueil pour de nombreux étrangers. Le Gabon a également attiré et accueilli une forte communauté sénégalaise au moment de l'ouverture des grands chantiers issus des retombées de l'économie pétrolière. Des aventuriers Sénégalais étaient également partis en Afrique centrale, notamment au Zaïre (devenu la République de Congo) où ils pratiquaient le métier de négociant en diamant. Parmi les Sénégalais qui vivent dans les pays africains, beaucoup ont été expulsés vers leur pays d'origine malgré les accords qui peuvent exister entre les États, comme notamment l'accord de libre circulation des personnes qui existe entre les États membres de la Communauté des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) et dont le protocole a été signé à Dakar le 29 mai 1979.

Aujourd'hui, la migration sénégalaise vers les autres pays de l'Afrique subsaharienne est envisagée la plupart du temps pour une courte durée. Cette étape dans le parcours migratoire constitue souvent une étape transitoire, un moment permettant au migrant d'accumuler plus de moyens financiers et de trouver le fameux sésame qui lui permettra de rejoindre l'Europe ou les Etats-Unis. Dans la géographie de la migration internationale sénégalaise, les pays africains constituent généralement des pays de transit, des pays où les migrants font une escale en attendant de trouver les moyens de se rendre dans les pays d'Europe notamment Italie, Espagne, Portugal, France ou mieux encore aux États-Unis. Ils fonctionnent en fait comme des espaces de repli pour un nouveau redéploiement ou une ré-émigration vers les pays riches. D'une manière générale, les pays africains sont considérés comme des passerelles pour atteindre les eldorados occidentaux. C'est le cas notamment de certains pays du Maghreb, plus particulièrement le Maroc, la Tunisie et la Libye. Nelly Robin (1996) considère le Maroc et la Tunisie

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comme des espaces-relais vers les pays de l'Union européenne. Elle observe aussi que cette émigration est essentiellement une émigration clandestine. Le Maroc constitue un passage fortement emprunté par les clandestins cherchant à rejoindre l'Espagne, notamment les villes de Ceuta et Mélila. Cependant, si l'on reconnaît que les migrations subsahariennes vers les pays du Maghreb ont connu un net regain au cours de ces dernières années, Sylvie Bredeloup et Olivier Pliez (2005) estiment que « ces tendances ne concernent pas seulement les migrations de transit ». En effet poursuivent-ils, seulement une minorité poursuit son parcours vers l'Europe, la plupart des migrants entrent dans une phase d'installation durable. Pour Hein De Haas (2005) de l'université d'Oxford, par exemple au Maroc, ceux qui ne parviennent pas à atteindre l'Europe préfèrent rester dans le pays plutôt que de retourner dans leur pays d'origine où les conditions de vie sont nettement inférieures.

Autrefois essentiellement orientés vers la France, les flux migratoires sénégalais vers les pays occidentaux se dirigent de nos jours, pour des raisons multiples, vers des destinations de plus en plus diverses. Autrement dit, l'espace migratoire sénégalais s'est multiplié et diversifié avec l'apparition de nouveaux pays de destination qui n'entretiennent ni des liens géographiques, ni des liens historiques et encore moins culturels ou linguistiques avec le Sénégal soulignent Abdou Salam Fall (2002) et Serigne Mansour Tall (2002). La recherche de nouvelles opportunités d'emploi ainsi que l'espoir de faire fortune rapidement ont en effet entraîné un déploiement ou redéploiement des flux vers de nouveaux espaces migratoires comme les pays de l'Europe méditerranéenne (l'Italie, l'Espagne, le Portugal) et les États-Unis. Ces destinations nouvelles désormais constituées par des pays de plus en plus éloignés et de plus en plus multiples se sont ajoutées à la France, leur pays de destination traditionnelle au Nord.

Aujourd'hui, les Sénégalais s'orientent autant voire même plus vers l'Italie et l'Espagne que vers la France, en raison notamment des mesures restrictives et complexes prises perpétuellement par les autorités françaises de gauche comme de droite concernant l'entrée et le séjour des étrangers sur leur territoire. Les États-Unis sont également devenus une destination privilégiée pour les migrants sénégalais. Au cours de ces dernières années, les filières migratoires se sont développées principalement vers ces pays, en raison aussi des facilités relatives d'accès, des possibilités de régularisation, en somme des politiques migratoires moins restrictives. L'émergence de ces nouvelles

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filières témoigne en outre de l'exploration sans cesse de nouveaux territoires et par conséquent du dynamisme de la migration internationale sénégalaise. Ainsi comme on peut l'observer sur la carte n°6, la nouvelle cartographie de l'espace migratoire sénégalais actuel atteste d'une orientation des flux essentiellement vers les pays occidentaux.

Les facteurs moteurs ou « push factors » qui déterminent actuellement le départ et l'installation des Sénégalais dans les pays du nord sont essentiellement de nature économique et sociale. A l'image de presque tous les pays d'Afrique, le Sénégal est empêtré dans de graves difficultés économiques. Le taux de chômage est considérablement élevé. La frange la plus importante de la population active, constituée en majorité de jeunes, ne trouve pas de travail. Ce chômage structurel a été accentué par une conjoncture défavorable et aussi par les effets néfastes des Programmes d'Ajustement Structurel (PAS) et des politiques d'austérité initiés et exigés par les institutions financières de Bretton Woods (FMI et Banque mondiale). C'est ainsi que des vagues de licenciement, de déflations et de départs volontaires ont été enregistrés au niveau de l'administration sénégalaise note Abdou Salam Fall (2002). Au Sénégal, les chômeurs sont quasiment mis au ban de la société. Ils passent leur journée à « tuer le temps » le plus souvent autour de la séance quotidienne de thé où les discussions tournent essentiellement sur le désir de migrer des uns et des autres. Incapables de satisfaire leurs besoins et dépendant parfois, jusqu'à un âge avancé, entièrement de leurs parents, ils vivent alors un immense désespoir.

Dans les campagnes sénégalaises, la vie est pénible et on y manque également de travail. La crise qui y sévit ajoutée à la chute progressive du cours des matières premières, en particulier de l'arachide se traduit par la dégradation du couvert végétal, la baisse de la fertilité des sols et l'exode massif des populations vers les centres urbains. Pour faire face à la crise, certains marabouts en particulier de la confrérie mouride se sont reconvertis dans le commerce, entraînant dans leur sillage de nombreux talibés. Les mourides ont réussi aujourd'hui à conquérir le marché Sandaga, le principal marché de Dakar, qu'ils utilisent désormais comme un tremplin, une antichambre vers l'étranger. La recherche d'un emploi à l'étranger, notamment dans les pays riches devient par conséquent une nécessité pour tous les laissés-pour-compte du système sénégalais.

Un autre facteur de la migration sénégalaise est la paupérisation de plus en plus galopante d'une grande partie de la population. Les pauvres sont de plus en plus

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nombreux au Sénégal comme en témoigne le nombre croissant de personnes (hommes, femmes, enfants, invalides ou valides) qui abordent les passants quasiment à chaque coin de rue pour solliciter une pièce de monnaie afin de se nourrir. Environ 60% de la population vivent en dessous du seuil de pauvreté. Dans ces conditions, la migration vers l'étranger est motivée par la fuite d'une situation de misère insupportable.

La migration est également encouragée par les images déformées de l'occident véhiculées par ceux qui sont déjà partis et aussi par les médias, en particulier la télévision. En Afrique, la télévision a souvent tendance à ne montrer que des images chimériques ou parfois tronquées des pays occidentaux à travers les séries télévisées notamment. Les habitants de l'Afrique perçoivent de manière générale les pays du Nord comme des eldorados où règne à foison l'opulence. Cette perception idyllique des conditions de vie, de la réalité dans les pays riches est renforcée davantage par certains migrants qui viennent passer les vacances dans leur lieu ou région d'origine avec dans leurs bagages de nombreux cadeaux et beaucoup d'argent. La réussite et la richesse affichées par ces migrants à travers parfois la construction de belles villas, l'organisation de cérémonies familiales (mariages, baptêmes) grandioses, la possession de belles voitures encouragent ceux qui sont dans la nécessité et le besoin, ceux qui veulent gagner plus à tenter l'aventure de la migration quelles que soient les souffrances et les privations qu'elle comporte. Ils sont très nombreux actuellement les Sénégalais prêts à utiliser toutes sortes de subterfuges, à braver les nombreux obstacles au péril de leur vie rien que pour franchir la forteresse occidentale. Le Sénégal d'aujourd'hui n'offre aucune perspective d'avenir à sa jeunesse. Le rêve de Léopold Sédar Senghor, le premier président du Sénégal, de voir Dakar devenir comme Paris en l'an 2000 est en train de devenir un cauchemar pour de nombreux Sénégalais. Dans ces conditions, il devient particulièrement difficile de réussir à persuader les jeunes candidats à la migration que les pays occidentaux sont loin d'être le paradis qu'ils imaginent.

Mais pour commencer, nous allons d'abord nous intéresser aux principaux pays de destination. Pourquoi le choix de ces pays ? Nous verrons que les jeunes candidats au départ surtout, fortement persuadés qu'ils peuvent trouver du travail dans ces pays, multiplient les tentatives démesurées afin d'accéder au pays de leur rêve par tous les moyens.

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Carte 5. Principaux flux migratoires sénégalais

Source fond de carte: http://histgeo.ac-aix-marseille.fr/webphp

10.1.1 Une orientation massive des flux en direction de l'Italie

L'Institut national de statistique en Italie (ISTAT) évaluait à 2.670.514 le nombre de migrants sur une population totale de 58.751.711 habitants au 31 décembre 2005. Cette population étrangère est répartie géographiquement de la façon suivante : 976.887 résidents au nord-ouest, 730.569 au nord-est, 641.158 au centre, 229.375 au sud et 92.525 dans les îles. Pour les flux de migrants africains en Italie, les statistiques montrent qu'après les pays du Maghreb, notamment le Maroc (319.537 résidents) et la Tunisie (83.564 résidents), le Sénégal fournit le plus gros effectif (57.101 résidents) devant le Ghana (34.499 résidents). En Italie, la colonie sénégalaise s'est établie surtout dans les régions les plus riches et les plus dynamiques du pays. On retrouve par conséquent les migrants sénégalais dans les régions industrielles du Nord, notamment en Lombardie (Bergame : 7251, Brescia : 5861, Milan : 4446, Lecce : 1451), en Emilie-Romagne (Ravenne : 1887, Parme : 1241, Rimini : 1041), en Vénétie (Trévise : 2835, Vicence : 1784), dans le Piémont (Turin : 1420, Novare : 1250) et dans le centre-ouest du pays en Toscane (Pise : 1912, Firenze : 1041). Cependant, si l'on tient compte des chiffres fournis par Monsieur Giuseppe Calvetta, Ambassadeur de l'Italie au Sénégal, la communauté

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sénégalaise en Italie serait constituée de 300.000 migrants. Monsieur Calvetta précise cependant qu'environ 60.000 personnes seulement au sein de cette communauté seraient en situation régulière et 240.000 en situation de clandestinité (Cheikh Tidjane Mbengue in Sud Quotidien du 22/05/2009).

Les courants migratoires sénégalais en direction de l'Italie sont liés principalement à la politique de fermeture des frontières en France au moment où l'Italie engageait des procédures de régularisation des migrants avec notamment les lois sur l'immigration (« loi Martelli » en 1990 et « loi Dini » en 1994). Employés en majorité comme ouvriers peu qualifiés dans les entreprises industrielles du Nord, en particulier dans les usines de métallurgie, de cuir, de textile, de papeterie, de plastique, mais aussi dans les industries du bâtiment et de l'alimentation, les migrants sénégalais en Italie sont généralement désignés par le terme « modou-modou ». Parmi ces derniers, nombreux sont aussi ceux qui exercent l'activité de commerçants ambulants ou sédentaires. Néanmoins, la migration sénégalaise en Italie concerne aussi quelques étudiants et désormais des travailleurs hautement qualifiés notamment des ingénieurs, des avocats et autres médecins.

Les Sénégalais ont contribué à la célébrité de la résidence Préalpino, un foyer d'accueil pour migrants situé dans la commune de Bovezzo, à une dizaine de kilomètres du centre-ville de Brescia, avant que les autorités italiennes ne procèdent à sa fermeture définitive le 28 mai 2008. La communauté sénégalaise de Brescia s'était véritablement appropriée cette résidence qu'elle avait fini de transformer en un véritable « Sénégal en miniature » selon Gaye Daffé (2008). Dans les chambres transformées en boutiques, certains migrants se livraient au commerce de produits alimentaires, de tissus, d'articles ménagers, de chaussures et de toute une gamme d'articles provenant des usines de contrefaçon du Mezzagiorno, le Sud italien. En outre, les résidents du foyer Préalpino pouvaient également recevoir les images de la Radio Télévision du Sénégal (RTS), captées à travers le satellite, et aussi les émissions radiophoniques de la chaîne internationale, Radio Sénégal, de Lampe Fall FM (la chaîne des mourides) et de Walf Fm via la radio Worldspace.

Cependant, la réputation des Sénégalais dans la péninsule s'est surtout faite autour de l'activité de la vente à la sauvette. Les Italiens désignaient d'ailleurs ces commerçants ambulants ou vendant parfois à même le sol des sacs à main, des montres, des lunettes,

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des ceintures, des Cd et DVD, de l'habillement, sous l'appellation de « Vu cumprà » c'est-à-dire « Voulez-vous acheter ». Les articles proposés par les vendeurs à la sauvette sénégalais sont constitués pour l'essentiel de produits de luxe portant généralement la « griffe » de marques prestigieuses. On trouve également parmi les produits vendus par les colporteurs sénégalais de petits objets d'art africain achetés le plus souvent chez les grossistes sénégalais. Les « Glous » (terme utilisé par les migrants eux-mêmes pour désigner leurs compatriotes qui se livrent à la vente à la sauvette) exercent leur activité notamment sur les plages touristiques de l'Adriatico Nord (Rimini, Riccionne) et les plages luxueuses du Sud (Naples, Sardaigne, Sicile), les plages de la Riviera, celles de la Romagne et de Versilia. C'est d'ailleurs dans ces endroits que l'on a observé les premières implantations de migrants sénégalais dans la péninsule. Les autres lieux de prédilection du commerce ambulant sont les rues et places fortement fréquentées par les piétons, les marchés de quartier et les foires.

Depuis quelques temps, les Sénégalais d'Italie affirment être victimes de tracasseries et de suspicions de la part des autorités administratives, des « carabinieris » et des policiers municipaux. Les expulsions d'étrangers en Italie ont commencé à viser de plus en plus les ressortissants sénégalais. Malgré les tracasseries administratives et le durcissement des lois sur l'immigration (« loi Bossi-Fini » en 2002) et la loi répressive à l'endroit des clandestins en mai 2009, la destination italienne reste encore une destination privilégiée pour de nombreux candidats au départ.

Des enquêtes effectuées en Italie en 2003 et en 2006 nous ont permis de constater quelques similitudes entre certains aspects de la migration des "gens du fleuve" Sénégal en France dans les années 1970-1980 et celle des Sénégalais en Italie à l'aube des années 1990. D'une manière générale, les migrants sénégalais résidant en Italie vivent en communauté très fermée et repliée sur elle-même. Ils n'entretiennent quasiment que des liens ténus avec leur pays de résidence. Ils ne considèrent leur territoire de résidence que comme un espace à exploiter, un espace de travail où ils doivent se procurer un endroit où se loger. L'essentiel des relations se fait au sein de la communauté et avec le pays d'origine. Ainsi le téléphone mobile en particulier constitue un des éléments essentiels dans le maintien et le renforcement de ces relations. La communauté sénégalaise d'Italie a joué un rôle considérable dans l'interconnection entre les localités d'origine et les lieux de résidence. Il est d'ailleurs fréquent de voir aujourd'hui des villages sénégalais mieux

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reliés avec l'espace italien qu'avec l'espace sénégalais note à ce propos Serigne Mansour Tall (2002).

Les enquêtes menées en Italie et au Sénégal nous ont permis d'effectuer des entretiens relatifs aux pratiques de communication des migrants sénégalais vivant en Italie. La parole est donnée à un certain nombre d'entre eux.

Vivant à Gènes depuis 1991, Saliou, un migrant originaire de la ville de Diourbel, a pendant longtemps utilisé le téléphone d'un de ses voisins quand il voulait parler avec les membres de sa famille restée au Sénégal. Saliou est âgé d'une quarantaine d'années. Il a d'abord quitté Mbacké pour se rendre à Dakar où il tenait une petite table de commerce d'abord au marché Sandaga, puis au marché HLM. Ensuite, il s'est rendu en Côte d'ivoire où il a réussi à obtenir un visa pour l'Italie. Saliou est arrivé à Vincence en 1990. Depuis 1991, il s'est installé à Gènes. Saliou fait du commerce à Gènes. Il s'approvisionne en montres, ceintures, colliers, bijoux, etc. dans certains magasins de la ville de Gènes, et aussi à Rome et à Naples. Pour les objets d'art africain, il va s'approvisionner auprès des grossistes sénégalais qui acheminent les objets par containers. Saliou vend ses marchandises principalement à proximité de la gare de Gènes et au centre historique. Chaque année, il séjourne d'octobre à mars au Sénégal où se trouve sa petite famille176.

« Jusqu'en 1995, le coût de la communication téléphonique était excessivement élevé en Italie. Toutefois, depuis la libéralisation du secteur des télécommunications, le coût de la communication internationale a considérablement diminué en Italie. Avant, il y'avait un seul télécentre à Gènes. Pour téléphoner, les migrants sénégalais trouvent à présent beaucoup plus intéressant de recourir aux cartes téléphoniques (4000 lires l'unité) du SIP devenu par la suite Telecom Italia ou d'un opérateur privé comme Omnicom ».

Saliou et ses compatriotes migrants sénégalais trouvent cependant qu'avec le téléphone fixe, les unités défilent trop vite. Ils comparent d'ailleurs ce défilement rapide des unités à un chapelet qui est en train d'être égrené.

Bara Gueye, résidant à Sardaigne, opérait également de cette façon quand il voulait communiquer au téléphone avec les siens. Il avait recours au numéro de téléphone d'un

176 Entretien réalisé le 21/11/2002.

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marabout dénommé Serigne Saliou et habitant dans le même quartier que sa famille au Sénégal. Son frère, migrant à Bergame, procédait également de la même façon. Il habite au quartier Keur Goumack dans la ville de Diourbel.

« Depuis la baisse des tarifs de communication en Italie et l'installation d'une ligne téléphonique fixe dans le domicile familial, je téléphone plus régulièrement au Sénégal. Les opérateurs téléphoniques, win et omnicom, proposent sur le marché des cartes téléphoniques qui peuvent durer vingt minutes si on appelle sur un téléphone fixe et quinze minutes si on appelle sur un téléphone portable »177.

Par ailleurs, il n'est pas difficile de se rendre compte, en certaines occasions, que la diaspora sénégalaise en Italie compte en son sein de nombreuses personnes illettrées. Dès lors, on comprend pourquoi, l'utilisation d'Internet est relativement faible au sein de la communauté sénégalaise en Italie. D'autant plus que même les migrants originaires de Dakar et des autres villes sénégalaises ont, dans l'ensemble, tendance à avoir, par bien des aspects, le même comportement que les migrants originaires des campagnes du Baol ou du Ndiambour. Cependant, il y a tout de même quelques migrants sénégalais résidant en Italie qui utilisent Internet de la même manière que certains de leurs compatriotes en France. Là encore, Internet est utilisé comme moyen d'obtenir des informations sur le pays d'origine, c'est-à-dire on se connecte à Internet pour lire la presse sénégalaise en ligne ou pour écouter les radios sénégalaises diffusées en ligne. Mais aussi, on l'utilise pour téléphoner gratuitement avec les membres de la famille et les proches restés au Sénégal ou établis dans d'autres pays étrangers. Certains ont installé une connection à domicile pour pouvoir communiquer sur Skype avec les parents et les proches au Sénégal ou dans les autres pays de migration. Pour S. D. résidant à Bologne, les technologies de la voix par IP sont en train de faire la promotion d'Internet au sein de la communauté sénégalaise en Italie. Cette jeune femme âgée d'une trentaine d'années et mère de deux

177 Bara a quitté le Sénégal pour aller chercher de la « téranga ». Son frère et lui travaillaient comme ouvriers à la compagnie SEIB (Société d'Exploitation Industrielle du Baol) de Diourbel. Après la SEIB, Bara a travaillé dans une coopérative où il s'occupait de la pesée de l'arachide. Cependant, les difficultés de la filière arachidière l'ont obligé à prendre des initiatives à travers l'ouverture d'un commerce. Grâce à son commerce, Bara a pu économiser un peu d'argent avant de se rendre à Dakar. Après quelques années passées à Dakar, il décide d'aller chercher la téranga hors de nos frontières en Italie. Entretien réalisé le 23/11/2002.

Téranga est généralement traduit en français par le mot hospitalité. Mais dans le sens où Bara l'emploie, aller chercher la téranga peut signifier aller chercher des moyens de subsistance pour vivre dans l'honneur et la dignité ou tout simplement aller à la recherche de la richesse. Le mot « téranga » a été popularisé mondialement par la brillante prestation de l'équipe nationale de football du Sénégal à la coupe du monde au Japon et en Corée du sud en 2002.

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enfants a rejoint son mari en Italie en 2003. Son mari travaille dans la métallurgie et elle dans la décoration.

« Pendant mes premières années en Italie, j'appelais au moins deux fois par mois au Sénégal. J'allais chercher une carte téléphonique au bureau de tabac situé près de chez moi pour appeler ma famille au Sénégal. La communication téléphonique durait à peine 10 minutes avec la carte téléphonique de 10 euros. Aussi, je me rendais de tempsen temps dans un télécentre localisé au centre-ville et tenu par un Pakistanais. C'est dans ce télécentre aussi que je faisais mes envois d'argent vers le Sénégal, via Western Union. Maintenant, quand je veux faire un transfert d'argent au Sénégal, je vais au bureau de poste et j'utilise les services de Money Gram. Car, les frais d'envoi avec Money Gram sont moins chers que ceux facturés par Western Union. Aujourd'hui, avec les cartes prépayées à codes, mes appels téléphoniques vers le Sénégal sont beaucoup plus fréquents. Je téléphone au moins une fois par semaine au Sénégal. Et puis mon frère au Sénégal m'appelle quasiment tous les deux jours depuis le téléphone de son bureau ou avec son téléphone portable. Ce qui fait que je suis presque au courant de tout ce qui se passe au sein de la famille, malgré la distance. Bientôt, nous allons acheter un ordinateur et prendre une connexion Internet surtout pour utiliser Skype. Je l'ai découvert chez des amis sénégalais. Parfois, je vais chez eux ou chez ma voisine italienne pour me connecter et discuter sur Skype avec ma famille au Sénégal. Comme ça, mes enfants et leurs petits cousins au Sénégal peuvent se voir à travers la webcam. Même mon mari envisage d'équiper sa famille au Sénégal pour Skype ».

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