WOW !! MUCH LOVE ! SO WORLD PEACE !
Fond bitcoin pour l'amélioration du site: 1memzGeKS7CB3ECNkzSn2qHwxU6NZoJ8o
  Dogecoin (tips/pourboires): DCLoo9Dd4qECqpMLurdgGnaoqbftj16Nvp


Home | Publier un mémoire | Une page au hasard

 > 

Dynamique des réseaux et des systèmes de communication des migrants sénégalais en France

( Télécharger le fichier original )
par Moda GUEYE
Université Michel de Montaigne Bordeaux 3 - Doctorat de géographie 2010
  

précédent sommaire suivant

Bitcoin is a swarm of cyber hornets serving the goddess of wisdom, feeding on the fire of truth, exponentially growing ever smarter, faster, and stronger behind a wall of encrypted energy

10.4 Les migrants et les perspectives de la société de

l'information

Les innovations dans le domaine des TIC, qui sont loin d'être encore achevées, ont entraîné des transformations profondes dans la vie au quotidien des individus et des groupes de personnes. L'accès généralisé aux TIC au cours de la dernière décennie nous permet d'affirmer que nous sommes bel et bien entrés dans une société de diffusion à grande échelle des informations et du savoir. Cette société qui a vu le jour est portée par des supports permettant de véhiculer l'information et la connaissance dans l'espace et le temps, à la vitesse de la lumière. Comme nous l'avons montré, les migrants, par bien des aspects, sont fortement concernés par l'avènement de la société de l'information. Tout d'abord, il faut bien reconnaître que l'information constitue un élément fondamental tout au long du processus migratoire. Avant même de partir, les candidats au voyage ont besoin d'avoir certaines informations pour bien préparer leur voyage. Ils ont besoin d'avoir des informations précises (possibilités de logements, opportunités d'emplois, conditions d'acquisition de titres de séjour et de permis de travail, etc.) sur leur pays d'installation pour bien réussir leur intégration. Aussi, les TIC offrent aux migrants la

183 Tarrius, A., Au-delà des Etats-nations : une société de migrants, in Revue Européenne des Migrations Internationales, 2001.

440

possibilité d'entretenir des relations étroites non seulement avec le pays d'origine mais aussi avec le pays d'installation. Pour ces derniers, les TIC sont surtout, vis-à-vis des migrants, de puissants outils permettant de canaliser les flux migratoires et aussi d'intensifier la lutte contre l'immigration clandestine.

Par contre, pour les pays d'origine, les TIC constituent une opportunité pour renforcer les relations avec la diaspora. Il est intéressant de remarquer avec Annie Cheneau-Loquay qu'au moment où les jeunes africains restés sur place expriment un désir de plus en plus profond de l'extérieur, les migrants utilisent les TIC et plus particulièrement Internet pour se rapprocher davantage du pays d'origine184. Dans cette perspective, il serait fort intéressant de voir dans quelle mesure les pays d'origine pourraient tirer davantage bénéfice de l'apport des migrants. Il en est de même pour tout ce qui pourrait contribuer à faciliter les démarches des migrants en vue de se faire délivrer des documents administratifs par le pays d'origine. C'est là un vaste débat. Nous tenterons ici d'esquisser quelques pistes de réflexion.

Bien souvent, les migrants effectuent en direction du pays d'origine des démarches pour obtenir certains documents administratifs. Ces démarches visent le plus souvent à renouveler un passeport ou une carte d'identité arrivés à expiration. Il faut savoir que le passeport à jour est indispensable si le migrant veut régulariser son titre de séjour. Par ailleurs, la possession de la carte d'identité permet aux migrants de pouvoir exercer leurs droits civiques au moment des élections organisées dans leur pays d'origine. Or, la plupart du temps, ces démarches sont source de grosses difficultés pour les migrants. Ceux dont les localités ne disposent pas de service diplomatique du Sénégal sont parfois obligés de manquer un jour de travail et parcourir de longs kilomètres pour déposer leur dossier et au moment de récupérer leur document, ils doivent généralement effectuer le même parcours. Cependant, il arrive souvent qu'il soit nécessaire d'effectuer plusieurs déplacements avant de pouvoir entrer en possession de son document. On a d'ailleurs vu à ce propos des migrants, étudiants pour la plupart, se servir d'Internet pour exprimer leurs mécontentements et révéler les difficultés rencontrées à cause de ces dysfonctionnements. A plusieurs reprises, le forum du site portail Seneweb.com a été utilisé comme lieu d'information sur les problèmes rencontrées par les Sénégalais vivant

184 Chéneau-Loquay, Annie. Comment les NTIC sont-elles compatibles avec l'économie informelle en Afrique. Annuaire Français de Relations Internationales 2004, Volume V. Paris, éditions La Documentation française et Bruylant, pp. 345-375.

441

en France, en Italie, en Chine, etc. pour tout simplement renouveler leur passeport. Seneweb.com a pu ainsi servir de lieu d'exutoire, mais aussi d'échanges et d'assistance. Pour certains internautes, le moyen le plus facile et le plus rapide de se faire établir un passeport, c'était de se rendre finalement au Sénégal.

Se pose alors la question de l'accès en ligne de certains services administratifs au Sénégal. Comme la plupart des États soucieux des changements qui se dessinent à l'ère de l'information, le Sénégal tente de mettre en place des projets visant à permettre aux citoyens d'accéder en ligne à certains services publics. Ces projets, confiés à l'Agence de l'Informatique de l'Etat (ADIE) et à l'Agence de Régulation des Télécommunications et des Postes (ARTP) devraient favoriser une amélioration des relations entre l'administration et les citoyens. Elles pourraient donc offrir aux migrants la possibilité d'effectuer en ligne des demandes d'acte d'état civil, d'extrait de casier judiciaire, de carte d'identité et de passeport. Ce qui serait bien entendu fortement apprécié par les migrants et aussi dans bien des cas pourrait leur éviter de se retrouver dans des situations dommageables.

L'utilisation de l'expertise professionnelle au sein de la diaspora pour améliorer les conditions des populations sur place et contribuer au développement économique et social constitue également un des enjeux fondamentaux de la société de l'information. Il faut rappeler que la diaspora sénégalaise regorge de cardes divers, notamment enseignants, chercheurs, médecins, juristes, financiers, techniciens, etc. Les outils modernes de communication permettent et facilitent l'enseignement et l'apprentissage à distance. Ils permettent aussi aux médecins qui sont au Sénégal d'échanger plus efficacement avec des professionnels de la santé au sein de la diaspora.

Les pouvoirs publics sénégalais devraient mettre en place des politiques visant à impliquer davantage les migrants dans la vie économique, sociale, politique et culturelle. En certaines occasions, les TIC pourraient permettre aux migrants d'apporter raisonnablement un soutien accru aux populations défavorisées. La tenue de conférences ou de réunions via la visioconférence pourrait permettre aux migrants de partager leurs connaissances et leurs centres d'intérêt avec des collègues et des étudiants au Sénégal.

442

443

Conclusion

Dans le débat suscité par l'usage des technologies de l'information et de la communication par les migrants ou les groupes minoritaires, certains observateurs s'interrogent à propos des possibilités d'utilisation de ces outils comme facteurs d'intégration ou de replis identitaires. Qu'en est-il pour ce qui concerne la migration sénégalaise en France ? Il faut d'abord relever que d'une manière générale l'intégration dans le pays de résidence constitue une dimension essentielle dans les parcours et les stratégies migratoires des migrants sénégalais. Dans cette optique, on peut considérer la genèse des associations des migrants comme la concrétisation de cette volonté de contribuer à l'intégration des membres de la communauté dans leur nouvel environnement. De même, pour réaffirmer leur détermination à s'intégrer dans leur pays d'installation, les sites des associations de migrants sénégalais en France proposent des contenus mixtes portant à la fois sur leurs pays d'origine et de résidence. Ainsi, outre la production d'informations pouvant faciliter certaines démarches administratives en vue par exemple d'obtenir un titre de séjour, de trouver un logement ou de s'inscrire à l'université, les associations de migrants, étudiants en particulier, proposent sur leurs sites des liens vers les sites de certains services administratifs du pays d'installation, notamment la préfecture, la CAF, le CROUS, etc. Il est intéressant de remarquer la place importante accordée aux sites permettant de trouver des opportunités d'emploi aussi bien dans le pays d'installation que dans le pays d'origine. Dans ce dernier, les structures administratives chargées de l'emploi des jeunes ont mis en ligne leurs propres sites web dans lesquels les candidats peuvent postuler et trouver en ligne des opportunités d'emploi.

Nous avons constaté l'utilisation d'Internet par les associations de migrants sénégalais pour faire connaître et valoriser certains aspects de la culture sénégalaise. Il s'agit en particulier de l'utilisation du web et aussi dans une moindre mesure du réseau social Facebook, par certaines, afin de faciliter la diffusion des informations et rendre plus visible les manifestations culturelles organisées dans les villes françaises. En définitive, ce que l'on peut dire à ce stade de notre réflexion, c'est qu'au sein de la diaspora sénégalaise en France où la consommation presque exclusive des médias en ligne du pays d'origine est une réalité incontestable, les TIC jouent un rôle plutôt important dans le processus d'intégration dans le pays de résidence. On pourrait même aller jusqu'à dire sans aucune

444

exagération que les TIC ont apportées beaucoup de commodités dans les relations avec le pays de résidence. Ajoutons aussi que nous n'avons noté aucune particularité au sein des sites réalisés par ou pour les migrants sénégalais visant à promouvoir un quelconque repli identitaire.

D'autre part, un des points intéressants à souligner, c'est précisément les possibilités pour le pays d'origine de trouver à travers les TIC une source potentielle de mobilisation et d'organisation de ce capital humain que constituent évidemment les migrants hautement qualifiés. Ces migrants sont en effet porteurs de nouveautés ou d'innovations qui peuvent, non seulement, avoir des effets bénéfiques sur le pays d'origine si elles sont exploitées à bon escient, mais également contribuer à mieux connecter le pays d'origine au système global de partage des connaissances.

Par ailleurs, on observe aujourd'hui une utilisation de plus en plus importante des TIC par les pays d'accueil pour renforcer la surveillance et accentuer la répression vis-à-vis des migrants clandestins en particulier. Certains pays recourent à des technologies comme la biométrie, les caméras, les capteurs et les radars afin d'empêcher la traversée de leurs frontières terrestres ou maritimes. Mais ces mesures tendent, vraisemblablement, à entraîner une recrudescence de l'émigration clandestine. On a vu qu'elles ne peuvent en aucun cas constituer un frein décisif à la volonté inébranlable de ces milliers de jeunes désespérés et prêts au péril de leur vie, à s'embarquer vaillamment à bord des pirogues de la mort à l'assaut des côtes espagnoles.

Aujourd'hui, les migrants trouvent dans les TIC une opportunité pour faire reconnaître davantage les efforts considérables et les actions multiformes consentis afin de participer au développement des localités d'origine. Participations multiformes qui se traduisent, tout le monde le sait, par des transferts financiers, mais aussi par la construction d'infrastructures ou d'équipements collectifs. On ose donc espérer, dans le contexte d'une mondialisation caractérisée par une forte imbrication entre les niveaux local et global, l'avènement d'une nouvelle forme de coopération prenant davantage en considération le rôle significatif de ces acteurs de la « mondialisation par le bas ». Car on le sait, la coopération entre États est parfois entachée pratiques de corruption et de détournements. Il y a fort longtemps que cette forme de coopération a montré ses limites. Une minorité de politiciens en profite toujours pour s'enrichir, laissant la grande masse de la population se débattre dans des difficultés quotidiennes sans fin. En fait, les TIC offrent à présent la possibilité de mettre en valeur et rendre plus transparentes les réalisations

445

effectuées dans les localités d'origine par les associations de migrants ainsi que celles effectuées grâce au partenariat ou au jumelage avec des acteurs locaux dans le pays d'installation. On a vu aussi l'importance de la participation des migrants aux débats et discussions en ligne sur la situation politique, sociale et économique du pays d'origine. De même que leur contribution à la lutte contre la fracture numérique, à travers notamment les outils de communication de toutes sortes, et plus particulièrement le téléphone mobile, amenés et laissés au pays pendant les vacances. Ce qui a permis même à des populations localisées dans les coins les plus reculés d'accéder au téléphone mobile.

Enfin, l'étude des pratiques de communication de la diaspora sénégalaise en France permet d'identifier les pôles de réception des flux migratoires actuels des Sénégalais et aussi de les classifier en fonction du type de migration, c'est-à-dire essentiellement entre migration de travail et migration d'études. Par exemple, l'Italie et l'Espagne qui sont deux foyers importants de concentration de migrants sénégalais, peuvent être considérés comme des lieux d'accueil de migrants généralement employés comme ouvriers peu qualifiés dans les usines, l'agriculture, la construction ou travaillant comme commerçants. Dans ces milieux, le téléphone mobile constitue le principal moyen de communication utilisé dans les relations de proximité comme dans les relations à distance. Toutefois, précisons qu'on trouve parmi eux des personnes capables d'utiliser parfaitement Internet. Elles se connectent pour suivre l'actualité du pays d'origine, participer aux échanges à travers les forums et aussi pour effectuer gratuitement des appels téléphoniques. D'un autre côté, on peut dire que les Sénégalais implantés aux États-Unis et au Canada sont d'importants consommateurs et producteurs de contenus web relatifs au Sénégal. Les membres de la communauté sénégalaise aux États-Unis en particulier ont une activité importante sur le web. Ils sont très dynamiques dans la construction des sites portails et dans l'animation des webradios. Il semble même que les premiers sites portails sénégalais ont vu le jour dans ce pays. Retenons que Seneweb, le portail sénégalais le plus visité, a été créé par des migrants sénégalais vivant aux États-Unis. Il est aussi intéressant de noter le dynamisme des communautés sénégalaises établies en Belgique, en Suisse et au Maroc dans le développement de l'Internet sénégalais.

Pour terminer, nous avons vu qu'il existe au sein de la diaspora sénégalaise en France des acteurs participant à un vaste réseau d'échange de marchandises diverses à côté d'autres communautés de migrants. La participation à ce réseau nécessite un « savoir-circuler »,

446

un « savoir-négocier » et surtout un respect strict des règles établies. Progressivement, ces acteurs ont réussi à mettre en place une forme de « mondialisation par le bas », permettant ainsi de faire parvenir des marchandises de toutes sortes partout à travers le monde.

447

précédent sommaire suivant






La Quadrature du Net