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Mémoire, identité et dynamique des générations au sein et autour de la communauté harkie. Une analyse des logiques sociales et politiques de la stigmatisation.


par Emmanuel BRILLET
Université Paris IX Dauphine - Doctorat de sciences politiques 2007
  

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IV. De soi aux autres : contre-transfert et objectivation du rapport à l'objet

Avant de clore cette introduction et d'exposer l'annonce de plan, il m'apparaît nécessaire de me défaire provisoirement du "nous" académique au profit du "je" incarné, afin d'objectiver les résonances intimes de la thématique abordée et, par là, de clarifier mon rapport à l'objet.

J'ai souvent été frustré, en prenant connaissance de tel ou tel article, de tel ou tel point de vue d'historien, sur ce sujet comme sur d'autres sujets (mais cela est particulièrement vrai des prises de position sur la guerre d'Algérie, qui est à la fois un conflit contemporain et un marqueur identitaire pour toute une génération d'intellectuels), de manquer des éléments biographiques nécessaires pour mettre en perspective les mots et les choses, le dire et l'agir. Combien d'auteurs, par peur de se livrer tout entier (et, par là, de donner prise à la critique), substituent sans précaution - plutôt que de les mettre en perspective - le masque de l'historien ou de l'expert d'une part, à celui du militant, de l'acteur ou de l'héritier (d'une cause ou d'un drame) d'autre part, comme s'ils pouvaient sans coup férir, et sans plus d'explications, rendre compte d'un épisode qu'ils ont eux-mêmes contribué à façonner et/ou qui a grandement contribué à les façonner. Non pas que leurs analyses soient sans valeur. Mais, précisément, où se situe la frontière entre l'acte militant, le témoignage et l'analyse lorsqu'un auteur, plutôt que de se dévoiler dans ses multiples facettes, laisse volontairement à penser au lecteur qu'il n'est que ce que son statut professionnel donne à voir de lui ? Cette manière de faire, guidée par des implicites inaccessibles au lecteur, est toujours plus ou moins trompeuse car elle interdit d'expliciter la part des motivations non heuristiques (c'est-à-dire biographiques) dans le choix et la présentation du sujet abordé : des manières de voir sont privilégiées, d'autres obérées, sans que le lecteur dispose de tous les éléments pour comprendre et critiquer les choix de l'auteur. Il est bien sûr parfaitement justifié de privilégier certaines manières de voir : encore faut-il expliciter les fondements de ce parti pris, tant sur le plan heuristique que sur le plan personnel / biographique, au risque de laisser penser qu'il n'y a objectivement pas d'autres manières de voir ou que les autres manières de voir sont accessoires. Ainsi, pour l'historien Guy Pervillé, l'un des rares spécialistes reconnus de la guerre d'Algérie à n'avoir pas lié ses investigations à un quelconque engagement militant, l'attitude de ses congénères qui prétendent « se retrancher dans une tour d'ivoire loin des passions du monde, comme s'ils n'avaient été d'aucun temps ni d'aucun pays » apparaît « très peu crédible dans le cas d'un sujet aussi contemporain et actuel »187(*). Guy Pervillé d'ajouter : « Un historien de la guerre d'Algérie, plus encore s'il est de ceux qui ont vécu la guerre d'Algérie en tant qu'hommes et citoyens responsables, ne peut réussir à faire croire qu'il n'est motivé que par une curiosité personnelle désintéressée »188(*).

Pour ce qui me concerne, et bien qu'appartenant à une génération qui n'a pas vécu ou été directement témoin des événements d'Algérie, je ne me crois pas dispensé de satisfaire à une démarche de clarification et d'explicitation des motivations intimes qui m'ont conduit à entreprendre la rédaction de cette thèse. Et ce d'abord parce que, d'une certaine façon, j'ai été le "récipiendaire" - d'abord inconscient ou "semi-conscient" - de certaines de leurs expressions traumatiques, au sein même de ma famille. Je m'explique. Mon rapport à l'objet d'étude, loin d'être dilettante ou étroitement intellectuel, est empreint à la source d'une forme d'attachement charnel : ma grand-tante Odette, qui était franco-tunisienne de confession chrétienne, son mari Djelloul, qui était algérien de confession musulmane et caïd189(*) de Jean-Mermoz (dans le département d'Oran), ainsi que leur fils Djelloul junior, alors âgé de sept ans, furent assassinés par le FLN à la fin du mois d'août 1962 (cinq mois après la proclamation du cessez-le-feu, deux mois après la proclamation de l'indépendance) pour avoir crû et incarné le rêve d'une Algérie fraternelle, liée à la France. Leurs corps sans sépultures, jamais retrouvés, ont proprement disparu.

Restent des témoignages indirects, qui donnent le ton de ce que fut l'Algérie nouvelle des premiers jours. Le 30 octobre 1962, à la suite de démarches répétées pour recueillir des informations sur les circonstances de la disparition d'Odette, Djelloul et de leur fils, mon grand-père paternel reçoit aux Armées (il était alors Commandant dans l'Armée de l'Air) une lettre adressée par Monsieur Alexandre M., alors récemment rapatrié d'Algérie. En voici de larges extraits :

« Verdun, le 30 octobre 1962

Monsieur le Commandant,

Je reçois à l'instant votre lettre du 22 octobre (...).

De toute façon, je vais vous dire ce que je sais et ce n'est pas grand-chose car nous étions plutôt des otages en Algérie que des hommes libres et ce, depuis le 30 juin.

J'avais l'habitude, possédant une voiture, de ravitailler Mme et Mr M. [NDA : Odette et Djelloul] en pain et autres produits. Le dimanche 26 et lundi 27 août j'ai trouvé porte close mais cependant forcée, entr'ouverte et un certain désordre régnait dans l'appartement, du moins le peu que j'y ai vu.

M'étant renseigné auprès des musulmans, ces derniers m'avaient affirmé que la famille M. était à Oran, d'autres qu'ils étaient en France.

La vérité, hélas, était tout autre car le propre neveu de Djelloul, le petit Driss, qui était un indicateur du FLN, m'a affirmé qu'ils avaient été enlevés dans la nuit du samedi 25 et tués à coups de mitraillettes au bord de trous préparés à l'avance. Et lorsque je lui ai posé la question : « Mais pourquoi avoir tué aussi le petit Djelloul, ce petit innocent ? », il m'a répondu : « Pour que la graine disparaisse ».

Quand au lieu de sépulture, il se situerait dans un des nombreux ravins au-dessus de Jean-Mermoz, et il y en a beaucoup.

Vous voyez que mes renseignements ne sont pas fameux et surtout contrôlés. Mais j'ai bien la conviction et même la certitude à l'accent de triomphe et de joie hideuse du neveu que la petite famille M. Djelloul, bien sympathique, a été assassinée ce samedi 25 août et je vous présente ainsi qu'à votre famille mes sincères condoléances avec toute ma sympathie ».

Reste également le mutisme de mon père, pendant des années, alors que je n'étais pas en âge de comprendre, puis la libération tardive de la parole, ma vingtième année passée : il est parfois difficile, même pour un père, d'aller contre la geste officielle de la guerre d'Algérie, d'aller contre l'Histoire telle qu'on la raconte aux enfants. J'ai moi-même été sensible à cet enseignement qui, il est vrai, ne prépare guère à entendre, et moins encore à comprendre ceux qui, porteurs d'une "tierce" mémoire, ne sont ni reconnus ni légitimés par les relais institutionnels de la mémoire. Sans entrer dans les détails, j'ai le souvenir d'une telle incompréhension, un jour, avec mon père. Il m'a fallu du temps pour comprendre le point de vue qui était alors le sien, si différent de celui présenté dans les écoles. Il m'a fallu grandir, sans doute, et m'informer, tout simplement.

Aujourd'hui, c'est certain, ce pan de l'histoire familiale, de mon histoire, est partie intégrante de mon identité. Elle est aussi, sans l'ombre d'un doute, l'un des moteurs de ce travail. Par ce travail, donc, je veux comprendre en même temps que me comprendre.

On le voit, le "contre-transfert" n'est pas simplement un exercice formel : il participe d'un souci d'honnêteté intellectuelle, tant vis-à-vis de soi que d'autrui. J'en assume les risques, j'en mesure également les bénéfices. Libre au lecteur de relativiser ce qui est dit - et de souligner ce qui n'est pas dit - au regard de mes "résistances" biographiques. Libre à moi d'en accepter l'augure avec sérénité puisque, par définition, un discours situé et reconnu comme tel par son auteur le dispense d'arborer l'attitude fausse (et parfois infatuée) de ceux qui, soucieux d'exercer un magistère moral sur leur lectorat, se livrent à d'opportuns écarts d'identité : hier encore militants, acteurs ou héritiers, aujourd'hui historiens sans passé.

* 187 Guy Pervillé, Pour une histoire de la guerre d'Algérie, Paris, Picard, 2002, p.314-315.

* 188 Ibidem.

* 189 Caïd : juge, chef de la police et responsable administratif. Le système du "caïdat", mis en place par les Turcs, a été repris par les Français. Mohand Hamoumou définit comme suit le rôle des 900 caïds (qui étaient secondés par les gardes champêtres) : « Surveiller la population indigène, recouvrer l'impôt et informer l'autorité française » ; cf. Mohand Hamoumou, Les harkis, une mémoire enfouie, Paris, Éditions Autrement, p.25. Pour sa part, le « projet de programme pour la réalisation de la révolution démocratique populaire », dit « programme de Tripoli », adopté à l'unanimité par le Conseil National de la Révolution Algérienne (CNRA) peu avant l'indépendance, en juin 1962, définit comme suit le système du caïdat : « Au moment de la conquête coloniale, les féodaux algériens, qui étaient déjà impopulaires, s'empressèrent de pactiser avec l'ennemi, n'hésitant pas à participer à sa guerre de pillage et de répression. (...) De caste militaire et terrienne quelle était, la féodalité algérienne est devenue progressivement administrative. Ce rôle lui, permis de poursuivre son exploitation du peuple et d'agrandir ses domaines fonciers, Le corps des caïds, tel qu'il s'est perpétué jusqu'a nos jours, est l'expression la plus typique de cette féodalité » (Le texte intégral de ce programme est disponible sur le site de la présidence algérienne à cette adresse : http://www.el-mouradia.dz/francais/symbole/textes/tripoli.htm).

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