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Mémoire, identité et dynamique des générations au sein et autour de la communauté harkie. Une analyse des logiques sociales et politiques de la stigmatisation.


par Emmanuel BRILLET
Université Paris IX Dauphine - Doctorat de sciences politiques 2007
  

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Partie 2 : Ce que parler des harkis veut dire

Précisément, la deuxième partie sera consacrée à l'exploration de la postérité symbolique et des usages rétrospectifs de la figure du harki en France et en Algérie depuis 1962 : quelle place tient-elle dans les gestes officielles (algérienne et française), politiciennes (partis / familles politiques), collégiales (mouvance anticolonialiste et, symétriquement, "soldats perdus" de l'Algérie française) ou anonymes ("chemins de traverse" de la mémoire collective en Algérie), pour quels usages et avec quel impact sur les sociétés considérées ?

Ici c'est moins l'objectivation des circonstances de l'invention de la figure du harki et de la rationalité stratégique qui l'avait sous-tendue sur le moment qui nous intéressent, que la mise en évidence du jeu entre le passé et le présent qui, depuis lors, tend à perpétuer ou à reconfigurer les usages qui en sont faits, de même que la mise en évidence des effets produits par ces actes de (mé)connaissance sur les sociétés française et algérienne. Nous passerons donc de l'examen des logiques ou rationalités stratégiques présidant à la construction d'un imaginaire pendant la guerre, à l'examen des stratégies de capitalisation et/ou de forclusion de cet imaginaire après la guerre. Selon Jacques Sémelin, cette analyse de type rétrospectif est de nature à donner des éclairages essentiels sur « l'évolution des rapports de force entre le pouvoir et la société » en général, sur « les effets politiques des pratiques de massacres sur la société » en particulier, notamment en termes de « militarisation de l'Etat »192(*). Ceci vaut particulièrement, bien sûr, pour l'Algérie.

Précisément, en Algérie, nous verrons comment, au fil des convulsions successives qui, à compter de 1962 (et particulièrement à compter de la fin des années 1980), sapent les fondements de l'autorité hérités de la lutte pour l'indépendance, le pouvoir va chercher dans l'imaginaire de l'ennemi intérieur ce que Castoriadis appelle « le complément nécessaire à son ordre »193(*). En ce sens, nous verrons comment le massacre des harkis, qui visait à expulser hors du monde les intéressés, a été suivi, dans un second temps, d'une instrumentation du souvenir de ce massacre (en tant que menace latente de réactualisation par le pouvoir des pratiques d'éradication à l'encontre de ceux qui contestent sa légitimité) : la figure du harki, niée dans sa réalité sociologique (à aucun moment elle ne doit apparaître comme une autre facette du "Nous" au risque de fissurer le mythe fondateur de l'unanimité des masses derrière le FLN) a été réifiée et surexposée en tant que figure de démonisation et épouvantail politique afin de signifier combien l'espace réservé à l'expression du dissensus ne saurait, en Algérie, empiéter sur l'impératif d'unité nationale. Ainsi en va-t-il, en particulier, de l'instrumentation tous azimuts de cette figure depuis le déclenchement de la "seconde" guerre d'Algérie, qui témoigne du rôle "pivot" dévolue à la thématique de l' « ennemi intérieur » dans le champ politique de ce pays.

Inversement, en France, nous verrons que la figure du harki est tout au plus une figure "en creux" qui, pour des raisons diverses mais convergentes dans leurs effets, n'a droit de cité ni dans « l'histoire telle qu'on la raconte aux enfants » (Pascal Ory, à propos de l'histoire officielle), ni dans l'histoire telle que la racontent (et se la racontent) les élites intellectuelles, jusque et y compris celles qui pensent et agissent en marge de la "doxa nationale". Ainsi, dans la geste officielle française de la guerre d'Algérie, le jeu entre le passé et le présent se nourrit, s'agissant de la destinée faite aux harkis, d'un non-récit ou, plutôt, d'un récit tronqué, minimaliste et, pour tout dire, "lisse", qui évacue toute dimension polémique, pourtant si prégnante dans les souvenirs véhiculés par les intéressés quant au traitement qui leur a été réservé par les autorités d'alors. Symétriquement, il n'est que de constater - dans une assez large mesure - la non-appétence intellectuelle voire l'antipathie relative conçues pour la destinée des anciens harkis dans les lieux autonomes de production, de diffusion et de transmission du savoir : universités, organes de presse et maisons d'édition notamment. Une situation qui doit en partie à l'intimité relative (sociologique, si ce n'est toujours idéologique) de ces milieux avec la mouvance anticolonialiste, et qui n'a pas été sans conséquence sur la construction et la diffusion d'une image "en creux" (quoique assez nettement négative) de la figure du harki, et plus encore sur son "élision", notamment dans ses aspects les plus dramatiques. Car c'est un fait : le ciblage systématique par le FLN des musulmans pro-français pendant la guerre, puis le massacre des anciens harkis après la guerre, n'ont guère ému - à de rares exceptions près - ceux qui s'étaient faits ou se font après-coup les hérauts de la dénonciation des actes de torture perpétrés par l'armée française.

* 192 Jacques Sémelin, Penser les massacres, R.I.P.C., vol.7, n°3, 8 février 2001, p.16.

* 193 Cornélius Castoriadis, L'institution imaginaire de la société, Paris, Le Seuil, 1975, p.179.

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