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Mémoire, identité et dynamique des générations au sein et autour de la communauté harkie. Une analyse des logiques sociales et politiques de la stigmatisation.


par Emmanuel BRILLET
Université Paris IX Dauphine - Doctorat de sciences politiques 2007
  

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II. L'obstruction faite au repliement des harkis : un crime d'indifférence ?

Dans la perspective d'ensemble qui est la nôtre, l'étude de la destinée matérielle faite, par leurs autorités de tutelle, aux anciens supplétifs de l'armée française au moment de la phase finale de la guerre d'Algérie est d'une importance capitale si l'on veut rendre compte de l'intensité et des modalités liées à la construction puis à la perpétuation d'une image du harki en France, tout au moins s'agissant de ce qu'on appelle par convention la "mémoire officielle".

Ainsi, au fil de ce chapitre, nous verrons qu'après avoir continûment assuré qu'elles n'accéderaient jamais à pareille prétention, les autorités françaises octroyèrent de fait au FLN le statut de représentant exclusif de la population musulmane, l'invitant seul à la table des négociations d'Evian, à l'exclusion de toute autre tendance. Par suite, au moment de l'accession à l'indépendance de l'Algérie, après sept années et demi d'une guerre fratricide et dans la logique d'une entreprise qui s'était toujours posée comme hégémonique, rien ni personne ne put s'opposer à ce que l'esprit de vengeance l'emportât sur l'esprit de mansuétude dans les rangs du FLN. Les musulmans pro-français - ou considérés comme tels - furent en proie des mois durant (et sur la quasi-totalité du territoire algérien) à de graves sévices, en violation ouverte des clauses de non-représailles contenues dans les accords de cessez-le-feu. Ceux qui purent échapper aux représailles du FLN ne durent leur salut qu'à la fuite, à l'exil vers la France. Et au fil des semaines et des mois, ce furent quelque 95.000 à 100.000 anciens supplétifs et membres de leurs familles qui purent s'y établir. D'autres - plus nombreux - n'eurent pas cette chance, pour cette raison même que les autorités françaises édictèrent des mesures visant à entraver le transfèrement massif des anciens supplétifs et membres de leurs familles vers la métropole. (section A.)

De fait, en Algérie, par-delà les vagues successives et massives d'exécutions sommaires, trente-cinq camps d'internement et de travaux forcés furent ouverts à l'attention des musulmans non inféodés au FLN. Une estimation moyenne fait état d'environ 65.000 musulmans pro-français et membres de leurs familles massacrés en Algérie après la conclusion des accords de cessez-le-feu. Les autres estimations, basses et hautes, s'échelonnent entre quelques milliers et 150.000 victimes, les plus basses semblant procéder d'une volonté de minimisation de ces exactions325(*), les plus hautes de leur exagération326(*). (section B.)

A. Du statut de supplétif à celui de figurant

Au cours du processus de négociation d'Evian, revenant sur des engagements jusqu'alors maintes fois et solennellement ressassés, les autorités françaises vont faire en toutes choses comme si les musulmans pro-français n'existaient pas ou, plutôt, comme si leur représentativité (et donc la nécessité de les associer aux négociations en cours) était nulle. Et c'est ainsi que, conformément aux objectifs clairement - quoique confidentiellement - définis de la politique gaullienne de « dégagement »327(*) (laquelle visait à décharger au plus vite la France de toute responsabilité dans la conduite de la destinée et le maintien de l'ordre en Algérie328(*)), et sans que cela ne doive ni à l'improvisation du moment ni à la confusion des esprits, les autorités françaises vont : 1. exclure les musulmans pro-français - de même que les messalistes - du processus de négociation d'Evian, où seuls des représentants du FLN seront conviés ; 2. négocier a minima la question des garanties, l'avenir et la sécurité des intéressés n'étant redevable que d'une clause générique de non-représailles qui tient en quelques lignes et qui, surtout, n'était assortie d'aucun volet répressif en cas de violation ; 3. déchoir automatiquement tous les Algériens de statut civil de droit local (c'est-à-dire la quasi-totalité des musulmans329(*)) de leur nationalité française au jour de l'indépendance, même ceux désireux de la conserver, ce qui revenait à les assujettir entièrement au bon vouloir des nouvelles autorités (délivrance de papiers d'identité, autorisations de sortie du territoire, jouissance des droits civiques et sociaux, etc.) ; 4. maintenir la majorité des supplétifs en Algérie en limitant au maximum les possibilités de rapatriement.

C'est ce dernier point qui est le plus connu. Mais il importe de souligner - et c'est ce que nous ferons - que cette étape n'est que le point d'orgue d'une politique cohérente dont les points 1. à 3. sont les articulations majeures : simple supplétif de l'armée française, le harki n'est plus, au moment où tout se joue, qu'un simple figurant.

- 1. Ni la lettre, ni l'esprit : la vacuité voulue des accords d'Évian en termes de garanties offertes aux musulmans pro-français

* 325 Elles sont généralement - mais pas exclusivement - le fait d'intellectuels et d'historiens de gauche qui, anciens soutiens au FLN et/ou soutiens proclamés à la politique algérienne du général de Gaulle, ont toujours tenu pour négligeable la portée de l'engagement de centaines de milliers de musulmans aux côtés de la France, et ne se sont intéressés au drame des harkis que pour en minimiser l'ampleur.

* 326 Le chiffre des "150.000", qui procède d'extrapolations (délibérément) hâtives (voir infra), est véhiculé par des associations de rapatriés de toutes origines (européenne et musulmane) aux fins de "choquer" l'opinion publique et l'amener à soutenir les demandes de réparation, voire d'expiation, adressées à l'Etat français.

* 327 L'extrait de ce dialogue (privé) entre Alain Peyrefitte et le général de Gaulle, fin 1961, est illustratif de ce que le chef de l'Etat entendait par politique de « dégagement » :

« Alain Peyrefitte - «Vous m'aviez dit en juillet [1961] que le FLN ne conclurait jamais la paix si on ne lui enfonçait pas dans la gorge une poire d'angoisse. A-t-il changé ? Si vous ne voulez plus du partage comme poire d'angoisse, que nous resterait-il ? »

Charles de Gaulle - «Il nous resterait le dégagement ! Il faudrait dégager au plus vite. Ce serait peut-être tant mieux pour nous ; ce serait en tout cas tant pis pour eux.»

Ainsi Malraux avait raison sur de Gaulle contre de Gaulle. Le Général bascule. Il cesse d'être partageux pour devenir dégageux.

Alain Peyrefitte - «Vous ne pouvez pas faire de plus grand cadeau aux gens du FLN que d'annoncer notre retrait ! C'est tout ce qu'ils souhaitent ! »

Charles de Gaulle - «Grand bien leur fasse !» »

(Alain Peyrefitte, C'était de Gaulle, tome 1, « La France redevient la France », Paris, Éditions de Fallois/Fayard, 1994, p.89).

* 328 Charles de Gaulle à Alain Peyrefitte, à l'issue du Conseil des ministres du 9 octobre 1963, à propos du soulèvement kabyle conduit sous l'égide du FFS de Hocine Aït-Ahmed : « Tout ça était inévitable. L'essentiel, c'est que c'est eux qui ont dû faire face à la rébellion des Kabyles, au maintien de l'ordre, à la cohésion nationale. S'ils s'entre-tuent, ce n'est plus notre affaire. Nous en sommes dé-bar-ras-sés, vous m'entendez ? » ; cf. Alain Peyrefitte, C'était de Gaulle, tome 2, « La France reprend sa place dans le monde », Paris, Editions de Fallois/Fayard, 1997, p.439. C'est l'auteur qui souligne.

* 329 Voir ci-dessous la section II.A.1.c de la Partie 1 : « La promesse non tenue du maintien automatique dans la nationalité française des Algériens de statut civil de droit local ».

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