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Mémoire, identité et dynamique des générations au sein et autour de la communauté harkie. Une analyse des logiques sociales et politiques de la stigmatisation.

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par Emmanuel BRILLET
Université Paris IX Dauphine - Doctorat de sciences politiques 2007
  

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Entre 1954 et 1962, nous l'avons vu, plusieurs centaines de milliers de musulmans (membres des formations supplétives ou des formations régulières de l'armée française, ainsi que l'ensemble disparate des personnes assumant des responsabilités administratives ou électives) ont pris les armes et/ou ont pris ouvertement parti contre le FLN. En mars 1962, dans un rapport adressé à l'ONU, l'ex-contrôleur général des armées et président de l'Association Nationale des Familles et Amis de Parachutistes coloniaux Christian de Saint-Salvy évaluera le nombre des musulmans pro-français menacés par d'éventuelles représailles à 263.000 (dont militaires de carrière 20.000, militaires du contingent 40.000, harkis 58.000, moghaznis 20.000, membres des GMPR et des GMS 15.000, membres des groupes civils d'autodéfense 60.000, élus, anciens combattants et fonctionnaires 50.000)330(*). Pourtant, en dépit de la triple dimension de guerre civile de ce conflit331(*), seuls les représentants du FLN furent invités à la table des négociations avec les représentants de l'État français. À l'exclusion, donc, de représentants qualifiés - c'est-à-dire reconnus comme légitimes par les intéressés - des Français d'Algérie (y compris, donc, l'OAS), des musulmans pro-français (notables, militaires d'active et supplétifs) ou des formations nationalistes rivales du FLN (principalement le MNA). Par surcroît, les plénipotentiaires français n'ont en aucune façon cherché à faire droit au point de vue et à négocier des garanties spécifiques au bénéfice de ceux qui, parmi les populations musulmanes, avaient ouvertement fait montre de leur attachement à la France et/ou de leur hostilité au FLN. Ainsi, la déclaration générale des garanties contenues dans les accords d'Évian - déclaration qui stipulait un engagement d'abstention de toute forme de représailles de la part des parties signataires - n'était assortie, en cas de violation, d'aucune sanction contraignante. Hors, en l'absence de tout chapitre qui leur soit spécifiquement consacré, ces dispositions étaient les seules à même de garantir la sécurité des musulmans pro-français demeurés en Algérie. Ensuite, à la différence de ce qui prévalait pour les Algériens de statut civil de droit commun (les pieds-noirs et quelques milliers de notables musulmans), la possibilité de conserver sur le sol algérien la nationalité française fut refusée aux Algériens de statut civil de droit local (soit la quasi-totalité des musulmans, donc des supplétifs) : à l'issue du scrutin d'autodétermination, ils devenaient ipso facto des ressortissants algériens, même contre leur gré. À ce titre, ils ne pouvaient bénéficier des (minces) garanties accordées à titre transitoire aux nationaux français résidant en Algérie, notamment la création d'une association de sauvegarde habilitée à ester en justice « pour défendre les droits personnels des Algériens de statut civil de droit commun »332(*).

a) La légitimation de fait du FLN comme seul représentant qualifié des intérêts de la composante musulmane de la population algérienne au cours des négociations d'Evian

Une fois parvenu au pouvoir, en juin 1958, Charles de Gaulle n'aura de cesse, pendant un temps, de dénier au FLN puis au GPRA l'exclusivité de la représentation des aspirations des populations musulmanes - exclusivité que cette organisation revendique et pose en préalable à toute négociation. En conséquence, il se refusera continûment - dans ses discours du moins - à traiter par privilège avec le seul FLN. Ainsi, dans son discours du 16 septembre 1959, le général de Gaulle assura qu' « il n'y [avait] aucune chance que la République accorde à ceux qui dirigent l'insurrection le privilège de traiter avec eux du destin de l'Algérie, les bâtissant par là même comme gouvernement algérien »333(*). De même, dans son discours du 29 janvier 1960 - qui faisait suite à la "semaine des barricades" à Alger - le chef de l'État déclara : « L'organisation rebelle (...) prétend ne cesser le feu que si auparavant je traite avec elle, par privilège, du destin politique de l'Algérie, ce qui reviendrait à la bâtir elle-même comme la seule représentation valable et à l'ériger, par avance, en gouvernement du pays. Cela, je ne le ferai pas »334(*). Cette fermeté n'avait-elle d'usage que dilatoire ? Car lors même que le général de Gaulle, dans son discours radiodiffusé du 4 novembre 1960, repoussait une nouvelle fois la prétention des « dirigeants rebelles » d'être « désignés d'avance, et désignés par moi-même, comme les gouvernants de l'Algérie », et qu'il leur refusait le privilège de « fixer seuls avec nous les conditions du futur référendum comme s'ils étaient la représentation de l'Algérie toute entière », des pourparlers avaient été entamés à Melun quelques semaines auparavant, en juin 1960, précisément avec les seuls représentants du GPRA. Cependant, à la suite de l'échec de ces négociations, le chef de l'Etat laissait entendre publiquement - dans une tournée en province - qu'il n'était pas possible de reconnaître « l'organisation extérieure de la rébellion » comme « représentant l'Algérie tout entière »335(*) ; propos réitérés lors de la conférence de presse du 5 septembre 1960, au cours de laquelle il affirmait à nouveau que la France ne traitera pas avec « la seule organisation extérieure de la rébellion » et que la discussion doit regrouper toutes les tendances algériennes336(*) : on s'explique mal, dès lors, pourquoi il n'avait pas effectivement invité d'autres acteurs politiques à y participer. L'aval finalement donné à la reconnaissance du FLN comme seul représentant de la composante musulmane de la population algérienne restera d'ailleurs très longtemps implicite puisqu'à Toulon et à Marseille, en novembre 1961, le général de Gaulle continue à parler d'un accord « avec tous les éléments politiques algériens », même s'il ajoute que les dirigeants de la rébellion « ont pour eux les sentiments de la majorité de la population algérienne » (Toulon), tandis qu'à Marseille il parle des « nationalistes algériens », c'est-à-dire « à peu près tous les musulmans algériens, nous le savons bien »337(*).

Guy Pervillé de souligner que, « contrairement à tout ce qu'il avait répété de septembre 1959 à novembre 1960 [NDA : et même plus avant], [le général de Gaulle] a finalement accepté de négocier avec le FLN comme interlocuteur privilégié »338(*). De même, Mohand Hamoumou et Jean-Jacques Jordi soulignent que le général de Gaulle, après avoir maintes fois soutenu le contraire, « va revenir sur ses engagements et c'est avec le seul FLN que ses ministres signent les accords d'Évian » 339(*). En conséquence, « ni les pieds-noirs, ni les musulmans pro-français, ni les indépendantistes opposés au FLN, ne sont associés aux négociations sur l'avenir de l'Algérie »340(*).

Plus encore, certains estiment que le général de Gaulle, soucieux de dégager au plus vite la France du « bourbier » algérien, aurait été au devant des exigences du FLN, au risque (assumé) de compromettre l'avenir de ses ressortissants et de ses anciens serviteurs d'armes musulmans. Ils se fondent pour ce faire sur une analyse "prémonitoire" (quoiqu'à son corps défendant) d'Alain Peyrefitte qui, sur la demande expresse du général de Gaulle, avait rédigé en 1961, à titre de ballon d'essai dans l'opinion et, sans doute, pour faire pression sur le FLN, un opus intitulé : Faut-il partager l'Algérie ?. Dans cet ouvrage, Alain Peyrefitte s'attachait notamment à déconstruire le jeu d'influence subtil exercé par le FLN à l'endroit des autorités françaises aux fins d'amener lesdites autorités à préparer d'elles-mêmes et au mieux (donc à moindre frais pour le FLN) les conditions de la future prise de pouvoir de cette organisation. Alain Peyrefitte : « Pour réussir la prise de pouvoir simultané sur l'ensemble du pays, il faut que les révolutionnaires algériens amènent le gouvernement français à éliminer lui-même tous leurs adversaires ; à organiser lui-même l'évacuation de la communauté européenne en métropole ; à sacrifier lui-même à l'autorité exclusive du FLN les autres tendances (Musulmans élus sur les listes « Algérie française », Musulmans à tendance « association », ou « soutien au général de Gaulle », MNA, etc.) ; à installer lui-même un exécutif provisoire unitaire, qu'ils ne peuvent accepter que s'il est composé de leurs doublures ; à créer lui-même les conditions d'une dictature du FLN. Les objectifs du GPRA peuvent se résumer en un seul : obtenir de la France un fidéicommis pour toutes les populations algériennes »341(*). L'auteur, qui avait écrit ces lignes à titre de garde-fou à l'automne 1961, ne pouvait prévoir que ce scénario "catastrophe" allait se réaliser point par point quelques semaines plus tard, et en grande partie du fait même de la volonté du commanditaire de cette étude342(*). Pour les partisans de l'Algérie française, ce document est la preuve que le général de Gaulle a « livré » sciemment les Européens d'Algérie et les musulmans pro-français au FLN.

Ce qui importe ici, c'est qu'il n'était non seulement pas impensable mais normalement prévu que la négociation fût multilatérale (au moins dans les déclarations publiques), mais les choses se sont passées autrement, avec des conséquences qui importent beaucoup pour notre analyse.

* 330 Ce rapport est cité par de nombreux auteurs ; il est reproduit en partie par Saïd Boualam, L'Algérie sans la France, Paris, France-Empire, 1964, p.131 et suivantes.

* 331 1. Entre Français d'Algérie et Français de métropole (via les affrontements entre l'Organisation de l'armée secrète et l'armée régulière) ; 2. entre musulmans "loyalistes" et musulmans nationalistes (via les affrontements entre les formations supplétives de l'armée française et l'Armée de libération nationale) ; et 3. entre factions rivales au sein de la mouvance nationaliste (via les affrontements entre le MNA de Messali Hadj et le FLN).

* 332 Maurice Allais [1962], L'Algérie d'Évian, Jeune Pied-Noir, 1999, deuxième édition, p.24.

* 333 Extrait cité par Jacques Soustelle, L'espérance trahie, Paris, Éditions de l'Alma, 1962, p.149.

* 334 Ibidem.

* 335 Cité in Jean Touchard, Le gaullisme, 1940-1969, Paris, Seuil, 1978, p.183.

* 336 Ibid, p.184. Voici - plus en détail - ce que furent les mots du chef de l'Etat, ce 5 septembre 1960 : « Qui peut croire que la France, sous le prétexte d'ailleurs fallacieux d'arrêter les meurtres, en viendrait à traiter avec les seuls insurgés (...) ? A les bâtir comme étant la représentation unique de l'Algérie tout entière ? Bref, à admettre que le droit de la mitraillette l'emporte sur celui du suffrage ? » (cité in Mohand Hamoumou, « Le drame des harkis ou la double faute des gouvernants », Guerre d'Algérie magazine, n°4, juillet-août 2002, p.33).

* 337 Cité in Jean Touchard, Le gaullisme, 1940-1969, Paris, Seuil, 1978, p.190.

* 338 Guy Pervillé, Pour une histoire de la guerre d'Algérie, Paris, Picard, 2002, p.185.

* 339 Mohand Hamoumou et Jean-Jacques Jordi, « Harkis et pieds-noirs : le souvenir et la douleur », Guerre d'Algérie magazine, n°4, juillet-août 2002, p.7.

* 340 Mohand Hamoumou et Jean-Jacques Jordi, « Harkis et pieds-noirs : le souvenir et la douleur », Guerre d'Algérie magazine, n°4, juillet-août 2002, p.7.

* 341 Alain Peyrefitte, Faut-il partager l'Algérie ?, Paris, Plon, 1961, p.106. Extrait cité et commenté par Maurice Allais [1962], L'Algérie d'Évian, Bièvres, Éditions Jeune Pied-Noir, 1999, p.70 ; Taouès Titraoui et Bernard Coll, Le livre des harkis, Bièvres, Jeune Pied-Noir, 1991, p.169 ; Guy Pervillé, Pour une histoire de la guerre d'Algérie, Paris, Picard, 2002, p.224.

* 342 Bien qu'ayant le vague sentiment d'avoir été floué, Alain Peyrefitte acceptera, en avril 1962, la charge de secrétaire d'État à l'Information dans le premier cabinet Pompidou avant d'être désigné ministre des Rapatriés en septembre 1962, puis ministre de l'Information en décembre 1962, ce qui l'amena à conduire et à cautionner une politique dont il dénonçait l'augure l'année précédente.

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