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Mémoire, identité et dynamique des générations au sein et autour de la communauté harkie. Une analyse des logiques sociales et politiques de la stigmatisation.

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par Emmanuel BRILLET
Université Paris IX Dauphine - Doctorat de sciences politiques 2007
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b) Le bilan

Les estimations du nombre de musulmans pro-français massacrés après l'indépendance s'échelonnent entre quelques milliers et cent cinquante mille. Alistair Horne a qualifié ces variations d' « extravagantes »635(*) : en fait, elles sont fonction, d'abord, de l'approche méthodologique de leurs auteurs mais aussi, et parfois plus encore, de leurs engagements militants. Il est un fait, cependant, qu'en raison du mode opératoire de ces massacres et de leurs circonstances politiques, il n'existe sans doute, à ce jour, aucun élément de comptage ou d'archivage véritablement fiable ou exhaustif. Il est néanmoins possible d'invalider les évaluations extrêmes - les plus basses comme les plus hautes - tant apparaissent clairement les motifs de sous-évaluation ou de surévaluation dans la démarche d'auteurs qui, en outre, varient parfois assez nettement dans leurs propres estimations, sans justifier ces écarts ni rendre compte de leur méthode d'évaluation.

Le bilan du massacre des harkis présente ainsi des difficultés d'évaluation certaines, à la fois méthodologiques, politiques et idéologiques :

- méthodologiques d'abord, du fait, notamment, de la difficulté d'accès et de la parcimonie probable des archives afférentes à ces massacres en Algérie ainsi que de la difficulté, aujourd'hui encore, d'y recueillir des témoignages fiables et non contraints ;

- politiques ensuite, puisque cette démarche, par sa seule mécanique (et sans même préjuger de ses résultats comptables), vient heurter les récits consacrés des Etats algériens et français qui, chacun à leur manière ("victoire" pour les uns, solution "pragmatique" pour les autres), voient dans les accords d'Evian un épilogue signifiant et somme toute définitif à la guerre d'Algérie (voir la Partie 4) : il n'est qu'à voir, par exemple, en Algérie, le rôle joué par l'Organisation Nationale des Moudjahidin (ONM) dans le "filtrage" de la production historique;

- idéologiques enfin, puisque ceux à qui incombe professionnellement la charge d'opérer de telles évaluations, à savoir les historiens, ne sont pas, des deux côtés de la Méditerranée, sans investir dans leur démarche autre chose qu'une simple expertise professionnelle : le massacre des harkis est de ces épisodes de la guerre d'Algérie qui, pour des raisons qu'il nous appartiendra de préciser plus avant, suscite dans cette communauté de chercheurs des investissements d'ordre "extra-épistémologique".

Dans quelle mesure les évaluations des historiens ont-elles été affectées par ces difficultés ? Et comment ceux qui ont objectivé leur méthode d'évaluation ont-ils tenté de s'en affranchir ?

Un premier groupe d'historiens est constitué de ceux qui, proposant systématiquement des évaluations a minima du massacre des harkis, n'ont pour autant jamais objectivé leur méthode d'évaluation (sans que l'on sache très bien, donc, quelle est dans leur démarche la part de la prudence méthodologique et la part des résistances "extra-épistémologiques"). Parmi ceux-ci se trouve un spécialiste reconnu et honoré de la guerre d'Algérie, l'historien Charles-Robert Ageron, directeur du Groupe de recherche sur l'histoire de la décolonisation à l'IHTP, qui, dans l'un de ses articles, avait suscité la polémique en écrivant l'expression « drame des harkis » entre guillemets et assortie d'un point d'interrogation636(*). Dans un précédent article, en 1995637(*), celui-ci estimait d'ailleurs à « plusieurs milliers » seulement le nombre des supplétifs massacrés après le 19 mars 1962. Or, les estimations "planchers" les plus courantes font état d'au moins 30.000 victimes. Et selon Alistair Horne638(*), Ahmed Ben Bella lui-même, pourtant peu suspect de vouloir grossir les chiffres des massacres de l'après-indépendance, avait estimé le nombre des victimes à 15.000.

Nous verrons plus avant639(*) que les « engagements progressistes » de Charles-Robert Ageron640(*), et son soutien revendiqué à la politique de sortie de crise suivie par le général de Gaulle en 1962, ne sont sans doute pas pour rien dans sa volonté de minimiser l'ampleur des représailles consécutives à la signature des accords d'Evian et à l'accession à l'indépendance de l'Algérie. Mais les estimations de Charles-Robert Ageron pèchent d'abord et avant tout par l'absence d'objectivation de sa méthode d'évaluation ; aussi sont-elles sujettes à d'importantes variations - inexpliquées - d'une publication l'autre : « plusieurs milliers » en 1980641(*), « de 10.000 à 30.000 » en 1991642(*), à nouveau « plusieurs milliers » en 1995643(*), et « 10.000 » en 2000644(*).

A l'instar de Charles-Robert Ageron, l'historien Gilbert Meynier645(*) a également tendance à proposer des évaluations a minima des massacres postérieurs à la signature des accords d'Evian sans pour autant objectiver sa méthode d'évaluation. Ainsi, dans un article commun avec Mohammed Harbi646(*), article qui se voulait une réponse à la sortie du livre de Georges-Marc Benamou (Un Mensonge français. Enquête sur la guerre d'Algérie), ces auteurs écrivent que, « à titre hypothétique, l'origine de ces dizaines de milliers de gens tués comptabilisés comme harki(s) pourrait provenir d'un amalgame non innocent avec les Algériens tués d'une manière ou d'une autre par l'ALN-FLN de 1954 à 1962, et comprenant, outre les harki(s) tués en 1962-63, les «traîtres» abattus et les victimes des purges internes de l'ALN, total général que l'un de nous (Gilbert Meynier) a proposé, au grand maximum, à une cinquantaine de mille en chiffres ronds »647(*). Il se trouve que les deux derniers bilans catégoriels - celui concernant les civils musulmans abattus par le FLN/ALN entre 1954 et 1962 d'une part, celui concernant les purges internes au FLN ou au mouvement nationaliste dans son ensemble (guerre FLN-MNA) d'autre part - sont relativement bien connus et non sujets à des écarts extravagants d'un historien l'autre. Il est donc possible, par déduction, d'approcher le bilan du massacre des harkis tel que l'estiment Mohammed Harbi et Gilbert Meynier. Le premier bilan catégoriel (bilan des civils musulmans abattus par le FLN/ALN entre 1954 et 1962) a donné lieu à un décompte très officiel de la part des autorités françaises peu après la signature des accords d'Evian, bilan non contesté (mais très peu cité) par les historiens : ce décompte officiel fait état de 29.674 civils musulmans tués ou disparus entre le 1er novembre 1954 et le 19 mars 1962 en raison des agissements du FLN (pour 3.163 victimes européennes, auxquels s'ajoutent 13.610 civils musulmans blessés et 7.541 européens). Le deuxième bilan catégoriel (bilan des purges internes au FLN et au mouvement nationaliste dans son ensemble), qui n'a fait l'objet d'aucun décompte officiel, donne lieu à des estimations qui s'échelonnent entre 10.000 (Guy Pervillé) et 14.000 victimes (Maurice Faivre). Il en découle, par simple déduction, que Mohammed Harbi et Gilbert Meynier estimeraient le nombre des musulmans pro-français tués après la signature des accords d'Evian comme étant compris entre 6.000 et 10.000, soit un niveau comparable aux estimations les plus basses de Charles-Robert Ageron.

Un deuxième groupe est constitué de ceux, parmi les historiens, qui ont basé leurs évaluations sur une méthode précise, objectivée et, à ce titre, falsifiable (au sens de réfutable). Ainsi en va-t-il, en premier lieu, du général Maurice Faivre, qui estime à environ 65.000 le nombre des supplétifs massacrés après le 19 mars 1962, avec une marge d'incertitude assez importante de 44%648(*). Auteur de plusieurs ouvrages consacrés à l'histoire des combattants musulmans de l'armée française, l'auteur - lui-même ancien chef de harka - ne cache pas sa sympathie pour les intéressés. Mais il fonde ses calculs sur une méthode - la méthode démographique - dont il expose les tenants, et qu'il est loisible à tout un chacun de critiquer dans ses aboutissants. Son point de départ, donc, est l'estimation du nombre global de morts musulmans - toutes obédiences politiques confondues - engendrés par la guerre d'Algérie. Cette estimation, originellement due aux calculs de l'historien Xavier Yacono (né à Alger en 1912)649(*), se fonde sur la comparaison de deux évaluations théoriques de l'effectif de la population algérienne musulmane en 1962 : « L'une, calculée régressivement à partir des données de 1966, l'autre, en progressant à partir de celles de 1954, en supposant dans les deux cas un accroissement linéaire. La première étant inférieure à la seconde, la différence correspond au déficit démographique total causé par la guerre »650(*). Cette méthode, ajoute Guy Pervillé, « considère globalement les pertes de la population recensée comme «française musulmane» en 1954 et comme «algérienne» en 1966 »651(*), sans distinguer entre les camps opposés, entre les civils et les combattants, entre les morts accidentelles et les morts violentes. Elle englobe les pertes des militants et combattants du FLN, les victimes des règlements de compte entre le FLN et le MNA (Mouvement National Algérien, de Messali Hadj), les victimes des purges internes au FLN, les victimes civiles musulmanes des activités terroristes du FLN, les pertes des supplétifs musulmans tués au combat, les victimes civiles musulmanes des opérations de ratissage de l'armée française, les anciens supplétifs victimes des représailles du FLN après la conclusion du cessez-le-feu, mais aussi la part de surmortalité civile indirecte et le déficit de naissances due à la dégradation des conditions de vie. Au total, donc, Xavier Yacono estime vraisemblablement inférieures à trois cent mille (300.000) les pertes de la population musulmane entre 1954 et 1962. Partant de ces estimations globales et des bilans catégoriels connus, Maurice Faivre s'est efforcé d'approcher le nombre des musulmans assassinés après le 19 mars 1962. Il s'en explique :

« Les études démographiques fondées sur les recensements de 1954 et 1966 concluent que les pertes de la population algérienne dues à la guerre sont comprises entre 234.000 (estimation Ageron pour l'Algérie sans les émigrés) et 290.000 (estimation maximale Yacono). Si l'on retranche de ces chiffres :

- les combattants décédés : 158.000 (pertes ALN/FLN et purges internes) + 6.615 (supplétifs et soldats réguliers musulmans de l'armée française) + 16.678 (civils musulmans tués par le FLN) = 180.993

- les musulmans disparus : 13.296 civils + 1.500 supplétifs + 550 militaires = 15.326 + N

on obtient des valeurs comprises entre 37.680 et 93.680, soit une moyenne de 65.000 (à 44% près), pouvant correspondre aux harkis massacrés en 1962, et dont il faudrait retrancher N disparus non signalés. Cette estimation est imprécise et ne peut être vérifiée. Elle suppose que les recensements sont exacts, et en particulier que le taux de croissance de la population musulmane entre 1954 et 1966 est nettement supérieur à 3% »652(*).

Charles-Robert Ageron n'est d'ailleurs pas sans ignorer l'approche de Xavier Yacono qu'il a reprise à son compte en 1992 pour estimer les pertes globales au sein des populations musulmanes, les chiffrant pour sa part à quelque 250.000653(*). Mais, curieusement, il n'y fait jamais référence pour distinguer entre les différentes catégories de victimes au sein de cet ensemble, et notamment pour fonder ses estimations des massacres de l'après-indépendance, lesquelles semblent devoir davantage à la volonté de ne pas exagérer les chiffres - au risque de les minimiser - qu'à celle de les approcher au plus près. Il est vrai que l'intérêt de la méthode démographique réside moins dans ses apports en termes de précision des bilans catégoriels que dans sa capacité à invalider les bilans catégoriels fantaisistes (notamment les surévaluations), justement parce qu'elle donne une échelle de mesure globale. Ainsi les estimations globales de Yacono et Ageron invalident-elles les "estimations-slogans" à usage de propagande, telle celle du million et demi de martyrs algériens accréditée par le FLN654(*), ou - pour ce qui nous concerne plus directement - celle des cent cinquante mille (150.000) anciens harkis et membres de leurs familles massacrés après l'indépendance, chère à certaines associations de rapatriés655(*). Pour sa part, Guy Pervillé souligne que cette dernière estimation, de par son caractère outré, « nuit à la crédibilité de ce que les intéressés affirment et, à la limite, peut provoquer un réflexe de méfiance a priori »656(*).

Un troisième groupe d'historiens propose des évaluations "hautes" du massacre sans pour autant objectiver ses méthodes de chiffrage. Ainsi en va-t-il par exemple de Mohand Hamoumou, lui-même fils de harki, dont plusieurs contributions font état d'un bilan tournant autour de 100.000 victimes, bilan qui, quoique assez nettement inférieur à celui des 150.000 proposé par les acteurs associatifs pré-mentionnés, est très certainement surévalué.

Ainsi que le souligne Jacques Sémelin, « les caractéristiques révoltantes des massacres ne doivent pourtant pas empêcher de s'interroger sur la logique des acteurs et de leurs intentions »657(*). Et l'auteur d'inviter l'analyste à saisir « ce qui, dans le crime de masse, relève du froid calcul des hommes »658(*). Dans le chapitre suivant, il nous faudra précisément mettre au jour les visées politiques qui ont présidé au ciblage systématique des civils musulmans non inféodés au FLN pendant la guerre, puis à leur éradication massive après la guerre. A cet égard, il est essentiel de déconstruire l'habillage rhétorique des massacres : comment les musulmans non inféodés au FLN (qu'il s'agisse de musulmans dits « pro-français » ou de nationalistes dissidents) ont-ils été figurés politiquement par cette organisation ? Et qu'est-ce que ces figurations nous disent de la rationalité stratégique du FLN dans et par-delà la guerre ?

L'examen des conditions de fondation de l'Algérie nouvelle et de la visée hégémonique qui la sous-tend appelle donc une mise en perspective des pratiques de démonisation (violence symbolique) et d'éradication (violence révolutionnaire). Ou, pour le dire autrement, une mise en évidence du mouvement itératif entre langage et violence, à savoir : la question des fondements imaginaires de la violence politique659(*) et, symétriquement, celle de la rétroaction de la violence sur les imaginaires politiques.

* 635 Alistair Horne, Histoire de la guerre d'Algérie, Paris, Albin Michel, 1980.

* 636 Charles-Robert Ageron, « Le «drame des harkis» : mémoire ou histoire ? », Vingtième siècle. Revue d'histoire, Presses de la FNSP, n°68, octobre-décembre 2000.

* 637 Charles-Robert Ageron, « Les supplétifs algériens dans l'armée française pendant la guerre d'Algérie », Vingtième siècle. Revue d'histoire, Presses de la F.N.S.P., n° 48, octobre-décembre 1995, p.3 à 20.

* 638 Alistair Horne, Histoire de la guerre d'Algérie, Paris, Albin Michel, 1980.

* 639 Voir la section II.B.2.b de la Partie 4, consacrée à la question du pardon, et intitulée : « Obstructions savantes ».

* 640 Selon les termes de l'historienne Madeleine Rebérioux qui, membre du Parti communiste dans les années 1950-1960 et signataire de l' « Appel des douze », s'inscrit elle-même dans cette mouvance.

* 641 Charles-Robert Ageron, Histoire de l'Algérie contemporaine, Paris, PUF, 1980, p.116.

* 642 Charles-Robert Ageron, La décolonisation française, Paris, Armand Colin, 1991, p.154.

* 643 Charles-Robert Ageron, « Les supplétifs algériens dans l'armée française pendant la guerre d'Algérie », Vingtième siècle. Revue d'histoire, Presses de la F.N.S.P., n° 48, octobre-décembre 1995, p.20.

* 644 Charles-Robert Ageron, « Le «drame des harkis» : mémoire ou histoire ? », Vingtième siècle. Revue d'histoire, Presses de la FNSP, n°68, octobre-décembre 2000, p.6. Cette dernière estimation se réclame explicitement de l'évaluation partielle faite, à l'automne 1962, par le porte-parole de l'armée ainsi que par l'ambassadeur de France, Jean-Marcel Jeanneney, qui, pour toutes les raisons exposées au fil de cette première partie, n'avaient guère intérêt à se montrer exhaustif en la matière.

* 645 Dans un entretien avec le journaliste Algérien Kadour M'Hamsadji, Gilbert Meynier explique « [avoir] été politiquement construit dans le militantisme anticolonial ». Après avoir milité à l'UNEF pendant la guerre, il a participé aux « chantiers culturels » à Alger en 1963-1964 (sous Ben Bella), puis a enseigné un an au lycée d'Oran en 1967-1968 et deux ans à l'Université de Constantine en 1968-1970 (sous Boumediene). Il reconnaît avoir été « favorable au combat indépendantiste algérien et [avoir], pendant longtemps, sacralisé le FLN » (L'Expression, 9 mars 2005, entretien avec Gilbert Meynier, « En histoire, tout est dialectique », par Kadour M'Hamsadji ; article disponible à cette adresse : http://dzlit.free.fr/meynier.html).

* 646 Mohammed Harbi et Gilbert Meynier, « Réflexions sur le livre de Benamou Georges-Marc, Un Mensonge français. Enquête sur la guerre d'Algérie. La dernière frappe du révisionnisme médiatique », Confluences Méditerranée, n°48, hiver 2003-2004.

* 647 Ibid.

* 648 Maurice Faivre, Les combattants musulmans de la guerre d'Algérie. Des soldats sacrifiés, Paris, L'Harmattan, 1995, p.263.

* 649 Xavier Yacono, « Pertes algériennes de 1954 à 1962 », Revue de l'Occident Musulman et de la Méditerranée, n°34, 1982-2.

* 650 Pervillé (Guy), Pour une histoire de la guerre d'Algérie, Paris, Picard, 2002, p.239.

* 651 Ibidem.

* 652 Maurice Faivre, Les combattants musulmans de la guerre d'Algérie. Des soldats sacrifiés, Paris, L'Harmattan, 1995, p.263.

* 653 Charles-Robert Ageron, « Les pertes humaines de la Guerre d'Algérie », La France en guerre d'Algérie, Catalogue de l'exposition de la BDIC, Nanterre, Musée d'histoire contemporaine, 1992.

* 654 Selon Jean-Paul Mari (« Le vrai bilan des pertes », Le Nouvel Observateur du 28 février 2002), le chiffre initial d' « un million de morts » est lancé dès le 15 octobre 1959 par El Moudjahid, l'organe officiel du FLN (auquel collabore notamment Frantz Fanon ; voir la Partie 2). Puis, en 1963, le préambule de la première constitution de l'Algérie indépendante gravera dans le marbre le chiffre du « million et demi de martyrs ». De même, selon Charles-Robert Ageron, « c'est en 1960 que fut repris massivement le slogan du «million de martyrs» », mais « ce n'est qu'au moment des accords d'Evian que la propagande du FLN accrédita brusquement le chiffre d'un «million et demi de martyrs» » (Charles-Robert Ageron, « La guerre psychologique de l'Armée de libération nationale », in Charles-Robert Ageron (dir.), La guerre d'Algérie et les Algériens, 1954-1962, Paris, Armand Colin, 1997, p.220).

* 655 Le chiffre des 150.000 est notamment porté et relayé par l'association Jeune Pied-Noir, qui exerce une action de lobbying importante en direction des pouvoirs publics et des médias, et dont l'objectif premier est moins d'approcher au plus près le chiffre des victimes que de frapper l'opinion.

* 656 Intervention du Guy Pervillé au cours du colloque « La guerre d'Algérie dans la mémoire et l'imaginaire » Jeudi 14 - Vendredi 15 novembre 2002 Amphi 24, Campus Jussieu, 2 Place Jussieu-75005. En fait, le chiffre de 150.000 anciens harkis et membres de leurs familles massacrés après l'indépendance, qui a été imprudemment élevé au rang de dogme par certains secteurs de l'opinion, a été obtenu "artisanalement" : il est le fruit de l'extrapolation d'une estimation opérée dans un seul des soixante-douze arrondissements d'Algérie, qui plus est dans sa fourchette la plus haute. Ainsi, dans un rapport adressé au vice-président du Conseil d'État en 1963, l'ancien sous-préfet d'Akbou, Jean-Marie Robert, avait évalué à un millier (1.000) le nombre des tués dans l'arrondissement dont il avait anciennement la charge. Précisant - sur la base des témoignages qui lui étaient parvenus - que cet arrondissement était notoirement plus calme que les autres, il en avait conclu que la moyenne des tués pour chacun des 72 départements d'Algérie devait se situer entre 1.000 et 1.500, avec possiblement des pointes à 2.000. Or, ainsi que le souligne Guy Pervillé, « la méthode consistant à extrapoler une estimation fondée sur un ou plusieurs témoignages localisés en la multipliant par des coefficients ne fait que multiplier la marge d'incertitude initiale ». Du reste, si l'on appliquait strictement les fourchettes indiquées par Jean-Marie Robert, l'on devrait convenir que le bilan pour toute l'Algérie doit se situer entre 72.000 et 144.000 morts. Le chiffre de 150.000 est donc un arrondi supérieur peu rigoureux, fondé sur le postulat que le volume des exactions constatés sur chacun des 71 autres arrondissements d'Algérie a été plus de deux fois supérieur à celui constaté sur le seul arrondissement d'Akbou. À cet égard, la moyenne "basse" avancée par Jean-Marie Robert constitue une base d'évaluation infiniment plus crédible, le chiffre obtenu étant assez proche de celui avancé par Maurice Faivre sur la base de la méthode démographique.

* 657 Jacques Sémelin, « Faire la paix : du crime de masse au peacebuilding », groupe de recherche du CERI, compte-rendu de la réunion du 8 février 2001, p.5.

* 658 Ibidem.

* 659 Max Pagès propose de la notion de violence politique cette définition : « La violence politique peut être définie comme une violence collective exercée sur le corps social au nom de la collectivité elle-même, qu'il s'agisse d'impératifs moraux, religieux, ou proprement politiques, par l'Etat ou par des institutions qui visent à le renverser ou à le transformer. Elle se manifeste par les persécutions, les tortures, les guerres, les massacres, le terrorisme, les déplacements forcés de population, les génocides... » ; cité dans le compte-rendu de la réunion du 5 juin 2001 (« Idéologies et imaginaires : avant et après ») du groupe de recherche du CERI : « Faire la paix : du crime de masse au peacebuilding », p.4.

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