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Mémoire, identité et dynamique des générations au sein et autour de la communauté harkie. Une analyse des logiques sociales et politiques de la stigmatisation.


par Emmanuel BRILLET
Université Paris IX Dauphine - Doctorat de sciences politiques 2007
  

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Introduction

I. Ouverture

Chacun à sa manière, Ernest Renan1(*) et Milan Kundera2(*) ont pointé la facticité nécessaire des récits ou romans identitaires au fondement des collectivités humaines : la réorchestration univoque des guerres intestines, l'oubli sélectif accompagneraient le plus souvent le processus de fondation ou de stabilisation d'une entité sociale et politique autrefois déchirée. C'est dans et par le biais de cette entreprise de falsification, de cette confrontation ou de ce glissement sémantique et pratique entre histoire et mémoire, que se racontent et s'affirment, sur le long terme, les collectifs. L'effet et la fonction propres de cette violence symbolique seraient de compléter voire de suppléer à l'exercice de la violence physique légitime en enfermant et conformant le champ de la conscience (conscience de soi, conscience des autres) dans des limites très étroites. Ce sont précisément les effets ainsi que les ressorts d'une telle violence symbolique qui posent ici question, avec un accent important sur leur épaisseur historique et leur pérennité. D'où le choix d'une direction de recherche prioritaire : étudier les mécanismes, engrenages et logiques d'influence qui commandent la construction des imaginaires, leur évolution (les jeux de mémoire), mais encore - mais surtout - l'efficace et les implications de telles constructions sur le fonctionnement des sociétés et l' « itinéraire moral » des individus (sur la notion d' « itinéraire moral », voir infra3(*)). La notion de stigmatisation (sur laquelle nous reviendrons plus avant dans l'introduction) apparaît précisément comme une des articulations du triptyque "histoire-mémoire-identité", et l'une des expressions conceptuelles majeures de l'approche constructiviste, considérée à la fois sous un angle catégoriel (constructions historico-administratives), normatif (figurations politiques) et interrelationnel (question de la capillarisation des anathèmes politiques dans l'ordinaire des relations sociales et familiales, mais encore - symétriquement - question du rapport des individus et des groupes aux institutions). Aussi, la question des effets propres aux phénomènes actifs (et passifs) d'oubli, ainsi qu'aux exercices délibérés d'écriture de l'histoire ou de manipulation des symboles au service de projets particuliers, soulève-t-elle une autre question, celle du rapport au langage dominant : comment trouver une manière d'être, de parler de soi et de faire parler de soi (ce que Paul Ricoeur appelle « l'identité narrative ») qui ne soit pas prisonnière d'une « mise en intrigue » partielle et partiale du passé4(*) ?

En l'espèce, il s'agira ici de se situer au point de friction entre la destinée matérielle et la destinée symbolique des anciens harkis et de leurs familles, et d'opérer le travail de l'écart entre la disparition des "harkis" telle qu'elle a été tramée à la fois sur un mode "génocidaire" (violence politique) et sur un mode non génocidaire (violence symbolique), sous l'angle de l'histoire et sous l'angle de la mémoire (jusque et y compris la quête à être des enfants de harkis). C'est dans ce point d'indétermination entre le présent et le passé, l'advenu et le représenté, l'ici et l'ailleurs, le Nous et le Eux, et au prix d'un travail de l'écart entre ces différentes dimensions, que peut s'opérer la déconstruction des logiques sociales et politiques de la stigmatisation au sein et autour de la communauté harkie (voir l'exposé détaillé de la problématique plus avant dans l'introduction). Nous verrons ainsi, au fil de ce travail, que la destinée matérielle et symbolique des anciens harkis et de leurs enfants est exemplaire des enjeux, dilemmes et implications inhérents au couplage incertain entre "histoire" et "mémoire" d'une part, entre « choix » et « poids » du passé d'autre part5(*).

Lors de sa visite d'Etat en France, en juin 2000, le président de la République algérienne, Abdelaziz Bouteflika, avait eu ces mots à l'égard ou, plutôt, à l'encontre des anciens supplétifs de l'armée française : « Les conditions ne sont pas encore venues pour les visites de harkis, c'est exactement comme si on demandait à un Français de la Résistance de toucher la main d'un collabo ». Ces paroles, prononcées en direct à la télévision française, participent classiquement, en Algérie (et plus encore de la part d'« un homme qui a le triste privilège d'avoir fait et servi le système »6(*)), d'une entreprise de "verrouillage" de la mémoire à des fins présentes de légitimation politique (voir la Partie 2). Du reste, même grossières du point de vue de la connaissance historique (voir la Partie 1), de telles représentations n'en continuent pas moins à être dotées d'une forte résonance sociale, jusque et y compris dans les populations issues de l'immigration algérienne (voir la Partie 3). Ainsi, par exemple, en novembre 2003, des incidents et bagarres à répétition à la cité Berthe de La Seyne-sur-Mer, dans le Var, avaient-elles fini par acculer une famille de harki au déménagement après que le père de famille, M. Chérif Araar, un ancien harki de 67 ans, avait été publiquement (et notoirement) décoré de la médaille militaire le 14 juillet 2003 à Toulon7(*). Sur le moment, l'affaire reçut quelque écho dans les médias mais ne donna lieu à aucune mobilisation particulière de la part de personnalités extérieures à la communauté harkie. Si bien que, dans une stratégie habituelle pour lui (voir la Partie 2), le Front national - fortement impliqué dans la vie politique locale - déplora de son côté « le silence assourdissant des bonnes consciences et des associations droits-de-l'hommistes ». "Inappétence" des intellectuels et récupérations politiques : deux traits qui, nous le verrons, participent communément des logiques sociales et politiques de la stigmatisation autour de la communauté harkie (voir la Partie 2).

Mais les ressorts de la stigmatisation des anciens harkis et de leurs familles ne doivent pas uniquement à la rémanence de discours outranciers véhiculés par leurs anciens adversaires. Ils doivent tout autant, en France, à l'absence de "contre-discours" - et même, pendant longtemps, de quelque discours que ce soit - de la part des relais institutionnels de la mémoire8(*). Plus encore, les usages dérivés du terme "harki" - employé à n'importe quel sujet comme synonyme de "traître" par certains responsables politiques français et autres leaders d'opinion - n'ont fait que renforcer l'efficace des attaques directement malveillantes venues d'Algérie ou de France, en les banalisant9(*). Ainsi, le 3 décembre 2000, au cours de l'émission « France Europe Express » sur France 3, Raymond Barre, répondant à une accusation sans équivoque de Renaud Donnedieu de Vabres (UDF lui aussi) qui l'avait qualifié de « harki de Jospin » après qu'il avait fait part de son intention de voter l'inversion du calendrier électoral avec le groupe socialiste à l'Assemblée nationale (instauration de la présidentielle avant la législative), avait à son tour indirectement assimilé les harkis à des traîtres en qualifiant de « harkis de Mitterrand » les hommes de droite qui s'étaient ralliés à l'ancien président de la République au cours de ses différentes mandatures. De fait, l'ancien Premier ministre, plutôt que de s'offusquer de l'utilisation ainsi faite du terme harki, l'avait retournée à l'encontre de ses accusateurs : « Vous savez comment ça se passe », avait expliqué Raymond Barre dans l'émission précitée, « vous n'aurez pas d'investiture si vous allez au secours de Jospin, [car] vous êtes les harkis de Jospin ». Mais, déplorant ainsi entendre « un certain nombre de parlementaires, et vous savez à quel parti ils appartiennent, parler de traîtres ou de gens qui font le jeu de Jospin », il ajoutait en guise de répartie : « Ce sont ceux là même qui depuis 1986 ont été les harkis de Mitterrand qui viennent dire cela »10(*). Et Raymond Barre d'ajouter : « Moi, depuis 1986, je suis contre la cohabitation, je ne suis pas allé au pas de gymnastique cohabiter »11(*). A la suite de ces déclarations, l'association Générations Mémoire Harkis (GMH) considérant qu' « il avait été de la sorte porté atteinte à l'honneur et à la considération  d'un groupe de personnes que sont les anciens harkis et leurs descendants » (notamment du fait de la notoriété de l'intéressé), avait intenté une action en justice pour diffamation à l'encontre de l'ancien Premier ministre. Cette action en justice, il faut dès à présent le noter, est caractéristique des nouvelles formes de mobilisation collective portées par ceux qui entendent "faire voix" autour de la communauté harkie et parler en son nom (voir la Partie 4).

Ainsi, plus de quatre décennies après la fin de la guerre d'Algérie (1954-1962), l'évocation de la destinée des anciens harkis et de leurs enfants demeure particulièrement délicate : rien, ni la succession des générations, ni l'avancée des travaux historiques (sur ce sujet en particulier, sur la guerre d'Algérie en général), ne semble devoir contribuer à apaiser l'abord de cette thématique dans les sociétés algérienne et française. Il est symptomatique, à cet égard, que l'instauration en septembre 2001 d'une Journée d'hommage nationale aux harkis à l'initiative du président de la République, Jacques Chirac, ait été explicitement conçue comme une réponse à la sortie controversée du président de la République algérienne, Abdelaziz Bouteflika, un an plus tôt (voir plus haut)12(*). Une réponse, donc, non une libre initiative : comme si la France officielle n'avait pu se résoudre à célébrer spontanément ceux qui, autochtones de confession musulmane, avaient choisi de combattre à ses côtés au moment de la guerre d'Algérie.

La rémanence en Algérie - mais aussi en France - des invectives à l'encontre des anciens harkis, la persistance corrélative de nombreux tabous autour de leur destinée matérielle13(*), mais encore, donc, le caractère tardif et contraint des célébrations en France, témoignent de ce que la thématique "harkie" n'est ni un objet neutre ni un objet "froid", ce dont témoigne, en particulier, la difficulté des sciences sociales (historiques notamment) à la construire en objet d'investigation légitime et routinisé (et, ce, non seulement en Algérie - où l'autonomie de la sphère historienne par rapport à la sphère politique a été et reste relative14(*) - mais encore en France, où la mémoire collégiale des intellectuels en guerre d'Algérie a pu faire obstacle à son émergence15(*)).

Précisément, et pour le dire très simplement, ce mémoire s'intéresse à la manière dont - depuis près d'un demi-siècle et jusqu'à aujourd'hui - sont considérés et, surtout, déconsidérés les anciens harkis et leurs enfants, en France et en Algérie ; et, par là, à la charge symbolique - sinon polémique - dont est susceptible d'être entourée l'évocation de leur destinée, ainsi qu'aux déterminants socio-historiques et socio-politiques d'une telle postérité. Notre dessein sera donc de faire la part des influences sociales et politiques, routinières (dans les interactions de la vie quotidienne) et institutionnalisées (dans toutes les sphères d'autorité : politiques, savantes ou militantes) qui, d'une manière ou d'une autre, ont contribué et contribuent à nourrir ce processus d'indexation sociale (et la charge émotionnelle qui lui est corrélative) et qui, parfois, en jouent (la stigmatisation telle qu'elle est "agie"). Symétriquement, il s'agira de considérer la manière dont les intéressés "font avec" cette charge symbolique (ce "stigmate"), ici et maintenant, en France, et, ce, tant sur les plans individuel et collectif qu'au regard de la succession des générations. En somme : comment la destinée des anciens harkis et de leurs familles a-t-elle été figurée politiquement ? Par qui ? Pourquoi ? Avec quelles répercussions à moyen et long terme sur les sociétés française et algérienne, et sur les intéressés en particulier ?

Le fait est, donc, que si la charge symbolique - i.e. polémique - dont cette thématique est susceptible d'être entourée en rend l'abord délicat, elle constitue par elle-même et pour cela même un point d'ancrage heuristique essentiel pour notre étude. De fait, celle-ci, partant du postulat que « les groupes de statut supérieur maintiennent leur pouvoir autant par le contrôle des représentations du monde social - manipulation de définitions et d'étiquettes - que par l'usage de formes plus rudimentaires de contrôle »16(*), accorde une attention particulière à « la manière dont les acteurs sociaux se définissent mutuellement et définissent leur environnement »17(*), et ce tant dans une dimension synchronique que diachronique (y compris, donc, les jeux et enjeux de mémoire). Mais, bien évidemment, si notre étude considère les mécanismes d'assignation statutaire comme une dimension primordiale de l'activité sociale et politique, elle adopte une position relativiste à leur égard, et traite ceux-ci « non comme l'expression morale de vérités incontestées, mais comme le matériel brut des analyses de sciences sociales »18(*). Sur le plan analytique, nous conférerons au processus d'indexation et de marginalisation sociales et politiques des harkis et de leurs familles l'habillage notionnel de "stigmatisation" ou encore, à la manière de Norbert Elias, de "sociodynamique de la stigmatisation"19(*), au sens de configuration plus ou moins stable formée par le faisceau évolutif des représentations et interrelations familiales, communautaires, sociales et politiques au sein et autour de la communauté harkie. À la fois, donc, la stigmatisation telle qu'elle est "agie" (dans l'espace et dans le temps), et la stigmatisation telle qu'elle est subie, jusque et y compris la quête à être ou à réapparaître des enfants de harkis ("au nom des pères", dirions-nous). Cette approche `configurationnelle' ou `écologique' a pour avantage, dans l'étude de la manière dont se constituent les catégories de la vie sociale (en l'occurrence « les définitions, les étiquettes et représentations conventionnelles de l'identité des personnes »20(*)), de ne jamais tenir leurs limites pour naturelles mais de les tenir pour des catégories construites au cours des activités d'un ensemble complexe d'agents, « aussi bien les entrepreneurs de morale que ceux qu'ils cherchent à contrôler »21(*). Pour sa part, Elias parle à ce sujet de « configuration établis/marginaux »22(*).

Avant de revenir plus en détail sur notre démarche particulière (s'agissant tant de l'objectivation de la problématique que de la posture analytique qui lui est corrélative) et, par là, sur ce qui en fait l'originalité, il importe d'abord de situer la question générale de la "représentation" et de la narration en politique (construction des mythes politiques et récits identitaires collectifs, figuration de l'ennemi intérieur), ainsi que la question des usages et des effets de tels processus dans l'ordinaire des relations sociales et familiales. A la suite, il importe - ayant sérié les approches jusqu'alors privilégiées pour objectiver ou faire le récit de la destinée des anciens harkis et de leurs enfants, tous genres littéraires et disciplines académiques confondus - de montrer en quoi une approche politologique par les imaginaires, leurs usages et leur réception, vient opportunément enrichir et, d'une certaine manière, donner du liant à un corpus trop nettement partagé entre approche historique et approche sociologique.

* 1 « L'oubli, et je dirai même l'erreur historique, sont un facteur essentiel de la création d'une nation, et c'est ainsi que le progrès des études historiques est souvent pour la nationalité un danger. L'investigation historique, en effet, remet en lumière les faits de violence qui se sont passés à l'origine de toutes les formations politiques, même de celles dont les conséquences ont été les plus bienfaisantes » (Ernest Renan, « Qu'est-ce qu'une nation ? » in Joël Roman (dir.), Qu'est-ce qu'une nation ? et autres essais politiques, Paris, Presses Pocket, 1992, p.41 ; repris in John Crowley, « Pacifications et réconciliations. Quelques réflexions sur les transitions immorales » in Cultures & Conflits, n°41, Printemps 2001).

* 2 « Oui, j'y voyais clair soudain : la plupart des gens s'adonnent au mirage d'une double croyance : ils croient à la pérennité de la mémoire (des hommes, des choses, des actes, des nations) et à la possibilité de réparer (des actes, des erreurs, des péchés, des torts). L'une est aussi fausse que l'autre. La vérité se situe juste à l'opposé : tout sera oublié et rien ne sera réparé. Le rôle de la réparation (et par la vengeance et par le pardon) sera tenu par l'oubli. Personne ne réparera les torts commis, mais tous les torts seront oubliés » (Milan Kundera [1967], La plaisanterie, Paris, Gallimard, 1985, p.422). C'est l'auteur qui souligne.

* 3 Cf. Erving Goffman [1963], Stigmate. Les usages sociaux des handicaps, Paris, Les Éditions de Minuit, 1975.

* 4 Paul Ricoeur, Temps et récit, Paris Seuil, 3 tomes : 1983-1985 ; Soi-même comme un autre, Paris, Seuil, 1990 ; La mémoire, l'histoire, l'oubli, Paris, Seuil, 2000.

* 5 Cf. Marie-Claire Lavabre, « Du poids et du choix du passé. Lecture critique du «Syndrome de Vichy» », in Denis Peschanski, Michael Pollak et Henry Rousso, dir., Histoire politique et sciences sociales, Bruxelles/Paris, Complexe/IHTP, 1991, p.265 à 278.

* 6 Mohamed Benrabah, « Le désespoir algérien », Libération, 2 mai 2001. Abdelaziz Bouteflika est né le 2 mars 1937 à Oujda (Maroc). Encore étudiant, il rejoint l'Armée de libération nationale (ALN) en 1956, devient secrétaire de la wilaya V, est nommé commandant en 1962. A l'indépendance, en 1962, il devient député de Tlemcen, puis ministre de la Jeunesse et des Sports dans le gouvernement du président Ahmed Ben Bella. En 1963, à l'âge de 26 ans, il est nommé ministre des Affaires étrangères. Limogé par Ben Bella en mai 1965, il retrouve immédiatement ce poste à la suite du coup d'Etat de Houari Boumediene, le 19 juin 1965, et le conservera jusqu'à la mort de ce dernier fin 1978. Au début de 1979, Chadli Bendjedid, qui succède à Boumediene, le nomme ministre d'Etat. Il est cependant peu à peu écarté de la scène politique : poursuivi par la Cour des comptes pour des « irrégularités » dans la gestion du budget des Affaires étrangères, puis exclu du Comité central du FLN, il est contraint de quitter la scène politique puis l'Algérie en 1981. Il séjourne pendant six ans aux Emirats Arabes Unis, en Suisse et en France. De retour en Algérie en 1987, il réintègre deux ans plus tard le Comité central du Front de libération national (FLN). En avril 1999, il est élu président de la République (sans opposition, du fait du retrait la veille du scrutin des six autres candidats), puis réélu en avril 2004 avec 85% des voix. En dépit d'une brève période de disgrâce (1981-1987) sous la présidence de Chadli Bendjedid, Abdelaziz Bouteflika, qui fut l'homme lige du président Houari Boumediene, est donc par excellence un homme du "système", dont il incarne la continuité.

* 7 De fait, cette décoration qui, sur le moment, lui avait valu « l'honneur des médias », lui vaudra aussi, par suite, d'être en butte à « une animosité accrue » de la part de son voisinage algérien : « J'étais sans cesse victime de menaces téléphoniques et d'agressions verbales, traité de «pourri vendu à la France», de «traître» et de «collabo». On ne comptait plus les menaces téléphoniques, injures et provocations, proférées à mon encontre et celle de ma famille ». D'abord anonymes (menaces téléphoniques, tags), ces tentatives d'intimidation avaient très vite dégénéré en insultes, puis en bagarres rangées avec les fils de monsieur Araar, allant jusqu'à occasionner des blessures et nécessiter l'intervention des CRS (deux personnes étant placées en garde à vue). «Nous avons reçu de multiples menaces de mort. On nous traitait de «collabos», de «traîtres». On affirmait qu'on aurait notre peau. Moi, j'en ai tant vu pendant la guerre d'Algérie, que rien ne m'impressionne. Mais j'ai eu peur pour ma famille ». A la suite de cette brusque flambée de violence, la famille Araar fut contrainte d'être évacuée sous protection policière et provisoirement logée dans un hôtel. Grâce à la mobilisation des élus locaux, une solution pérenne fut rapidement trouvée dans le parc HLM de Toulon (dans une cité d'abord gardée secrète pour préserver leur tranquillité). Le choc n'en fut pas moins grand pour le principal intéressé : «C'est une affaire très grave. A travers moi, c'est la République française tout entière et la démocratie, qu'on attaque. J'en ai honte. Mon père a fait toute la guerre de 1914-1918. Il a perdu un bras dans les tranchées, à Verdun. Moi, j'ai fait toute la campagne d'Algérie, de 1957 à 1962. J'ai reçu une balle dans la mâchoire. Je suis devenu Français par le sang versé. Et, à 67 ans, j'en suis réduit à me terrer dans un vieil hôtel » (Cité dans Var-Matin, édition du 12 novembre 2003 ; revue de presse établie par la section toulonnaise de la Ligue des droits de l'Homme et consultable à cette adresse : perso.wanadoo.fr/felina/doc/tln/araar.htm).

* 8 Voir la section II.A de la Partie 2 : « Les habits officiels du souvenir : un récit éthéré ».

* 9 Voir la section II.B de la Partie 2 : « L'ordinaire des prises de position ».

* 10 Lettre ouverte de Smaïl Boufhal, président de l'association Générations Mémoire Harkis (GMH), en date du 16 octobre 2001.

* 11 Ibid.

* 12 A l'issue de la réunion du Haut conseil de la mémoire combattante du 6 février 2001, au cours de laquelle fut décidée la mise en place de cette Journée d'hommage national, Jacques Chirac déclarait explicitement: « Les Français rapatriés, en particulier les anciens des forces supplétives, ont été très affectés en l'an 2000 par diverses déclarations ou témoignages qui les renvoient à leur douloureux passé ainsi qu'à leur sentiment d'abandon. La France doit accomplir à leur égard un geste symbolique très fort et spécifique afin de leur témoigner sa reconnaissance et de leur montrer qu'ils sont partie intégrante de la communauté nationale, eux et leurs enfants » (Déclaration disponible sur www.elysee.fr).

* 13 Nous verrons que cette destinée - depuis l'engagement aux côtés de l'armée française jusqu'aux massacres de l'après-indépendance ou l'exil - est gênante, à plus d'un titre, non seulement pour les raisons d'Etat algérienne et française, mais aussi pour un certain nombre d'acteurs occupant en France des positions centrales dans la production et la diffusion du savoir et qui, sur le moment ou depuis lors, furent liés par leurs engagements militants à la mouvance anticolonialiste (voir les parties 1 et 2).

* 14 Voir la section I.A de la Partie 2 : « Le harki réifié ou la mémoire comme réalité instrumentale ».

* 15 Voir le chapitre III de la Partie 2 : « La figure du harki dans la geste intellectualiste de la guerre d'Algérie », ainsi que la section II.B.2.b de la Partie 4 : « Obstructions savantes ».

* 16 Howard S. Becker (1963), Outsiders. Etude de sociologie de la déviance, Paris, Métailié, 1985, p.229.

* 17 Ibidem.

* 18 Howard S. Becker (1963), Outsiders. Etude de sociologie de la déviance, Paris, Métailié, 1985, p.232.

* 19 Norbert Elias et John L. Scotson, Logiques de l'exclusion, Paris, Fayard, 1997.

* 20 Howard S. Becker, op.cit., p.229.

* 21 Ibid, p.232. Sur la notion d'"entrepreneur de morale", voir p.171 à 187.

* 22 Norbert Elias et John L. Scotson, op.cit.

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