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Mémoire, identité et dynamique des générations au sein et autour de la communauté harkie. Une analyse des logiques sociales et politiques de la stigmatisation.


par Emmanuel BRILLET
Université Paris IX Dauphine - Doctorat de sciences politiques 2007
  

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- 2. De la vie en "réserves" aux emplois réservés : « un destin préfabriqué »

a) Coupés de leurs droits : la mise sous tutelle légale

Astreints à être l'objet d'une politique de reclassement collectif, les Français musulmans rapatriés sont également voués à « un statut juridico-administratif spécifique », dont les deux dimensions principales sont :

- le détournement des prestations légales ;

- la rétention des documents administratifs par le personnel d'encadrement.

S'agissant du détournement des prestations légales, Marwan Abi Samra et François-Jérôme Finas soulignent que « grâce aux révisions de certains textes législatifs et de règlements administratifs, les Français-musulmans sont exclus du bénéfice des dispositions adoptées en faveur des rapatriés européens (dont l'importante réservation prioritaire de 30% de logements HLM en faveur des rapatriés) et cantonnés à une juridiction d'exception ». Ils précisent : « Une commission interministérielle convoquée le 13 juillet 1962 au Ministère des Rapatriés, réunissant aussi des représentants des Ministères du Travail et de la Santé, convient en effet d'attribuer la tutelle légale de tous les rapatriés musulmans stationnés dans les camps au ministère des Rapatriés, «personne morale assurant la charge permanente des familles». Du même coup, la population musulmane arrivée en France totalement démunie, se voit définitivement privée de toute ressource susceptible de lui garantir une quelconque autonomie et indépendance par rapport à l'administration qui la prend en charge »829(*). La justification donnée à cet état de fait par le chef du Service des Français d'Indochine et Musulmans (SFIM) dans une lettre à la Cour des Comptes est la suivante : « L'Etat français prenant totalement en charge ces musulmans et leurs familles (logement, nourriture, soins, etc.), il ne paraissait pas nécessaire ni opportun de leur verser les sommes relativement importantes que, dans leur imprévoyance bien connue, ils auraient risqué de gaspiller inutilement »830(*). Les sommes ainsi "thésaurisées"/détournées permettront de budgéter, selon des modalités opportunément indolores pour les finances publiques, d'une part, les rémunérations des monitrices de promotion sociale chargées de « hâter l'assimilation » des ex-supplétifs et membres de leurs familles hébergés dans les camps, et, d'autre part, de financer la mise en place de logements en dur dans les hameaux forestiers831(*). Commentaire rétrospectif de Dalila Kerchouche, fille de harki et journaliste à L'Express :

« Mes parents ont donc été spoliés. Leur argent a servi à financer un système d'exclusion. Ils ont payé leur propre prison ! (...) En coupant les vivres aux familles, les gouvernants de l'époque leur ôtaient toute chance de sortir du camp. Elles n'avaient donc pas le choix. (...) Je suis scandalisée »832(*).

S'agissant de la rétention des documents administratifs par le personnel d'encadrement, Marwan Abi Samra et François-Jérôme Finas signalent qu'il s'agit là d'un « moyen de prévenir les départs intempestifs, et non des moindres quand, parmi ces papiers, figurent ceux qui attestent la nationalité française des rapatriés »833(*).

Objets d'une mise sous tutelle légale, les anciens harkis sont ainsi traités comme des mineurs, qu'il faut à la fois accompagner et "protéger" contre eux-mêmes. Mais confinement et "dressage" visent aussi - et peut-être d'abord - à "protéger" les populations autochtones de la présence non désirée de cette étrange communauté, considérée et traitée à la façon des « classes dangereuses »834(*). Il n'est pas jusqu'au système du "livret ouvrier"835(*) qui ne soit réinstauré à leur attention. Ainsi, « le système de "reclassement collectif" interdit tout départ volontaire d'un chef de famille qui ne satisfait pas à la double présentation d'un certificat d'embauche et d'hébergement dans la commune de destination »836(*).

* 829 Marwan Abi Samra et François-Jérôme Finas, Regroupement et dispersion. Relégation, réseaux et territoires des Français musulmans, rapport pour la Caisse Nationale d'Allocations Familiales, Université de Lyon 2, mars 1987, p.33-34.

* 830 Extrait cité in Marwan Abi Samra et François-Jérôme Finas, Regroupement et dispersion. Relégation, réseaux et territoires des Français musulmans, rapport pour la Caisse Nationale d'Allocations Familiales, Université de Lyon 2, mars 1987, p.34.

* 831 Marwan Abi Samra et François-Jérôme Finas, Regroupement et dispersion. Relégation, réseaux et territoires des Français musulmans, rapport pour la Caisse Nationale d'Allocations Familiales, Université de Lyon 2, mars 1987, p.34-35.

* 832 Dalila Kerchouche, Mon père, ce harki, Paris, Seuil, 2003, p.66.

* 833 Marwan Abi Samra et François-Jérôme Finas, Regroupement et dispersion. Relégation, réseaux et territoires des Français musulmans, rapport pour la Caisse Nationale d'Allocations Familiales, Université de Lyon 2, mars 1987, p.83.

* 834 Cf. Louis Chevalier, Classes laborieuses, classes dangereuses, Paris, Hachette, 1984.

* 835 Ce système de certificats d'embauche qui régulait les déplacements des travailleurs fut institué en 1803 par le Consulat et ne fut supprimé qu'en 1890.

* 836 Marwan Abi Samra et François-Jérôme Finas, Regroupement et dispersion. Relégation, réseaux et territoires des Français musulmans, rapport pour la Caisse Nationale d'Allocations Familiales, Université de Lyon 2, mars 1987, p.81.

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