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Mémoire, identité et dynamique des générations au sein et autour de la communauté harkie. Une analyse des logiques sociales et politiques de la stigmatisation.


par Emmanuel BRILLET
Université Paris IX Dauphine - Doctorat de sciences politiques 2007
  

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IV. Du regroupement à la relégation : la politique d' « accueil » des Français musulmans rapatriés

Il nous a été donné de voir, dans le chapitre II, quelles étaient - au moment de "planifier" ou, plutôt, de contingenter leur rapatriement - les interrogations et, surtout, les préventions des autorités quant aux capacités d'adaptation en métropole des anciens supplétifs et de leurs familles. S'ajoutant à la volonté expresse du chef de l'Etat de taire les conséquences dramatiques de la politique de dégagement telle que visée et entreprise, ainsi qu'aux soupçons du ministre de l'Intérieur et du ministre d'Etat en charge des Affaires algériennes quant à une possible collusion "harkis-OAS", ces interrogations (et ces préventions) motivèrent d'abord largement - quoique secrètement - le caractère minimaliste du « plan général de rapatriement ». Puis, dans la foulée, ces mêmes interrogations et préventions motivèrent la mise en place d'une politique spécifique dite de « reclassement collectif » à l'adresse de ceux qui, au fil du temps, purent quand même gagner la métropole. Cette politique, plutôt que de faciliter l'adaptation donc l'intégration des Français musulmans rapatriés, signera pour nombre d'entre eux (et pour longtemps) à la fois leur mise sous tutelle administrative et leur enclosure géographique. Mais garantira, par-là même, et pour plus d'une décennie, leur mise sous l'éteignoir.

Conçue dès l'origine comme « une vaste entreprise de moralisation »813(*), cette politique visait à prévenir autant que possible le reclassement individuel des familles, les autorités craignant - ou feignant de craindre - qu'elles ne « s'embourgeoisent trop rapidement » au prix d'une « rupture brutale avec leur standing courant et les réalités vitales de l'existence »814(*). Faute de pouvoir s'appuyer - dans une large proportion - sur des réseaux de solidarité privés, les Français musulmans rapatriés ont donc vécu à leur arrivée en métropole une situation de « quasi-internement administratif »815(*). Jugés « socialement inadaptés à notre mode de vie », ils sont d'emblée soumis à un « système d'accueil et de reclassement » particulier, qui les voue d'abord à ces « espaces d'invisibilité » que sont les camps militaires. Ceux-ci, fonctionnant comme des « centres de transit et de reclassement », ont pour vocation d'héberger temporairement et de trier les familles en instance d'acheminement vers d'autres sites réservés : hameaux forestiers et cités périurbaines qui ont pour caractéristiques communes d'être « gérés par l'administration et placés sous contrôle d'un personnel d'encadrement spécialisé »816(*). Ces sites - plus d'une centaine - sont configurés de manière à « concilier les intérêts et les préoccupations des administrations [ou des entreprises] concernées et des communes d'implantation » : construits à même le bassin d'emploi (chantiers de forestage, mines, industries...), ils sont généralement situés à bonne distance des villages. Paradoxalement, nous l'avons vu, c'est précisément cette situation d' "exo-territorialité" qui, aux yeux de l'administration, est censée garantir la « normalisation » progressive des Français musulmans rapatriés. Mais pour certains, jugés inaptes au travail - infirmes, malades mentaux, traumatisés de guerre, parents âgés, femmes seules chargées de famille, etc. - , les perspectives d'intégration ou de « normalisation » s'arrêtent à la porte des camps militaires. Et ceux-ci, originellement conçus par l'administration pour remplir une mission transitoire, sont dès lors « appelés à être peuplés pendant plusieurs décennies »817(*).

Ces structures qui, plutôt que de simplement offrir une solution d'hébergement aux intéressés tendent à régir leur existence dans son entier818(*), s'apparentent à bien des égards aux « institutions totalitaires » décrites par Erving Goffman dans Asiles, études sur la condition sociale des malades mentaux. On y retrouve les dimensions d'invisibilité, de sérialité et de promiscuité, tout autant que les aspects disciplinaires, qui font l'ordinaire de ce genre d'établissements. Erving Goffman :

« C'est une caractéristique fondamentale des sociétés modernes que l'individu dorme, se distraie et travaille en des endroits différents, avec des partenaires différents, sous des autorités différentes, sans que cette diversité d'appartenance relève d'un plan d'ensemble. Les institutions totalitaires, au contraire, brisent les frontières qui séparent ordinairement ces trois champs d'activité ; c'est même là une de leurs caractéristiques essentielles. En premier lieu, placés sous une seule et même autorité, tous les aspects de l'existence s'inscrivent dans le même cadre ; ensuite, chaque phase de l'activité quotidienne se déroule, pour chaque participant, en relation de promiscuité totale avec un grand nombre d'autres personnes, soumises aux mêmes traitements et aux mêmes obligations ; troisièmement, (...) toute tâche s'enchaîne avec la suivante conformément à un système explicite de règlements dont l'application est assurée par une équipe administrative. Les différentes activités ainsi imposées sont enfin regroupées selon un plan unique et rationnel, consciemment conçu pour répondre au but officiel de l'institution »819(*). Il ajoute : « L'institution totalitaire est un mixte social, à la fois communauté résidentielle et organisation réglementée »820(*), dont la visée première est d'instaurer « un mode particulier de tension entre l'univers domestique et l'univers de l'institution »821(*). Jouant de cette tension comme d' « un levier utile pour le maniement des hommes »822(*), ces établissements s'imposent de fait comme « des foyers de coercition destinés à modifier la personnalité : chacun d'eux réalise l'expérience naturelle des possibilités d'une action sur le moi »823(*).

De fait, coupés de leurs droits, coupés du monde du travail et coupés de l'école, les Français musulmans rapatriés et leurs enfants ont, d'une certaine manière, fait l'expérience de cette vie en coupe réglée qui caractérise les institutions totalitaires. Il faudra attendre 1975 - et les premières révoltes des populations assignées à cette vie en "réserves" (selon les propres termes de l'ancien secrétaire d'Etat socialiste aux rapatriés, Maurice Benassayag) - pour que soient définitivement résorbés ces « centres de transit et de reclassement » devenus, du fait de l'impéritie des pouvoirs publics, espaces de relégation permanente.

A- « Une politique de reclassement collectif » (M. Abi Samra, F.-J. Finas)

- 1. Des quais aux camps ou les prémisses d'une vie en coupe réglée

Aussitôt débarqués en métropole, les anciens harkis et leurs familles sont coupés du monde ou, plutôt de leur "nouveau monde" : aux premières heures, la prise en charge par les autorités de tutelle (armée et préfecture) est clairement marquée par le primat de l'invisibilité et de la sérialité.

L'invisibilité est la résultante d'une stratégie de rétention de l'information autour des arrivées qui vise à l'évitement de tout contact avec les populations civiles : les anciens supplétifs et leurs familles sont débarqués à l'écart du trafic de voyageurs et des plates-formes de transit "grand public", puis convoyés sous "protection" de l'armée jusqu'aux camps de transit, dans des convois spéciaux. Cette prise en charge standardisée des nouveaux arrivants (sérialité) ne laisse aucune part à l'initiative individuelle et/ou à l'activation de réseaux de solidarité privés. Mohand Hamoumou et Jean-Jacques Jordi :

« Il faut dire que les conditions entourant le «grand voyage» imposent un véritable rite auquel nul ne peut déroger : l'armée doit veiller à ce que ces arrivées s'effectuent à une heure tardive de la nuit, regrouper les harkis et leurs familles dans un hangar prévu à cet effet au cap Janet [Marseille], embarquer tout le monde aux premières lueurs du jour dans un train spécial venant chercher les harkis sur le port même pour les emmener au camp du Larzac »824(*).

Mohamed, un ancien harki rencontré lors de notre séjour à Largentière, se souvient très bien de ces conditions "d'accueil" particulières :

« Nous, quand on est rentrés en France en 1962, c'était le 9 juin exactement qu'on a quitté Mers-el-Kébir, le 11 juin on était à Marseille, vers 5 heures de l'après-midi, il faisait encore jour. L'accueil qu'on a eu : interdit de quitter le bateau le soir ; bon, on est restés dans le bateau, on a couché là. On était dans le port de marchandises, c'est pas le port où y'a les bateaux, non, non, non, c'était là où le train il faut qu'il arrive jusqu'au bateau. On avait les CRS qui étaient là... mais il n'y avait aucun officiel pour nous accueillir : le maire, Gaston Defferre, le Conseil général, le préfet : aucun ! Aucun ! Pas du tout. Ni des journaux, des journalistes, y'en a pas aussi, ni des "parlés", ni des "écrits", y'a personne ; ni la première chaîne, ni la radio. On a passé la nuit dans le bateau. Le lendemain matin, le train est venu jusqu'à côté de notre bateau - là où ils descendent les marchandises, quoi - tu descends du bateau, tu rentres dans le train. On a été à Béziers, à Béziers y'avait des soeurs, y'avait la Croix-Rouge, et là elles servaient du café, les gens [NDA : les officiels] n'étaient toujours pas là, nous on avait de la haine... incroyable. Et de là on est partis à Millau. A Millau, on est descendus du train, y'avait la gare, y'avait des tables, y'avait le préfet ou le sous-préfet, je me rappelle pas bien, et il y avait un général, là-bas, qui commandait le Larzac, un général biffin ; bon, on avait les cafés au lait, ils ont donné du lait aux enfants, et là y'avait des Simca qui nous attendaient : on a monté au Larzac le 12 juin »825(*).

Jean-Jacques Jordi et Mohand Hamoumou rapportent le témoignage de L.M., dont la teneur révèle un même souci de "discrétion" de la part des autorités :

« En fait, [à la suite du débarquement à Marseille et du convoyage en train] nous ne sommes pas arrivés en gare de Millau. Dans le train, il n'y avait que des harkis et des moghaznis mais plus de femmes et d'enfants que d'hommes. On s'est arrêtés en pleine campagne, on ne voyait pas de gare. On nous a fait descendre, femmes, enfants, tout le monde quoi, et on est montés sur des camions de l'armée qui n'avait pas de bâches. Maintenant que j'y pense, on aurait dit comme dans les films de cow-boys ou les reportages, il y a quelques années, sur les troupeaux américains où on voit les vaches descendre des wagons sur une planche et qu'on fait monter dans des camions. Nous, c'était pareil, car il y avait un camion par wagon et il fallait qu'on monte dans le camion qui était en face. On ne pouvait pas prendre un autre camion »826(*).

Le "primo-accueil" incombe ainsi prioritairement à l'autorité militaire, et secondairement aux services civils. Placée sous le sceau du provisoire et de la précarité, la vie dans les camps militaires - qui font office de camps de "triage" ou de "transit" dans l'attente d'une affectation dans un hameau forestier ou une cité périurbaine proche d'un bassin d'emploi - perpétue la rigueur et l'inconfort de la vie militaire, mais étendus cette fois aux familles dans leur entier. Abdelkrim Klech, enfant de harki né en Algérie, a connu ces camps : « Dans les campements de tentes du Gard, il faisait très froid, les femmes accouchaient dans les tentes, on pataugeait dans la boue »827(*).

Le décongestionnement des camps se heurtent aussi parfois à la mauvaise volonté des édiles locaux, qui refusent que soient construites des cités périurbaines sur le territoire de leur commune. Mohamed :

« [On est restés au Larzac du 12 juin jusqu'au mois de juillet 1962.] S'il y avait pas la Marine qui ont emmené... à Paris, ils ont ramassé de l'argent, ils ont commencé à chercher un peu partout, aucun maire il voulait des harkis sur sa commune.

- Personne ne voulait les accueillir ?

- Non, non, personne. La Marine elle est venue ici [à Largentière], elle a acheté des terrains là-haut, à Volpilliaire [NDA : à 3 kilomètres du bourg, de l'autre côté du versant de la colline, près des mines argentifères], et comme elle était propriétaire, elle a amené ses harkis ici, à Largentière. Voilà pourquoi on est venus à Largentière. Mais en tout cas, si elle avait pas acheté ce terrain, moi je serais pas là. (...) Au mois de juillet on a pris le train le soir, et à 7 heures du matin on était à Montélimar, et à Montélimar on a pris des Simca. A 9 heures, 9 heures et quart, on était ici : pas de maire, y'avait personne, y'a que nous et l'officier qui était avec nous. Bon, on a monté de là... pourtant à Largentière, y'avait des salles de sport... pourquoi il met pas des enfants... des femmes et des enfants dedans, et bon, nous on va monter les tentes. Bah non, les femmes étaient avec nous, elles étaient dans le camion, et nous on montait notre tente, là-haut... le village [NDA : le lotissement] existait pas encore, la route... c'était tout cassé, c'est nous qu'on l'a fabriquée aussi. Y'avait rien du tout.

- Vous n'avez pas été aidés ?

- Par qui ? Non, y'a que les chefs de la Marine, c'est tout, et... c'est normal, ils ont demandé le courant, ils ont branché le courant dans les tentes, ils ont mis pour tous les quartiers dehors. Et en 1962, pendant l'été, il faisait trente, quarante, ici, et l'hiver c'était au moins... il a neigé ici en Ardèche, eh ! bien un hiver incroyable - faut demander même aux Ardéchois si je dis des bêtises - il faisait trop froid. Et nous on était dans les tentes. On a passé comme ça, ben... y'a aucun Européen qui est venu tendre la main, y'en a aucun »828(*).

Pour autant, les solutions de reclassement visées par les pouvoirs publics sont quasi-systématiquement collectives : il apparaît ainsi très vite que, faute d'une politique volontariste visant au reclassement individuel des anciens harkis et de leurs familles, nombre d'entre eux n'auront d'autre choix, au fil des années, que de rester confinés dans un faisceau de structures - camps de "transit" détournés de leur vocation initiale, hameaux forestiers enclavés et cités périurbaines réservées - qui ont toutes en commun d'astreindre les intéressés à une forme de mise sous tutelle légale qui régente jusqu'aux aspects les plus routiniers de l'existence.

* 813 Marwan Abi Samra, François-Jérôme Finas, Regroupement et dispersion. Relégation, réseaux et territoires des Français musulmans, rapport pour la Caisse Nationale d'Allocations Familiales, Université de Lyon 2, mars 1987, p.31.

* 814 Note de travail du Ministère de l'Intérieur citée par Marwan Abi Samra, François-Jérôme Finas, op.cit. p.51.

* 815 Marwan Abi Samra, François-Jérôme Finas, op.cit., p.4.

* 816 Ibidem.

* 817 Marwan Abi Samra, François-Jérôme Finas, Regroupement et dispersion. Relégation, réseaux et territoires des Français musulmans, rapport pour la Caisse Nationale d'Allocations Familiales, Université de Lyon 2, mars 1987, p.50.

* 818 Dans le cadre de cette politique, écrivent Marwan Abi Samra et François-Jérôme Finas, « les Français-musulmans sont l'objet d'une prise en charge totale sur le plan économique, social et éducatif, et d'une relégation institutionnelle » (Marwan Abi Samra et François-Jérôme Finas, Regroupement et dispersion. Relégation, réseaux et territoires des Français musulmans, rapport pour la Caisse Nationale d'Allocations Familiales, Université de Lyon 2, mars 1987, p.5).

* 819 Erving Goffman, Asiles, études sur la condition sociale des malades mentaux, Paris, Minuit, 1968, p.47-48. C'est nous qui soulignons.

* 820 Ibid, p.54.

* 821 Ibid, p.56.

* 822 Erving Goffman, Asiles, études sur la condition sociale des malades mentaux, Paris, Minuit, 1968, p.56.

* 823 Ibid, p.54.

* 824 cf. Jean-Jacques Jordi et Mohand Hamoumou, Les harkis, une mémoire enfouie, Éditions Autrement, 1999, p.41.

* 825 Entretien, Largentière, novembre 1998. Mohamed, recruté à 17 ans dans les harkas à la suite de l'assassinat de son père et de l'incendie de sa maison par le FLN, en 1958, est aujourd'hui président de l'association de harkis de Largentière.

* 826 Jean-Jacques Jordi et Mohand Hamoumou, Les harkis, une mémoire enfouie, Éditions Autrement, 1999, p. 51.

* 827 Cité in Bernard Delattre, « Les harkis, une communauté prise entre deux feux », La Libre Belgique, article consultable sur : www.courrierinternational.fr/mag570/fr.htm#.

* 828 Entretien, Largentière, novembre 1998.

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